Part 46
--Je ne veux pas que madame sorte d'ici, s'écria Beppo, et comme je prévois que je serai quelquefois forcé de m'absenter, il faut ma mère que vous consentiez à me remplacer pendant mon absence, car, je vous le répète, il faut que madame reste ici.
--Vous n'espérez pas sans doute, mon fils, que je consente à faire ce que vous exigez de moi.
Silvia, à qui l'opposition de la mère de Beppo avait donné de l'espoir, et qui comprenait bien que celui-ci ne pourrait la garder si sa mère ne consentait pas à lui prêter son concours, ne put s'empêcher de lui lancer un regard de triomphe et de froide ironie.
--Ma mère! ma mère! s'écria l'ex-pêcheur, qui bondit sous ce regard comme s'il avait été frappé d'une étincelle électrique, je vous le jure par Notre-Dame de Bon-Secours, et vous savez si jamais j'ai manqué à un pareil serment, si elle sort d'ici, je la tuerai. Et maintenant faites ce que vous voudrez et qu'il arrive ce qu'il plaira à Dieu.
La mère de Beppo était devenue affreusement pâle en entendant les dernières paroles de son fils, elle se jeta en sanglotant la face sur le lit de Silvia; Beppo était sorti de la chambre, et Silvia, dont l'oreille était aux aguets, avait distinctement entendu qu'il avait descendu l'escalier; elle voulut profiter de la profonde stupeur dans laquelle paraissait plongée la mère de Beppo pour essayer de se lever.
--Oh! restez de grâce, madame, s'écria la Catalane, restez, je vous en supplie, restez pour vous et pour mon malheureux fils; c'est que voyez-vous, ce qu'il a dit il le ferait, aussi vrai que Dieu est au ciel; Beppo n'a jamais manqué à un serment fait à notre sainte patronne Notre-Dame de Bon-Secours.
Silvia savait que la Catalane ne lui en imposait pas, elle devait donc croire que le désespoir de cette femme, qui devait connaître le caractère de son fils, n'était pas une comédie jouée uniquement pour l'engager à prendre patience; elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller; elle venait d'acquérir la certitude que celle qui quelques minutes auparavant voulait absolument qu'on lui rendit la liberté, était devenue tout à coup, pour épargner un crime à son fils, une geôlière incorruptible: l'altière marquise de Roselly venait d'être vaincue une seconde fois.
Plusieurs jours se passèrent ainsi.
Silvia comprit enfin que pour sortir des mains de son ravisseur, il fallait qu'elle dissimulât, aussi s'arrêta-t-elle à ce dernier parti, et un mois ne s'était pas écoulé qu'elle parut sinon résignée, du moins beaucoup moins affligée qu'elle ne l'était peu de temps auparavant. Sans pourtant laisser deviner le motif secret de ce changement de conduite; elle ne cessait de prier, de supplier son geôlier de lui rendre la liberté ou du moins de lui laisser prendre l'air; elle employait pour capter sa confiance tous les moyens que son imagination féminine lui suggérait, prières, larmes, caresses, menaces, mais Beppo était inébranlable; il apercevait les pièges cachés sous les manoeuvres de la sirène.
Six mois se passèrent, Silvia, qui poursuivait avec cette ténacité qui n'appartient qu'à ceux qui ont accepté comme un fait accompli une position dont cependant ils espèrent sortir, paraissait à peu près satisfaite de son sort, il lui arrivait même quelquefois de rire et de fredonner quelques petits airs. Grâce à la connaissance parfaite de l'idiome provençal qu'elle avait acquise pendant son séjour à Marseille, elle avait tout à fait gagné la confiance de la mère de Beppo, et cette bonne femme, qui comprenait difficilement qu'il fût possible de voir longtemps son fils sans l'aimer, n'était pas éloignée de croire qu'elle aurait pu laisser la cage ouverte sans que l'oiseau tentât de s'envoler; Beppo lui-même croyait sa captive résignée, et bien qu'il ne se relâchât en rien de la surveillance incessante dont elle était l'objet, il lui arrivait quelquefois de penser que cette femme altière avait enfin accepté toutes les conséquences de la position dans laquelle l'avait placée le crime qu'elle lui avait fait commettre, et que peut-être, et dans un avenir moins éloigné qu'il ne l'avait cru d'abord, il recevrait le prix de sa ténacité et d'un amour qui, malgré tous ses efforts, n'avait pas cessé de régner sur son âme.
