Part 40
Les vieillards, auxquels la compagnie n'avait pas cessé de prodiguer les soins et les égards dus à leur âge et à leurs antécédents, commencèrent à s'animer; leurs yeux brillèrent d'un plus vif éclat qu'à l'ordinaire, et les mouvements de leur tête annoncèrent qu'ils allaient parler.
Tous les bandits firent silence pour les écouter.
Le plus vieux Cadet-Filoux remplit de vin son verre qu'il éleva au-dessus de sa tête; les deux autres, Coco-Lardouche et Cadet l'Artésien suivirent son exemple.
--A la mémoire de la vieille _pègre_! s'écrièrent-ils en choeur.
--A la mémoire, continua Cadet-Filoux, de ceux qui comme nous ont su souffrir sans jamais _manger le morceau_[316]!
Tout le monde s'empressa de faire raison à ce toast et la conversation se trouva amenée sur un terrain où elle ne devait pas languir.
--C'est tout d'même un bon métier que celui de _pègre_[317], dit Cornet tape dur qui s'escrimait contre un pilon de volaille.
--Oui, oui, tu trouves le métier bon lorsqu'il s'agit de se bourrer le fusil, répondit le grand Louis; mais lorsqu'il s'agit de _travailler_, il n'est plus de ton goût, _taffeur_[318].
--Au fait il n'est pas déjà si _chouette_[319] le _truc_[320], avec la perspective que l'on a devant les yeux, ajouta Vernier les Bas bleus qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence; le _collége_[321], la _traverse_[322] ou la _passe_[323].
--C'est votre faute, dit Coco-Lardouche; si aussitôt qu'un de vous autre est pris, il ne se _mettait pas à table_[324], les _railles_[325], les _gerbiers_[326] et _l'Avocat-Bêcheur_[327], n'auraient pas si beau jeu.
--Dites-donc, vieux? s'écria Charles la belle Cravate, est-ce qu'il y en a parmi nous quelques-uns qui ont fait les _macarons_[328]?
--Ce n'est pas là ce que veut dire Coco-Lardouche; il sait aussi bien que moi que vous êtes tous de bons garçons, incapables de trahir un camarade; mais il sait aussi que la _jeune pègre_ s'est déshonorée.
Cadet-Filoux remplit son verre de vin et le vida d'un seul trait.
--Écoutez-moi, mes enfants, dit-il après s'être recueilli quelque instants. J'ai débuté bien jeune; j'ai vu le _grand_ et le _petit Meudon_[329]; à treize ans, j'ai été fouetté sous la _custode_[330]; et si je n'avais pas été si _momacque_[331], il est probable qu'avec la _salade_[332], j'aurais eu le _rôti_[333]. Les ans ont argenté ma chevelure. (Le vieux scélérat montrait avec un certain orgueil les magnifiques cheveux blancs dont les longues boucles descendaient sur ses épaules); mes plus belles années se sont écoulées au _pré_[334] et dans tous les _castucs_[335] de notre belle France; le _satou_[336] des argousins et des gardes-chiourmes s'est usé sur mes épaules; j'ai été le compagnon des grands hommes qui ont illustré notre profession; des Comtois, des Josas, des Marquis dit la Main d'or, des Mabou dit l'Apothicaire, de Molin le chapelier, de Jallier dit Bombance, des Nezel, des Cornu et de plusieurs autres qu'il serait trop long de vous nommer[337]. Je puis donc vous donner d'utiles conseils, et je dois croire que mes paroles auront auprès de vous une certaine autorité.
--Est-ce que ce vieux drôle a l'intention de nous faire un sermon, dit le vicomte à Salvador.
--Ecoutons-le en attendant que nous trouvions l'occasion d'amener les choses à point, répondit celui-ci.
