Part 41
--Voulez-vous que je vous raconte l'histoire d'un forçat libéré que plusieurs d'entre vous doivent avoir connu au bagne de Toulon, celle de _Aubert_[389]. Cet homme fut condamné le 2 août 1826, pour un faux commis dans des circonstances qui le rendaient presque excusable, à cinq ans de travaux forcés, il subit sa peine au bagne de Toulon, et fut libéré le 2 août 1831. Il se rendit légalement à Caen, où il rejoignit sa femme et sa fille que le préjugé et la misère, qui en est la conséquence inévitable, le forcèrent bientôt de quitter dans leur propre intérêt et pour qu'elles ne partageassent pas la réprobation dont il était l'objet; il se rendit à Bordeaux, il s'adressa à une des autorités de la ville, qui touchée de ses malheurs, le secourut largement de sa bourse et lui fit avoir un passe-port non stigmatisé, qui lui permit de chercher un emploi. Il parvint à se faire recevoir comme précepteur dans une famille des environs de Bordeaux; il répondit à la confiance qu'on lui témoignait. Mais une fatale circonstance vint dévoiler le mystère dont il s'entourait et bien qu'on n'eût qu'à se louer de sa conduite et de son travail, on le congédia...
Il s'enrôla alors dans les armées de Don Pedro, il fut gradé et passa trois ans en Portugal, puis il resta cinq ans en Belgique, d'abord comme ouvrier dans une fabrique de fer, puis à la tête d'une école de jeunes enfants, mais la réprobation vint l'y chercher et l'en chasser, il parvint alors à se faire admettre comme surveillant au chemin de fer, section de Gouy, les piétons à Charleroi, mais les travaux une fois achevés il se trouva de nouveau sans emploi et dans l'impossibilité d'en trouver un, parce que sa véritable position était connue; il passa en Prusse où il fut arrêté et ramené à la frontière française, en France on l'arrêta également et après une prévention de vingt-trois jours, il fut condamné à vingt-quatre heures de prison, pour rupture de ban. Les certificats dont il était porteur plaidèrent en sa faveur, et en le condamnant le président du tribunal déplora la sévérité de la loi, mais elle dictait la sentence, il ne put qu'user de la faculté qu'elle lui laissait pour infliger le minimum de la peine.
Après avoir satisfait à cette condamnation, le forçat libéré se rendit à Metz où le préfet de la Moselle l'envoya à Remelfding dans la colonie de M. Appert. Il y resta huit mois et en sortit parce qu'il fut impossible à ce généreux philanthrope de continuer plus longtemps son oeuvre charitable. Le libéré voulut alors se rendre à Couvron, près Vitry, où les travaux du chemin de fer étaient alors en pleine activité. Il en sollicita l'autorisation, elle lui fut refusée par le caprice d'un secrétaire de mairie, et c'est par suite d'un refus aussi inexplicable que ce malheureux, porteur d'excellents certificats et d'une lettre de recommandation fort honorable du sous-préfet de Toul, se trouvait réduit à mendier des secours le long de la roule qu'il parcourait pour se rendre à Dreux, lorsque je le rencontrai. Cette victime du préjugé et des rigueurs de la surveillance, vingt-trois ans après l'expiration de sa peine, versait des larmes amères en me disant qu'il savait bien qu'il n'était qu'un lâche puisqu'il endurait depuis si longtemps de semblables tortures et de semblables humiliations sans avoir le courage de se détruire.
--Pourquoi qu'il ne _grinchissait_[390] pas? dit Coco-Desbraises.
--Des idées? reprit Cadet-l'Artésien.
--Des idées de _pantre_[391], ajouta Cadet-Filoux. Mais si cet homme faisant un retour sur lui-même et sur la société qu'il trouve inexorable vingt trois ans après la perpétration d'un crime à peu près excusable, se révoltait enfin contre elle et redevenait criminel, qui devrait-on accuser, hein?
--Ce n'est pas lui, bien sûr, répondit le grand Louis à cette question du vieux Cadet-Filoux.
