Part 37
Depuis longtemps déjà, mais particulièrement durant les quelques années qui viennent de s'écouler, les philanthropes ont cherché les moyens d'améliorer le sort et l'état moral des prisonniers; mais soit qu'ils aient mal compris la question, soit que leurs systèmes divers n'aient pu recevoir une application immédiate, toujours est-il, que si l'on a fait quelque chose pour le bien-être physique des détenus, il reste encore beaucoup à faire, si ce n'est tout, pour leur bien-être moral, nous croyons qu'on peut expliquer ainsi la nullité des résultats, des innovations récemment essayées: les uns n'ont vu chez les condamnés que les victimes d'un état social mal organisé, et, dès lors, ils ont présenté pour être appliquées à tous, certaines théories qui ne pouvaient recevoir qu'une application exceptionnelle; les autres au contraire, n'ont voulu tenir aucun compte de la faiblesse de l'humanité et des circonstances qui pouvaient exercer une certaine influence sur la destinée l'homme; ils ont creusé pour ainsi dire un abîme entre l'innocent et le coupable, et ont voulu bannir à jamais de la société, tous ceux qui avaient failli, et qui, par cela seul, suivant eux, devaient toujours en être le fléau. La trop grande indulgence de ceux qui ont cherché à expliquer tous les crimes par l'organisation actuelle de la société, les a empêché d'atteindre le but qu'ils s'étaient proposé, et la sévérité des autres le leur a fait dépasser.
Si l'on adoptait les opinions des premiers, il ne faudrait plus de lois répressives, et si au contraire on n'écoutait que les derniers, une même peine devrait frapper tous les coupables: la mort.
On a dit souvent que pour bien apprécier la juste portée de nos lois répressives, il serait à désirer que l'on pût étudier l'intérieur des établissements destinés à ceux qui les ont violées, en vivant au milieu des prisonniers qui ne devraient pas se douter de cette captivité volontaire, ce serait en effet le seul moyen d'apprécier à sa juste valeur l'efficacité des peines prononcées par nos codes. Mais il est d'autant plus facile de concevoir l'impossibilité d'une semblable expérience, qu'il faudrait que le séjour que le philanthrope se déterminerait à faire dans les bagnes et les prisons, fût assez long pour rendre complet l'examen des hautes questions qui se rattachent à notre législation criminelle.
Les événements de sa vie, ont donné à l'auteur de ce livre le triste avantage de pouvoir étudier sur les lieux mêmes les moeurs des prisonniers. Il croit donc pouvoir soumettre aux hommes éclairés et impartiaux le résultat de ses observations, et il _s'estimera heureux s'il peut appeler l'intérêt des véritables philantropes sur des hommes qui en sont quelquefois plus dignes qu'on ne le suppose_.
La première question à se poser avant de proposer aucune réforme pénitentiaire est celle-ci: la société, en infligeant des peines aux coupables, n'a-t-elle pour but que de les _punir_ sans s'inquiéter de leur sort à venir, ou veut-elle les ramener au bien pour les rappeler ensuite dans son sein.
Dans la première hypothèse, hypothèse monstrueuse et qui révoltera tous les esprits sages, la société n'aurait à s'occuper que des lois préventives; tous ses efforts devraient se borner à moraliser les classes pour diminuer le nombre des coupables. Quant aux lois répressives, elles seraient toutes à supprimer, ainsi que nos prisons et nos bagnes, qui ne seraient alors que des causes de dépenses inutiles. Dès le moment en effet qu'on désespérerait de tous les coupables, tous devraient être anéantis sans miséricorde, et le code de Dracon qui condamnait à mort pour les plus légers délits, devrait être exhumé et remis en vigueur; il garantirait au moins la société si dominée par un sentiment d'égoïsme. Elle n'a d'autre but, en frappant les coupables, que d'assurer la sécurité sans se préoccuper de leur amélioration.
