Part 35
--Le marquis de Pourrières, s'il faut croire plusieurs de mes clients auxquels je n'ai pas le droit de suspecter la bonne foi, est un gentilhomme aussi noble de coeur que de souche, il est venu se fixer à Paris il y a deux ans environs, et de suite, grâce aux recommandations qu'il avait apportées de sa province, il a été admis dans les meilleurs salons; il était lorsqu'il quitta la Provence, commandant de la garde nationale de son canton, membre du conseil-général de son département, chevalier de la Légion d'honneur; et venait d'être nommé auditeur au conseil d'Etat; il est riche, jeune encore, et il peut, dit-on, prétendre à tout. Pendant quelque temps, il a été très-chagrin de la perte qu'il a faite d'une dame qu'il devait épouser; à ce qu'on assure, cette dame que l'on nommait la marquise de Roselly, est disparue sans que l'on ait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue; les démarches que le marquis de Pourrières a faites et fait faire, les recherches de la police ont été inutiles; comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire; le marquis pendant assez longtemps, a été très-affligé, mais maintenant il est, sinon tout à fait, du moins à peu près consolé; on ajoute qu'il a l'intention de se marier, ce qui ne lui sera pas difficile, car il n'est pas un père qui ne soit heureux d'accorder la main de sa fille à un aussi galant homme.
Tout ce que venait de dire le docteur, avait plongé Lucie et Laure dans le plus profond étonnement, ainsi; cet homme, si noble de race et de caractère, si riche, si bien posé dans le monde, la comtesse l'avait rencontré dans un des lieux les plus infâmes de la capitale; il y paraissait très à son aise, et il était vêtu d'un costume en harmonie parfaite avec le ton, les manières et le langage qui avaient été les siens pendant un certain laps de temps, c'était là un étrange mystère, mystère auquel Lucie se trouvait mêlée, et qu'il était de son intérêt, (du moins elle le croyait), de chercher à pénétrer; Laure de son côté, bien qu'elle n'attachât pas à cet événement autant d'importance que son amie, n'aurait pas non plus été fâchée de voir ce singulier marquis qui courait les rues de Paris vêtu d'un costume qui, suivant elle, devait le rendre laid à faire peur.
Les deux femmes dominées toutes deux par le même sentiment, la curiosité, et quelle est la fille d'Eve, qui, quelles que soient les qualités qu'elle possède, n'est pas quelque peu curieuse, se regardaient toutes deux en silence.
Laure fut la première qui rompit la glace.
--Je devine, dit-elle à son amie, ce que tu n'oses me dire? tu as envie de me demander s'il faut confier à notre bon docteur l'événement de la rue de la Tannerie.
Lucie fit un signe affirmatif.
--Eh! bon Dieu! je n'y vois pas d'inconvénient, cet événement pouvait arriver à tout le monde, et il n'y a rien dans tout ceci que tu doives cacher; tu feras bien, après tout, de prendre les conseils d'un homme qui nous porte assez d'intérêt pour nous rendre service si cela est nécessaire, et qui a assez d'expérience pour te dire si tu as raison de t'inquiéter, ou si tu te fais un monstre d'une chimère.
La comtesse de Neuville, sentait que son amie avait raison, cependant ce ne fut qu'après avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à raconter au docteur Mathéo, ce qui lui était arrivé deux jours auparavant, dans le cabaret de la Sans-Refus, à la suite de la blessure qu'elle s'était faite en sortant de chez Eugénie de Mirbel.
Le docteur, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention, lui répondit qu'en définitive, elle ne devait pas craindre les suites de cet événement, et il ajouta, qu'il n'était pas probable, que l'homme dont, pendant quelques instants elle avait eu à se plaindre, et le marquis de Pourrières fussent le même individu.
--Vous venez de me dire, ajouta-t-il, qu'au moment où, accompagnée de votre amie, vous vous étiez échappée de ce repaire, vos cris y avaient attirés plusieurs personnes, n'est-il pas possible que le marquis de Pourrières se soit trouvé parmi elles, et que ce soit lui qui ait ramassé votre carnet et vous l'ait envoyé?