Mais cette résignation n'était qu'apparente; Silvia s'était demandé souvent si, pendant une des courtes absences de Beppo, elle ne tenterait pas d'employer la violence pour sortir de l'espèce de prison dans laquelle on la tenait renfermée; mais après avoir remarqué la forte carrure de la Catalane, qui annonçait des forces bien supérieures aux siennes, elle renonça à ce projet et prit la résolution de n'avoir recours qu'à la ruse, et d'attendre, pour s'évader, une occasion favorable.
Plusieurs raisons, qui seront connues plus tard, empêchaient d'ailleurs Silvia d'avoir recours aux moyens violents pour recouvrer sa liberté.
L'espèce de pavillon qu'elle habitait en compagnie de ses geôliers, était divisé en deux étages; le dernier qui se composait d'une seule pièce, était habité par Silvia, celui au-dessous, beaucoup plus considérable, servait d'habitation à Beppo et à sa mère, et de lieu de réunion pour toute la petite colonie.
La mère de Beppo ne servait de geôlier à Silvia que contre son gré, car comme elle ignorait, non pas la liaison précédente qui avait existé entre son fils et Silvia, mais la cause qui avait donné naissance à cette liaison, elle ne cherchait pas à se dissimuler l'injustice qu'il y avait à enlever une jeune femme à ses affections et à ses habitudes, pour la tenir séquestrée loin du monde et de ses plaisirs, à un âge ou l'on a tant besoin d'air et de mouvement; mais cependant, comme l'exaltation du caractère de son fils lui donnait lieu de croire qu'il réaliserait la menace qu'il lui avait faite, tout en s'acquittant consciencieusement de ses fonctions, elle s'étudiait à rendre la captivité de Silvia aussi douce que possible; et que chaque fois qu'elle se trouvait seule avec elle, elle lui laissait entrevoir qu'il ne s'agissait plus que d'avoir de la patience pendant quelque temps encore, que Beppo se lasserait bientôt de la vie que la contrainte dans laquelle il la tenait le forçait de mener, et que, du reste, si elle lui servait de complice, ce n'était que pour lui épargner à elle Silvia, un malheur, et un crime à un fils qu'elle aimait, bien qu'elle ne pût justifier sa conduite.
A tous ces discours, Silvia répondait ordinairement qu'elle avait pris son parti, qu'elle savait bien qu'on ne la tiendrait pas éternellement en prison, qu'elle excusait presque une faute en faveur de laquelle militait le motif qui l'avait fait commettre, et que du reste elle comprenait assez la position de celle qui lui parlait, pour ne point lui savoir mauvais gré de sa conduite à son égard.
Du moment qu'elle eut pris la résolution d'être constamment à l'affût afin de pouvoir saisir au passage la première occasion de prendre la fuite, Silvia, qui durant les premiers jours de sa captivité se tenait presque constamment dans sa chambre, où du reste toutes les commodités de la vie avaient été réunies, se mêla un peu plus à la vie de ses compagnons, elle voulut même prendre part à leurs travaux.
Pendant les premiers jours de son séjour à Paris, Beppo, passant par hasard sur le quai de la Mégisserie, s'était arrêté pour examiner les ustensiles de chasse et de pêche qui composent l'étalage du magasin du sieur Kretz, le marchand le mieux assorti de la capitale; Beppo regardait avec tant d'attention les filets, et son regard indiquait tellement qu'il était très-capable d'apprécier la bonne confection de ces objets, que le sieur Kretz lui demanda s'il voulait en acheter et s'il était amateur de la pêche. Beppo répondit négativement à la première partie de cette question, mais il ajouta, pour répondre à la seconde, qu'il était plus qu'un amateur de la pêche, qu'avant de venir à Paris, il exerçait à Marseille, sa patrie, la profession de pêcheur, et qu'il était très-expert dans l'art de bien faire les filets. S'il en est ainsi, lui répondit Kretz, faites-moi voir de votre ouvrage, et si vous avez besoin de travailler et que vous soyez aussi adroit que vous le dites, il me sera possible de vous occuper aussi longtemps que vous le voudrez.