Si nous jetons les yeux sur le code de nos lois, nous voyons qu'on a gradué les peines, qu'on a cherché à les proportionner aux crimes et aux délits, qu'on a laissé en outre aux magistrats chargés de les appliquer, la faculté de les modérer encore, suivant que le coupable leur paraîtrait mériter, soit par ses antécédents, soit par son repentir, plus ou moins d'indulgence; nous en concluons que le législateur a pensé que l'homme qui avait mérité une peine temporaire, pouvait s'amender et reprendre dans la société la place qu'il n'avait que momentanément perdue.
Cette conviction du législateur n'est pas, et nous en remercions Dieu, une vaine illusion; un très-grand nombre de condamnés pourraient en effet se corriger, si l'autorité voulait bien prendre des mesures pour arriver à ce résultat. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle se persuade bien que le prisonnier est toujours un membre de la famille et qu'elle n'a reçu de la société la mission de le punir qu'afin de le rendre meilleur.
Lorsqu'un malheureux qui ne possède plus le libre exercice de ses facultés intellectuelles, commet des actes de nature à compromettre la sécurité publique, l'autorité chargée de veiller à la conservation de tous les intérêts, ne se contente pas de le mettre dans l'impossibilité de nuire, elle charge d'habiles médecins de lui donner des soin, jusqu'à ce qu'il ait recouvré sa raison; pourquoi n'agirait-elle pas de même envers les malheureux contre lesquels elle s'est trouvée dans la nécessité de sévir?
Généralement parlant, les hommes, du moins nous aimons à le croire, naissent bons; aussi doit-on considérer comme atteints d'une maladie morale, ceux que des passions funestes poussent au crime: ils doivent être comme les insensés, mis dans l'impossibilité de nuire, et, pour qu'il en soit ainsi, elle les rejette de son sein et les relègue pendant un certain temps dans des lieux à ce destiné, d'où elle n'a plus à les redouter. Mais nous ne voyons pas pourquoi celui qui n'est autre chose, en résumé, qu'un malheureux auquel il manque quelques organes moraux, ou dont les organes sont viciés, serait plus abandonné que tous les autres malades. Nous comprendrions difficilement en effet, que l'on ne cherchât pas à le guérir aussi, c'est-à-dire à lui rendre, si nous pouvons nous exprimer ainsi, la santé morale qu'il a perdue; en d'autres termes le remettre dans la voie qu'il n'aurait jamais dû quitter, celle de la droiture et de l'honneur.
Qu'on en soit donc bien convaincu, il y a beaucoup moins d'hommes incorrigibles qu'on ne le pense généralement, et ici, ce ne sont pas de vaines théories que nous venons de jeter en avant; nous avons fait de nombreux essais, et ce sont ces essais qui nous autorisent à émettre cette assertion, non sous la forme dubitative et comme une croyance que l'événement pourrait venir démentir, mais comme une réalité dont nous avons fait l'expérience, et que nous devons proclamer hautement, puisqu'en définitive elle ne peut qu'honorer l'espèce humaine.
Pendant vingt ans et plus, que l'auteur de ce livre a passé à la tête de la police de sûreté, il n'a presque toujours employé que des forçats libérés, souvent même des forçats évadés, dont l'autorité voulait bien tolérer la position en considération des services qu'ils rendaient; il choisissait même de préférence ceux auxquels des antécédents plus fâcheux avaient acquis une certaine célébrité; eh bien! il a souvent confié à ces hommes les missions les plus délicates; ils ont eu fréquemment entre les mains des valeurs considérables pour les porter à la police et dans les greffes, ils ont pris part à des opérations à la suite desquelles ils auraient pu facilement détourner des sommes importantes, et aucun d'eux n'a forfait à l'honneur. Et chose remarquable, si parfois l'administration a dû sévir contre des agents coupables de soustractions frauduleuses, ce ne fut jamais que contre ceux qu'elle pouvait appeler les _purs_, c'est-à-dire contre ceux qui n'avaient jamais été frappés de condamnations.
