Les vrais mystères de Paris

Part 51

Chapter 513,869 wordsPublic domain

»Cette question si simple et si naturelle me rappela toute l'horreur de ma position que j'avais un instant oubliée pour ne songer qu'aux dangers, qu'à cause de moi, mon protecteur allait courir; ainsi j'allais être forcée de rentrer chez ma tante vêtue de ce costume qui me paraissait plus lourd qu'un manteau de plomb. La pauvre femme, j'en étais bien sûre, allait me pardonner la faute que j'avais commise, mais que penseraient de moi ceux qui allaient me voir rentrer seule et si singulièrement accoutrée; ma réputation allait être perdue, c'était le seul bien que je possédais au monde, et cependant la faute que j'avais commise était en quelque sorte excusable.

»Je dis au jeune homme tout cela; il m'écouta avec beaucoup d'attention. Il parut comprendre la triste position dans laquelle je me trouvais, et comme je lui avais dit quel était le plan que j'avais formé avec madame Delaunay, afin de rentrer sans être aperçue, il me dit que c'était le seul raisonnable et que je ne devais pas l'abandonner.

--»Mais, lui répondis-je, mes habits sont restés chez madame Delaunay, et je ne puis, après ce qui vient de se passer, aller les y chercher.

--»Pourquoi non; maintenant que le caractère de cette femme vous est connu, vous ne devez plus la craindre; du reste, je vais vous accompagner chez elle, où elle doit être rentrée maintenant, et il ne vous arrivera rien, je vous en réponds, quand bien même nous y trouverions le comte de *** et son digne compagnon.

»Le parti que me proposait le jeune homme était le seul raisonnable, je le sentais bien, cependant j'eus besoin de faire de grands efforts avant de pouvoir me déterminer à le prendre, et ce ne fut pas sans éprouver une bien vive répugnance que je me déterminai à suivre chez madame Delaunay mon généreux protecteur.

»Je marchais contre le jeune homme qui, pour me garantir du froid, qui était excessivement vif, m'avait enveloppée de son manteau. Ma fuite du café Anglais avait été si précipitée que j'y avais oublié ma pelisse. Ce n'était qu'à de longs intervalles que nous échangions quelques rares monosyllabes; je réfléchissais à la position fâcheuse dans laquelle je me trouvais par suite d'une imprudence, et je me disais que ce qui venait de m'arriver me servirait de leçon pour l'avenir; je ne savais pas, hélas! que je courais en ce moment un danger beaucoup plus grand que tous ceux auxquels je venais d'échapper: chaque fois que je levais les yeux, je rencontrais ceux de mon protecteur, alors je baissais bien vite la tête; lui, de son côté, ne me disait rien, mais il guidait mes pas avec une touchante sollicitude, et il ramenait sur moi les plis de son manteau que le souffle de la brise en avait écarté.

»Du lieu où nous nous trouvions lorsque nous avions pris la résolution d'aller chez madame Delaunay au domicile de celle-ci, le trajet n'était pas considérable, aussi fut-il franchi en peu de temps.

--»Madame est chez elle, elle vient de rentrer à l'instant même, nous dit le concierge de madame Delaunay. C'est que sans doute mademoiselle l'aura perdue dans le bal, qu'elle n'est pas rentrée avec elle; c'est donc cela que madame paraissait si contrariée lorsqu'elle est rentrée et qu'elle a oublié de me remettre l'amende qu'il est d'usage de payer aux concierges lorsqu'on rentre après _ménuit_.

»Les commentaires que faisait ce cerbère, sur un événement en définitive très-naturel, et les conjectures qu'il paraissait vouloir en tirer, me donnaient la mesure de ce que je devais craindre pour mon compte, si je ne parvenais pas à rentrer sans que l'on s'aperçût de mon escapade. Aussi je bénis cent fois intérieurement celui qui m'avait inspiré l'idée de venir prendre mes habits où je les avais laissés.

»Mon protecteur remit une pièce de cinq francs au concierge, qui rentra dans sa loge aussi content qu'un chien auquel on vient de jeter un os. Nous montâmes.

