Part 45
Les Savoyards de la bande des fameux _Delzaives_ frères, étaient pour la plupart d'adroits et audacieux _vanterniers_.
Un vol à la _vanterne_ n'est quelquefois que le préliminaire d'un assassinat: des _vanterniers_ voulaient dévaliser un appartement situé a l'entre-sol d'une maison du faubourg Saint-Honoré; l'un d'eux entre par la fenêtre, visite le lit, ne voit personne, bientôt il est suivi par un de ses camarades et tous deux se mettent à chercher ce qu'ils espéraient trouver, mais bientôt ils aperçoivent une jeune dame endormie sur un canapé, elle avait au cou une chaîne et une montre d'or, elle _roupille_ (elle dort) dit à son compagnon l'un des _vanterniers_, _Delzaives_, surnommé l'_Ecrevisse_, il faut _pesciller le bogue et la bride de jonc_ (il faut prendre la montre et la chaîne d'or), mais si elle _crible_ (crie), répond le second _vanternier_ le nommé _Mabou_, dit l'_Apothicaire_, si elle _crible_ reprend l'_Ecrevisse_, si elle _crible_ on lui _fauchera le colas_ (coupera le cou). La jeune dame qui n'était endormie qu'en apparence et qui entendait sans en comprendre le sens les paroles que prononçaient les voleurs, eut assez de prudence et de courage pour feindre de toujours dormir profondément, aussi il ne lui arriva rien.
Le recéleur de la bande dont _Delzaives_ dit l'_Ecrevisse_, était le chef, se nommait _Métral_ et était frotteur de l'impératrice Joséphine. On trouva chez lui lors de son arrestation des sommes considérables.
L'auteur de ce livre a fait une rude guerre aux _vanterniers_ de la bande des frères _Delzaives_ et il est enfin parvenu à les faire tous condamner.
FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME CINQUIÈME.
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris
I.--Beppo et Silvia.
Comme il est assez ordinaire aux hommes de passer d'une extrémité à l'autre, une fois que la paix fut faite entre Salvador, ses amis et ceux qui avaient pris part au complot ourdi par Délicat et Coco-Desbraises, les bandits furent les premiers à accuser de tout ce qui s'était passé ceux qui n'étaient plus là pour se défendre, et à promettre une soumission sans bornes et une obéissance aveugle à Salvador ainsi qu'à ses compagnons.
--C'est très-bien leur dit Salvador après avoir écouté avec beaucoup de patience leurs protestations de regrets et de dévouement, mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit maintenant, voilà la _plombe_[479] de la _décarrade_[480], et nous ne pouvons pas laisser là ces trois _falourdes engourdies_[481], il faut nous en débarrasser.
--Si encore avant de _caner_[482] ils nous avaient donné l'adresse du médecin à qui qu'ils les _solisaient_[483] leurs _falourdes engourdies_, nous aurions pu _bloquire_[484] celles-là, dit Charles la belle Cravate en heurtant du pied les cadavres étendus sur le sol.
--Mais vous ne l'avez pas cette adresse, répondit Roman, ainsi il faut renoncer à cette spéculation et ne songer qu'à nous débarrasser de ces _charognes_, mais comment faire?
--C'est en effet assez embarrassant, dit le vicomte de Lussan.
--Laissez-moi faire, dit le grand Louis, ancien garçon boucher aux formes athlétiques, après avoir retroussé au-dessus du coude les manches de sa chemise, laissez-moi faire, j'ai mon idée, il faut d'abord _défrimousser_[485] ces gaillards-là, de manière à ce qu'il ne soient pas _reconnobrés_[486], je m'en charge. Et sans attendre une réponse, il se mit à taillarder, à l'aide de son couteau poignard le visage des défunts et toutes les parties de leur corps où il existait des tatouages. Il y avait quelque chose de si horrible, de si antisocial dans cette monstrueuse profanation accomplie avec autant de sang-froid et d'insouciance que s'il ne s'était agi que de l'action la plus naturelle du monde, que Salvador, Roman, le vicomte de Lussan et les autres bandits, tout aguerris qu'ils étaient ne purent s'empêcher de frémir et de détourner leurs regards de cette scène dégoûtante; cependant ils ne dirent rien, ce que faisait le grand Louis était nécessaire à leur sûreté.