Et comme la comtesse ayant à ce moment à défendre son opinion contre le docteur et contre son amie, qui, s'étant rangée à l'opinion de ce dernier, persistait à soutenir que l'homme au costume de marinier et le marquis de Pourrières étaient un seul et même individu, puisque c'était ce dernier qui lui avait envoyé le carnet, le docteur, ajouta:
--Ecoutez, madame la comtesse, si vraiment c'est le marquis de Pourrières que vous avez rencontré dans ce cabaret; et vous en paraissez si convaincue que je n'ai plus le droit d'en douter; il y a effectivement dans cet événement quelque chose de mystérieux, qu'il est bon d'éclaircir; puisque cet homme vous a si vivement frappée, vous devez vous rappeler ses traits, essayez de me les décrire, j'irai chez le marquis de Pourrières... sous le premier prétexte venu, car il ne faut pas que votre nom soit prononcé dans tout ceci, et je vous dirai ensuite si vos conjectures sont ou non fondées.
--Ainsi, reprit la comtesse, vous croyez que vous pouvez sans qu'il en résulte rien de désagréable, ni pour vous, ni pour moi, aller comme cela sans motif chez ce marquis de Pourrières?
--Je vous répète, madame, que votre nom ne sera pas prononcé, vous n'avez donc absolument rien à redouter; quant à ce qui me regarde, ne vous en mettez pas en peine, nous autres docteurs nous avons le privilége de pouvoir nous introduire partout sans exciter de soupçons.
La comtesse décrivit alors au docteur l'homme qu'elle croyait être le marquis de Pourrières, et dans le portrait qu'elle en fit, elle s'attacha à peindre, la régularité et la beauté des traits de son visage, le timbre flatteur de sa voix, et la parfaite élégance de ses manières lorsqu'il eut changé de ton et de langage.
Le docteur écoutait attentivement la comtesse de Neuville, qui sans s'en apercevoir se servait d'expressions qui semblaient indiquer que cette rencontre ne la préoccupait si vivement, que parce que l'homme dont elle parlait avait vivement impressionné son esprit.
Les femmes sont pour la plupart ainsi faites, douées d'une imagination à la fois plus riche et plus active que celle des hommes, elles doivent naturellement se sentir attirées vers tout ce qui sort des limites de l'ordinaire, aussi n'est-il pas rare de les voir éprouver pour des hommes placés à cent lieues du monde qu'elles habitent un sentiment vague de sympathie, qui ne tarde pas à se transformer en un sentiment plus tendre et d'une nature plus déterminée, lorsque des événements imprévus ne viennent pas se jeter à la traverse et apporter un nouvel aliment à l'activité incessante de leur imagination.
Le docteur Mathéo, ne sortit de chez la comtesse de Neuville que pour se rendre chez le marquis de Pourrières, dont il se procura facilement l'adresse.
Lorsqu'il se fit annoncer, Salvador et Roman étaient ensemble dans le cabinet que nous connaissons déjà.
Ce nom: le docteur Mathéo, prononcé par le domestique chargé d'annoncer les personnes qui demandaient à être introduites, fit faire à Salvador et à Roman un soubresaut sur les siéges qu'ils occupaient, ils se regardèrent quelques instants sans parler. Salvador fut le premier à rompre le silence.
--Le docteur Mathéo, dit-il, que penses-tu de cette visite, serait-ce par hasard, le Mathéo que nous connaissons?
--C'est probable, ce nom-là n'est pas commun.
--Ainsi tu crois que nous sommes découverts?
--Je le crains; mais après tout nous n'avons rien à redouter: si Mathéo connaît une partie de nos secrets, nous connaissons tous les siens.
--Faites entrer, dit Salvador au domestique: nous allons savoir de suite, continua-t-il en s'adressant à Roman, si nous devons craindre les résultats de cette visite.
