Part 39
L'homme fort, c'est-à-dire celui qui n'a jamais succombé parce que peut-être il n'a jamais senti la nécessité, ou qu'il n'a eu à lutter que contre un ennemi faible, veut que l'on résiste à ses passions, aux mauvais exemples, même aux privations les plus rigoureuses; et cependant il ne prend pas la peine de servir de guide à l'homme faible, il ne lui donne pas les moyens de résister, de combattre avec avantage les nécessités humaines et les besoins impérieux qui bientôt vont l'accabler, et qui pourront le conduire au crime; et l'on s'étonne après cela que cet homme succombe et vienne augmenter la population déjà si nombreuse des bagnes et des maisons centrales! C'est jeter un homme dans une arène, au milieu des bêtes féroces, sans même armer son bras, et s'étonner ensuite qu'il se laisse dévorer par elles.
Dès l'instant qu'une institution pèche par sa base, tout ce qui se rattache ou en ressort ne peut être que vicieux, il faut en conséquence prendre l'homme tel que le forment les circonstances qui l'entourent, et ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-être si l'organisation sociale ne l'avait pas corrompu et ne lui avait pas fait perdre sa pureté native.
En résumé, lorsqu'il existera des écoles dans lesquelles les enfants du peuple recevront une éducation proportionnée à leurs capacités; lorsque des professeurs seront chargés de leur faire connaître et respecter les lois du pays, et de leur apprendre par leurs paroles et surtout par leur exemple à chérir la vertu; lorsqu'en sortant de ces écoles ils pourront entrer dans un établissement, pour y apprendre un état et y contracter des habitudes d'ordre et de sobriété, lorsque l'homme dénué de ressources pourra sans craindre de se voir ravir le plus précieux et le dernier de ses biens, la liberté, aller trouver le commissaire de police de son quartier, et lui demander, ce qu'alors il obtiendra, du travail et du pain; lorsque vous aurez combattu et réprimé cette honteuse passion qui assimile l'homme à la brute, en lui enlevant son caractère distinctif, la raison, lorsque enfin quelques lois préventives seront écrites à côté des lois répressives de notre code et que des récompenses seront accordées aux hommes vertueux; alors seulement il sera permis de se montrer sévère sans cesser d'être juste; car personne ne pourra jeter ces paroles au visage du magistrat qui, lorsqu'il est assis sur son siége représente la société tout entière: J'ai volé pour manger, je veux bien m'acquitter de la tâche qui m'est imposée, mais je suis homme, j'ai le droit de vivre et la société dont vous êtes le représentant, la société qui m'a laissé croupir dans l'ignorance, n'a pas celui de me laisser mourir de faim; ou toutes autres vérités semblables qui, si elles ne sont l'apologie du crime, l'expliquent au moins et peuvent, jusqu'à un certain point, le faire paraître plus excusable.
Dans l'état actuel il faut admirer ceux qui restent vertueux, plaindre ceux qui succombent, leur tendre la main lorsque après avoir expié leurs fautes, ils veulent se relever et chercher avec soin les moyens de les empêcher de succomber de nouveau.
Nous avons essayé de prouver que si les voleurs sont corrompus, ils n'étaient pas incorrigibles, et qu'à part quelques exceptions, il était possible de les ramener au bien si l'on voulait s'en donner la peine, et d'énumérer les principales causes qui augmentent sans cesse les rangs déjà si nombreux des malfaiteurs. Ce long préambule était nous le croyons, nécessaire à l'intelligence de ce qui va suivre, il est bon lorsque l'auteur met en scène des personnages qui, au premier aspect peuvent paraître quelque peu excentriques, tout réels qu'ils sont, que le lecteur sache ce que sont ces personnages, d'où ils viennent et où ils vont; ce qui suit n'est donc en quelque sorte que le commentaire en action de ce que nous venons de dire, mais cependant que l'on se garde bien de prendre pour l'expression de la pensée de l'auteur, les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages; il a voulu seulement les faire parler comme ils parlent ordinairement; on aurait tort d'accorder à ce qu'ils disent, une portée que l'auteur lui-même est bien loin d'avoir voulu y attacher.