--C'est fait, dit le grand Louis lorsqu'il eut achevé la tâche qu'il s'était imposée et je défie bien le plus _marlou_[487] des _rousses_[488] de donner un _centre_[489] à n'importe lequel de ces particuliers-là, il faut défoncer les barriques de _picton_[490] et fourrer dedans nos trois _fanandels_[491] que nous _balancerons_[492] à la _lance_[493] après que nous aurons fait des _boulins_[494] aux tonneaux pour qu'ils ne surnagent pas.
--Et ni vu ni connu, dit Charles la belle Cravate.
--Va là-haut voir si tout est tranquille et amène le bachot, dit Salvador à Cornet tape dur.
--Tout est tranquille, cria celui-ci par le trou, quelques minutes après sa sortie du caveau, il pleut à verse, la _sorgue_[495] est noire, les _largues_ ne sont pas _rappliquées_ à la _taule_, la _fourgate roupille_ dans son _rade_[496], c'est le moment, il n'est pas un _niert_[497] dans la _trime_[498]; v'là une _tourtouse_[499].
Les barriques dans lesquelles on avait, non sans peine, fait entrer les trois cadavres, furent hissées au moyen de la corde dans la petite cour par Cornet tape dur et Cadet-Vincent, qui était monté afin de lui donner un coup de main, et transportées dans le bateau de Salvador, par la petite rue des Teinturiers.
Salvador tenait déjà les rames à la main, lorsque tout à coup des rumeurs confuses, dominées par les cris d'une femme, parties du pont Notre-Dame, et suivies bientôt d'un long cri de douleur et de ces exclamations: _au meurtre! arrêtez l'assassin!_ vinrent frapper ses oreilles.
_Balauce_[500] vite les tonneaux, et _rapplique_[501], lui cria Roman, qui était resté sur la berge, _l'abadis_[502] se dirige de côté.
Salvador se hâta d'obéir à son ami. Il venait de se débarrasser du dernier des trois tonneaux, lorsqu'un homme, celui probablement qui était poursuivi par la clameur publique, s'élança du pont d'Arcole dans le fleuve, et se mit à nager vigoureusement dans le sillage tracé par le bateau qu'il eut bientôt dépassé. Cet homme aborda vis-à-vis la rue des Teinturiers, dans laquelle il s'engagea résolument, et où il fut suivi par Salvador qui venait de débarquer, et par Roman, qui avait attendu sur la berge le retour de son ami. Cet homme ayant probablement remarqué que la nuit était si sombre et l'atmosphère si chargée de brouillards, que ceux qui le poursuivaient devaient nécessairement avoir perdu ses traces, s'arrêta pour reprendre haleine mais ayant entendu des cris confus presque au-dessus de sa tête, il se mit à courir et se trouva, après avoir fait quelques pas, au milieu des habitués de la maison Sans-Refus qui avaient tous quitté le caveau, et qui après avoir remis à sa place l'auge qui en cachait l'entrée à tous les yeux, allaient se retirer.
Il crut naturellement qu'ils faisaient partie de ceux qui le poursuivaient, et qu'ils ne s'étaient mis en embuscade dans cette ruelle obscure que pour le saisir au passage. Déterminé à vendre chèrement sa vie, il brandit un couteau au-dessus de sa tête et s'élança sur ceux qui étaient devant lui.
--Laissez-moi passer ou je vous tue! leur cria-t-il.
A son accent provençal très-prononcé, Salvador et Roman venaient de reconnaître un compatriote; comme ils se trouvaient derrière lui, ils le saisirent par les deux épaules et le firent brusquement entrer dans la petite cour dont, sur un signe, le vicomte de Lussan avait ouvert la porte.
La foule venant des deux quais parallèles de la Cité et de l'hôtel de ville, allait se répandre dans la rue de la Tannerie; les bandits ne se souciant pas de s'y trouver mêlés, après ce qui venait de se passer, se hâtèrent de rentrer dans leur repaire.
Il était temps, la rue de la Tannerie venait d'être envahie par la foule, et du lieu où ils se trouvaient, les bandits et l'homme que Salvador et Roman venaient de sauver, pouvaient entendre ses clameurs.