--Tous les _grinches_[338], continua Cadet-Filoux, quel que soit d'ailleurs le genre qu'ils exercent, que ce soit l'_escarpe_[339] ou la _tire_[B], la _carre_[C], ou la _détourne_[D], le _chantage_[E], ou le _charriage_[F], qu'ils soient _cambriolleurs_[G], _roulottiers_[H], _bonjouriers_[I], _ramastiques_[J], _soulasses_[K], _romanichels_[L], _vanterniers_[M], ou _neps_[340], devraient se considérer comme les enfants d'une même famille, se prêter aide et assistance en cas de besoin, en un mot, se chérir comme des frères; malheureusement il n'en est pas ainsi, vous avez tous oublié, ô rameaux étiolés d'une noble souche que si vous le vouliez bien vous pourriez former une société au milieu de la société, société que l'on ne pourrait que très-difficilement détruire, si toutefois l'on y parvenait, si tous ses membres avaient toujours présente à la mémoire, cette maxime des petits peuples auxquels les grands états font la guerre, _l'union fait la force_. Mais non, ceux d'entre vous qui sont moins heureux ou moins habiles que tel ou tel autre, le jalousent et emploient pour lui nuire tous les moyens qu'ils peuvent imaginer.
Il y a dans le monde, mes enfants, des hommes qui se gorgent tous les jours de truffes et de vin de Champagne, qui dorment sur l'édredon, qui se font traîner dans de somptueux équipages et qui passent leurs soirées à lorgner les tibias des danseuses de l'opéra, qui emploient les instants dont ils ne savent que faire, à écrire de beaux traités dans lesquels ils recommandent à ceux qui ne boivent que du vin à six sous, quand ils en boivent, qui se couchent sur une méchante paillasse, quand ils ne couchent pas à la belle étoile, et qui jamais ne verront les tibias de mesdemoiselles Fanny Elssler et Cérito, de vivre et de mourir sans jamais s'écarter du sentier de l'honneur: ces gens-là, mes enfants, on les appelle des philanthropes.
Des philanthropes sont ceux qui disent au peuple lorsqu'il n'a pas de pain de manger de la brioche, ce sont les philanthropes qui, lorsqu'un cruel fléau décimait la population de la capitale, recommandaient à des misérables qui n'avaient pour couvrir leurs membres amaigris qu'une mauvaise serpillière de toile, de se tenir bien chaudement, de se nourrir d'aliments sains et de ne boire que de bons vins de Bordeaux.
Vivre, souffrir et mourir sans jamais s'écarter du sentier de la vertu, c'est beau sans doute, mais celui qui n'a pas un toit pour abriter sa tête, de vêtements pour se couvrir, d'aliments pour apaiser la faim qui le tourmente, le pauvre diable qui n'a pu trouver de travail qui a été mis dehors par son hôtelier parce qu'il n'a pu payer son modeste logement, qui n'a pas dîné, et que l'on condamne parce qu'il s'est endormi à jeun sous le porche d'une église ou dans un four à plâtre, se dit à la fin que les philanthropes sont des _solliceurs de loffitudes_[341], et voilà à peu près la raisonnement qu'il se fait.
Le code pénal, que les heureux du siècle ont fabriqué pour leur usage particulier, n'est qu'un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des armes toutes prêtes pour frapper ceux qui laissent tomber des regards envieux sur leurs hôtels magnifiques, leurs brillants équipages et leur table somptueuse. Si je leur avais arraché, à ces heureux mortels, une petite part de leur superflu, ma physionomie à l'heure qu'il est ne serait pas livide et terreuse, mes vêtements ne tomberaient pas en lambeaux! Qui leur a dit que je n'avais pas, sans pouvoir y parvenir, cherché à utiliser ce que je possède de forces et de facultés? Puisque personne n'élevait la voix pour se plaindre de moi, pourquoi donc, au lieu de me donner ce que tous les hommes, dans un état bien organisé, devraient pouvoir obtenir, du travail et du pain, me condamne-t-on à passer quelques mois de ma vie dans une prison, et me met-on pour un temps plus on moins long à la disposition du gouvernement: est-ce que le malheur m'a ôté le droit de respirer au grand air?
Lorsqu'un homme s'est dit tout cela (et ceux qui ne se le disent pas le sentent, ce qui revient absolument au même), il est bien prêt de devenir _grinche_[342]; aussi lorsque après avoir, grâce à un arrêt dicté par des lois impitoyables, à des magistrats qui, je veux bien le croire, gémissaient en le prononçant, passé quelques-unes de ses plus belles années en prison, il sera rendu à la liberté; ce qu'il n'avait pas voulu faire avant d'y être mis, il le fera infailliblement après en être sorti, il sera voleur.