III.--La fête de la mère Sans-Refus
Il fut un temps, disent les Nestors du bagne et des maisons centrales, lorsque sur le préau ou dans le chauffoir de la prison où ils se trouvent ils ont rassemblé autour d'eux un essaim d'auditeurs, avides d'écouter leurs leçons en attendant qu'ils puissent marcher sur leurs traces, il fut un temps où les voleurs étaient à la fois braves et discrets, c'était le bon temps (Les vieillards toujours aiment à vanter le passé aux dépens du présent), alors, un _rousse_ à _l'arnache_[263] ou un _cuisinier_[264], à moins d'être certain de ne pas être connu, ne se serait certes pas avisé de s'introduire dans des lieux où les _grinches_[265] avaient l'habitude de se réunir; il savait trop bien qu'au moindre indice de nature à déceler un _macaron_[266], il aurait été sacrifié à la sécurité générale. Cela du reste est arrivé plusieurs fois, même en prison, et les _chats_[267] se contentaient, lorsque le _macaron_ était expédié, de tirer son cadavre par une jambe pour en débarrasser la cour, en disant: c'est bien fait; pourquoi, puisqu'il était _rousse_[268], ne s'est-il pas fait mettre à part[269]?
En ce temps-là les _grinches_, lorsqu'ils étaient pris, ne se _mettaient pas à table_[270], ceux qui avaient _travaillé_[271] avec eux pouvaient dormir sans _taf_[272], souvent même on pouvait aller voir son _camarade d'affaires_[273], terminer glorieusement sa carrière sur la _placarde_[274], plutôt que de _donner_[275] les _fanandels_[276]; en ce temps-là, on avait de la probité et de l'_atout_[277].
Maintenant, ce n'est plus de même; les _railles_[278] vont partout tête levée, et sitôt qu'un _poisse_[279] est _paumé marron_[280], il _casse le morceau_[281]; il n'y a plus de _vrais tapis_[282]; de sorte qu'un _bon garçon_ ne sait plus, lorsqu'il sort du _castuc_[283] ou du _pré_[284], de quel côté porter ses pas.
Ce que disent ces Nestors du bagne, pour leur conserver le nom que nous venons de leur donner, n'est vrai que jusqu'à un certain point. Sans doute il y a maintenant moins de types caractéristiques qu'autrefois; il s'est opéré une telle fusion dans nos moeurs que plusieurs se sont effacés; malheureusement cela ne prouve rien en notre faveur; cependant il existe encore dans des coins oubliés de la vieille Lutèce, quelques lieux où se conservent toujours intactes toutes les vieilles traditions. La maison de Marie-Madeleine Comtois, dite Sans-Refus, était un de ces lieux-la. Depuis longtemps, elle était connue pour n'être autre chose qu'un repaire à voleurs. La police y faisait de fréquentes descentes, mais presque toujours ces descentes étaient infructueuses, et si quelquefois elle y faisait des captures, c'était celles de quelques novices qui n'étaient pas encore initiés aux mystères du lieu et dont on croyait devoir laisser à quelques années de _collége_[285] le soin de terminer l'éducation. Les mots sacramentels _entolez_ à la _plaque_[286], n'étaient du reste prononcés que dans les grandes occasions et en faveur de ceux en petit nombre qui avaient donné à l'association des preuves de leur zèle, de leur capacité et de leur discrétion.
Nous avons déjà décrit, avec autant d'exactitude que cela nous a été possible, l'extérieur de la maison Sans-Refus; maison qui existe encore aujourd'hui à la place que nous avons indiquée et dans l'état où elle se trouvait à l'époque où se passèrent les événements de cette histoire. Nous devons maintenant faire pour l'intérieur de cette maison ce que nous avons fait pour l'extérieur.
La boutique, ainsi que nous l'avons déjà dit, était partagée en deux parties égales, par une cloison jadis vitrée, dont on avait remplacé les carreaux absents par du papier huilé. Dans la première partie se tenaient les odalisques attachées à l'établissement et les consommateurs vulgaires. La seconde formait une espèce de sanctuaire dans lequel n'étaient admis que les adeptes.