Cet homme, lorsqu'il s'était senti saisi à l'improviste et introduit presque de force dans la petite cour, était resté pendant quelques minutes les yeux hagards, la poitrine haletante, privé pour ainsi dire de l'usage de ses facultés.
--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? Au nom du ciel, laissez-moi sortir, s'écria-t-il lorsqu'il eut repris ses sens.
--Taisez-vous donc! braillard, lui dit Charles la belle Cravate en lui mettant la main sur bouche. N'entendez-vous pas qu'on vous cherche?
En effet, on entendait encore les clameurs confuses de la foule qui venait de passer devant la maison de la mère Sans-Refus pour aller sans doute sur la place de l'hôtel de ville.
Lorsque tout fut redevenu calme aux environs, les bandits entrèrent dans la salle qui faisait suite à la boutique, et l'un d'eux alla réveiller la tavernière qui, grâce aux nombreuses rasades qu'elle avait absorbées depuis qu'elle avait quitté le caveau, n'avait cessé de dormir du plus profond sommeil.
--Eh bien! mes enfants, tout s'est-il bien passé, dit-elle en apportant une chandelle et une bouteille d'eau-de-vie.
--Parfaitement, la mère; parfaitement, lui répondit Salvador. Vous dormiez bien, à ce qu'il paraît?
--Oh! oui, je dormais bien. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en se tâtant avec vivacité; mais retrouvant à ses côtés son clavier garni de ses clés, son visage redevint serein, alors seulement elle remarqua le nouveau venu.
--Qu'est-ce que c'est que celui-là? dit-elle à Charles la belle Cravate.
--Un _escarpe_ (assassin), répondit-il, que les _rupins_ viennent de sauver.
--Le pauvre jeune homme! reprit la Sans-Refus en s'approchant avec intérêt de l'inconnu, auquel elle offrit un verre d'eau-de-vie; mais c'est qu'il est fort bien, ce garçon.
L'inconnu tremblait de tous ses membres, une effrayante pâleur couvrait son visage; il chancela quelques instants comme un homme ivre; puis il tomba de toute sa hauteur.
--Bon! voilà qu'il se trouve mal, à présent, dit la Sans-Refus.
--Il faut le transporter dans la chambre d'une femme dit Roman; qui veut me donner un coup de main?
Cadet-Vincent prit les pieds de l'inconnu que Roman tenait déjà par la tête, et, précédés de la Sans-Refus, qui tenait une chandelle à la main, les deux bandits le portèrent dans une des chambres du premier étage et le couchèrent dans un assez bon lit.
L'inconnu était en proie à une fièvre dévorante.
--Il n'est pas encore habitué à la chose, dit Roman au vicomte de Lussan, qui se trouvait auprès de lui.
--Il s'y fera, répondit celui-ci; il n'y a en tout que le premier pas qui coûte.
Une femme qui rentrait à ce moment se chargea de passer la nuit auprès de l'inconnu, afin de lui donner tout ce dont il pourrait avoir besoin.
A quel sentiment avaient obéi Salvador et Roman, lorsqu'ils avaient sauvé cet homme?
A quel sentiment obéissait la femme dont nous venons de parler, lorsqu'elle avait proposé de passer la nuit près de cet homme qu'elle n'avait jamais vu, afin de lui prodiguer les soins dont il avait besoin?
A quel sentiment, en un mot, obéissaient tous ces bandits qui paraissaient charmés de ce que cet homme avait échappé aux poursuites dont il était l'objet?
A la pitié que l'on éprouve naturellement pour tous les hommes qui sont malheureux, quelles que soient d'ailleurs les fautes qu'ils aient commises? à l'humanité? Eh! bon Dieu, non.
Un sentiment beaucoup moins noble explique l'intérêt que Salvador et Roman d'abord, et tous les autres ensuite, venaient de commettre, il ne devait être attribué qu'à ce désir de faire pièce à la justice, dont sont animés tous ceux qui ont eu maille à partir avec elle, ou qui savent que, dans un avenir plus ou moins éloigné, ils devront lui rendre compte de leurs actions. Pour ces gens-là, et nos lecteurs savent que tous ceux qui s'intéressaient à l'inconnu étaient de ce nombre; entraver les opérations de la justice, rendre impossible ses investigations, en un mot lui nuire par tous les moyens en leur pouvoir, c'est un plaisir, une sorte de vengeance anticipée qu'ils ne se refusent pas toutes les fois qu'ils trouvent l'occasion de la satisfaire.