Mathéo introduit dans le cabinet, reconnut d'abord Roman qu'il connaissait plus particulièrement et depuis beaucoup plus longtemps que Salvador, qu'il n'avait vu que pendant le séjour assez court de ce dernier au bagne de Toulon. Il éprouva d'abord un tel saisissement que pendant quelques instants il n'eut pas la force de prononcer une parole; de Roman, ses regards se portèrent sur Salvador, qu'il examina attentivement et qu'il ne tarda pas à reconnaître, malgré les changements que les années avaient apportées dans sa physionomie et la couleur de ses cheveux, qui ainsi que le lecteur le sait déjà étaient devenus noirs de blonds qu'ils étaient auparavant.
L'étonnement manifesté d'abord par le docteur, n'avait pas échappé aux deux amis; ils en conclurent naturellement que lorsqu'il s'était présenté chez le marquis de Pourrières, il ne venait pas y chercher les deux forçats dont il avait facilité l'évasion quelques années auparavant; mais maintenant ils étaient reconnus, ils n'en pouvaient plus douter, la feinte était donc inutile. Hâtons-nous de dire cependant qu'ils ne craignaient que peu les résultats de cette découverte, attendu que Mathéo, en admettant que ce fût son intention, ne pouvait les perdre sans se perdre lui-même. Ils crurent donc devoir aborder la question, et ce fut Roman qui, après avoir consulté Salvador du regard, adressa le premier la parole au docteur Mathéo.
--Eh bien, mon vieil ami, dit-il, lorsque tu te faisais annoncer chez M. le marquis de Pourrières, tu ne t'attendais pas à rencontrer chez ce noble gentilhomme d'aussi anciennes connaissances.
--Il est vrai, répondit le docteur qui n'était pas tout à fait remis de la surprise qu'il avait éprouvée, il est vrai; et cédant à un mouvement de désespoir qu'il ne put réprimer, le docteur laissa tomber sa tête entre ses mains.
--Est-ce que par hasard il serait devenu vertueux! dit Roman à voix basse, en montrant à Salvador le docteur Mathéo qui paraissait profondément accablé.
--Il faut voir, répondit celui-ci.
--Eh bien, Mathéo, reprit Roman, tu ne nous dis rien, on croirait vraiment que tu es fâché de nous avoir rencontrés?
--C'est vrai, répondit le malheureux docteur, je ne vous dis rien; mais j'avoue que j'ai été si étonné de vous rencontrer ici, que la surprise m'a d'abord privé de l'usage de la parole, et puis ce nouveau nom sous lequel Salvador est connu maintenant...
--Ce nom est le mien, s'écria Salvador.
--Oh! je ne dis pas le contraire, répondit le docteur, je crois cependant que je ne puis dire à celui que j'ai connu sous le nom de Salvador, ce qui n'était destiné qu'au marquis de Pourrières. Il ne me reste plus qu'à me retirer; Roman sait des secrets qui peuvent me perdre et que sans doute il vous a confiés... Vous êtes donc les deux seuls hommes au monde que je doive craindre; mais si ma vie est entre vos mains, votre liberté est entre les miennes; nous n'avons donc pas besoin de nous faire de mutuelles promesses, l'intérêt que nous avons à nous ménager réciproquement répond à l'un de l'autre. Nous avons, vous et moi, par les moyens qui nous ont paru les plus convenables, conquis chacun une position élevée dans le monde, allons donc chacun de notre côté sans chercher à nous rencontrer de nouveau, et que Dieu nous conduise tous dans la voie que nous avons prise.
--En achevant ces mots, Mathéo se levait pour sortir.
Je crois que tu avais raison, dit Salvador à Roman, tandis qu'il se dirigeait vers la porte, il est devenu vertueux, très-vertueux même, mais laisse-moi seul avec lui, il faut absolument que je connaisse le motif qui l'amenait ici. Restez, dit-il en élevant la voix, et en s'adressant à Mathéo qui n'avait pas entendu ce qu'il venait de dire à Roman, restez Mathéo, j'ai besoin de vous parler, et sur un signe qu'il lui fit, Roman se retira.
