Part 33
Silvia était presque aussi superstitieuse que son amant: c'est une loi fatale à laquelle doivent obéir tous ceux qui n'ont pas la conscience très-nette; elle croyait donc comme lui aux songes, aux présages et à l'influence des jours; et très-souvent le matin elle allait consulter une devineresse assez célèbre, experte en phrénologie, physiognomonie, cartomancie, aéromancie, chiromancie, astrologie judiciaire, magnétisme et autres fariboles, qui demeurait dans la rue des Vignes, à Chaillot.
Comme elle ne se souciait pas de mettre ses gens dans la confidence de cette faiblesse, et que le domicile de la pythonisse n'était pas très-éloigné de son hôtel, puisque pour s'y rendre il ne fallait que traverser les Champs-Elysées, elle y allait à pied et très-simplement vêtue. Beppo qui, ainsi que nous venons de le dire, était sans cesse dans les environs de son hôtel, vêtu tantôt d'une manière, et tantôt d'une autre, devait donc infailliblement finir par la rencontrer.
C'est ce qui arriva par une sombre et pluvieuse matinée que Silvia avait justement choisie, afin de ne pas être remarquée, et au moment où lui-même, bien persuadé que celle qu'il attendait ne sortirait pas par un aussi mauvais temps que celui qu'il faisait, allait se retirer.
Lorsque Silvia était sortie de chez elle, il ne tombait qu'une petite pluie dont elle pouvait être facilement garantie par le parapluie qu'elle avait emprunté à sa femme de chambre; mais elle était à peine arrivée au bout de l'avenue Chateaubriand, que toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent à la fois, et que des torrents de pluie chassèrent au loin tous ceux qui, comme elle, avaient jusqu'à ce moment bravé l'orage.
Elle était à une distance à peu près égale de son hôtel et du domicile de la tireuse de cartes. Rentrerait-elle chez elle, ou irait-elle chez la devineresse? Elle allait, malgré le vent et la pluie, continuer bravement la route, lorsqu'elle fut brusquement saisie par Beppo, qu'elle ne s'attendait certes pas à rencontrer là.
La vue inopinée de cet homme qu'elle croyait à l'heure qu'il était, depuis longtemps en Provence, causa à Silvia un telle saisissement, qu'elle n'eut pas la force d'appeler à son secours.
--Si vous jetez un cri, si vous faites un geste, un seul mouvement de nature à attirer, l'attention, dit Beppo, vous êtes morte. Je ne veux vous faire aucune violence, mais il faut que je vous parle, ne cherchez pas à me tromper, ne me faites pas de promesses que vous n'avez pas plus l'intention de tenir que je n'ai celle de les écouter, ce serait prendre une peine inutile; vous m'avez entendu, vous savez ce dont je suis capable; suivez-moi donc, il le faut.
Tout en parlant, Beppo avait entraîné Silvia vers la barrière de l'Etoile, où il espérait de trouver une voiture. Son attente ne fut pas trompée, par un de ces hasards assez rares par les temps de pluie, un fiacre était resté sur la place, il fit monter dedans Silvia, que la surprise qu'elle avait éprouvée paraissait avoir anéantie; puis il dit quelques mots à l'oreille du cocher, qui désireux sans doute d'obtenir la magnifique récompense qui venait de lui être promise, fouetta vigoureusement les deux maigres rossinantes attelées à son carrosse, lesquelles voulant bien cette fois seconder les intentions de leur maître partirent au galop.
VIII.--A Choisy-le-Roi.
Des jours, des semaines, des mois se passèrent sans que Silvia reparût à son hôtel, sans que l'on entendit parler d'elle; Salvador et Roman ne savaient à quoi attribuer cette disparition si subite, que rien n'avait provoquée, que rien ne justifiait, et qui leur parut encore plus inexplicable, lorsque les gens de justice étant venu apposer les scellés au domicile de la marquise de Roselly; il fut constaté qu'elle n'avait rien emporté de ce qui lui appartenait, ni habillements, ni bijoux, ni argent.
Salvador, qui aimait véritablement Silvia, se montra pendant assez longtemps affligé de la disparition de sa maîtresse, et chaque fois que Roman ou le vicomte de Lussan, qui était devenu son plus intime ami cherchaient à le consoler, il le repoussait brusquement, il ne s'occupait plus de rien, ni de solliciter auprès des ministres l'avancement qu'on lui avait fait espérer, ni des magnifiques _affaires_ que venait sans cesse lui proposer le vicomte de Lussan, qui commençait à croire que ses nouveaux amis ne lui seraient pas aussi utiles qu'il se l'était figuré d'abord.