Nos lecteurs sans doute ont déjà deviné que l'inconnu à l'accent provençal auquel les bandits rassemblés chez la tavernière de la rue de la Tannerie venaient de prodiguer tant de soins, n'était autre que Beppo. Nous leur dirons les événements qui accompagnèrent l'enlèvement de Silvia, et ceux qui le suivirent jusqu'au moment où l'ex-pêcheur catalan, après avoir commis un effroyable crime, se jeta du pont d'Arcole dans la Seine, pour échapper à ceux qui le poursuivaient.
On n'a sans doute pas oublié que Silvia, en quelque sorte terrifiée par l'aspect imprévu de cet homme qu'elle croyait ne plus jamais rencontrer, s'était laissé conduire sans opposer de résistance vers une voiture de place. Elle avait cru d'abord que Beppo n'avait d'autres intentions que de mettre à profit une occasion favorable qu'il ne devait qu'au hasard, afin de renouveler les instances qu'il lui avait déjà faites, et elle avait mieux aimé se plier à cette exigence, que de provoquer en résistant un scandale devant lequel elle savait bien que la nature à demi sauvage de Beppo ne reculerait pas.
Elle s'était jetée, plutôt qu'elle ne s'était assise, dans un des coins de la voiture, et elle attendait encore, non sans éprouver une certaine impatience, que Beppo lui adressât la parole, lorsque la voiture s'arrêta. Elle leva la tête et promena ses regards autour d'elle afin de connaître en quel lieu elle avait été transportée. L'aspect sombre et désolé du quartier, où était située la maison habitée par Beppo, l'épouvanta.
--Où suis-je? s'écria-t-elle, où me conduisez-vous? Beppo avait payé le cocher qui, se conformant aux instructions qu'il avait reçues, était parti de toute la vitesse des deux haridelles attelées à son carrosse.
--Veuillez me suivre, madame la marquise, dit Beppo à Silvia dont il avait saisi le bras aussitôt qu'ils étaient descendus de voiture.
La légère teinte d'ironie dont il accompagna ces paroles, ironie qui n'échappa pas à l'attention de Silvia, augmenta tellement l'anxiété à laquelle elle était en proie depuis qu'elle avait remarqué l'aspect assez peu rassurant de la maison dans laquelle on voulait l'introduire, qu'elle s'évanouit, et que Beppo fut forcé de la prendre entre ses bras pour la transporter chez lui. Sa mère qui attendait à chaque instant la maîtresse de son fils, était en mesure de la recevoir. Beppo la déposa sur un lit assez bon quoique garni de draps grossiers, et la laissa seule avec sa mère durant un laps de temps assez considérable. Tous les soins qui lui furent prodigués demeurèrent longtemps sans résultat. Son évanouissement s'était compliqué d'un étouffement provoqué par une violente colère longtemps comprimée, mais à laquelle elle donna cours lorsque enfin elle eut recouvré l'usage de ses facultés.
--Où suis-je? qui êtes-vous? et qui m'a placée là? s'écria-t-elle.
A toutes ces questions qui se succédaient avec la rapidité de l'éclair, la mère de Beppo, assez embarrassée du reste du rôle qu'elle était forcée de jouer, ne pouvait ou ne voulait faire qu'une réponse: Je ne sais pas.
Silvia tout à fait remise, lui dit alors impérativement qu'elle voulait voir Beppo, qu'il n'avait sans doute pas la prétention de la retenir prisonnière dans la chambre où elle se trouvait, et que s'il ne se hâtait pas de lui rendre la liberté, elle saurait bien se faire rendre justice et le faire repentir de sa conduite à son égard. Enfin elle voulut se lever du lit dans lequel on l'avait couchée pendant son évanouissement; mais elle fut forcée de renoncer à ce dessein, ses vêtements avaient été enlevés.