Après sa sortie de la police, lorsque l'administration refusa d'employer ces mêmes hommes qui, durant le temps qu'ils avaient été placés sous ses ordres, avaient donné tant de preuves d'une conversion sincère, plusieurs d'entre eux, privés tout à coup de moyens d'existence, et ne voulant pas reprendre leur métier primitif, s'en allèrent travailler à la fabrique de blanc de céruse de Clichy, sans se laisser épouvanter par les longues maladies, suite, hélas! prévue de leur travail même, maladies toujours suivies d'une mort cruelle, que plusieurs subirent plutôt que de commettre de nouveaux crimes.
La fabrication du blanc de céruse et quelques autres fabrications aussi pernicieuses et fatales dans leurs résultats, sont à peu près les seules industries que puissent exercer les repris de justice. Ces industries qui tuent les ouvriers qu'elles occupent, qui ne produisent qu'un modique salaire, ne chôment cependant pas, et les hommes qu'elles emploient sont presque tous des repris de justice assez expérimentés, assez adroits, assez audacieux, pour exercer avec une certaine chance d'impunité le métier de voleur; ces hommes se sont donc sincèrement corrigés.
L'auteur de ce livre pourrait au reste citer mille exemples de conversions qui sont à la connaissance de tous, ou que du moins tout le monde peut vérifier.
Lorsque retiré de la police de sûreté, il établit à Saint-Mandé une fabrique de carton, il voulait continuer les observations qu'il avait déjà faites sur les repris de justice, et chercher encore les moyens d'être utile à cette classe de parias qu'on a trop négligés jusqu'ici, ou plutôt, dont l'autorité ne paraît s'être occupée que pour les mettre dans l'impossibilité de gagner honorablement leur vie. Il avait principalement en vue de procurer au plus grand nombre possible un métier facile et suffisamment rétribué pour qu'ils n'eussent plus besoin de chercher dans le crime des moyens d'existence. Il n'employa donc dans ses ateliers que des malheureux des deux sexes, que la surveillance et le préjugé qui la suit ordinairement, réduisaient à l'inaction, à la misère et au désespoir. Les mêmes causes reproduisirent les effets qu'il avait remarqués. Beaucoup de ces êtres, qu'une longue pratique du vice et des séjours plus ou moins prolongés dans les bagnes et dans les prisons avaient presque complétement dégradés, s'amendèrent et devinrent des ouvriers probes, sobres et laborieux; et il a vivement regretté que le gouvernement n'ait pas cru devoir encourager son oeuvre, il ne craint pas de le dire, véritablement philantropique, et ne l'ait pas mis, par de légers sacrifices, a même de subvenir aux frais que nécessite tout établissement qui commence. Il aurait eu, il n'en doute pas de nombreux imitateurs, et les résultats obtenus auraient depuis longtemps, résolu aux yeux de tous comme elle l'est aux siens, la plus importante de toutes les questions actuellement à l'ordre du jour.
Si des faits généraux, nous passons aux faits particuliers, les exemples à l'appui de notre opinion ne nous manqueront pas. Parmi une foule qui se présentent à notre mémoire, nous en choisirons seulement deux qui nous paraissent les plus saillants.
Un jeune étudiant est refusé lors de son dernier examen; il prétend que l'on a été injuste à son égard; son esprit s'exalte et de suite il court chez celui de ses professeurs auquel, à tort ou à raison, il attribue sa disgrâce et il dirige sur lui le pistolet dont il s'était armé. Le professeur est assez heureux pour échapper à la mort qui lui était réservée. Quelques jours après cette tentative d'assassinat, le jeune homme fut arrêté et par suite traduit devant la cour d'assises de la Seine. Il ne chercha pas à nier la tentative criminelle dont la vindicte publique lui demandait la réparation; mais il prétendait ne pouvoir s'expliquer à lui-même comment avec le caractère dont il était doué, il avait pu se déterminer à commettre une semblable action.
