Part 50
»J'étais fort touchée de l'attachement et de la vive amitié que me témoignait mon amie; mais aux regrets que j'éprouvais en songeant que je ne pourrais voir les choses merveilleuses dont on venait de me faire de si ravissantes peintures, se joignirent ceux bien plus vifs, je vous l'atteste, que m'inspirait la résolution qu'elle avait prise de ne point aller sans moi au bal masqué.
»La conversation que je viens de vous rapporter avait eu lieu dans une voiture de place qui nous avait pris à la porte du traiteur chez lequel nous avions dîné et amenés près de la demeure de ma tante, le frère de mon amie nous avait quittées peu d'instants auparavant, et madame Delaunay m'avait priée de ne point parler de lui à ma tante, elle craignait, me dit-elle, que celle-ci ne nous blâmât de ce que nous étions allées dîner avec lui. J'essayai d'abord de vaincre ses scrupules qui me paraissaient exagérés, mais voyant à la fin que je ne pouvais y parvenir et ne croyant rien devoir refuser à une personne qui me témoignait tant d'amitié, je lui promis tout ce qu'elle voulut, de sorte que lorsque nous fûmes arrivées chez ma tante, je fus forcée de confirmer l'histoire qu'elle lui fit pour justifier notre longue absence, histoire qui, du reste, obtint un plein succès; ma bonne tante était si éloignée de me croire capable de lui faire un mensonge, qu'elle m'aurait cru sans difficulté si je lui avais dit à minuit que le soleil brillait d'un vif éclat.
»Lorsque madame Delaunay nous quitta après nous avoir promis sa visite pour le lendemain, je fis à ma tante sa lecture quotidienne qui se prolongea jusqu'à près de dix heures du soir; lorsque nous nous quittâmes pour aller prendre le repos dont nous avions besoin, ma tante, ainsi qu'elle en avait l'habitude, m'embrassa sur le front et me souhaita une bonne nuit; j'avais sur le coeur le mensonge que je venais de lui faire et je fus sur le point de le lui avouer, je ne sais quel démon retint sur mes lèvres l'aveu tout prêt à s'en échapper; sans doute mon mauvais ange, qui pour me récompenser de ce que je lui avais obéi, envoya les songes les plus riants colorer mon sommeil: je rêvais que j'étais au bal de l'Opéra, dans cette salle magnifique dont mon amie et son frère m'avaient fait une si pompeuse description, et que de ce formidable orchestre dirigé par l'illustre Musard, s'échappaient des torrents d'harmonie, qui mettaient en mouvement la foule diaprée des débardeurs, des titis, et des postillons de Longjumeau.
»Le lendemain, madame Delaunay vint déjeuner avec nous, le temps était trop mauvais pour que nous pussions songer à sortir, de sorte qu'il fut convenu qu'elle passerait avec nous la journée tout entière. Vers une heure, ma tante qui se sentait légèrement indisposée se retira et me laissa seule avec mon amie.
--»Eh bien! me dit-elle, as-tu pensé au bal masqué de jeudi? quant à moi j'en ai rêvé toute la nuit.
--»Moi de même, lui répondis-je.
--»Si tu le voulais, ajouta-t-elle, nous pourrions aller à ce bal.
--»Mais comment?
--»Ecoute, ma chère amie, je t'aime trop, tu le sais, pour te donner de mauvais conseils, aussi je suis persuadée que tu n'interpréteras pas mal ce que je vais te dire. Nos grands parents auxquels l'âge a donné le besoin du repos, ne veulent pas comprendre que lorsque l'on est jeune on a besoin de se remuer, de changer d'air, que l'on est avide de tout voir et de tout connaître; il ne faut pas leur en vouloir, ils subissent la loi commune que nous subirons à notre tour; mais serions-nous bien coupables, je te le demande, si sans blesser en rien les convenances, sans heurter de front leurs préjugés qui en définitive prennent leur source dans la tendresse qu'ils nous portent, puisque ce n'est que pour nous mettre à l'abri des dangers qu'ils ont courus, qu'ils veulent nous interdire une foule de jouissances innocentes, serions-nous bien coupables, dis-je, si nous nous servions un peu de notre libre arbitre?