Se croyant abandonnée pour l'instant à la garde de la vieille femme qui était auprès d'elle, elle éleva la voix à plusieurs reprises, dans l'espérance que ses cris amèneraient quelqu'un à son secours; mais cet espoir ayant été déçu, elle se leva malgré les efforts de la mère de Beppo qui ne cessait de l'engager à se calmer et à prendre patience au moins jusqu'à l'arrivée de son fils qui, bien certainement, ne refuserait pas de lui rendre la liberté, et la bonne femme, lorsqu'elle faisait cette promesse, était de bonne foi, car elle ne pouvait croire que son fils serait assez fou pour vouloir garder chez lui, malgré elle, une femme qui, bien loin de l'aimer, paraissait (au moins à en juger par ses discours), éprouver pour lui la haine la plus violente.
Mais Silvia, à qui l'exaspération à laquelle elle était en proie avait fait oublier toute retenue, se jeta à bas du lit et ouvrit la petite porte du palier, déterminée à demander aide et protection à la première personne qu'elle rencontrerait sur l'escalier. Malheureusement pour elle, Beppo, qui n'avait quitté la chambre que par discrétion était sur le palier; elle fut donc forcée de rentrer, ce qu'elle fit sans prononcer une parole.
Elle venait d'user dans cette dernière lutte tout ce que les émotions de la journée lui avaient laissé, d'énergie, et sa volonté, toute impérieuse qu'elle était, fut forcée de se plier devant une volonté plus forte qu'elle.
Quelques minutes après, et lorsqu'elle était encore en proie à une sorte d'agitation fébrile, provoquée par la rage de se sentir impuissante, et les regrets qu'elle éprouvait de s'être aussi légèrement laissé conduire dans un piège dont elle ne pouvait plus sortir, Beppo entra.
Beppo, après avoir fait à sa mère un signe pour l'inviter à s'éloigner, s'approcha du lit de Silvia.
--Ecoutez, madame la marquise, lui dit-il à voix basse, voici la résolution que j'ai prise, résolution que ne changeront ni vos menaces, ni vos pleurs, ni même, si vous m'y forcez, la nécessité de commettre un nouveau crime; vous m'avez fait verser le sang de votre amant à la condition que vous seriez à moi tout entière; aveuglé par le fol amour que j'avais pour vous, que j'ai toujours, peut-être, maîtrisé par vos séductions, j'ai frappé, je me suis rigoureusement acquitté de mon infâme mandat. Maintenant, cependant, je ne veux pas vous forcer à remplir toutes vos promesses. Je sais, et vous savez aussi bien que moi, qu'il est certaines choses qui n'ont du prix que lorsque la personne de qui on désire les obtenir les accorde de bonne grâce; vous n'avez donc à redouter aucune violence; mais puisque vous ne voulez pas, ou que vous ne pouvez pas m'accorder l'amour sur lequel j'avais le droit de compter, je vous garderai ici, afin que celui que vous aimez maintenant ne possède pas un bien qui m'appartient.
Silvia, nous devons le dire, ne s'attendait pas à cette déclaration; elle n'avait pas supposé que le rude pêcheur des îles d'Hyères aurait autant de délicatesse, et elle commençait à comprendre que, malgré tout l'esprit qu'elle possédait, sa conduite envers lui avait manqué de logique. La nature de cette femme était si corrompue qu'elle ne supposait à cet homme que le désir brutal de sa possession et qu'au moment même où il lui exprimait ses sentiments à cet égard, elle se disait encore qu'elle en serait quitte pour payer sa liberté de quelques complaisances. La découverte qu'elle venait de faire lui enlevait donc son dernier espoir, cependant elle voulut hasarder quelques observations de nature à faire prendre le change à Beppo.