L'avocat de ce jeune homme chercha à établir que son client était en démence, et qu'il ne jouissait pas du libre exercice de ses facultés lorsqu'il avait voulu assassiner son professeur. Il cita des faits de nature à prouver qu'il était doué d'un caractère qui rendait, en quelque sorte, inexplicable le crime qu'il avait voulu commettre, faits, qui du reste, furent confirmés par les déclarations de plusieurs témoins honorables.
Ce système de défense fut parfaitement accueilli. On posa cette question au Jury. L'accusé jouissait-il du libre exercice de ses facultés lorsqu'il a commis le crime qui fait l'objet de l'accusation? Une réponse négative fit acquitter le jeune homme. Les magistrats qui avaient voulu poser cette question, et les douze citoyens qui la résolurent dans un sens favorable à l'accusé, ont nécessairement admis la possibilité du fait qu'elle énonçait. Une opinion partagée par des magistrats de cour royale, par douze citoyens honorables et par une foule de légistes, de médecins et de philosophes, ne doit ce me semble, étonner personne. Au reste, dans l'espèce, l'événement à démontré que les magistrats et les jurés avaient agi sagement, car le jeune étudiant d'alors est aujourd'hui un père de famille honorablement placé dans le monde.
Deux assassins, nommés Blanchet et Henry, condamnés au supplice de la roue par la cour de justice de Paris, étaient détenus à Bicêtre lorsque éclatèrent les événements de la première révolution; grâce à ces événements, ils furent oubliés, et bientôt ils recouvrèrent leur liberté en s'évadant lors du massacre des prisons en septembre 1793, et ils la conservèrent pendant plusieurs années. Ils ne furent remis en prison que lorsque la justice eût repris un cours régulier; mais il y avait trop de temps que la sentence avait été prononcée pour qu'on pût songer à l'exécuter, on se borna donc à les laisser en prison. Durant un laps de temps de près de trente années, ils ne donnèrent pas à l'autorité le moindre sujet de plainte; leur conduite au contraire aurait pu être citée à tous les autres détenus comme un exemple à suivre; enfin on se détermina à les mettre en liberté. Ils vivent encore tous deux; l'un est maître perruquier, et l'autre fabricant de cartes géographiques et ils jouissent de l'estime et de la considération de tous ceux qui les connaissent. Ils sont tous deux la preuve qu'on peut se corriger même après avoir commis un crime énorme, et que c'est peut-être à tort que Boileau a dit quelque part:
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords, On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Nous avons suffisamment démontré, et démontré par des faits, que les plus grands criminels eux-mêmes peuvent être ramenés à récipiscence.
Nous avons précédemment esquissé les traits principaux du caractère et des moeurs des hommes que nous croyons susceptibles de s'amender; nous ne reviendrons donc pas sur cet article; cependant nous croyons en avoir dit assez pour les faire suffisamment connaître; mais notre travail ne serait pas complet, si après avoir peint les hommes tels qu'ils sont, nous ne disions pas quelles sont les causes qui produisent de semblables effets, et si nous n'indiquions pas sommairement les moyens qui nous paraissent propres à les détruire.
Un grand nombre d'écrivains philanthropes par état, ont taillé leur plume et se sont mis à écrire pour le peuple et dans l'intérêt du peuple qui jamais n'a lu leurs ouvrages, des livres, qui nous voulons bien le croire, sont pleins, d'excellentes choses. Ils ont gagné à ce métier, de beaux biens au soleil, des décorations et des inscriptions sur le grand livre de la dette publique; mais c'est en vain que nous regardons autour de nous, nous ne voyons pas ce que le peuple y a gagné; il est permis de s'étonner de ce qu'il n'a point recueilli les fruits que devait produire le travail des hommes qui se sont posés comme comprenant si bien son intérêt et sa misère.