»Je vous l'ai avoué, j'avais lu, grâce à madame Delaunay, une foule de romans dont quelques-uns n'étaient pas sans doute l'expression d'une morale bien pure. Cependant je ne compris absolument rien à l'exorde du discours entortillé qu'elle venait de commencer: des livres que j'avais lus, les faits seuls m'avaient frappée; mon esprit, grâce à Dieu, n'avait pas été assez subtil pour en déduire des conséquences.
--»Je ne vous comprends pas dis-je, à madame Delaunay.
»Elle me regarda d'un air profondément étonné, elle ne pouvait croire sans doute que les semences jetées dans mon esprit, eussent porté si peu de fruits.
--»Ma pauvre amie! me dit-elle.
»L'air de profonde commisération avec lequel elle prononça ces mots, me blessa plus que vous ne pouvez vous l'imaginer; j'avais l'amour-propre de croire que j'étais douée d'un esprit au moins égal à celui de mon ancienne sous-maîtresse et c'était elle qui me parlait avec ce ton de dédaigneuse supériorité, aussi ce fut presque avec le ton de la colère, que je l'invitai à s'expliquer catégoriquement.
--»Eh bien! j'aime mieux cela, dit-elle, veux-tu venir au bal de l'Opéra.
--»Je le voudrais, mais je ne le puis pas, ma tante ne voudra pas me le permettre.
--»Eh bien! viens-y sans la permission de ta tante.
--»Mais comment?
»J'en prends Dieu à témoin, lorsque je faisais cette question je n'avais pas l'intention qu'elle paraissait indiquer, j'obéissais seulement à un défaut dont nous sommes toutes plus ou moins affligées, à la curiosité; je voulais seulement savoir quels étaient les moyens que madame Delaunay comptait employer afin de me faire aller au bal sans que ma tante en sût rien.
»Voici ce que madame Delaunay répondit à cette question que je lui avais faite: Comment?
--»La porte de la maison que vous habitez n'est fermée qu'après minuit, et ouverte le matin à la pointe du jour, et le nombre des locataires qui y résident est si considérable, que le portier ne s'occupe ni de ceux qui entrent, ni de ceux qui sortent. Je demanderai à ta tante la permission de te conduire au spectacle, permission qu'elle ne me refusera pas, j'en suis certaine, nous irons chez moi, où tu trouveras un costume ou un domino à ton choix; mon frère nous conduira au bal, et après y avoir passé la nuit nous reviendrons chez moi; tu quitteras ton costume et tu t'en retourneras à pied chez toi, où tu pourras être rentrée et couchée avant que ta tante ne soit levée, et elle ne se sera aperçu de rien, puisqu'elle se couche invariablement à dix heures au plus tard, et qu'ainsi que tu me l'as dit plusieurs fois toi-même, elle dort d'un si profond sommeil que rien ne la réveille avant son heure habituelle.
»Les choses pouvaient, en effet, se passer ainsi, et je l'avoue à ma honte, lorsqu'une fois je fus bien persuadée qu'il était possible que j'allasse au bal sans que ma tante en sût rien, je promis à mon amie tout ce qu'elle exigea de moi.
»Je ne vous rapporterai pas les mille raisonnements que je me fis durant les quelques jours qui précédèrent ce jeudi que je ne voyais pas venir sans éprouver un certain effroi, pour justifier la faute que j'allais commettre. J'étais sur une pente fatale, je le sentais et je ne pouvais me retenir; j'obéissais à je ne sais quelle influence qui me poussait à faire une action que je blâmais tout en me préparant à la commettre et lorsque je sortis avec madame Delaunay, après que ma tante m'eût donné la permission de l'accompagner au spectacle, je me rappelai ces pauvres petits oiseaux dont les regards ont rencontré ceux du basilic, et qui vont tout pantelants et traînant de l'aile, obéissant nous ne savons à quelle puissance fascinatrice, se jeter dans la gueule du monstre qui doit les dévorer.