--Quoi qu'il en soit, reprit Cadet-l'Artésien, Aubert n'est pas le seul _fagot_[392] dont je puisse vous raconter l'histoire; mais comme je ne veux pas vous tenir là jusqu'à demain matin, je ne vous parlerai plus que d'un seul, de Blanchet.
Blanchet avait été condamné à la prison pour un vol de peu d'importance commis dans un moment d'ivresse. A l'expiration de sa peine, il fut placé sous la surveillance et envoyé dans une petite localité de la province où il n'avait ni parents ni amis, il y manqua d'ouvrage. Habitué depuis vingt ans au séjour de Paris, seule ville dans laquelle il pût gagner sa vie (il était marchand des quatre saisons), il y revint; mais bientôt il fut arrêté pour rupture de ban et condamné. Renvoyé de nouveau en province, la nécessité lui fit encore une loi de regagner la capitale; mais cette fois, instruit par l'expérience, il se cacha. Les moyens de gagner sa vie lui devinrent par là plus difficiles, et bientôt il tomba en récidive. Cet homme pourtant n'avait pas le goût du métier, ses sentiments étaient droits et honnêtes. Il était resté longtemps à la Conciergerie et s'était attiré l'estime des autres détenus et celle de ses gardiens. Sa conduite y fut toujours exemplaire et il sut, à ce qu'on assure, gagner la confiance de monsieur le directeur de la prison. Cette confiance fut entière et jamais il n'en abusa. On dit que monsieur le directeur affirmerait au besoin que Blanchet n'avait que des sentiments honnêtes, et pourtant la surveillante en a fait un _grinche_[393] comme nous autres.
Lorsqu'une peine, ou plutôt ce qui n'est que l'accessoire d'une peine, produit de tels effets, cette peine ou cet accessoire, comme on voudra le nommer, est jugé; il doit disparaître de nos codes ou subir dans son application de notables changements; la société a bien le droit de punir, mais elle ne peut avoir celui de dépraver.
Il semble, au reste, que les législateurs eux-mêmes aient compris le peu de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps ils ont laissé au libéré la faculté de s'en affranchir, moyennant le dépôt d'une somme dont le chiffre a varié, mais qui ne s'est jamais élevée au delà de quelques cents francs: belle garantie, vraiment, pour la société qu'une pareille somme.
On a fini par comprendre qu'il était monstrueux d'accorder aux libérés la faculté de racheter une peine, de faire ainsi du châtiment une marchandise vénale; et maintenant tous les libérés restent soumis à la surveillance. On eût mieux fait de les en affranchir tous, si on ne voulait pas remédier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont réels, ils sont immenses, et ils produisent leurs effets à chaque instant; voyez les tables de statistique, les récidives augmentant progressivement; vous avez généralisé la surveillance, elle frappe par cela même sur un plus grand nombre d'individus, et les récidives sont plus nombreuses; cela devait être, c'était une conséquence forcée; et si l'on voulait établir une règle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas, que le rapport entre les récidives et le nombre des libérés parqués ou traqués par la surveillance, a constamment été le même.
Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence des crimes qui effrayent la société; que l'on s'attache à combattre ou à détruire cette cause, et que l'on n'aille pas chercher le remède dans un nouveau système pénitentiaire qui, quand bien même il produirait les bons effets qu'on en attend, n'aurait rien fait pour la sécurité de la société, si préalablement on n'avait pas détruit les préjugés qui la dominent encore.
--Cadet-Vincent, mes enfants, reprit Cadet-Filoux, vous a dit tout à l'heure ce qui arrivait au _grinche_ qui était assez sot pour _rengracier_[394]. Je reviens au point où il m'a interrompu; je vous disais tout à l'heure que beaucoup de _garçons_[395] s'ils le pouvaient, quitteraient le métier pour se mettre à _turbiner_[396]. Je n'ai donc pas besoin de m'arrêter sur ce point où j'étais arrivé lorsqu'il m'a interrompu.
--Décidément ce vieux scélérat prêche, dit le vicomte de Lussan à ses deux compagnons; j'ai bien envie d'envoyer à tous les diables le prédicateur et ses auditeurs.