Mais il n'est si cuisant chagrin que le temps ne calme, Salvador, après avoir employé un mois entier à regretter Silvia, sans vouloir s'occuper d'autre chose que de la chercher, se dit enfin que si elle était perdue pour lui, c'était un fait accompli auquel il ne pouvait remédier, et dont il fallait qu'il prît son parti. Cependant ne voulant pas que sa maîtresse, s'il venait à la retrouver, pût lui reprocher d'avoir négligé aucune des précautions qui pouvaient servir à le mettre sur ses traces, il s'en fut trouver la police, afin de faire rechercher partout la marquise de Roselly, disparue de son domicile d'une manière si bizarre et si inexplicable.
Son titre, sa position dans le monde, et peut-être aussi les magnifiques récompenses qu'il promit aux employés subalternes, le firent accueillir on ne peut plus favorablement. On lui promit de faire tout ce qu'il était humainement possible pour retrouver la noble dame; mais on ne lui cacha pas qu'il était presque certain qu'on ne réussirait pas.
--Il est probablement arrivé malheur à cette dame, lui dit celui auquel il s'adressa. Depuis quelque temps la capitale est infestée par une foule de garnements qui, chaque jour, commettent de nouveaux méfaits; ce sont de ces rôdeurs de barrières pour qui rien n'est sacré, qui assassinent un homme pour lui voler deux pièces de cinq francs; et il pourrait bien se faire que la dame dont vous parlez soit tombée entre les mains de quelques-uns d'entre eux.
Et comme Salvador faisait observer à ce fonctionnaire que ses conjectures n'étaient pas fondées, attendu qu'il était prouvé que la marquise de Roselly était sorti de chez elle en plein jour, et que les gens dont il parlait n'étaient à craindre que la nuit:
--C'est vrai, c'est vrai, répondit le fonctionnaire; il y a dans cet événement quelque chose de mystérieux qui me passe; mais espérez, M. le marquis, l'oeil de la police est constamment ouvert et rien de ce qui se passe dans la capitale ne lui échappe; si madame la marquise de Roselly est encore de ce monde nous découvrirons le lieu où elle se cache ou plutôt où on la tient cachée; nous avons bien découvert les assassins du juif Josué.
--Ah! vous avez découvert les assassins du juif Josué, dit Salvador, qui ne réprima pas sans peine un léger mouvement de frayeur.
--Quand je dis que nous avons découvert ces assassins je m'avance peut-être un peu trop; mais nous tenons en ce moment, sous les verrous deux de ces rôdeurs de barrières, qui pourraient bien être les auteurs de la mort de ce malheureux, que l'on avait d'abord attribuée à un suicide.
--Je souhaite bien sincèrement que vous ne vous trompiez pas, monsieur, répondit Salvador; il serait vraiment déplorable que les auteurs de cet effroyable crime échappassent à la juste vengeance de la société; pour ma part, j'en serais désolé. Je connaissais beaucoup Josué, avec lequel j'ai fait quelques affaires lorsque j'habitais Marseille, et je puis assurer que c'était un très-honnête et très-galant homme.
--Ils n'échapperont pas, monsieur le marquis, pas plus eux, que les misérables dont depuis quelques temps les nombreuses déprédations effrayent la capitale.
--En effet, ajouta Salvador, on n'entend maintenant parler que de vols commis avec une audace et une adresse infinies; on serait vraiment tenté de croire que les gens qui les commettent, sont dirigés par quelqu'un d'habile et qu'ils reçoivent des indications de personnes bien placées dans le monde. N'êtes-vous pas de mon avis?
--Du tout, monsieur le marquis, du tout, les voleurs agissent isolément; et il n'y a pas dans le monde, j'entends par le monde, celui que vous habitez, des gens qui leur donnent des renseignements. Quoiqu'il en soit, nous leur faisons une rude guerre, et si aujourd'hui, ils jouissent de l'impunité, nous aurons notre lendemain.
L'outrecuidance du fonctionnaire amusait beaucoup Salvador; et malgré le vif chagrin qu'il éprouvait; lorsqu'il le quitta, en lui recommandant de ne pas négliger la mission qu'il venait de lui confier; il eut besoin de se contenir afin de ne pas lui rire au nez, car il savait mieux que ce fonctionnaire ce qu'il fallait penser des crimes nombreux qui depuis quelques temps désolaient la capitale.