Une porte avait été pratiquée dans le mur du fond de cette partie de la boutique. Cette porte petite, basse et garnie de fortes pentures, donnait entrée dans une petite cour carrée entourée de hautes murailles et de laquelle on ne pouvait voir qu'un coin du ciel. Jamais un rayon de soleil ne descendait dans cette cour dans laquelle on devait avoir froid au milieu des plus chaudes journées de l'été, le pavé en était inégal, raboteux, toujours sordide et fangeux, et ses murs, sur lesquels croissaient des agarics vénéneux, avaient pris cette teinte presque verte qui n'appartient qu'aux lieux humides et malsains.
Une seconde porte avait été pratiquée dans le mur de refend de droite, contigu à la petite ruelle des Teinturiers. Après avoir passé cette porte on n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver sur la berge du fleuve dont, à ce moment, les eaux avaient atteint une certaine hauteur; mais cette porte n'était que rarement ouverte.
A l'extrémité opposée de cette cour, il existait une pompe sous le robinet de laquelle on avait placé une auge plus longue que large, formée d'une seule pierre de taille. Cette auge, presque toujours pleine de détritus et d'eau croupissante, pouvait être facilement enlevée de la place qu'elle occupait, à l'aide d'un fort manche à balai passé entre deux trous pratiqués à ses extrémités opposées. Alors elle laissait voir un trou creusé dans le sol, qui allait s'élargissant par le bas, à la naissance duquel on avait, à l'aide de crampons et de forts pitons en fer, adapté une échelle de meunier. L'auge pouvait être replacée aussi facilement qu'elle avait été enlevée, de sorte qu'une fois qu'elle avait été remise en place et de nouveau remplie d'eau, il devenait impossible, à moins d'être initié au mystères du lieux, de découvrir la retraite dont elle cachait l'entrée.
Après avoir descendu les vingt marches de l'échelle de meunier, on se trouvait dans un grand caveau carré, distrait des caves de la maison, partagées en trois parties égales, et dont ce caveau était une, par de forts murs auxquels on avait eu le soin de donner, bien qu'ils fussent de construction nouvelle, l'apparence de vétusté et la noirceur vénérable des vieux murs.
On pouvait, au besoin, sortir de ce caveau par une porte basse et cintrée qui donnait entrée sous la voûte qui, avant les constructions du quai qui viennent d'être faites, régnait sous toute la longueur du quai de Gèvres.
Une table, formée de quelques planches de sept à huit pieds de long placés sur des tréteaux, autour de laquelle vingt-cinq ou trente personnes pouvaient prendre place sans être trop gênées, avait été dressée dans le caveau dans lequel nous venons d'introduire nos lecteurs.
Les planches avaient été couvertes, en guise de nappes, de draps de grosse toile écrue enlevés à la couche virginale des pensionnaires de la mère Sans-Refus (hâtons-nous de dire que ces draps étaient blancs de lessive) et chargées d'un nombre d'assiettes, de grossière faïence, de toutes les formes et de toutes les couleurs, égal à celui des convives qui devaient prendre part au festin. Un dindon monstre, convenablement bourré de hachis et de marrons, deux oies et un fromage d'Italie, des assiettes de charcuterie assortie, d'autres remplies jusqu'aux bords de beurre, de radis, de moutarde, de sardines et de cornichons: tels étaient les pièces de résistance et les hors-d'oeuvre qui devaient l'accompagner. Le dindon était en outre flanqué de deux pâtés de lapins équivoques, et de deux salades de barbe de capucin garnie de tranches de betteraves; deux énormes bonnets de Turc ou biscuit de Savoie, surmontés chacun d'une grosse touffe d'immortelles et de l'image en pâte sucrée de la sainte dont on allait célébrer la fête, garnissaient les deux extrémités de la table qui était éclairée par une douzaine de chandelles fichées dans des chandeliers de cuivre et de plaqué, vénérables représentants de tous les siècles passés, récurés pour cette occasion solennelle et surmontés de bobèches en papier découpé de diverses couleurs; les couverts d'argent de _conseiller_[287] sur lesquels on pouvait encore distinguer les restes d'anciennes armoiries grossièrement effacées, comme les chandeliers, appartenaient à toutes les époques; un _petit père noir_[288], plein jusqu'aux bords de cet excellent vin bleu que l'on ne boit qu'à Paris, complétait chaque couvert; on n'avait pas servi de couteau, les gens de la classe à laquelle appartenaient ceux qui devaient prendre place à ce banquet, ayant l'habitude d'en porter constamment un dans leur poche.