--Ecoutez, Mathéo, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec le docteur, je ne veux pas que vous me quittiez en emportant l'idée que les leçons du passé ont été perdues pour moi: vous savez quelles sont les fautes qui m'avaient conduit au bagne de Toulon, et comment, grâce à votre concours, que vous accordâtes à Roman plutôt qu'à moi, je parviens à m'échapper. Poursuivis activement après l'événement du Beausset, nous fûmes forcés de nous réfugier dans la forêt de Cuges, et de nous affilier à la bande commandée par les frères Bisson.
Ce ne fut qu'après de nombreuses traverses que je parviens à quitter la France. Après deux années passées hors du territoire, ayant appris la mort de mon père, qui avait toujours ignoré les fautes ou plutôt les crimes que j'avais commis, car c'était heureusement sous un nom supposé que j'avais été condamné, je me hâtai d'affermer mes terres, et lorsque j'eus mis toutes mes affaires en ordre je vins me fixer à Paris, et par une conduite exemplaire, j'ose le dire, je tâchai de me faire oublier à moi-même les crimes de ma vie passée, lorsque je fis la rencontre de Roman que j'avais quitté après la mort singulière de tous les hommes qui composaient la bande des frères Bisson. Arrivé à cet endroit de son récit, Salvador s'arrêta quelques instants et regarda fixement Mathéo dont le front était inondé de sueur, et qui se troubla visiblement.
--Roman était malheureux, continua Salvador sans paraître s'apercevoir du trouble de son auditeur, je devais le craindre, et il me promettait de se bien conduire à l'avenir; toutes ces raisons me déterminèrent à le recevoir chez moi et à lui donner la place d'un majordome que je venais de perdre, mais je dois le dire, depuis qu'il vit avec moi je n'ai eu qu'à me louer de ses services. Vous voyez donc, mon cher Mathéo, par mon exemple, par celui de Roman, par le vôtre même, ajouta Salvador en baissant la voix, qu'après avoir commis de grandes fautes, il est encore possible de suivre la bonne voie.
--Je ne sais, répondit Mathéo quel est le motif qui vous a engagé à me faire cette confidence, cependant je vous crois, j'ai besoin de vous croire, mais puisque vous paraissez tenir à me convaincre, dites-moi ce que vous faisiez, il y a trois jours, vêtu d'un costume qui n'est pas le vôtre, dans un des plus infâmes bouges de la capitale?
Cette question, à laquelle il ne s'attendait pas, étonna singulièrement Salvador. Mathéo était-il au courant des événements de sa nouvelle existence, et devait-il continuer de feindre? il prit ce dernier parti, c'était le plus sûr, et il serait toujours temps de l'abandonner si cela devenait nécessaire.
--Je ne sais comment vous avez pu savoir, dit-il, qu'il y a trois jours vêtu comme vous le dites, d'un costume qui n'est pas le mien, j'étais dans un mauvais lieu de la rue de la Tannerie; quoi qu'il en soit, je ne veux pas le nier. Il y a quelques jours donc, je sortis à pied par hasard, et je fus abordé par un homme qui était en même temps que moi au bagne de Toulon, dans la salle nº 3. Cet homme m'avait reconnu, malgré toutes les précautions que j'ai prises pour rendre ma physionomie méconnaissable. Je craignais qu'il ne voulût me suivre afin de connaître mon adresse et de pouvoir me tenir à sa discrétion. Il n'en fit rien, il m'aborde au contraire humblement; il me dit qu'il était très-malheureux, et que cependant jusqu'à ce moment il n'avait pas voulu voler, mais qu'il était poussé dans ses derniers retranchements, et que le soir même, aidé de plusieurs individus qu'il devait retrouver dans un lieu qu'il me désigna, il devait commettre un vol. Je voulais arracher ce malheureux au sort funeste qui l'attendait s'il commettait ce nouveau crime, et comme je n'avais pas sur moi une somme assez forte pour le mettre à l'abri du besoin jusqu'à ce que son travail lui eût procuré des moyens d'existence honorable, je lui donnai rendez-vous pour lui remettre la somme que je lui destinais. Voilà l'explication toute simple de ma présence dans l'établissement de la rue de la Tannerie et de mon déguisement.