--Il est inutile de chercher à me tromper, madame, lui répondit Beppo; pourquoi me dire aujourd'hui le contraire de ce que vous m'avez dit la dernière fois que j'ai eu l'avantage de vous voir; croyez-vous donc que je ne devine pas que si vous me dites maintenant que si je ne m'y étais pris autrement, vous auriez pu peut-être finir par m'aimer, c'est parce que vous êtes en mon pouvoir, que vous me tenez ce langage? Non, madame, non, vous ne m'avez jamais aimé, vous ne m'aimez pas, et vous ne m'aimerez jamais; ne laissez donc pas sortir de votre bouche des paroles contre lesquelles votre coeur se révolte. J'ai pu lire votre indifférence, votre haine même dans toutes vos actions je la lis à l'heure qu'il est dans tous les mouvements de votre corps, qui, malgré vous, se replie sur lui-même lorsque je m'en approche, comme si j'étais un reptile ou un animal immonde; et tout à l'heure, lorsque vous avez essayé de m'adresser un sourire semblable à ceux qui m'ont fasciné autrefois, je l'ai vue éclater dans vos yeux. Et moi-même, est-ce que je vous aime encore? Je ne le crois pas. Mais c'est vous qui avez chargé ma vie d'un remords; c'est grâce à vous que ma pauvre mère, qui souffre de voir souffrir son unique enfant, est aussi malheureuse. Eh bien! je ne veux pas que votre bonheur insulte à mes souffrances, je ne veux pas que vous puissiez vous dire que vous vous êtes servie de moi comme d'un instrument que l'on peut briser sans crainte lorsque l'on n'en a plus besoin, je veux me venger; c'est pour cela que je vous ai enlevée à celui que vous aimez; c'est pour cela que je vous forcerai de vivre à côté d'un homme que vous détestez, et pour que vous ne puissiez pas vous soustraire au sort que je vous réserve; je vous garderai avec autant de soin que l'avare garde son trésor.
--Et combien de temps, Beppo, comptez-vous me faire supporter cette vie?
--Je ne sais, lorsque l'indifférence aura remplacé l'amour ou la haine que j'ai pour vous; (je ne sais quel nom donner au sentiment que vous m'inspirez); je vous rendrai votre liberté.
--Mais malheureux! s'écria Silvia, qui voulut alors essayer d'inspirer de la terreur à Beppo, de quel droit voulez-vous me garder ici?
--De celui du plus fort, puisque c'est le seul que vous ayez laissé à ma disposition.
--Mais je puis crier, on viendra à mon secours, et alors il me sera possible de vous faire punir très-rigoureusement.
--Vous pouvez crier, sans doute, dit Beppo en souriant avec amertume; mais quand bien même vous auriez la voix de Stentor, vous ne seriez entendue de personne; prenez la peine de jeter un regard à travers les fenêtres, et vous serez assurée que l'isolement de cette maison est tel, que tous vos cris seraient inutiles. Allez, allez, j'ai bien pris toutes mes précautions. Du reste, de tous les partis le plus sage que vous puissiez prendre, c'est celui de vous résigner, car je suis résolu à vous garder envers et contre tous, et à ne vous quitter s'il le faut qu'après vous avoir plongé un poignard dans le coeur.
Les paroles qui précèdent avaient été échangées à voix basse; de sorte que la mère de Beppo qui, sur le signe que lui avait fait son fils s'était retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, n'avait pu rien entendre.
--Ma mère, lui dit Beppo, approchez-vous et écoutez-moi.
La pauvre femme, qui avait remarqué que depuis quelques instants son fils causait très-paisiblement avec la femme si violente et si emportée quelques instants auparavant, crut d'abord qu'un rapprochement s'était opéré entre ces deux jeunes gens, et elle s'approcha toute joyeuse.
--Vous voyez bien cette dame, lui dit Beppo en lui montrant Silvia, ce n'est qu'à l'aide de la ruse et de la violence que je l'ai amenée ici, où je prétends la garder contre sa volonté.
--Vous avez fait cela, oh! mon fils, répondit la vieille Catalane, mais cette dame, m'avez-vous dit, vous aimait, et ce n'était que de son consentement et pour la soustraire à des influences étrangères que vous deviez l'amener dans notre demeure, où je n'avais consenti à la recevoir que parce que vous m'avez donné l'assurance que le mariage consacrerait l'amour que vous avez pour elle, je le vois maintenant, vous m'avez trompée.
--Oui, ma mère, je vous ai trompée, mais ce qui est fait est fait...
--Aussi, je ne veux pas vous faire des reproches inutiles, mais puisque cette dame ne vous aime pas, laissez-la partir et tâchez de l'oublier; elle voudra bien sans doute ne pas se souvenir de vos torts et de vos violences.
--Oh! oui, madame, s'écria Silvia en employant les plus douces inflexions de sa voix et donnant à son regard l'expression la plus veloutée, laissez-moi partir, et je vous promets que personne au monde ne saura ce qui m'est arrivé aujourd'hui.