--Gardez-vous-en bien, cher vicomte, répondit Salvador; il ne faut pas que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les bras toute cette vile canaille.
Ces quelques paroles échangées à voix basse n'avaient pas interrompu Cadet-Filoux, qui continuait en ces termes:
Si les crimes de quelques-uns d'entre nous épouvantent la société, si nos déprédations rompent l'équilibre de la machine sociale, ne faut-il pas, autant que nous, accuser l'organisation, les lois, les moeurs de cette même société?
Pour justifier la rigueur des lois qui régissent les classes infimes de la société, on objecte que presque tous les _grinches_ sortent des rangs du prolétariat. C'est vrai, ou à peu près; mais qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est la vérité de ce vieux dicton populaire: _Ventre affamé n'a point d'oreilles_.
Admettons donc que tous les _grinches_ de profession sortent des rangs du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui, à quelques exceptions, appartiennent aux classes élevées.
--Il a ma foi raison, le vieux singe, dit Roman au vicomte de Lussan: c'est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les assassins et les faussaires.
--Que voulez-vous, messire intendant, répondit celui-ci, les gens de peu n'ont pas l'intelligence assez développée pour concevoir les grandes choses.
--Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des établissements dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple qui vaguent sur les places et sur les boulevards puissent être conduits afin d'y apprendre un état et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la sobriété, l'éducation que, dans un pays qui marche, dit-on, à la tête de la civilisation, tous les hommes devraient posséder? Non.
Pourquoi? parce que pour créer des établissements de ce genre, il faut de l'argent et que l'argent manque, belle réponse, vraiment! l'argent ne manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux, ou des théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses qui ne dansent pas pour lui, ou d'ériger des palais dans lesquels on ne le laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas et vous croyez tous comme moi qu'il serait à désirer qu'il fut employé à fonder quelques établissements philanthropiques, semblables à ceux dont je viens de vous parler.
Quoi qu'il en soit il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils seraient si utiles, vont passer la plus grande partie de leur temps aux Quatre billards[397] ou dans tout autre lieu semblables et ils deviennent des _pégriots_[398].
Le _pégriot_, mes enfants, occupe les derniers degrés de l'échelle au sommet de laquelle sont placés les _pègres de la haute_[399]; les hommes comme _rupin_, le provençal; Richard, comme Cadet-l'Artésien, Coco-Lardouche et moi jadis, et dont vous autres vous occupez les échelons intermédiaires. Le besoin conduisait la main du _pégriot_ lorsqu'il commit son premier vol et peut-être que si quelqu'un voulait bien lui donner du pain en échange de son travail et l'aider de quelques conseils, il abandonnerait un métier dont les commencements doivent lui paraître assez rudes. Le _pégriot_ est timide et ce n'est que lorsqu'il est poussé dans ses derniers retranchements, qu'il se hasarde à tirer de la poche de celui qui se trouve à sa portée, un foulard que la _fourgate_[400] lui payera le quart de sa valeur, le _pégriot_ est toujours sale et mal vêtu, il ne déjeune jamais et ne dîne pas tous les jours; lorsqu'il a quelques sous, il va prendre gîte dans un des hôtels à la nuit de la Cité; lorsque son gousset est vide, il se promène toute la nuit, si la première patrouille qu'il rencontre ne le mène pas au corps de garde, qu'il ne quittera que pour aller chez un _quart-d'oeil_[401] qui l'enverra à la _cigogne_[402].
Voilà comment on devient _grinche_, l'homme pauvre devient _gouêpeur_[403], on l'envoie à la _Lorcefée_[404], il en sort _poisse_[405]. L'enfant ignorant et abandonné devient _pégriot_, on l'envoie en prison, il en sort voleur, c'est toujours la même chanson avec des variations différentes. Une fois qu'on est arrivé là, savez-vous ce qu'il faut faire?
--Eh ben! qué qui faut faire? dit Délicat.
--Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son métier en _brave garçon_[406], répondit Cadet-Filoux.