Sur un vieux coffre, couvert comme la tapisserie d'un drap blanc de lessive, on avait disposé le dessert, qui se composait de deux fromages, un de Brie, l'autre de Gérard-Mer, vulgairement appelé Géromée; de noix et de noisettes, un plein saladier de pruneaux, de pain d'épices et de biscuits de Reims; le tout accompagné de plusieurs bouteilles ornées d'étiquette sur lesquelles on pouvait lire ces indications: cent sept ans, vanillé, parfait-amour, cognac, noms des liqueurs que chérissent les enfants de Mercure.
Le vieux fauteuil de la mère Sans-Refus, enveloppé aussi d'un drap blanc afin que les habits de gala de l'héroïne de la fête n'enlevassent rien de l'épaisse couche de graisse dont il était couvert, avait été transporté dans le caveau et placé au haut bout de la table. Sur ce siége trônait déjà la tavernière qui, pour faire honneur à ses convives, avait fait des frais de toilette vraiment extraordinaires et s'était parée de ses plus pimpants atours. Son visage, habituellement noir et crasseux, avait été nettoyé avec de la pommade au jasmin, mais malgré cette précaution, il était encore sillonné de légers filets noirs, et comme la serviette, imprégnée du précieux cosmétique n'avait été promenée que sur les parties apparentes, il se détachait en blanc sur le fond obscur des parties inférieures, assez semblable à une vitre mal nettoyée, une robe de mérinos, du rouge le plus éclatant, bordée et nervée de cordonnet vert, un tablier de soie d'un vert un peu plus clair que celui des agréments de la robe et garni de dentelles noires, une ceinture de velours de même couleur, attachée sous la poitrine par une boucle enrichie de roses et de perles fines, un bonnet monté à rubans aurores, un tour blond dont les tire-bouchons se déroulaient le long de ses joues creuses, et un fichu de belle dentelle composaient un ensemble de toilette qui ne pouvait appartenir qu'à la mère Sans-Refus ou à une femme de sa sorte.
Mais si la parure de la Sans-Refus était du plus haut mauvais goût, elle était en revanche d'une extrême richesse; le cou décharné de la vieille mégère était entouré de diamants de grosseur raisonnable et de la plus belle eau; ses doigts maigres et osseux étaient tous garnis de bagues de formes diverses; enfin, toute sa personne ressemblait assez à un de ces mannequins d'étalage sur lesquels les bijoutiers, qui courent les foires, font l'exhibition des richesses de leur magasin.
Les deux siéges placés à droite et à gauche de la mère Sans-Refus, étaient occupés, l'un par Cadet-Filoux, le doyen des _grinches_[289] et des _escarpes_[290], l'autre par Cadet-l'Artésien, beau vieillard de soixante-douze ans, encore frais et dispos, qui avait passé quarante cinq années de sa vie au bagne de Brest, d'où il s'était évadé plusieurs fois. Ces deux vénérables débris du temps passé, qui avaient été les amis de _Comtois_ et de _Marianne Lempave_, et qui à ce titre, avaient obtenu les places d'honneur, avaient conservé le costume qu'ils portaient, lorsque jeunes et forts, ils étaient les sultans privilégiés des Vénus Callipiges, habitantes des bouges, qui à cette époque infestaient les rues de la Vieille-Lanterne, de la Vieille place aux Veaux, de la Mortellerie et _tutti quanti_; grand chapeau à cornes, cravate d'une ampleur démesurée, veste très-courte, pantalon large, bas à coins de couleur et chaussure sortant des magasins du successeur de la mère Rousselle[291].
Un autre vieux larron, Coco-Lardouche, était placé près de Cadet-Filoux ces trois messieurs causaient avec la mère Sans-Refus, en attendant l'arrivée des autres convives.