»J'étais à moitié folle lorsque j'arrivai chez madame Delaunay, qui occupait rue Notre-Dame-de-Lorette un assez joli petit appartement; aussi au lieu de me cacher sous un domino, ainsi que j'en avais l'intention, j'endossai, sans trop savoir ce que je faisais, un élégant costume de paysanne milanaise. Mon amie avait choisi je ne sais plus quel costume d'homme, cela me parut une inconvenance grave; je le lui dis, elle me répondit en riant: qu'en temps de carnaval tout était permis, qu'un costume d'homme était beaucoup moins gênant qu'un costume de femme, et que du reste elle n'avait adopté celui que je lui voyais, qu'afin de pouvoir me faire danser.
--»Comment, lui dis-je, est-ce que vous comptez danser?
--»Mais bien certainement, me répondit-elle, crois-tu par hasard que je vais au bal pour me croiser les jambes?
»J'étais profondément étonnée; en quittant les habits de son sexe, madame Delaunay avait totalement changé de ton et de manières, et elle essayait un pas qui devait, à ce qu'elle m'assurait, la faire proclamer la reine du bal, lorsque la sonnette violemment agitée, annonça une visite.
»Quand notre conscience n'est pas nette le moindre bruit qui nous surprend à l'improviste, impressionne désagréablement nos nerfs. Je fis un saut sur le siége que j'occupais.
--»Qui donc sonne? m'écriai-je.
--»Eh! parbleu, ce sont nos cavaliers, répondit madame Delaunay, mon frère et un de ses amis.
»Elle alla ouvrir, et son frère entra accompagné d'un autre individu dont la figure me déplut tout d'abord; mon amie saisit son frère par le milieu du corps, et malgré les efforts qu'il fit pour se dégager, il fallut qu'il se résignât à faire, en galopant, deux fois le tour de la chambre; son ami riait aux éclats.
--»C'est charmant! c'est charmant, s'écria-t-il, tandis que l'autre réparait devant une glace le désordre de sa toilette, vous êtes encore un charmant cavalier, et je suis persuadé que si vous vouliez danser, vous séduiriez les plus jolies femmes du bal.
--Vous croyez, M. le chevalier de Saint-Firmin, dit le frère de mon amie, qui évidemment était de très-mauvaise humeur, je suis donc encore suivant vous, très-capable de faire l'amour?
--»D'honneur! j'en suis persuadé.
--»Eh bien! voyez comme souvent les plus précieuses qualités sont inutiles.
--»Inutiles?
--»Sans doute, qu'ai-je en effet besoin de faire l'amour puisque j'ai à mon service des gens qui se chargent de me le procurer tout fait.
»Je ne vous rapporte ces paroles, qu'alors j'entendais sans les comprendre, que pour vous donner la mesure du caractère des gens entre les mains desquels j'étais tombée.
--Cessez, je vous prie, messieurs, dit madame Delaunay; je suis fâchée, monsieur mon frère, de vous avoir fait galoper; allons, voyons ne boudez plus, offrez votre main à mon amie et partons, il est temps.
Le frère de mon amie s'approcha de moi, et, après m'avoir adressé quelques paroles polies, il me prit la main; nous partîmes.
Quelques minutes après nous étions au bal de l'Opéra.
Je ressemblais plus à une victime que l'on conduit au supplice qu'à une jeune fille dont le plus ardent désir vient d'être réalisé; je tremblais de tous mes membres, des sueurs froides me couraient par tout le corps et mon masque me brûlait le visage. Nous n'avions pas fait trois pas dans la salle que je fus forcée de m'arrêter.
--»Qu'avez-vous donc? me dit mon cavalier.
--»Rien, rien, lui répondis-je, mais je me sentais pâlir sous mon masque, et ce n'était que grâce à des efforts suprêmes, que je parvenais à ne pas m'évanouir.
»Madame Delaunay s'approcha de moi.
--»Je souffre, lui dis-je, je voudrais bien m'en aller.
--»Ce ne sera rien, le passage subit du froid au chaud, a seul causé cette légère indisposition, nous allons nous placer dans une loge, où nous resterons jusqu'à ce que tu te sois familiarisée avec le bruit et le tumulte qui règnent ici.
»Le chevalier nous conduisit dans une loge du premier rang, qui avait été retenue pour nous.