»Madame Delaunay n'avait pas encore quitté son costume lorsqu'elle vint nous ouvrir; elle pâlit légèrement lorsqu'elle vit la personne dont j'étais accompagnée, et elle faillit laisser tomber sur le parquet le flambeau qu'elle tenait à la main; cependant lorsque nous fûmes entrés, et que la porte fut fermée, elle essaya de se justifier.

--»Ne perdez pas de temps en paroles inutiles, lui dit mon protecteur; je vous connais, madame Delaunay, vous le savez bien, et pour que vous ne puissiez vous réhabiliter aux yeux de mademoiselle, j'aurai soin de lui raconter ce que je sais de votre histoire.

--»A votre aise, mon cher, à votre aise, racontez-lui tout ce que vous voudrez; mais je vous engage à passer certains faits, ou du moins à les bien gazer si vous ne voulez pas forcer les chastes oreilles de cette pudique créature à entendre de singulières choses.

»L'effronterie de cette ignoble femme me faisait mal au coeur.

--»Je voudrais déjà être loin d'ici, dis-je au jeune homme à voix basse.

--»Je comprends le dégoût que vous devez éprouver, me répondit-il, sans seulement prendre la peine de baisser la voix; mais rassurez-vous, nous ne resterons pas longtemps ici; passez, si vous le voulez bien, dans la pièce voisine; madame Delaunay voudra bien rester dans celle-ci, afin de me tenir compagnie.

--»Vous êtes un cornichon, mon cher, dit encore madame Delaunay; je croyais, moi, que vous alliez lui servir de femme de chambre.

»Cet outrage que je méritais si peu, me fit, quoiqu'il me fût adressé par une personne méprisable, verser des larmes amères.

--»Assez, madame, s'écria mon protecteur, en s'avançant vers madame Delaunay avec une violence qui me fit trembler pour celle-ci; assez. Allez, mademoiselle, continua-t-il en s'adressant à moi, quittez ce costume, et que les quolibets de cette créature ne vous affligent pas, il faut bien lui laisser la satisfaction d'exhaler la rage qui la suffoque depuis qu'elle est démasquée.

»J'employai à changer de costume beaucoup plus de temps que je ne l'avais supposé; il me fallait à chaque instant rompre mille cordons et lacets que j'avais ensuite infiniment de peine à rattacher, et, pour tout au monde, je n'aurais pas appelé madame Delaunay à mon aide. Je crois que si j'avais été forcée de choisir, j'aurais mieux aimé avoir recours à ce jeune homme qui venait de m'accorder une si généreuse protection.

»Le jour commençait à paraître, lorsque enfin je fus prête, et bien qu'il y eût loin du domicile de madame Delaunay à celui de ma tante, j'avais encore devant moi plus de temps qu'il ne m'en fallait pour arriver à l'heure convenable; nous sortîmes cependant de suite, j'aimais mieux être dans la rue que dans l'appartement où j'étais, et je crois vraiment que pour son propre compte, mon compagnon, était de mon avis.

»Il s'était, en entrant chez madame Delaunay, débarrassé de son manteau, et comme il le remettait sur ses épaules au moment où nous allions sortir, je vis à la boutonnière de son habit le ruban rouge de la Légion-d'Honneur. Cela me fit plaisir: un pareil signe, suivant moi, ne devait appartenir qu'à un homme digne de le porter, et lorsque je faisais cette réflexion, je ne me rappelais plus que la poitrine du comte de *** (et je savais ce qu'il fallait penser de cet individu), était couverte de décorations. J'étais donc disposée, lorsque nous nous mîmes en route, à accorder toute ma confiance à mon jeune protecteur, aussi lorsque nous arrivâmes au lieu où il devait me quitter, il savait tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie du pensionnat jusqu'au jour où nous étions arrivés.

»Lui de son côté ne m'avait pas témoigné moins de confiance, il m'avait dit son nom que je trouvai charmant, Edmond de Bourgerel; il m'avait appris qu'il était capitaine au 1er régiment des chasseurs d'Afrique, et que ce n'était que par hasard qu'il se trouvait à Paris où il était venu passer un congé de convalescence de six mois qu'il avait obtenu à la suite d'une assez grave blessure.