Ces derniers arrivaient à la suite l'un de l'autre, et à mesure, qu'après avoir descendu les vingt degrés de l'échelle de meunier, ils faisaient leur entrée dans le caveau, la superbe ordonnance du banquet leur arrachait des exclamations admiratives. Le grand Louis, Charles la belle Cravate, Robert, Cadet-Vincent, et plusieurs autres, étaient déjà arrivés, il ne manquait plus que Délicat, Coco-Desbraises Rolet le mauvais Gueux, Rupin, le Provençal et le grand Richard, ainsi que Vernier les Bas bleus, sur lequel, du reste, on ne comptait pas.
--Faut-y descendre? cria Cornet tappe dur, qui était resté en haut afin d'introduire les convives à mesure qu'ils arrivaient.
--Pas encore, mon garçon, lui répondit la mère Sans-Refus; Rupin, le Provençal et le grand Richard ne sont pas arrivés.
--C'est bon, c'est bon, la _daronne_[292], répondit Cornet tape dur, ça m'est égal d'attendre; mais n'allez pas me casser le ventre au moins.
--Eh! pourquoi donc qu'on les attendrait, les _rupins_, ajouta Charles la belle Cravate, qui avait encore sur le coeur certaine correction qui lui avait été administrée par Salvador et Roman, correction à laquelle Délicat et ses deux camarades, qui cherchaient par tous les moyens possibles à aigrir tous les bandits contre leurs ennemis, avaient fait allusion en diverses circonstances. Pourquoi qu'on les attendrait, sont-y donc si grands seigneurs qu'y ne puissent pas arrivera l'heure comme les _fanandels_[293].
--Veux-tu bien ne pas tant _balancer le chiffon rouge_, méchant _ferlampier_[294], s'écria la mère Sans-Refus, de sa voix la plus aigre; j'suis-t'y pas libre de faire _morfiller ma refaite de sorgue_[295] par qui me plaît? et ça m'plaît à moi qu'on attende les _rupins_.
--La! la! n'vous fâchez pas, la mère, dit le grand Louis, on les attendra les _rupins_, pisque ça vous convient; mais faut convenir tout d'même qu'vous les aimez comme vos petits boyaux, et qu'si par hasard la _raille_[296] découvrait la _planque_[297], vous seriez capable d'les cacher sous vos cotillons.
--Eh, ben! oui, j'les aime, c'est des hommes qu'a de l'ordre, de la conduite et du coeur à l'ouvrage, avec lesquels qu'on peut gagner sa pauvre vie, et qui sont toujours _flambants_[298], vous ne travaillez que quand vous n'avez plus de _lime sur les andosses_[299]; aussi vous êtes toujours _ficelés comme des plongeurs_[300], avec des _frusques boulinés_[301] _aux arpions_ des _philosophes de neuf jours_[302], de sorte que vous pouvez vous couper les ongles des pieds sans vous déchausser.
--C'est ça! moquez-vous de notre misère; mais rira bien qui rira le dernier; avec ça qu'elle est bien _ta refaite de sorgue_[303], qu'y n'y a pas tant seulement un jambonneau.
--Ah! tu trouves que j'ai pas bien fait les choses, méchant _pègre à marteau_[304]! eh! bien, t'en _morfilleras_[305] pas, voilà tout; le _pivois_[306], le _larton_[307] et la _criolle_[308], te passeront devant le _naze_[309].
--Hé! dites donc, les autres, cria par le trou Cornet tape dur, _n'jaspinez_[310] donc pas tant, v'là les _rupins_.
En effet, Salvador, Roman et le vicomte de Lussan, vêtus d'un costume en harmonie avec le lieu où ils se trouvaient, quoique propre, descendaient les degrés de l'échelle et entraient dans le caveau.
Les trois nouveaux arrivés, après avoir légèrement salués ceux qui se trouvaient déjà dans le caveau, allèrent prendre les places qui leur avaient été réservées près de la mère Sans-Refus et du respectable triumvirat, composé comme on sait de Cadet-Filoux, de Coco-Lardouche et de Cadet l'Artésien.
--Heim! comme y font leur tête, dit le grand Louis à Charles la belle Cravate, y n'ont pas tant seulement dit bonjour aux amis.
--Patience, ça n'durera pas, lorsque Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais Gueux, seront arrivés, faudra bien qu'y déchantent.