A Dieu ne plaise, que nous attaquions ici ce petit nombre d'hommes consciencieux qu'un véritable sentiment d'humanité a poussés dans l'arène, et dont la reconnaissance publique vénère le nom; mais leurs efforts ont été étouffés par les déclamations de ces philanthropes à la face merveille, qui dorment la grasse matinée, et s'apitoient après boire sur le sort des malheureux qui jeûnent et qu'ils se sont donnés la mission de secourir: ceux-ci, et le nombre en est tel que l'on peut dire avec raison, qu'il en est de la philanthropie comme de l'esprit, qu'elle court les rues, ceux-ci, disons-nous n'ont fait que compliquer la question, en multipliant les théories et les difficultés.
En résultat, quelques grandes mesures ont-elles été prises, a-t-on fait quelques chose qui pût servir au bonheur de l'amélioration des classes infimes? nous ne le croyons pas: on a beaucoup écrit sans doute, mais on n'a rien tenté, du moins rien d'efficace.
Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de ne pas craindre de regarder à la loupe toutes les plaies qui rongent l'ordre social, et de disséquer ensuite le corps de nos lois pénales pour y chercher le remède qu'elles appliquent à la guérison de ces mêmes plaies.
On naît poëte, on naît maçon, dit un vieux proverbe on pourrait dire en donnant à ce proverbe une certaine extension: on naît voleur, et ajouter que la loi n'a pas le droit de punir un homme seulement parce que son organisation est vicieuse; mais l'expérience a depuis longtemps prouvé, les phrénologistes eux-mêmes (si leur science est exacte), ont reconnu que l'éducation pouvait corriger les torts de la nature; il suit delà que si une société bien organisée a le droit de punir ceux qui violent ses lois, l'exercice de ce droit doit être subordonné à l'observation de quelques conditions. Avant de sévir contre le crime, elle doit tout faire pour le prévenir, et en lui infligeant des peines, elle doit avoir pour premier but de corriger son auteur; elle cesse d'être juste alors qu'elle est sévère sans avoir préalablement fait tous ses efforts pour détruire les causes qui portent d'ordinaire l'un de ses membres à commettre un premier crime.
La famille des voleurs, nous devons en convenir, est beaucoup plus nombreuse qu'on ne le croit généralement, et nous ne parlons ici que de ceux qui violent ouvertement les lois pénales du pays; il en est de même des causes qui leur donnent naissance, elles sont nombreuses aussi et leur énumération formerait sans peine un ouvrage volumineux, nous ne parlerons donc que des principales.
Le manque d'éducation.
--Presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple. Pourquoi? Il n'est pas difficile de trouver une réponse à cette question.
Les gens du peuple, sauf quelques rares exceptions quittent leur domicile le matin pour aller à leurs travaux, et n'y rentrent que le soir pour souper et se livrer au sommeil; ceux d'entr'eux qui ont des enfants les laissent courir toute la journée dans la rue, et ne peuvent savoir ce qu'ils ont fait, ni ce qu'ils ont appris et s'ils agissent ainsi, ce n'est pas par indifférence, car ils aiment leurs enfants, les gens du peuple; mais ils croient qu'il vaut mieux, pour leur santé, les laisser courir que de les tenir renfermés: ils sont d'ailleurs frappés des accidents qui arrivent à ceux qu'on a l'imprudence d'abandonner dans une chambre, et sous ce rapport, il est peut-être difficile de les blâmer.
Ainsi livrés à eux-mêmes, sans autre guide que leur libre arbitre, ces enfants envient le sort de leurs camarades, un peu plus âgés et déjà pervertis qui peuvent jouer au bouchon et acheter quelques friandises, et, pour faire comme ces derniers, ils dérobent quelques objets de mince valeur à l'étalage d'une boutique, puis ils s'aguerrissent, et finissent par devenir d'audacieux voleurs. Et que l'on ne croie pas que nous tirons une conséquence trop grave d'un fait en lui-même insignifiant, l'expérience à démontré à l'auteur de ce livre la vérité de ce que nous avançons ici: la plupart des enfants qu'il avait remarqués errants sans but sur la voie publique, sont devenus, après avoir commencé par des peccadilles, d'éhontés voleurs, qui sont enfin tombés entre ses mains.