Là, _du flan, birbe_[407], dit Charles la belle Cravate, est-ce qu'une fois qu'on a _mis la main à la pâte, il n'y a plus moyen de la retirer_[408]?
--Plus moyen, mon garçon, plus moyen et pour vous prouver à tous que je ne vous en impose pas, je vais vous raconter en peu de mots l'histoire d'un _grinche_ qui a voulu redevenir _pantre_[409]. Dis-donc Cadet-Vincent, as-tu connu là-bas, dans la salle nº 3, un nommé Etienne Lardenois.
--Je crois bien, un beau brun, fort comme un taureau et courageux comme un lion, âgé de vingt-cinq à trente ans au plus; mais dis-donc, Coco-Desbraises, tu l'as connu aussi, toi, Etienne Lardenois, à preuve qu'on jour il t'a donné une fameuse _floppée_?
--Oui, oui, je l'ai connu, Etienne Lardenois, répondit Coco-Desbraises d'une voix sombre.
--Eh bien! voici ce qui lui est arrivé: reprit Cadet-Filoux.
--Etienne Lardenois avait été _gerbé_ à _cinq longes de dur_, pour un _grinchissage avec fric-frac_, dans une _taule_ habitée[410]; vingt ans et plus de _pré_[411] ça s'arrache, dix ans ça se tire, cinq ans ça se fait par-dessus la jambe; vous savez ça, vous autres; aussi, Etienne Lardenois, qui était un joyeux compère, ne s'affligea pas beaucoup de sa condamnation, et lorsqu'il arriva au bagne de Toulon, il était gai comme un pinson. Au bout de quelques jours, ça n'était plus ça, Etienne Lardenois ne pouvait pas s'accoutumer aux coups de rotin de messieurs les argousins; aussi, il ne fit pas ses cinq _longes_, il les arracha, et lorsqu'il reçut ses _escraches de fagot affranchi_[412], il se promit bien de ne plus revenir à Toulon, le pauvre garçon! il ne se doutait pas du nombre des obstacles qu'il serait forcé de surmonter, s'il voulait tenir la promesse qu'il s'était faite.
Comme il avait été condamné à une époque ou il était encore possible de racheter sa _surbine_[413]...
--C'était le bon temps, dirent tous ceux de la compagnie qui savaient que le cas échéant la faculté dont venait de parler Cadet-Filoux, leur serait enlevée, c'était le bon temps...
--Il n'eut pas trop à en souffrir, il lui fut permis de rester à Paris.
--Dites donc, _birbe_[414] dit Robert, savez-vous que c'est une drôle de loi que la _surbine_; ainsi, un supposé moi qu'était bijoutier de mon état avant que d'être _grinche_, si j'venais d'faire un _gerbement_[415] et qu'j'en aie d'la _surbine_, on m'enverrait dans un trou _d'vergne_[416] ou dans un _villois de la Jargole_[417]?
--Comme tu dis, fiston.
--Eh ben! alors, j'pourrais pas _rengracier_[418], puisqu'on ne fait des bijoux qu'à _Pantin_[419]; faudrait que j'_grinchisse pour morfiler_[420].
--C'est ce que tu ferais et tu aurais raison, mon garçon; mais pour en revenir à Etienne Lardenois; je vous disais donc qu'il lui fut permis de rester à Paris.
Etienne Lardenois, était ciseleur de son état, c'était un excellent ouvrier, presqu'un artiste; aussi il fut admis sans difficulté dans un atelier où, pendant un certain laps de temps, il gagna cinq francs par jour.
--C'était joli, on pouvait boulotter avec ça, dit Cadet-Vincent.
--Malheureusement pour Etienne Lardenois, continua Cadet-Filoux, un grinche, avec lequel il avait eu des raisons là-bas et qui lui en voulait depuis qu'il en avait reçu une floppée des mieux conditionnées, le rencontra et finit par savoir où il travaillait, il écrivit au bourgeois d'Etienne Lardenois et il lui apprit que celui qu'il occupait était un _fagot affranchi_[421].
--Et voilà Etienne Lardenois renvoyé de son atelier? dit Cadet-Vincent.