--Allons, allons, mauvais sujets, dit la Sans-Refus, en prenant un petit air agréable, à table.
--A table, à table, s'écrièrent presque tous les bandits.
--Et pourquoi donc qu'on s'mettrait à table avant qu'Délicat et ses amis soient arrivés, puisqu'on a bien attendu les Rupins dit le grand Louis.
--Tu verras bien si j'attends ces _panés_-là, répondit la mère Sans-Refus; si y sont bien ousqu'y sont, qui z'y restent.
--Pourquoi ne les attendrait-on pas? dit alors Salvador; puisque les amis ont eu la complaisance de ne pas se mettre à table sans nous, il est juste que nous attendions à notre tour; accordons-leur au moins le quart d'heure de grâce.
--Allons va, pour un quart d'heure, reprit la Sans-Refus.
--S'ils n'allaient pas venir, dit le vicomte de Lussan en s'adressant à Salvador, ce serait fort désagréable; je serais désolé d'être venu pour rien dans cette atroce caverne.
--Il n'y a pas de danger, répondit Roman; Vernier les bas Bleus, qui ne les a pas quittés depuis trois jours m'a fait dire ce matin, au petit café de la rue de Bourgogne, qu'il les amènerait.
--V'là l'restant des amis, cria Cornet tape dur.
Délicat, Coco-Desbraises et Rolet, dans un état d'ébriété qui annonçaient que Vernier les bas Bleus s'était fidèlement acquitté de sa mission, descendaient l'échelle de meunier, suivis de Vernier, qui, sitôt qu'il eut mis le pied sur le sol, s'approcha de Roman et lui dit à l'oreille:
--Les v'là; depuis trois jours que j'les pilote. Ils n'ont parlé à personne. Vous voyez que j'me suis fidèlement acquitté de ma tâche.
--Et tu vois que je tiens ma promesse, lui répondit Roman en lui remettant un billet de mille francs: chose promise, chose due.
--Merci, s'il y a d'la _morasse_[311] vous pouvez compter sur moi.
--Cornet! _bride le boucart_[312] et viens te mettre à la _carrante_[313], mon garçon, cria la Sans-Refus à celui des bandits qui était resté en haut.
Il ne fut pas nécessaire de lui répéter, cet ordre; il eut bien vite terminé tout ce qu'il avait à faire dans la boutique, et à son tour il fit son entrée dans le caveau mais, quelque diligence qu'il eût faite, il n'arriva pas assez tôt pour pouvoir choisir une place; il fut forcé de se contenter d'un tabouret placé à l'extrémité de la table.
Le repas fut d'abord aussi paisible que pouvait l'être une réunion composée d'éléments semblables à ceux qui étaient rassemblés dans le caveau de la mère Sans-Refus. Les bandits voulaient d'abord satisfaire le vigoureux appétit que la plupart ils avaient le bonheur de posséder. Il est inutile de dire que Salvador, et ses deux compagnons, accoutumés à une chère beaucoup plus délicate, que celle qui pour le moment était à leur disposition, ne touchaient à leurs mets que pour se donner une contenance, et ne faisaient que mouiller leurs lèvres aux rouges bords que leur versait avec une libéralité toute gracieuse la hideuse Hébé de ce banquet de dieux infernaux.
Au dessert, les convives, qui arrosaient chaque bouchée qu'ils avalaient d'une copieuse rasade de vin bleu, étaient assez animés pour laisser poindre une certaine confusion, diagnostic précurseur de l'orgie qui allait suivre.
La Sans-Refus, qui avait le vin très-sensible, versait des larmes d'attendrissement en rappelant aux vieillards placés près d'elle la triste fin de son père, _gerbé à conir sur la lune à douze quartiers_[314], et qui était mort sans _cribler_[315]. Tous les bandits, à l'exception de Salvador et de ses deux compagnons qui se bornaient au simple rôle d'observateurs, et de Vernier les bas Bleus, qui suivait l'exemple de ses patrons, buvaient à l'envi l'un de l'autre, parlaient tous à la fois, ou chantaient des refrains où la crudité de la pensée le disputait au cynisme de l'expression.