Mathéo était un peu plus tranquille depuis qu'il avait entendu Salvador, les explications que venait de lui donner celui-ci n'étaient pas dénuées de vraisemblance, et, moins que tout autre, du reste, il pouvait en contester la réalité.
Salvador, cependant, ne savait pas encore quelles étaient les raisons qui avaient amené le docteur Mathéo chez le marquis de Pourrières, et c'était là l'objet qui l'intéressait le plus.
--Maintenant, mon cher Mathéo, dit-il, vous me direz sans doute ce qui vous amenait chez moi.
Mathéo, poussé dans ses derniers retranchements, ne savait plus trop ce qu'il devait faire, il ne pouvait guère, après les confidences que venait de lui faire Salvador, refuser de le satisfaire, et il lui en coûtait de parler de madame de Neuville à un homme contre lequel il ne pouvait s'empêcher de conserver quelques préventions; cependant dans l'intérêt même de sa cliente, il était nécessaire qu'il sût quel était le mobile qui avait fait agir Salvador lorsqu'il avait écrit le petit billet qu'il avait envoyé à madame de Neuville, billet au moins inutile, s'il avait voulu se borner à lui envoyer ce qu'elle avait perdu, et s'il n'avait pas conservé l'intention d'entrer en relations avec elle. Il se détermina donc à parler de cette dame à Salvador.
Nous croyons que le moment de faire connaître à nos lecteurs les événements de la vie du docteur Mathéo, qui se rattachent à notre histoire, est maintenant arrivé.
Mathéo était âgé de seize ans à peine, lorsque son père, qui exerçait à la cité de La Valette, île de Malte, la profession de médecin, commit un crime, à la suite duquel il fut forcé d'abandonner cette ville pour échapper aux poursuites qui étaient dirigées contre lui. Cet homme était le plus infâme scélérat qu'il soit possible d'imaginer, et le crime qu'il avait commis avait été accompagné de circonstances si affreuses qu'il était certain d'avance que le gouvernement anglais demanderait son extradition aussitôt que le lieu où il porterait ses pas serait connu, et, qu'elle serait accordée sans la moindre difficulté.
Il était arrivé dans les environs d'Aix avec beaucoup de peine et en ne marchant que la nuit, car il n'avait pas eu le temps de se munir des papiers de sûreté, et il craignait à chaque instant de tomber entre les mains de la gendarmerie. Cependant, il ne se trouvait pas en sûreté dans cette partie de la France, il voulait gagner un des petits ports de la Méditerranée, où il chercherait les moyens de s'embarquer, ce qu'il ne croyait pas impossible, attendu qu'il ne manquait pas d'argent, lorsqu'il tomba ainsi que son fils, qu'il avait amené avec lui entre les mains de deux des bandits qui infestaient à cette époque la forêt de Cuges, qui les dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient et les conduisirent à leurs chefs, les frères _Bisson_, riches cultivateurs du département des Bouches-du-Rhône, qui cumulaient les deux professions d'agriculteurs et de voleurs de grands chemins.
Il devait la vie à son fils, qui s'était plusieurs fois jeté au devant des couteaux dirigés contre la poitrine de son père, et dont le courage et l'extrême jeunesse avaient fini par intéresser les deux voleurs, qui, ne pouvant se décider à assassiner un enfant, l'avaient amené à leurs chefs afin qu'ils décidassent de son sort. Le père avait profité de l'espèce de sursis accordé au fils, et quelques minutes après ils étaient tous deux devant les frères _Bisson_ de Trets.
Deux scélérats se trouvaient être les arbitres du sort d'un troisième scélérat. Entre gens de même étoffe, il est facile de s'entendre. Le Maltais avait compris de suite qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de se tirer de ce mauvais pas, c'était de proposer aux frères Bisson de s'enrôler dans la bande qu'ils commandaient; il n'hésita pas: et pour leur donner la preuve qu'il était digne de faire partie de leurs gens, il leur fit la confidence du crime qu'il venait de commettre, crime si horrible que les frères Bisson, dont les mains plusieurs fois déjà avaient été teintes de sang humain, en furent presque épouvantés. Cependant on ne pouvait refuser un collaborateur auquel des antécédents semblables permettaient d'accorder une confiance illimitée, et que sa profession (Mathéo avait eu soin d'apprendre à ses chefs futurs qu'il était médecin), mettait à même de rendre d'importants services à la troupe, il fut donc agréé à l'unanimité.