En effet, pendant qu'avait duré sa somnolence, Roman et le vicomte de Lussan, n'avaient pas perdu leur temps, grâce à ce dernier, le compagnon de Salvador avait été mis en rapport avec le père Juste, qui l'avait encouragé dans la poursuite de l'entreprise qu'il méditait, et qui lui avait donné l'assurance que quelle que fut l'importance des objets qui lui seraient présentés, il les achèterait sans coup férir. L'usurier lui avait ensuite fait connaître la mère Sans-Refus, à laquelle il l'avait recommandé comme un homme sur lequel on pouvait compter, et très-capable de rendre à la société d'importants services.
Roman, vêtu d'un costume approprié au rôle qu'il voulait jouer, s'était rendu plusieurs fois chez la mère Sans-Refus; il avait parlé d'abord à ceux des habitués qui lui parurent mériter le plus de confiance; ces ouvertures avaient été accueillies avec le plus vif empressement, et il n'avait pas tardé à acquérir sur ces hommes, pour la plupart incultes et grossiers, l'autorité que devait lui procurer l'audace éminente dont il était doué et l'éducation qu'il avait reçue; car les malfaiteurs sont peut-être de tous les hommes, ceux qui sont disposés à accueillir avec le plus de facilité, l'influence des hommes qui leur paraissent supérieurs, soit par leurs qualités personnelles, soit par leur éducation; on se rappelle sans doute que les complices de Lacenaire ne s'adressaient jamais à lui, qu'en lui disant M. Lacenaire, et que cet infâme scélérat ne les considérait, disait-il, que comme ses domestiques.
Salvador, lorsqu'il était sorti de l'état de torpeur dans lequel il avait été plongé pendant quelque temps, avait d'abord blâmé les démarches de son compagnon; mais la chose était faite et Salvador était l'homme du monde qui savait le mieux accepter la logique des faits accomplis. Il ne songea donc plus bientôt qu'à tirer le parti le plus avantageux possible de ce qu'avait fait son ami, et en peu de temps, il se vit à la tête d'une bande nombreuse de sacripants prêts à tout faire, pourvu qu'ils y trouvassent quelque chose à gagner, qu'il connaissait tous et dont il n'était pas connu.
Voici à quel point étaient arrivées les choses peu de temps avant l'époque où nous avons commencé cette histoire.
Salvador et Roman étaient les chefs reconnus de tous les bandits auxquels le bouge de la mère Sans-Refus servait de lieu de réunion; ils n'agissaient qu'après avoir reçu les ordres de l'un ou de l'autre, et le produit de chaque vol était vendu à la tavernière, qui le payait à peu près ce qu'elle voulait, à la charge, par elle, de le revendre un prix plus élevé au père Juste et de remettre à Roman, à Salvador et au vicomte de Lussan, une certaine somme qui était partagée entre eux, le premier produit auquel prenaient toujours part les trois associés appartenait sans contestation à ceux qui avaient commis le vol. La mère Sans-Refus achetait pour son propre compte tout ce qui n'était pas or, argent ou bijoux, objets sur lesquels le triumvirat n'élevait aucune prétention, quant à l'argent ou aux billets de banque, ils restaient à ceux dans les mains desquels ils tombaient, car malgré leurs promesses, ils n'étaient pas assez sots pour les apporter à la masse. Il existait donc entre les trois amis, Juste et la mère Sans-Refus une véritable société commerciale en participation dont les opérations consistaient à acheter aux malfaiteurs le meilleur marché possible le fruit de leurs déprédations et à partager une différence.
Il est bien entendu que lorsqu'il se présentait une bonne affaire, Roman et Salvador l'exécutaient seuls et qu'ils en gardaient le profit, après avoir remis en argent ou en billets au vicomte de Lussan la somme à laquelle lui donnaient droit les indications qu'il avait fournies; car c'était ordinairement au rôle d'indicateur que se bornaient les fonctions de ce dernier. Si par hasard ils avaient besoin de quelques hommes d'exécution pour leur donner un coup de main, ils avaient toujours le soin de se faire la part de lion.
Ce fut à cette époque, que sentant le besoin d'avoir à leur disposition un lieu dans lequel ils pussent délibérer à l'aise et cacher au besoin les objets dont ils ne voudraient pas se débarrasser de suite, Salvador et Roman louèrent le pavillon isolé de Choisy-le-Roi, dans lequel nous avons introduit le lecteur au premier chapitre de ce livre.