--»Promettez-moi lui dis-je au moment où nous allions nous séparer, promettez-moi de ne pas vous battre avec le comte de ***.

--»Je ne puis, me répondit-il, vous faire une promesse positive à ce sujet, mais je m'engage à faire tout ce qui dépendra de moi pour éviter cette malheureuse affaire, et en cela j'obéirai autant à mes propres désirs qu'à vos ordres; je vous avoue que j'aimerais mieux charger un goum d'Arabes à la tête de mon escadron, que de me mesurer avec ce vieillard qui veut absolument passer pour un jeune homme.

»Cette dernière remarque me fit faire une réflexion que j'aurais pu faire beaucoup plus tôt, si mon esprit plus tranquille m'avait permis de saisir le sens des paroles qui s'étaient dites autour de moi.

--»Mais vous connaissez donc, dis-je à mon protecteur, les trois personnes avec lesquelles j'étais cette nuit?

--»Depuis longtemps, mademoiselle, mais j'aurai de nouveau je l'espère, le bonheur de vous voir, et alors je vous dirai tout ce que je sais sur le compte de ces trois individus.--Adieu, mademoiselle.

»Et comme j'ouvrais la bouche pour le remercier.

--»Ne me dites rien, ajouta-t-il, j'ai éprouvé trop de plaisir à vous obliger pour que vous ayez des remercîments à m'adresser.

»Il ne passait à ce moment personne dans la rue, le jeune homme saisit ma main qu'il porta à ses lèvres, puis il me quitta.

»Je rentrai chez moi sans avoir été remarquée, et quelques minutes après, j'étais couchée et profondément endormie; et il ne faut pas que cela vous étonne, les lois de la nature, voyez-vous, sont toutes impérieuses et ce n'est que dans les romans de la célèbre Anne Radcliff que l'on rencontre des héroïnes qui ne se mettent jamais à table et qui passent toutes les nuits à parcourir les souterrains qui, de la tour du nord, conduisent à celle du midi, sans avoir besoin de se reposer le jour.

»Ce fut ma bonne tante qui m'éveilla.

--»Il est près de midi, me dit-elle, lorsque mes yeux furent ouverts, et voyant que tu ne te levais pas, j'ai cru un moment que tu étais indisposée, mais je vois avec plaisir qu'il n'en est rien; tu vas te lever, n'est-ce pas? le déjeuner est prêt.

»Nous reçûmes le même jour de madame Delaunay une lettre qui nous apprenait que, partant en voyage avec son frère, elle serait pendant quelque temps privée du plaisir de nous voir. Je devinai de suite que c'était mon protecteur qui avait engagé ou forcé cette femme à écrire cette lettre, afin que la brusque cessation de ses visites ne parût pas extraordinaire à ma tante; elle me fit plaisir, car elle me prouvait qu'il n'avait rien négligé de ce qui pouvait assurer ma tranquillité, et elle me donnait l'assurance qu'il s'intéressait à moi.

»Plusieurs jours, plusieurs semaines se passèrent, et il est probable que j'aurais oublié les événements que je viens de vous raconter, si l'image de mon protecteur n'avait pas été sans cesse présente à mes yeux pour me les rappeler; car il faut que je vous le dise, cet homme, que je n'avais vu qu'une fois, je l'aimais, je l'aimais de toutes les puissances de mon âme, et maintenant encore, je ne puis retenir les pleurs que m'arrache son souvenir.»

En effet, les yeux de la pauvre Eugénie de Mirbel étaient baignés de larmes.

--Ma pauvre amie, lui dit la bonne comtesse de Neuville, qui avait pris une de ses mains dans les siennes, il ne faut pas désespérer de l'avenir; si le ciel a permis à tant de souffrances de venir t'accabler, c'est que sans doute il te réserve des jours heureux.

--Eh! sans doute, ajouta Laure, le beau temps vient toujours après l'orage; Dieu ne voudra pas que tu sois la seule exception à une règle générale.

--Si l'amour t'a failli, reprit Lucie, il te reste l'amitié, et l'on peut compter sur ce sentiment-là, lorsque ce sont des gens comme nous qui l'éprouvent l'un pour l'autre.