--Bien sûr, dit Cornet tape dur, on trouve dans l'_tas de pierres_[343] des amis qui vous _affranchissent_[344], qui vous donnent des bons conseils, et ma foi comme on a déjà vu que ça ne servait à rien d'être honnête, on fait comme eux.
--Et on fait bien, reprit Cadet-Filoux. Si l'on connaissait les antécédents de tous ceux qui sont _gerbés à vioque ou à la passe_[345], peut-être bien qu'on les plaindrait un peu plus qu'on ne le fait; et comme presque toujours on soulage ceux que l'on plaint, il est certain qu'il y aurait beaucoup moins de _grinches_ qu'il n'y en a, il est probable même que beaucoup de _pègres_, et des bons, quitteraient le métier pour se mettre à _turbiner_[346].
--Bien sûr, dit Cadet-Vincent, je ne suis pas certes un des plus maladroits _caroubleurs_[347], j'ai toujours de l'_auber_ dans mes _valades_, _bogue d'orient_, _cadennes_, _rondines_ et _frusquins d'altèque_[348], eh ben! ça n'empêche pas que j'aimerais mieux encore _turbiner d'achar_ du _matois_ à la _sorgue_, pour _affurer_ cinquante _pétards_ par _luisants_, que de _goupiner_[349], mais il n'y a pas moyen. Une supposition! j'suis depuis un an, deux ans, plus ou moins, dans un atelier ousque j'travaille d'mon état d'ébéniste, j'_turbine_[350] comme un _double six_[351], je n'me mets jamais en _riolle_[352], j'suis estimé du _beausse_[353] et chéri des _fanandels_[354], c'est bon; mais v'là qu'on apprend que j'ai été là-bas: patatras, serviteur de tout mon coeur, on me met à la porte, et c'est toujours la même histoire; ma foi on se lasse de tout, et dès qu'on est bien sûr qu'une fois qu'on a été sur la _planche au pain et gerbé_[355] il faut mourir de faim si l'on veut mourir honnête homme, on se refait _grinche_, c'est plus sûr et moins trompeur.
--C'est plus sûr et moins trompeur, reprit Robert, le camarade d'affaires de Cadet-Vincent; c'est une question, je crois pour ma part qu'il n'y a pas de métier qui soit moins sûr et qui soit plus trompeur que celai de _grinche_.
--Et pourquoi ça, s'il vous plaît? repartit Coco-Lardouche.
--Pourquoi ça, pourquoi ça, je ne peux pas bien vous dire, je ne sais pas parler comme vous autres, moi; mais seulement je me rappelle que ma mère, une pauvre brave femme qui est morte de chagrin de c'que j'suivais pas ses conseils, me disait toujours que le bien mal acquis ne profitait jamais.
--Ah! c'te farce, s'écria Charles la belle Cravate, c'est donc à dire que si aujourd'hui je f'sais un _chopin_[356] de quelques centaines de mille _balles_[357], et que je l'place chez un _beurrier_[358] pour qu'il m'en paye le revenu, j'pourrais pas vivre tranquillement de mes rentes, comme un bon bourgeois, et devenir comme un autre juré et marguillier de ma paroisse?
--Mais ousqui sont donc les _grinches_ qui vivent tranquilles après avoir fait fortune? reprit Robert; v'là le _birbe_[359], qui a fait de beaux coups, des coups plus beaux que tous ceux que nous pourrons faire, eh ben! au jour d'aujourd'hui, si ses enfants qui sont honnêtes ne lui faisaient pas une petite rente, et si queuquefois la _fourgate_[360] et Rupin ne lui _collaient_ pas quelques _sieues_ dans _l'arguemine_[361], il serait forcé de _caner la pégrenne_[362]; et encore c'est un des plus heureux; combien qu'y en a, des _pègres de la haute_[363], qui, après avoir roulé sur l'or et sur l'argent, et avoir fait _pallas_[364], sont allés mourir là-bas. Voyez-vous, y a un fait, c'est que c'que le vice rapporte, le vice doit l'remporter.