Quelques jours après le premier emménagement, Roman revint au pavillon accompagné de quatre domestiques qui conduisaient un fourgon de voyage, attelé de deux beaux chevaux hollandais qui furent dételés et conduits à l'écurie.
Le fourgon était chargé de tout ce qu'on n'avait pu apporter lors du premier voyage, de la batterie de cuisine, de quelques gros meubles, de paniers de vins fins et de plusieurs autres objets. Lorsque le déchargement fut opéré et que tous ces objets furent mis en place, Roman prit le chemin de fer pour retourner à Paris, et la cuisine n'étant pas encore organisée ceux des domestiques qui étaient restés au pavillon, afin de mettre la dernière main à l'arrangement de l'ameublement, furent obligés d'aller souper à l'auberge où se trouve la vieille gravure représentant le château dans toute sa splendeur dont nous avons parlé au commencement de cet ouvrage.
Après le repas, on vida quelques bouteilles du petit vin du pays, et la conversation étant devenue générale, on se mit à parler du château, et chacun désirait savoir comment il se faisait que le pavillon des gardes eût été respecté, tandis qu'on avait détruit en grande partie l'édifice principal. Un vieillard dont la physionomie pleine et colorée et l'embonpoint respectable annonçaient une santé parfaite, prit la parole à son tour et s'exprima en ces termes:
--Je suis peut-être le seul qui puisse aujourd'hui satisfaire votre curiosité; j'ai à l'heure qu'il est bien près de quatre-vingts ans, je suis né dans le château, et je n'en suis sorti qu'en 1792, je sais donc une foule de choses qui sont ignorées de tout le pays, et c'est une de ces choses-là que je vais vous raconter.
Tout le monde se rapprocha du vieillard qui prit un verre plein de vin, qu'il vida sans faire la grimace et qui continua ainsi:
«Mon père, Pierrot Coquardon, était jardinier du château; c'était un beau et grand garçon que toutes les jeunes filles du pays avaient aimé, et que les jolies marquises avaient plus d'une fois honoré de légers coups d'éventail sur la joue, ce qui ne l'empêcha pas de mourir lorsque je n'avais encore que sept ans.
»Ma pauvre mère le suivit de près dans la tombe.
»Resté seul sur la terre, j'allais être conduit a l'hospice des Enfants trouvés, lorsque le père Kerval, un vieux Breton qui était suisse du château depuis longtemps, me recueillit et me fit élever avec autant de soin que si j'avais été son enfant.
»Lorsqu'il mourut j'étais un jeune et beau gaillard, cinq pieds huit pouces, et gros à proportion, aussi je n'eus pas de peine à obtenir sa place.
»Il fallait voir quelle mine j'avais en grand uniforme, chapeau bordé, habit bleu de roi doré sur toutes les coutures, culotte de panne rouge, bas de soie de même couleur, souliers à boucles d'argent et tout ce qui s'en suit; et quelles belles épaulettes mes enfants! elles auraient fait honte à celles d'un lieutenant général des armées du roi! Aussi les jeunes filles et les jolies femmes du canton ne m'appelaient que le beau suisse l'aimable suisse; hélas! il y a longtemps de cela et je suis bien changé, du reste vous ne pouvez le voir.
»Et le vieillard, en achevant ce petit exorde, se leva afin de laisser voir à ses auditeurs ce qu'il avait conservé de sa prestance et de ses grâces d'autrefois.
»A l'époque dont je vous parle, continu-t-il en se passant la main sous le menton, il survint tout à coup dans notre belle France un grand bouleversement auprès duquel celui qui est arrivé il y a quelques années à Paris n'était vraiment rien du tout. Aussi quelque temps après la prise de la Bastille, une superbe forteresse située à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, tous nos maîtres prirent la fuite pour aller à l'étranger rejoindre nos bons princes qui étaient partis les premiers et comme la plupart d'entre eux emmenaient leurs domestiques, je restai seul au château avec un jeune homme nommé Louis Tristan dit Brin-d'Amour, qui avait été fifre dans les gardes françaises.