--Je le sais mes bonnes amies, je le sais et croyez-le bien, si ce qu'à Dieu ne plaise l'une de vous a jamais besoin d'Eugénie de Mirbel, il ne sera pas nécessaire lorsqu'elle viendra réclamer ses services de lui rappeler pour les obtenir ce que vous avez fait pour elle.

Après un silence de quelques minutes, Eugénie de Mirbel qui avait essuyé ses yeux, continua en ces termes:

--«J'aimais donc ce jeune homme, et cela ne doit pas vous étonner; il était jeune; sans être ce que dans le monde on appelle un beau garçon, il était doué d'une de ces physionomies pleines de distinction qui plaisent au premier aspect, sans doute parce qu'une sorte d'intuition nous dit qu'elles annoncent une belle âme. Il m'était apparu dans les circonstances les plus propres à impressionner vivement une organisation semblable à la mienne, c'en était assez, n'est-ce pas? pour agir à la fois sur le coeur et sur l'esprit d'une pauvre jeune fille à laquelle personne n'avait jamais fait attention, dont le coeur renfermait des trésors d'affection qui ne demandaient qu'à s'épancher au dehors et dont la lecture des romans avait tout à fait désorganisé l'imagination.

»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'en me quittant, monsieur Edmond de Bourgerel m'avait dit qu'il voulait me revoir; aussi confiante en cette promesse, j'étais bien certaine que dans un avenir plus ou moins éloigné, je le reverrais; j'étais seulement impatiente de ce qu'il ne se pressait pas davantage, et pourtant, lorsque je le revis, l'émotion que j'éprouvai fut si grande que mon trouble, la rougeur subite qui me monta au visage, auraient infailliblement dévoilé l'état secret de mon âme à des yeux seulement un peu plus clairvoyants que ceux de ma bonne tante.

«Pour l'intelligence des événements qui vont suivre, il faut que je vous décrive en quelques mots les lieux que nous habitions.

«Il existe dans Paris un assez grand nombre de constructions assez semblables à des ruches d'abeilles, et qui renferment dans leur sein une population au moins aussi considérable que celle d'un chef-lieu de canton, voire même d'un chef-lieu d'arrondissement; population composée absolument des mêmes éléments que celle de la ville: aristocratie, bourgeoisie, plèbe; éléments qui vivent, naissent et meurent sous le même toit sans jamais se confondre, qui se voient sans se parler, sont insensibles aux souffrances les uns des autres, qui se craignent et se jalousent. La maison que j'habitais à cette époque, avec ma tante, est une de ces singulières constructions; elle est située faubourg Saint-Denis, nº 56. Cette maison qui est composée de cinq corps de bâtiment élevés d'autant d'étages et ayant chacun une cour, renferme un spécimen de toutes les espèces qui composent la population parisienne; la noblesse beaucoup moins justifiable que celle qu'elle ne parviendra pas à remplacer, mais en revanche, beaucoup plus rogue et beaucoup moins spirituelle), les arts, les lettres, le commerce et l'industrie ont envoyé là leurs représentants, qui y vivent côte à côte assez paisiblement, sans s'inquiéter le moins du monde des misères, des vertus et des vices qui grouillent au-dessus de leurs têtes dans les mansardes du dernier étage.

»Je suppose que le propriétaire de cette immense maison s'étant éveillé un matin l'esprit un peu plus lucide qu'à l'ordinaire, s'est demandé, après avoir lu son journal, le _Journal des Débats_ probablement, quels moyens il pourrait employer pour augmenter, de quelques centaines de francs, les valeurs locatives de sa propriété, qu'après avoir cherché longtemps, il se sera rappelé qu'il y a sur la cime des hautes montagnes de la Suisse des habitations que l'on nomme des chalets, et qu'alors il aura fait venir un charpentier auquel il aura dit, en lui montrant la plus vaste de ses cinq cours: Bâtissez-moi ici, vis-à-vis l'un de l'autre, deux chalets suisses, et qu'il n'y manque rien.