Beppo, charmé de trouver au moment où il s'y attendait le moins la possibilité d'occuper ses loisirs tout en gagnant de l'argent, se procura tout ce dont il avait besoin, et se mit de suite à la besogne; puis il fit voir à Kretz le premier filet qu'il avait fait, et le marchand, oubliant pour un moment ses habitudes commerciales, ne put s'empêcher de s'écrier: C'est un ouvrage parfait dans toutes ses parties! combien me ferez-vous payer cela le pied?
Beppo qui, plusieurs fois déjà, avait été à même de s'apercevoir qu'à Paris tout était beaucoup plus cher qu'à Marseille, demanda un tiers de plus qu'il n'aurait exigé dans son pays, se promettant _in petto_ de diminuer ses prétentions si elles paraissaient trop exagérées; mais à sa grande surprise, le marchand se hâta de le prendre au mot, et de suite il lui fit une commande assez considérable pour l'occuper pendant plusieurs mois; c'était à cette fabrication que Silvia avait voulu prendre part, et comme elle était excessivement adroite, elle fut, après avoir reçu quelques leçons, aussi experte que ses professeurs, et put faire admirablement bien ses jolis petits filets de diverses couleurs, destinés aux dames élégantes.
Grâce à la hauteur prodigieuse de leur habitation, les reclus respiraient un air très-sain, et la vue sur le magnifique panorama qu'ils avaient devant les yeux lorsqu'ils se mettaient à la fenêtre, pouvait en quelque sorte leur tenir lieu de promenade; aussi la vie sédentaire qu'ils menaient tous trois, n'avait en rien altéré leur santé. Silvia avait dans sa chambre un piano, de la musique, tout ce qui lui était nécessaire pour dessiner, de sorte que lorsqu'elle était lasse de travailler elle pouvait se retirer chez elle, lire, dessiner ou chanter quelques morceaux que Beppo et sa mère, impressionnables comme toutes les natures méridionales, écoutaient toujours avec un nouveau plaisir; ils étaient donc en apparence assez contents l'un de l'autre.
Beppo, qui dans l'origine ne sortait qu'à de rares intervalles et pour très-peu d'instants, s'absentait assez souvent et quelquefois il lui arrivait de rester plusieurs heures dehors; mais cependant il n'oubliait jamais de recommander à sa mère de ne pas se relâcher de sa surveillance, et c'était fort sage, car s'il n'avait pas pris cette précaution, la bonne femme qui ne savait ce que c'était que la dissimulation, voyant la sérénité briller sur le visage de Silvia, lui aurait ouvert toutes les portes, pourvu que celle-ci lui eût fait la promesse de revenir.
Beppo dit un jour qu'il allait sortir pour un temps beaucoup plus long que celui qu'il passait ordinairement dehors, il fallait qu'il allât rendre à Kretz les travaux qu'il venait d'achever, et qu'il fit emplette des matières premières qui devaient lui servir à confectionner de nouveaux filets, tout cela devait le retenir dehors au moins cinq ou six heures, de sorte que comme il était près de deux heures lorsqu'il sortit, il ne devait être de retour que de sept à huit heures du soir.
Silvia, de sa chambre où elle s'était retirée au moment de son départ, sous le prétexte de prendre quelques instants de repos, l'ayant entendu dire à sa mère ce que nous venons de rapporter, en lui recommandant bien de ne pas cesser un instant d'avoir les yeux sur elle, se dit qu'elle attendrait peut-être longtemps avant qu'il se présentât une occasion aussi favorable et qu'elle devait chercher à la mettre à profit. Cette résolution une fois prise, elle descendit vers la Catalane, bien déterminée à tout risquer pour recouvrer la liberté.