Le fils Mathéo, trop jeune encore pour comprendre toute l'infamie du métier que venait d'adopter son père, qui lui avait fait croire qu'il n'avait quitté l'île de Malte que parce qu'il avait prit part à une conspiration qui venait d'être découverte, suivit la fortune de l'auteur de ses jours, et pendant un laps de temps assez considérable, il prit part aux expéditions de la bande des frères Bisson.
Cependant ce jeune homme n'était pas né pour l'infâme métier qu'il exerçait. Tant qu'il avait été extrêmement jeune, il avait suivi, sans trop chercher à se rendre compte des événements de sa vie, l'impulsion qu'on lui avait donnée, ne songeant pas à trouver mal ce que faisait son père, pour lequel il avait conservé un profond respect. Les frères Bisson voulant, au reste, ménager les susceptibilités du jeune homme, ne l'avaient employé que dans des entreprises de peu d'importance, de sorte que jamais le sang n'avait été répandu devant lui. Mais avec les années il lui vint l'expérience, et bientôt il ne put se dissimuler qu'il n'était rien autre chose qu'un infâme bandit.
Ce fut d'abord son père que, dans sa naïveté de jeune homme, il prit pour le confident de ses pensées. Celui-ci se moqua de lui et lui dit: qu'il avait cru jusqu'à ce moment qu'il s'était depuis longtemps débarrassé des préjugés de son enfance, qu'il voyait avec peine qu'il n'en était pas ainsi, mais qu'il ne pouvait rien y faire; que cependant si la vie qu'il menait ne lui convenait pas, il pouvait s'en aller. Mathéo voulait que son père partît avec lui; mais celui-ci lui répondit en riant qu'il se trouvait très-bien là où il était, et qu'il n'était pas convenable de chercher à dégoûter les gens d'une position qui leur plaisait.
Le jeune Mathéo vit alors que pour sortir de l'impasse dans laquelle il se trouvait engagé, il ne devait compter que sur lui-même. Cependant il ne se découragea pas, cette vie de désordre lui était devenue insupportable, aussi il prit la résolution de saisir, pour s'échapper, la première occasion favorable.
Cependant les frères Bisson et les principaux de la bande, avaient remarqué que depuis quelque temps il était triste, préoccupé et qu'il saisissait tous les prétextes afin de ne point prendre part aux expéditions. Cette conduite devait nécessairement leur inspirer des soupçons; ils interrogèrent son père, qui, tout scélérat qu'il était, commençait à se repentir d'avoir entraîné son fils dans l'abîme où il s'était jeté, et ne voulut rien leur dire des intentions de son fils.
Celui-ci était donc devenu pour toute la troupe un sujet continuel de méfiance et d'appréhensions, lorsqu'un soir, les éclaireurs vinrent annoncer que la diligence de Paris, que depuis quelque temps les autorités du pays faisaient escorter, allait bientôt passer, et que, contre toute attente, elle ne l'était pas. Les frères Bisson, voulant profiter de cette bonne occasion, donnèrent l'ordre à tout leur monde de s'armer et d'aller se mettre en embuscade. Mathéo voulut employer un moyen qui plusieurs fois déjà lui avait réussi: prétexter une indisposition afin de se dispenser de prendre part à cette expédition; mais les frères Bisson lui intimèrent d'un ton qui ne souffrait pas de réplique l'ordre de prendre sa carabine et de les suivre, et son père, qui au même moment passait devant lui, lui dit à voix basse d'obéir sans faire d'observations, s'il ne voulait pas que ses camarades lui fissent un mauvais parti.
Mathéo fut donc forcé d'obéir; et quelques minutes après, il était en embuscade avec les frères Bisson et les autres bandits de la troupe.