--Eh ben! c'est égal, ajouta Coco-Desbraises, si l'on meurt misérable, on a toujours la consolation d' pouvoir se dire, lorsqu'il faut _caner_[365], qu'on a joyeusement passé sa _tigne_[366].
--Belle fichue vie, en effet, que d'avoir continuellement le _taf_[367] des _griviers_[368], des _cognes_[369], des _rousses_[370] et des _gerbiers_[371]! que de n'pas savoir le _matois_[372] si on _pioncera_[373] la _sorgue_[374] dans son _pieu_[375], que de n'pas pouvoir entendre _aquiger_[376] à sa _lourde_[377], sans que l'_palpitant_[378] vous fasse tictac; et puis c'est pas tout: voyez-vous, pour peu qui vous reste encore un peu d'ça (et Robert en disant ces mots, frappait avec force sur sa poitrine), on se dit souvent que ce n'est pas bien d'enlever à de pauvres diables ce qu'ils ont _affuré_[379] en _turbinant_[380] comme des _raboins_[381].
--Mais puisque le métier de _grinche_[382] te paraît si _mouchique_[383], et que tu plains tant les _pantres_[384] à qui qu'on _pescille_[385] leur _auber_[386], pourquoi que tu ne te fais pas honnête homme?
--Ah! pourquoi, pourquoi! est-ce que j'sais?
--Je vais vous le dire, moi, dit Cadet-l'Artésien, c'est la _surbine_[387].
Beaucoup de personnes très-estimables du reste, et dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, considèrent la surveillance comme une mesure éminemment utile. Il leur paraît juste et naturel à la fois que la société ait toujours les yeux fixés sur ceux de ses membres qui ont violé ses lois et qui, par le fait seul de cette violation, se sont volontairement mis en état de suspicion légitime.
Il est malheureusement plus facile de rétorquer par des faits que par des raisonnements les arguments que ces personnes mettent en avant pour soutenir leur opinion.
La surveillance serait une mesure utile si nous étions tous, exempts de préjugés; mais nous sommes loin d'être arrivés à ce haut degré de civilisation.
Quoiqu'on nous fasse l'honneur de nous citer comme le peuple le plus éclairé de la terre, les préjugés nous dominent encore; et de tous ceux dont nous sommes imbus, le plus funeste dans ses conséquences, celui qui cause le plus de crimes, le plus antisocial enfin, est celui qui repousse les libérés.
Lorsqu'un débiteur a payé sa dette, personne ne vient lui reprocher les retards qu'il a mis à l'acquitter, et quatre-vingts fois sur cent, au contraire, ceux qui furent ses créanciers lui tendent une main secourable, lui prêtent leur appui, lui continuent leur crédit. La position du libéré est, suivant moi, toute semblable à celle du débiteur retardataire qui s'est enfin acquitté: il devait à la société un exemple, une réparation quelconque, il a payé sa dette en subissant la peine qui lui a été infligée; pourquoi donc n'est-il pas traité comme on traite le premier? pourquoi donc lui reprocher sans cesse la faute ou le crime qu'il a commis? pourquoi le repousser impitoyablement? Dans quelle loi divine ou humaine a-t-on puisé ces principes d'une éternelle réprobation?
Personne, je le pense, ne sera tenté de mettre en doute la force du préjugé qui repousse les libérés.
Des gens qui occupent dans le monde de très-belles positions, ont subi des condamnations plus ou moins fortes; mais fort heureusement pour eux, elles sont ignorées; car, bien que ces gens méritent l'estime qu'ils inspirent, si leur position était connue, ceux qui maintenant leur touchent la main, qui les admettent à leur table, s'en éloigneraient comme on s'éloigne d'un lépreux ou d'un pestiféré.
J'ai vu souvent des libérés parvenir, en cachant leur position, à se faire admettre dans un atelier, s'y très-bien conduire durant plusieurs années, et cependant en être ignominieusement chassés lorsqu'elle était connue.
Les conséquences de la condamnation deviennent ainsi plus terribles que la condamnation elle-même, pour ceux qui sont soumis à l'expiration de leur peine à la surveillance de la police, qui ne leur laisse jamais pendant longtemps la possibilité de cacher leur position de libérés; et, je ne crains pas de le dire, les libérés qui n'ont pas de fortune n'ont d'option qu'entre ces deux parties, mourir de faim...