Elle n'avait pas de plan arrêté, cependant elle fit d'abord mille caresses à la vieille femme, afin de détourner son attention et saisit adroitement une cravate et le bonnet de laine rouge de Beppo, qu'elle cacha sous sa blouse. (Nous avons oublié de dire que Beppo, afin sans doute de mettre davantage sa captive dans l'impossibilité de fuir, lui avait enlevé ses vêtements, qu'il avait remplacés par un costume complet d'enfant de Paris, c'est-à-dire un large pantalon de velours côtelé, un gilet de même étoffe et une blouse de toile bleue sur le tout.)
Silvia avait remarqué que la Catalane mettait ordinairement dans la poche de son tablier la clé qui ouvrait la porte sur le palier d'escalier, elle attendait donc avec une certaine impatience que la vieille se mit à travailler, car elle espérait pouvoir, pendant que celle-ci serait occupée à la confection de ses filets, lui enlever cette clé et être assez leste pour ouvrir la porte, la fermer sur elle et se sauver avant que la vieille pût s'opposer à cette action, mais voyant qu'elle restait inactive, elle manifesta elle-même l'envie de se mettre au travail.
--Mais nous n'avons absolument rien à faire, lui répondit la Catalane, tous les filets ont été terminés hier au soir et il n'y a pas ici ce qu'il faut pour en confectionner de nouveaux; et comme Silvia paraissait assez vivement contrariée de ce qu'elle était forcée de rester inoccupée, la Catalane se frappa tout a coup le front, en s'écriant:
--Savez-vous tailler les robes?
Bien que l'on ne fût encore qu'au mois de mars, le temps était superbe, un joyeux soleil dorait le faite des maisons d'alentour, et pour profiter de cette belle journée, les habitants du pavillon en avaient ouvert toutes les fenêtres, un éclair illumina tout à coup l'esprit de Silvia, elle venait de concevoir un plan d'évasion dont la réussite lui paraissait à peu près certaine.
--Sans doute, répondit-elle, je sais parfaitement tailler les robes et si vous en avez une à faire, donnez-la-moi, je serais charmée de m'occuper, je ne puis rester un instant oisive, sans me sentir les nerfs agacés.
La Catalane prit dans une armoire un coupon d'étoffe de soie, rapporté de la Provence et fabriqué selon toute apparence bien avant la première révolution, elle le remit à Silvia.
Celle-ci ne manqua pas de trouver charmante cette étoffe qui n'était autre chose qu'un pékin chiné du plus mauvais goût, et pour témoigner toute la joie qu'elle éprouvait de ce qu'on voulait bien lui confier la confection d'un aussi précieux vêtement, elle se mit à chanter une romance en déployant toutes les ressources de sa voix. La Catalane était charmée de la voir d'aussi bonne humeur.
--Ah! lui dit-elle en soupirant, que j'aurais de plaisir à vous nommer ma fille.
C'était la première fois qu'elle se permettait une allusion à la position de son fils et de la captive. Silvia la regarda en souriant.
--Vrai, lui répondit-elle, eh bien! nous parlerons de cela plus tard, en attendant aidez-moi à transporter cette table près de la fenêtre.
La Catalane s'empressa de faire ce qu'elle désirait, et Silvia, après avoir pris avec beaucoup d'aisance la mesure de la robe qu'elle allait tailler, déploya l'étoffe. La table n'était pas, il s'en fallait, d'une superficie égale à celle du coupon, aussi fut-elle forcée d'en laisser pendre dehors au moins la bonne moitié. Tout en appliquant sur l'étoffe les patrons qu'elle avait préalablement taillés, elle parlait de choses et d'autres à la Catalane, de sorte qu'au moment où celle-ci cherchait dans les cavités cervicales de sa boîte osseuse une réponse à une question assez saugrenue qu'elle venait de lui adresser, (elle avait demandé à cette bonne femme, qui ne connaissait en fait de musique que le tambourin et la petite flûte des joyeux enfants de la Provence, si elle préférait la musique allemande à la musique italienne), elle laissa tomber par la fenêtre un assez grand morceau de la magnifique étoffe flambée.