»Le charpentier qui ne savait pas plus ce que c'était qu'un chalet que celui qui lui en demandait deux, se sera cependant mis de suite à l'oeuvre, et peu de jours après, (rien ne fait aller plus vite un entrepreneur parisien que la certitude d'être payé comptant), il aura porté au propriétaire les clés de deux petites maisons en bois, qui ne ressemblent pas plus à des chalets qu'à tout autre chose. Le propriétaire, après les avoir examinées avec soin, aura déclaré qu'il était très-satisfait, et il aura donné l'ordre à son concierge de pendre au-dessus de la porte cochère de la propriété un écriteau portant ces quatre mots: _Chalets à louer présentement_.

»Comprenez-vous? _chalets à louer!_ Ainsi, sans quitter Paris, on va pouvoir habiter une maison semblable à celles dont les romanciers et les touristes nous ont fait de si pittoresques descriptions. La spéculation du propriétaire devait infailliblement réussir, et elle réussit en effet. L'écriteau qui annonçait aux bons Parisiens qu'il y avait, au centre du quartier le plus populeux de leur ville, des chalets, et que ces chalets étaient à louer, avait au moment où il venait d'être posé, frappé les yeux de ma tante qui cherchait un logement conforme à sa nouvelle fortune; elle était entrée par curiosité, et comme après tout, ces habitations, destinées à une seule famille, n'étaient ni plus ni moins incommodes que d'autres, elle loua celle des deux qui était exposée au soleil.

»Ainsi que je vous l'ai dit, quelques mois s'étaient écoulés et je n'avais pas encore entendu parler de monsieur Edmond de Bourgerel que cependant j'attendais toujours; tous les efforts que j'avais faits pour arracher son image de ma pensée n'avaient fait que l'y graver plus profondément. J'avais donc à la fin accepté l'amour que j'éprouvais pour lui, comme un fait accompli; et j'espérais, quoi? je n'en sais rien; j'espérais, je ne puis vous dire autre chose.

»Les beaux jours étaient revenus, le cep de vigne que notre propriétaire avait fait planter devant notre habitation, afin de lui donner un air champêtre, venait de se garnir de larges feuilles vertes, et j'allais pouvoir cultiver les quelques fleurs d'un petit parterre que je m'étais ménagé devant l'unique fenêtre de ma chambre de jeune fille.

»J'étais un matin occupée à émonder les branches d'un rosier du Bengale, lorsqu'une fenêtre du chalet situé vis-à-vis de celui que nous habitions, et parallèle à celle devant laquelle j'étais placée, fut doucement ouverte; je levai machinalement la tête, monsieur Edmond de Bourgerel était à cette fenêtre.

»La surprise, l'émotion me firent jeter un cri perçant. Monsieur Edmond posa un doigt sur ses lèvres sans doute pour me recommander le silence, et se retira derrière les rideaux de son appartement; il était temps, ma bonne tante accourait tout effarée, et me demandait ce qui avait provoqué le cri qu'elle venait d'entendre.

--»Oh! rien, lui dis-je, une énorme araignée.

--»Enfant, me répondit-elle en riant, n'avais-tu pas peur qu'elle te mangeât?

»Et après m'avoir embrassé, elle me quitta pour aller s'occuper des soins de notre petit ménage; j'avais envie de la suivre, mais une force irrésistible me retint à la place où j'étais.

»Aussitôt que ma tante fut partie, M. de Bourgerel reparut à sa fenêtre, il était extrêmement pâle, et il portait le bras droit en écharpe; ses signes me firent parfaitement comprendre que ce n'était que parce qu'il avait été blessé, que je ne l'avais pas vu plus tôt, et comme sans doute il lut dans mes regards que je souffrais de ses souffrances, il retira vivement son bras du foulard qui l'enveloppait, et il le remua en tous sens, afin de me prouver qu'il était parfaitement guéri, puis il se mit à son piano, et joua avec assez d'expression pour m'arracher des larmes, l'air délicieux de Marie Malibran: «_Bonheur de se revoir après dix ans d'absence._»

--»Le chalet d'en face est habité, me dit ma tante à l'heure du dîner, par un bon musicien; vraiment il jouait ce matin l'air de cette jolie romance que tu chantes si souvent, tu sais: _Bonheur de se revoir_, l'as-tu entendu?