Cadet-Filous se mit à rire aux éclats:
--Tu ne sais pas? continua-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, tu ne sais pas combien les _pantres_[422] sont coquins; le bourgeois d'Etienne Lardenois ne le renvoya pas; mais sachant très-bien que son ouvrier ne pourrait pas, s'il sortait de chez lui, trouver de l'ouvrage ailleurs, il lui diminua sa journée de moitié; il ne lui paya plus que deux francs cinquante centimes ce qu'auparavant il lui payait cinq francs; le pauvre garçon fut forcé d'en passer par là.
--Mais ce bourgeois-là était aussi coquin que nous, dit Bolet le mauvais gueux.
--Je ne vous dis pas le contraire; quoi qu'il en soit, Etienne Lardenois, qui avait la bonhomie de croire que c'était une épreuve qu'on voulait lui faire subir afin de savoir s'il était réellement redevenu honnête homme, travailla autant et aussi bien que pour cinq francs. Cela ne faisait pas le compte du grinche qui l'avait vendu; voyant qu'à la dénonciation qu'il avait faite au bourgeois d'Etienne Lardenois, son ennemi n'avait pas été honteusement chassé de son atelier, il se dit qu'il serait peut-être plus heureux s'il s'adressait aux camarades de ce dernier; en conséquence, il les accosta dans un cabaret, un jour où Etienne Lardenois n'était pas avec eux; car il était trop lâche pour attaquer son ennemi en face.
--C'est-à-dire, s'écria Coco-Desbraises.
--Est-ce que tu connais l'ennemi d'Etienne Lardenois? dit Cadet-Filoux.
--Non, répondit le misérable, charmé de ce que le vieux n'avait pas l'intention de le nommer.
--En ce cas, tais-toi et laisse-moi achever mon histoire.
Ce qu'avait prévu le _macaron_[423] qui avait _mangé sur l'orgue_[424] d'Etienne Lardenois arriva, les ouvriers ne voulurent plus travailler avec un forçat libéré, et le maître fut, malgré lui, forcé de le renvoyer; vous avez deviné que la position d'Etienne Lardenois fut bientôt connue de tous les gens de son état, et qu'en conséquence il dut y renoncer: que pouvait-il faire?
--Parbleu, grinchir, dit Cornet tape dur.
--Il ne le voulait pas. Voilà ce qu'il fit: après avoir épuisé toutes ses ressources, engagé ou vendu tout ce qu'il possédait, fait feu des quatre pieds et remué ciel et terre pour trouver à s'occuper, sans pouvoir y parvenir.
Il existe à Clichy un établissement dans lequel on fabrique du blanc de céruse...
--Ah ça! dit Robert, j'ai déjà entendu plusieurs fois parler de c'te fabrique comme de queuque chose de terrible: qué que c'est donc?
--Vous voulez savoir ce que c'est que la fabrique de blanc de céruse de Clichy, répondit le vicomte de Lussan, qui jusqu'à ce moment n'avait pas pris part à la conversation, je vais vous le dire.
--Eh! bien ça nous fera plaisir, reprit Cadet-Vincent.
--Nous décernons des croix et des couronnes de lauriers à ceux qui se sont montrés braves sur le champ de bataille, continua le vicomte de Lussan, nous avons des couronnes de chêne et des médailles de tous les métaux et de tous les modules, pour ceux qui ont eu le bonheur de sauver un ou plusieurs de leurs semblables à la suite d'un incendie on d'une inondation: c'est juste, n'est-ce pas, il faut récompenser toutes les belles actions?
--Sans doute, dit Robert, on est _grinche_, c'est vrai, mais on est Français tout d'même; et quand on voit la croix d'honneur briller sur la poitrine d'un brave troupier qui l'a gagnée sur le champ de bataille, quand on voit une belle médaille d'argent pendu par un ruban tricolore à la veste d'un marinier qui a sauvé des flots quelques douzaines de personnes, ça fait plaisir.
--Et bien! mon ami, il y a des hommes plus braves et plus vertueux que ceux auxquels on accorde ces belles récompenses, et pour ceux-là on n'a que des rebuffades, du mépris et de la répulsion.