--Ma robe, ma pauvre robe! s'écria la vieille femme.
--Elle n'est pas perdue, dit Silvia qui avait vivement déplacé la table et s'était de suite mise à la fenêtre, le coupon s'est arrêté sur le toit qui est parfaitement sec, et de la fenêtre de l'étage au-dessous il vous sera très-facile de l'amener à vous à l'aide d'une perche. Descendez vite, je vais veiller afin qu'on ne vous l'enlève pas.
La mère de Beppo s'empressa de faire ce que lui disait Silvia, elle sortit de l'appartement armée d'un manche à balai, elle n'oublia pas cependant de fermer la porte à deux tours.
Dès qu'elle fut dehors, Silvia quitta la fenêtre et courut vers une armoire dans laquelle elle prit un verre qu'elle remplit de vinaigre, puis elle se plaça contre la porte, et lorsque la Catalane l'ouvrit pour rentrer, elle lui lança avec violence au visage le liquide contenu dans le verre qu'elle tenait à la main.
La surprise et la douleur arrachèrent à la pauvre femme de nombreux cris de terreur.
--Je suis aveuglée, je suis morte, dit-elle.
Et elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur la première marche de l'étage inférieur, en se frottant les yeux; Silvia sans s'inquiéter davantage de ce qui pourrait lui arriver, profita de ce moment pour s'esquiver; et elle descendit les cent dix marches qui conduisaient à la rue avec la légèreté d'un faon.
Une fois hors de sa prison, Silvia se trouva fort embarrassée; son premier soin avait été de se réfugier sous une allée afin d'entourer son cou de la longue cravate et de se coiffer de l'épais bonnet de laine dont elle s'était munie; cela fait, elle erra pendant très-longtemps dans le sombre dédale que forment les rues étroites et tortueuses du quartier Saint-Marcel, et plusieurs fois, à sa grande terreur, elle se retrouva devant la maison qu'elle venait de quitter; elle ne connaissait pas le quartier dans lequel elle se trouvait et elle n'osait ni prendre une voiture ni demander son chemin, dans la crainte que ceux auxquels elle s'adresserait ne devinassent son sexe. La nuit vint bientôt, elle était sombre et quelques gouttes d'eau annonçaient déjà la pluie qui, quelques instants plus tard, devait tomber avec violence. Après avoir fait une foule de marches et de contre-marches qui à son grand désespoir la ramenaient toujours au même point, elle se trouva proche la barrière Saint-Jacques; elle était alors déterminée à prendre une voiture et à se faire conduire chez elle, au risque de ce qui pourrait en arriver, mais suivant leur louable habitude, les cochers de fiacres et de cabriolets avaient quitté la station aux premiers signes de pluie qu'ils avaient remarqués.
Silvia se détermina à aborder un homme et une femme d'un aspect assez respectable, abrités sous un vaste parapluie vert qui à ce moment entraient dans Paris, afin de leur demander en quel lieu elle se trouvait et le chemin qu'elle devait suivre pour se rendre chez elle, à la barrière de l'Etoile.
--Vous êtes, lui répondit l'homme, à la barrière Saint-Jacques, mon garçon, mais comment se fait-il donc que vous soyez à près de neuf heures du soir et par un temps pareil dans un quartier aussi éloigné de celui dans lequel vous devez vous rendre?
Un bourgeois de Paris ne répond jamais d'une manière directe à la question, quelque simple qu'elle soit qu'on lui adresse, il faut d'abord qu'il sache pourquoi on lui adresse cette question, et tout ce qui s'en suit.
Silvia crut ne pas devoir prendre pour confident, cet honnête habitant du quartier Saint-Marcel, elle se borna à renouveler sa demande.
--Je me suis égarée, dit-elle, je dois me rendre avenue Châteaubriant, près la barrière de l'Etoile, et je ne sais vraiment quel chemin je dois suivre.