--Merci, mourir de faim, dit Cornet tape dur, il n'y a pas de presse.
--Ou redevenir ce qu'ils étaient, continua Cadet-l'Artésien.
Mourir; tous les hommes n'ont pas assez de courage pour cela, aussi le libéré, repoussé éternellement par cette société que jadis il offensa, mais à laquelle il ne doit pas pourtant le sacrifice de sa vie, reprend ses anciennes habitudes; il va retrouver ses camarades du temps passé qui lui donnent ce qui lui manque, un asile et du pain, et bientôt il redevient, malgré lui, ce qu'il était jadis. Qui donc a tort? c'est la société, ce sont les préjugés. Pourquoi ne pas écouter l'homme qui vient à récipiscence, l'homme auquel une circonstance souvent indépendante de sa volonté, une mauvaise éducation, une passion qui n'a pas été combattue, ont fait commettre une faute quelquefois involontaire, et souvent excusable? pourquoi se montrer inhumain pour le seul plaisir de l'être? à quoi sert un code qui proportionne les peines aux délits, si le coupable est marqué pour toujours du sceau de la réprobation? _L'injuste préjugé créa la récidive_, c'est là une de ces vérités que tous les législateurs et tous les philanthropes devraient méditer.
Que l'on ne croie pas que le libéré succombe toujours sans avoir combattu...
--Ah! c'est vrai, dit Charles la belle Cravate, lorsque je me suis laissé _affranchir_ à la _rebiffe_[388] par les _fanandels_ (camarades), il y avait deux _luisants_ (jours) que je n'avais _morfilé_ (mangé).
--Eh bien, si toi, qui étais à cette époque honnête, et qui pouvais, sans rougir, te présenter partout, tu as été réduit a une telle extrémité! Juge de ce qui arrive à un malheureux libéré que tout le monde repousse comme un chien galeux!
--En présence de tels résultats, il faut, de deux choses l'une, ou extirper le préjugé qui porte les masses à repousser le libéré et à lui refuser de l'ouvrage, ou modifier, sinon supprimer la surveillance, de manière à ce qu'elle laisse à celui qu'elle frappe la possibilité de cacher sa position; c'est peut-être moins en effet, contre la surveillance elle-même que contre la manière dont elle est exercée qu'il faut s'élever. A sa sortie de prison, vous dites à un libéré: Vous ne pouvez habiter Paris ni les grandes villes, vous ne pouvez habiter les ports de mer, vous ne pouvez habiter les places fortes, où voulez-vous habiter? c'est retenir d'une main ce que l'on offre de l'autre; c'est une dérision, et où voulez-vous que cet homme réside et travaille, puisque tous les endroits qui sont des centres d'activité et d'industrie, et qui par cela même réclament des ouvriers, lui sont interdits?
Les libérés privilégiés qui obtiennent la permission de résider dans les grandes villes, sont forcés de se présenter, à certaines époques, au bureau de police; de sorte que s'ils parviennent à cacher leur position réelle, ils ne tardent pas à être pris pour des mouchards, et ils ne gagnent guère à cette erreur, car, par une de ces bizarreries de notre caractère national, libérés et mouchards sont frappés d'une même réprobation; on craint constamment les uns, on a besoin des autres pour qu'ils vous en garantissent, et cependant on les méprise tous également: c'est une anomalie dans nos préjugés.
Quant aux libérés que la surveillance parque dans les communes rurales, ils sont soumis à l'arbitraire du dernier garde champêtre, et ceux d'entre eux qui cultivent la terre, ne peuvent quitter leur commune pour aller vendre leurs légumes au marché de la ville voisine, sans rompre leur ban, et s'exposer à une peine correctionnelle; pour eux la surveillance est une captivité après la captivité.