»Le vertige qui obscurcissait mes yeux se dissipa peu à peu, et je pus jeter quelques regards sur les objets dont j'étais environnée; la salle offrait vraiment un coup d'oeil féerique, et pour cette fois, il se trouva que mon imagination était restée au-dessous de la réalité. Je suivais avec intérêt les ondulations de cette foule nuancée de mille couleurs éclatantes, qui tantôt groupée dans un des coins de la salle, laissait autour d'elle un vaste espace vide; tantôt s'éparpillant sans ordre, ressemblait à un essaim d'abeilles qui vient de prendre sa volée, et lorsque les longs anneaux du galop qui terminait chaque contredanse passaient rapides devant mes yeux, j'éprouvais un vague désir de prendre une part active aux amusements de tous ces gens, dont les visages paraissaient animés par l'expression de la plus vive gaieté et du plus parfait contentement, et je me rappelais involontairement ces rondes de willis dont il est parlé dans les chroniques, auxquelles il faut nécessairement prendre part lorsque par hasard on en est spectateur.
»Mme Delaunay dansait presque dans la loge, et à chaque minute elle me demandait si je me trouvais mieux.
»Un ouf prolongé s'échappa de sa poitrine, lorsque enfin je lui répondis affirmativement:
--»Alors allons danser, me dit-elle.
»Je l'avoue à ma honte, je ne fis de résistance que ce qu'il en fallait pour ne point laisser croire que j'obéissais avec plaisir, et ce ne fut que lorsque je fus brisée, rompue, anéantie, plus peut-être par les émotions diverses que je venais d'éprouver, que par la fatigue, que je quittai la partie. Mon costume si frais, si coquet, lors de mon entrée au bal, était frippé[spelling: > fripé] et tout couvert de poussière; mes cheveux défrisés tombaient en mèches inégales le long de mes joues marbrées de légères traces rouges; une glace du foyer devant laquelle je m'étais placée pour essuyer mon visage, m'avait révélé cet affreux état de ma personne, je me fis peur à moi-même.
»Il était alors un peu plus de trois heures.
--»Ma tante verra que je suis allée au bal, m'écriai-je.
--»Que tu es enfant, me dit madame Delaunay, lorsque tu te seras baigné le visage dans l'eau fraîche, et que tu auras dormi une heure, il ne restera plus rien de ces légères traces de fatigue. Quoi qu'il en soit, allons souper, je meurs de faim, et toi?
»Je dis à mon amie que je n'avais besoin de rien, et que nous ferions bien de nous retirer à l'instant même; elle me fit observer, pour vaincre mes scrupules, que je ne pouvais rentrer chez moi, à moins d'être remarquée, avant huit heures du matin; que refuser, ce serait désobliger son frère qui était très-susceptible, et qu'elle avait le plus grand intérêt à ménager; enfin, elle me parla tant et si bien, que je me laissai conduire au café Anglais.
»Le plus délicieux souper nous fut servi dans un des cabinets de cet établissement. Je pris seulement un potage, madame Delaunay au contraire, goûta de tous les mets qui furent placés devant nous; quant aux deux hommes, ils vidaient avec une telle rapidité des flacons de vins fins, que j'en étais effrayée sans savoir pourquoi.
»Madame Delaunay était placée à table près du chevalier, j'avais à côté de moi le frère de mon amie.
»Le vin qu'ils avaient bu avait mis ces deux hommes de belle humeur, et depuis quelques instants ils échangeaient entre eux, en me regardant, des regards d'intelligence dont l'expression commençait à m'inquiéter; le chevalier avait allumé un cigare, et bien que l'odeur du tabac m'incommodât réellement, je n'osais pas me plaindre. Le frère de mon amie rapprochait son siége du mien, il vantait ma beauté et mes grâces; puis il prenait mes mains qu'il serrait entre les siennes, et qu'il couvrait de baisers. Je pâlissais, je rougissais, j'étais au supplice; et madame Delaunay, que j'implorais du regard, riait aux éclats et me disait que tout était permis pendant une nuit de carnaval.
--»A preuve, dit le chevalier, qui déposa sur les lèvres de mon amie, un vigoureux baiser.
»Je crus que madame Delaunay allait manifester d'une manière éclatante le mécontentement que suivant moi elle devait éprouver et qu'enfin nous allions pouvoir nous retirer: cette espérance ne se réalisa pas; elle invita au contraire son frère à suivre l'exemple que venait de lui donner le chevalier.