--Bah! dit Cornet tape dur dont les yeux écarquillés annonçaient le plus profond étonnement, et qui que c'est donc que ces hommes-là?
--Ces hommes-là, ce sont les ouvriers de la fabrique de blanc de céruse de Clichy; ils ont certes bien de la vertu et un bien grand courage, les malheureux que la misère ou les rigueurs d'une surveillance mal entendue forcent à venir chercher à la fabrique de Clichy des moyens d'existence pour leur famille et pour eux, et qui préfèrent une mort cruelle, à laquelle ils savent d'avance qu'ils ne pourront échapper, à la nécessité de commettre une seconde faute ou une chute nouvelle; en effet, la fabrication du blanc de céruse est si malsaine, les émanations qui s'exhalent de la trituration des matières que l'on y emploie, matières parmi lesquelles domine l'oxide blanc de plomb, sont si pernicieuses, qu'il faut avant de se déterminer à aller travailler à la fabrique de Clichy, avoir fait le sacrifice de sa vie; un homme d'une force ordinaire y est expédié en six semaines ou deux mois au plus, un hommes sain et vigoureux résiste trois ou quatre mois ceux qui durent six mois sont les hercules.
Si un salaire élevé permettait à ces misérables l'espérance de laisser après eux un morceau de pain à ceux qui leur sont chers? si au moins leurs derniers jours qu'ils passent dans la pratique de la vertu la plus rare, l'abnégation, n'étaient pas abreuvés d'amertume, il ne faudrait pas trop crier contre les fabriques de blanc de céruse; mais il n'en est rien, ces ouvriers gagnent un franc cinquante à deux francs par jour, et les lépreux, au moyen âge, n'inspiraient pas plus d'horreur que l'on n'en a de nos jours pour les ouvriers de la fabrique de Clichy; ces malheureux sont regardés par les gens du pays comme des pestiférés maudits de Dieu et des hommes, et portant avec eux la contagion et la mort; et cela est si vrai, qu'il n'est pas dans Clichy une seule fille qui le connaissant veuille bien danser avec un de ces ouvriers (ces cadavres ambulants, ô! puissance du caractère français, dansent pour s'étourdir), on refuse de prendre du tabac dans leur tabatière, et personne ne voudrait qu'ils en prissent dans la leur; dans beaucoup de cabarets on ne veut pas les recevoir, et ceux dans lesquels ils sont admis ne sont fréquentés que par eux; si des buveurs s'y trouvent lorsqu'ils y arrivent, ils s'en éloignent, et si par hasard on voit un homme du pays boire avec un de ces ouvriers sans le connaître, on a un mot d'ordre pour l'avertir: _au plomb_, et à cet avertissement, il quitte l'ouvrier qui retombe de toute sa hauteur dans l'isolement le plus complet.
Allez, lorsque vous n'aurez rien de mieux à faire, vous promener du côté de Clichy, et vous verrez rôder aux environs de la fabrique de malheureuses femmes traînant après elles des enfants maigres et rachitiques, auxquelles des hommes encore plus pâles et plus étiolés qu'elles ne le sont elles-mêmes, remettront une petite somme destinée à faire les frais de leur subsistance du lendemain; vous verrez ces malheureuses s'éloigner la mort dans le coeur, après avoir lu dans les yeux du père de leurs enfants l'annonce d'une mort prochaine.
Voilà le sort que la société réserve à ceux d'entre vous qui, pressés par le désir de redevenir d'honnêtes gens, iraient chercher des moyens d'existence à la fabrique de blanc de céruse de Clichy.
--Ah ben! y n'y a pas de presse, dit Charles la belle Cravate; mais comment donc qui s'fait qu'on souffre qu'il existe des établissements ousque des hommes vont s'empoisonner à raison de deux francs par jour.
--C'est qu'il faut à l'industrie des couleurs fines et qui durent longtemps, reprit le grand Louis, et qu'on tient plus à ça qu'à l'existence d'un tas d'ferlampiers comme nous autres.