»Je me sentis rougir et pâlir successivement, et ce ne fut qu'après avoir hésité longtemps, que je balbutiai cette sotte réponse: Mais je ne sais, je crois que je n'ai pas entendu.

»Si ma tante avait levé sur moi ses yeux à ce moment fixés sur l'ouvrage qu'elle tenait entre ses mains, mon trouble, bien certainement, lui aurait appris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.

»Joue-moi un petit air, me dit-elle, après un silence de quelques minutes, car elle n'avait même pas songé à relever l'étrange réponse que je venais de lui faire. Ce que me demandait ma tante me contrariait infiniment, notre voisin allait croire sans doute que je voulais correspondre avec lui, et cependant je ne pouvais ni ne voulais refuser ma tante, mais afin de prouver à monsieur de Bourgerel que je ne jouais que pour me distraire, et que je ne pensais seulement pas à lui, j'attaquai les premières notes de la plus folle contredanse que je pus me rappeler, mais sans que j'y pensasse, je ralentis insensiblement la mesure, et de transition en transition, j'arrivai à terminer par l'air qu'il avait exécuté le matin: _Bonheur de se revoir_.

»--C'est charmant, me dit ma tante en m'embrassant, ce que tu viens de jouer, nous vaut une réponse de notre voisin qui tient sans doute à nous prouver qu'il n'est pas moins bon musicien que toi.

»En effet, les premières mesures de l'air de la _reine de Chypre_: «_Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate_,» vinrent frapper nos oreilles.

»C'était une déclaration, je le compris parfaitement, et je n'en fus pas fâchée; j'avais plus d'une fois, durant la journée qui venait de s'écouler, interrogé mon coeur, et toujours il m'avait fait la même réponse; j'aimais monsieur de Bourgerel, je l'aimais comme nous autres femmes nous ne devons aimer qu'une fois, je ne devais donc pas être fâchée de ce que lui aussi m'aimait. Le lendemain matin, lorsque j'ouvris ma fenêtre pour soigner les fleurs de mon petit parterre, il était déjà à la sienne; après m'avoir fait un salut respectueux auquel je répondis par une légère inclination de tête, il me montra une lettre et ses signes me firent comprendre qu'elle m'était destinée; je fis un signe négatif, il parut affligé, mais il n'insista pas.

»Le lendemain, il se plaça dans le fond de son appartement, et déroula devant mes yeux une longue pancarte de papier, sur laquelle il avait écrit ces mots en caractères assez gros pour être lus facilement.

»Je vous en prie, acceptez la lettre, elle renferme les renseignements que je vous ai promis sur les personnes en question.»

»Je me rappelai alors que monsieur de Bourgerel m'avait dit qu'il m'apprendrait ce qu'étaient en réalité et madame Delaunay et les deux individus avec lesquels j'avais été au bal de l'Opéra; je pouvais donc sans laisser à mon protecteur le droit de mal penser de moi, accepter la lettre qu'il m'offrait, et qui, j'en étais bien sûre, devait contenir autre chose que ce qu'il m'annonçait; je lui fis un signe de tête affirmatif, il me fit alors comprendre que le soir même, je trouverais la lettre entre les branches touffues de mon rosier du Bengale, puis il se retira.

»Est-il nécessaire que je vous dise que j'attendis avec la plus vive impatience que la nuit fut venue, je ne le pense pas; le soir, ainsi que cela avait été convenu, je trouvai la lettre à l'endroit indiqué, et vous l'avez deviné, mon premier soin, lorsque je fus seule dans ma chambre, fut de la décacheter et de la lire.

»Cette lettre, la voici:» Arrivée à cet endroit de son récit, Eugénie prit dans sa poche un petit portefeuille dont elle tira une lettre usée à ses plis, à force d'avoir été lue, qu'elle donna à Lucie de Neuville.

Voici ce que contenait cette lettre que la comtesse lut à haute voix, tandis qu'Eugénie de Mirbel qui paraissait ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, tenait son visage caché entre ses deux mains.

«Mademoiselle,