»Je ne puis trouver de termes assez énergiques pour vous peindre l'indignation que je ressentis, lorsque le visage ridé et plâtré de cette vieille caricature s'approcha du mien; je devinai tout à coup que cet homme n'était pas le frère de celle qui se disait mon amie, et quelles étaient les intentions de ces trois ignobles personnages; ce fut un éclair qui me traversa l'esprit, une révélation du ciel qui ne voulut pas permettre leur triomphe. Je me levai si brusquement, que le siége que j'occupais fut renversé, j'avais le feu au visage et mes yeux, je le sentais, devaient lancer des éclairs.
--»Vous êtes tous des infâmes! m'écriai-je d'une voix rendue tremblante par l'émotion et la colère; et profitant avec adresse de la stupeur des personnages auxquels je venais d'adresser cette virulente apostrophe, j'ouvris brusquement la porte du cabinet et je descendis rapidement un petit escalier qui se trouva devant moi et qui me conduisit sur le boulevard.
»Je ne savais où j'allais, mon seul désir était d'échapper à madame Delaunay et à ses complices; aussi, à peine arrivée sur la voie publique, je me mis à courir devant moi sans m'inquiéter du lieu où j'arriverais; mais je n'avais pas fait dix pas sur le boulevard, que j'entendis derrière moi la voix du chevalier qui me criait d'arrêter; je ne sais quelle folle terreur s'empara de tout mon être, mais je me jetai entre les bras d'un jeune homme qui se trouva par hasard devant moi, en m'écriant: Monsieur! monsieur! je vous en prie, protégez-moi.
»Ce jeune homme jeta le cigare qu'il fumait, lorsque je l'avais abordé.
--»Ne craignez rien, mademoiselle, me dit-il, ne craignez rien; quels que soient les misérables qui vous poursuivent, ils ne vous manqueront pas, je vous en donne l'assurance, tant qu'il me restera un peu de force pour vous défendre.
»A ce moment le chevalier arrivait près de nous.
--Etes-vous folle? me dit-il, tandis que je me serrais contre celui qui venait de me promettre sa protection; êtes-vous folle! nous quitter si brusquement en nous disant des injures, parce que le frère de votre amie s'est permis une innocente plaisanterie.
--»Taisez-vous, répondis-je à cet homme qui me déplaisait encore plus peut-être que le prétendu frère de madame Delaunay, et n'appelez plus mon amie cette femme qui m'a indignement trompée.
»Le chevalier se mit à rire aux éclats.
--»Je comprends, s'écria-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, (il voulait sans doute donner de moi, à celui qui me protégeait, une idée qui le déterminât à m'abandonner,) je comprends parfaitement, Monsieur a plus que nous le talent de vous plaire et vous voulez rester avec lui; mais il n'en sera pas ainsi, je vous en donne ma parole d'honneur; c'est de votre plein gré que vous êtes venue avec nous, et morbleu! vous y resterez.
»Jusqu'alors mon protecteur n'avait rien dit et son silence commençait à m'inquiéter. Le chevalier avait-il atteint le but qu'il se proposait et allais-je retomber entre les mains de mes persécuteurs? La crainte du danger me donna de nouvelles forces, je ne voulais pas qu'il fût dit que j'avais succombé sans me défendre.
--»Monsieur! monsieur! m'écriai-je en serrant avec force le bras de jeune homme, ne le croyez pas; et sans lui laisser le temps de me répondre, je lui dis en quelques mots comment j'avais été amenée à aller au bal de l'Opéra et pourquoi j'étais venue implorer sa protection.
--»Fariboles, que tout cela, s'écria le chevalier de Saint-Firmin, pures fariboles; venez charmante odalisque, nous avons commandé du punch, venez en prendre votre part, et il avançait sa main pour me saisir.
»Je poussai des cris perçants.
--»Arrière, monsieur, dit mon protecteur d'une voix éclatante, arrière. Et comme le frêle et chétif chevalier s'était placé devant nous et paraissait disposé à nous disputer le passage, il le repoussa si rudement qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.
»Celui-ci se releva tout meurtri.--Monsieur, vous me rendrez raison de cette offense, dit-il d'une voix piteuse.