--Eh! bien mon garçon, vous n'êtes pas arrivé au terme de votre course, il y a loin d'ici la barrière de l'Etoile, deux bonnes lieues au moins; mais pour ne pas vous égarer, il faut suivre cette rue en droite ligne, jusqu'au deuxième pont que vous traverserez, ensuite vous tournerez à gauche sur le quai, jusqu'aux Champs-Elysées, d'où vous verrez la barrière de l'Etoile, terme de votre longue course: vous entendez, toujours tout droit sans vous détourner; allez, mon Jésus, et que Dieu vous accompagne.
La femme n'avait pas dit un mot; elle était restée en extase, la bouche béante, les yeux clignotants, effets sans doute du petit vin d'Argenteuil qu'elle venait de sabler, et que le peuple nomme à si juste titre du casse-poitrine.
Le bonhomme parlait encore que Silvia s'était déjà mise en route.
Comme elle marchait en sens divers depuis plus de trois heures, elle était trempée par la pluie, et ses jambes commençaient à plier sous elle; cependant elle reprit courage. Tout en suivant la rue Saint-Jacques; elle se demandait de quelle manière elle pourrait sortir de la fâcheuse position dans laquelle elle se trouvait: devait-elle aller chez elle? il était probable qu'elle n'y trouverait personne; devait-elle aller chez Salvador? mais pendant sa longue absence quelques accidents imprévus pouvaient avoir dérangé l'existence du marquis: il fallait cependant qu'elle se déterminât à aller chez lui, au risque de ce qui pourrait arriver.
Elle était en proie à de sombres et tristes réflexions lorsqu'en arrivant au coin du quai aux Fleurs, elle se sentit saisir le bras par une main vigoureuse.
Elle se retourna vivement, et reconnut Beppo; le visage du pêcheur était aussi blanc qu'un linceul: elle jeta un cri.
--Suivez-moi, lui dit Beppo d'une voix saccadée, en lui posant sa main sur la bouche: suivez-moi.
--J'aime mieux mourir! répondit Silvia: une secousse vigoureuse la débarrassa de l'étreinte énergique du pêcheur, et elle essaya de prendre la fuite.
En trois bonds, Beppo se retrouva près d'elle:
--Epargnez-moi un second crime, lui dit-il.
Au lieu de lui répondre, Silvia poussa des cris perçants; plusieurs personnes qui avaient remarqué les gestes violents de ces deux individus, se rapprochèrent vivement, et Silvia implorait leur appui, lorsque Beppo, furieux de ce qu'elle allait infailliblement lui échapper, tira de sa poche un long couteau-poignard, et le lui plongea dans le sein.
Elle tomba sur le trottoir avant d'avoir pu prononcer une parole.
Beppo effrayé de l'action qu'il venait de commettre, restait sans mouvement devant le cadavre de sa victime.
Ceux qui avaient été les spectateurs de ce crime, effrayés sans doute par le couteau qu'il tenait à la main, n'osaient s'approcher.
Cet état d'indécision ne dura cependant que quelques minutes, Beppo rappelé à lui par les clameurs de la foule, perça le cercle dont il était entouré, et prit la fuite dans la direction du pont d'Arcole; arrivé sur ce pont, il se trouva sur le point d'être pris; la foule des gens qui le poursuivaient, s'était divisée en deux, bandes, dont l'une suivant le quai de Gèvres et l'autre celui de la Cité, allaient se rejoindre sur le pont d'Arcole de sorte que s'il échappait à l'une, il devait nécessairement être pris par l'autre; ce fut pour éviter ce péril imminent, qu'il se précipita dans la rivière, et grâce à l'obscurité, on le perdit de vue.
Nous avons vu comment il fut recueilli chez la mère Sans-Refus, au moment où les bandits, après la scène à la suite de laquelle Délicat, Rolet le Mauvais gueux et Coco-Desbraises avaient perdu la vie allaient se séparer, c'est là où nous le retrouverons en proie à une fièvre dévorante, et soigné par une des odalisques du lieu que sa haute taille, sa physionomie avantageuse, sa magnifique chevelure noire, et plus que tout cela peut-être la position dans laquelle il se trouvait, et le crime qu'il venait de commettre, intéressaient en sa faveur.