Mais, nous répondra-t-on, tous les enfants du peuple ne sont pas élevés ainsi; il y a des salles d'asile; d'accord. Mais les salles d'asile, institutions éminemment utiles, ne sont pas assez nombreuses pour que tous les enfants puissent en obtenir l'accès; elles s'ouvrent trop tard et se ferment de trop bonne heure (le même reproche peut être adressé aux diverses écoles consacrées aux enfants du peuple), pour que les ouvriers puissent, sans perdre une portion du temps consacré à leur travail, y conduire leurs enfants et venir les y chercher.
Mais dans ces salles d'asile, dans ces écoles primaires, dont évidemment le nombre est insuffisant pour que tout le monde puisse en profiter, et même dans des écoles d'un ordre plus élevé, apprend-on aux enfants du peuple à respecter les lois du pays? Non, cette partie si essentielle de toute bonne éducation est complètement négligée. L'on peut donc, jusqu'à un certain point, croire que celui qui commet un premier crime ne pèche que par ignorance. Puisque tous les Français doivent connaître la loi, apprenez donc la loi à tous les Français.
L'ignorance est au moral ce que la petite vérole est au physique: toutes deux laissent des traces ineffaçables, et l'on doit convenir que celles qui flétrissent l'âme sont cent fois pire que celles qui enlaidissent le corps. Tous les soins possibles ont été pris pour répandre dans le peuple les bienfaits de la découverte de Jenner, des primes d'encouragement sont offertes aux mères qui font vacciner leurs enfants, et certains priviléges sont accordés à ces derniers: ainsi, ils sont seuls admis dans les écoles du gouvernement; enfin on impose aux nourrices l'obligation de faire vacciner leurs nourrissons; et, dès leur arrivée dans les régiments de notre armée, les jeunes conscrits sont soumis à cette opération. Pourquoi donc ne fait-on rien de semblable pour répandre les bienfaits autrement précieux de l'instruction? Pourquoi l'éducation des enfants, quelque chose qu'on ait faite jusqu'ici, reste-t-elle toujours une charge pour les parents pauvres? Pourquoi dans celles de nos écoles qu'on veut bien appeler gratuites, laisse-t-on supporter par ces derniers le prix des livres et du papier? et pourquoi encore les oblige-t-on à fournir à leurs enfants tel ou tel costume? Nous voulons bien admettre que ces livres, ce papier, ce costume obligé, ne nécessitent en définitive que de bien légers sacrifices; mais quelque légers qu'ils soient ils sont trop considérables, souvent, pour des malheureux qui se lèvent quelquefois sans savoir comment il se procureront le pain de la journée; tant que vous n'aurez pas intéressé la misère ou l'avarice des parents à envoyer leurs enfants aux écoles, alors assez nombreuses pour satisfaire aux exigences de la population; tant que vous ne leur aurez pas, au besoin, fait une obligation de ce devoir, vous n'aurez pas assez fait.
Mais cela fait, est-ce à dire qu'il n'y aura plus rien à faire! Non, sans doute: il faut s'occuper de tous les âges comme de toutes les classes. Et nous le demandons, y a-t-il en France des établissements dans lesquels les adolescents puissent, en apprenant un état, compléter l'éducation que, dans un pays civilisé, tous les hommes devraient posséder, et, en même temps contracter l'habitude du travail et de la sobriété? Non! c'est la réponse qu'on se trouve à regret forcé de faire à cette question: la prévoyance de l'autorité ne s'est pas étendue jusque-là.
Ainsi donc, tel homme est vicieux, parce qu'on a négligé de développer le germe des bonnes qualités que la nature avait mises en lui; tel autre meurt de faim, parce qu'on a dédaigné de lui apprendre un état ou qu'il ne trouve pas l'occasion d'exercer celui qu'il a appris par hasard:
De cet état de chose à un vol qui sera bientôt suivi de plusieurs autres, et qui, du voleur par occasion ou par nécessité fera un voleur de profession, il n'y a qu'un pas.