--»Allons, allons, monsieur le limonadier factice, je vous ai reconnu malgré vos lunettes, lui dit le jeune homme de l'air le plus dédaigneux, ne vous mettez pas en colère, retournez dans votre bouge, reprenez votre costume et vos moustaches grises, et faites préparer pour vos acteurs pygmées les rafraîchissements dont ils doivent avoir besoin après avoir dansé la polka, vous savez bien que les gens qui se respectent ne se battent pas avec vous; mais comme au portrait que mademoiselle vient de m'en tracer, j'ai deviné que votre compagnon, en tout ceci, n'est autre que monsieur le comte de ***, dont vous êtes le proxénète ordinaire, vous pouvez lui dire de ma part que je suis tout à son service. Vrai Dieu! ce sera faire une bonne action que de débarrasser la société de ce vieux représentant des moeurs de la régence.
»Je tremblais de tous mes membres, car je venais d'apercevoir parmi les quelques personnes rassemblées autour de nous celui dont mon protecteur parlait avec tant de mépris.
--»Répéteriez-vous devant la personne dont vous parlez, ce que vous venez de dire, dit le comte de ***?
--»Sans doute, répondit le jeune homme, ce que je viens de dire et bien d'autres choses encore: par exemple, que les vieillards, les vieillards, entendez-vous monsieur le comte, qui se teignent les cheveux et qui se peignent la visage pour ressembler à de jeunes hommes, doivent être traités comme s'ils étaient jeunes en effet; que quels que soient la position que l'on occupe dans le monde, le titre que l'on ait reçu de ses aïeux, les décorations dont on puisse se parer, on ne mérite que le mépris des honnêtes gens lorsque l'on ne se sert de tous ces priviléges que pour porter le trouble et le déshonneur dans les familles.
--»Monsieur! monsieur! savez-vous bien que je suis le comte de ***, dit celui qui venait d'être si vivement apostrophé en pâlissant sous son rouge.
--»Eh! croyez-vous, par hasard, que je ne le savais pas, repartit mon protecteur; allez, allez, digne rejeton des roués de la régence et des beaux fils du Directoire, allez laver votre visage et les taches de boue qui couvrent votre écusson, laissez à ce qui vous reste de cheveux le temps de reprendre sa couleur naturelle, vous viendrez ensuite me demander réparation si vous le jugez convenable; allez, M. le comte de ***, quoique vous fassiez tout ce qu'il est possible de faire afin de passer pour un jeune homme, j'ai pitié de votre grand âge.
--»Vous me donnerez votre nom, monsieur, vous me le donnerez.
--»Eh bien, soit: voici ma carte, puisque vous l'exigez, demain matin je serai à votre disposition.
--»Aujourd'hui, aujourd'hui même, hurlait le comte de ***, qui voulait s'opposer à notre passage.
--»Non, pas aujourd'hui, lui répondit mon protecteur; j'ai besoin des heures qui vont suivre pour réparer le mal que vous avez fait messieurs, continua-t-il en s'adressant à ceux qui nous entouraient, contenez, je vous prie, ce vieil énergumène, je serais vraiment fâché d'être forcé de lui faire subir un traitement semblable à celui que je viens d'infliger à son digne compagnon.
»La foule a des instincts généreux auxquels ce n'est jamais en vain qu'on s'adresse; celle qui nous entourait était en grande partie composée de jeunes gens qui avaient passé une partie de la nuit au bal, et qui, des divers établissements où ils soupaient, avaient été attirés sur le boulevard par mes cris et par les éclats de voix du chevalier, débardeurs, gardes françaises, pirates et postillons se donnèrent la main et se mirent à danser autour du pauvre comte de ***, dont nous entendîmes encore les cris de rage et les imprécations furibondes après l'avoir perdu de vue.
--Mon Dieu! monsieur, dis-je à mon protecteur lorsque nous nous trouvâmes seuls sur le boulevard, voilà que vous allez être forcé de vous battre, et c'est pour moi; oh! j'en mourrai.
--Rassurez-vous, mademoiselle, je vous assure que je ne crains pas les résultats d'une rencontre avec M. le comte de ***; mais occupons-nous de vous. Où désirez-vous que je vous conduise?