Les meilleurs arguments que l'on puisse opposer à la surveillance, sont sans contredit des extraits du congé délivré au forçat qui s'y trouve soumis. En tête et en gros caractères, se trouvent ces mots: «_Congé de forçat._» Ensuite on y rapporte les principales dispositions du décret du 17 juillet 1807, et notamment les articles 3, 10, 11 et 12 ainsi conçus:
«Art. 5. Aucun forçat libéré, à moins d'une autorisation spéciale du directeur général de la police, ne pourra fixer sa résidence dans les villes de Paris, Versailles, Fontainebleau et autres lieux où il existe des palais royaux, dans les ports où des bagnes sont établis, dans les places de guerre, ni à moins de trois myriamètres de la frontière et des côtes.
»Art 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu de sa résidence sans l'autorisation du préfet du département.
»Art. 11. Sur _toute la route_ à suivre par le forçat libéré, l'officier public du lieu auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille, et notera la somme qu'il aura remise au forçat libéré, pour se rendre à la nouvelle couchée qu'il lui aura indiquée.
»Art. 12. Arrivé à sa destination, le forçat libéré se présentera au commissaire de police ou au maire du lieu qui lui délivrera son congé en échange de sa feuille de route.»
J'ai fait ressortir les inconvénients qui résultaient des dispositions des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles suivants; sur toute sa route et lors de son arrivée à destination, le forçat libéré est tenu de se présenter à l'officier public du lieu, mais l'autorité s'est-elle assurée de la discrétion de ce dernier? à voir ce qui se passe on ne peut douter que la question ne doive être résolue par la négative; dans certains endroits, dans presque tous même c'est un événement que l'arrivée d'un forçat, et l'officier public qui le reçoit n'a rien de plus pressé que d'en informer ses voisins, bientôt le forçat devient l'objet de la curiosité publique, l'objet de toutes les conversations du pays, chacun se redit la nouvelle, chacun accourt sur son passage, c'est une véritable exposition qui dure depuis l'instant qu'il se met en route jusqu'au moment où il arrive à sa destination; que dis-je, elle se perpétue au delà de ce terme, car dans le lieu qu'il a choisi pour sa résidence, la curiosité n'est pas satisfaite alors qu'on l'a vu arriver, et elle se perpétue jusqu'à ce qu'elle trouve un aliment dans d'autres événements.
Avec un tel luxe de précautions qui ne permettent pas au libéré de cacher un instant sa position dans un pays où le préjugé s'élève avec tant de force contre lui, que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?
Placer un malheureux dans cette position, c'est le mettre au-dessus d'un précipice, sur une planche à bascule et lui ordonner de marcher; bientôt l'équilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans l'abîme.
Législateurs et philanthropes, avez-vous assez réfléchi à l'empire de la nécessité? Vous qui êtes partisans de la surveillance, avez-vous calculé ce que peut le besoin? ce que peut la faim, sur ceux qu'elle tourmente? Pour moi, je suis convaincu que la vertu elle-même, si elle se personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle était mise en surveillance.
Que l'on ne m'accuse pas d'exagération dans tout ce que je viens de dire, les faits parlent plus haut que mes paroles; et des faits je pourrais vous en citer à satiété, qui prouveraient ce que je viens d'avancer.
Un individu, nommé Carré, à peine âgé de treize ans, fut condamné à seize années de travaux forcés, pour un vol de deux lapins, commis la nuit, de complicité et, à l'aide d'effraction; mais à raison de son âge, la peine qu'il avait encourue, fut commuée en seize années de prison. Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité et apprit l'état de polisseur de boutons; il fut assez heureux, lors de sa libération, pour trouver de l'occupation, et durant plusieurs années il ne donna pas le moindre sujet de plainte; mais le métier qu'il exerçait étant venu à tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère; pendant longtemps il alla voir tous les deux ou trois jours une personne charitable, et à chaque visite cette personne lui remettait deux ou trois francs; mais craignant que cette personne ne se lassât de le secourir, il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour ce fait et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.
Lors du départ de la chaîne, la personne en question alla voir Carré; et comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient porté à commettre un nouveau crime, elle crut devoir lui adresser quelques reproches; eh! monsieur, lui répondit Carré, je ne pouvais trouver de l'ouvrage nulle part, j'étais repoussé de tout le monde, je n'ai volé que pour être envoyé au bagne; là, au moins, je mangerai tous les jours.