»Les auteurs du bouleversement dont je viens de vous parler étaient les messieurs sans-culottes. Ils vinrent ici organiser ce qu'ils appelaient une société populaire, et ils me recommandèrent de bien garder tout ce qu'il y avait dans le château; c'était bien là, mes enfants, une recommandation inutile, car il n'y restait déjà plus rien dans ce pauvre château, les messieurs sans-culottes du pays et des villages environnants y étaient venus avant ceux de Paris; ils avaient emporté tout ce qui leur avait paru de bonne prise, puis ils avaient brûlé le reste, bu le vin et brisé les vitres et les portes.
»Les messieurs sans-culottes de Paris, qui sans doute étaient venus ici pour faire ce que leurs camarades du pays avaient déjà fait, ne parurent pas très-satisfaits de trouver la besogne achevée, et ce fut sans doute pour se venger qu'ils se mirent à tout changer ici comme ils l'avaient déjà fait à Paris.
»Il faut vous dire que ces messieurs-là ne voulaient rien laisser subsister de ce qui existait avant eux, la cocarde blanche fut remplacée par la cocarde tricolore. Il ne fut plus permis de porter de la poudre ni de se coiffer à l'oiseau royal. Un d'eux, qu'on nommait je crois Fabre d'Eglantine, un bien drôle de nom pour un sans-culotte, changea tout le calendrier; il y eut des années et des mois à la mode de la république, avec des décadis à la place du saint dimanche, et des jours complémentaires pour finir l'année, des brumaire, des nivôse, des prairial et des fructidor pour remplacer les mois, si bien qu'on ne s'y reconnaissait plus du tout; ils remplacèrent même dans l'almanach les noms des saints par des noms de fruits, de légumes et d'instruments aratoires: saint Ognon fut mis à la place de saint Louis; saint Cornichon à celle de saint Joseph; sainte Serpette à celle de sainte Madeleine et ainsi de suite. Il ne fut plus permis de se nommer Pierre, Boniface ou Nicolas, il fallut donner à ses enfants les noms des sans-culottes romains de l'antiquité, et les appeler Brutus, Horatius-Coclès ou Mutius-Scoevola; il n'y eut pas jusqu'à la bonne sainte Vierge, mère de Dieu, qu'ils voulurent ôter du paradis pour mettre à sa place la déesse de la Liberté, une certaine Théroigne de Méricourt, qui, à ce qu'on assure, n'était pas Vierge du tout.
»Les églises furent transformées en temples de la Raison, dans lesquels des prêtres, à la mode de la république, disaient des messes auxquelles on ne comprenait plus rien, et après lesquelles on dansait des sarabandes, des menuets et des courantes dans le choeur, devant le maître-autel, sur les airs de la _Carmagnole_ et du _Ça ira!_ de bien drôles de chansons, mes enfants, où l'on ne parlait que de tuer et d'égorger tout le monde, et d'accrocher les aristocrates aux lanternes.
»Quand je vous dis que les messieurs sans-culottes avaient tout changé, les grandes et les petites choses. Je ne vous en impose pas; ils avaient même changé les jeux de cartes; ainsi quand on jouait au piquet avec un ami, on ne disait plus quinte à l'as ou seizième à la dame, il fallait dire quinte à la Loi, ou seizième à la Liberté. Il fallait que tout le monde se dit tu et toi; il n'y avait plus de maîtres ni de valets, ceux-là étaient devenus des citoyens officieux. C'était à ce point que si par hasard madame de Pompadour, la marquise de Pompadour! Etait revenue au château, j'aurais pu lui manger dans la main et lui dire toi ni plus ni moins qu'à une vachère; enfin ils voulaient faire un nouveau soleil avec la lune et détrôner le bon Dieu comme ils avaient détrôné le bon roi Louis XVI et son auguste épouse.»
Arrivé à cet endroit de son récit, le bon père Coquardon ôta le gros bonnet de laine brune qui couvrait ses longs cheveux blancs, mouvement qui fut instinctivement imité par tous ses auditeurs.
«Les messieurs sans-culottes qui avaient fait tant de changements, continua le père Coquardon après une petite pause, n'étaient pourtant pas parvenus à changer la marche du temps qui allait toujours de même, de sorte que souvent il pleuvait lorsqu'ils auraient voulu voir luire un beau soleil pour célébrer la fête de la Raison, celle de la Liberté ou toute autre fête à la mode de la république; aussi ne pouvant s'en prendre ni à Dieu ni a ses saints qui étaient trop loin et trop haut pour qu'ils pussent les atteindre, ils passèrent leur colère sur leurs images, qu'ils firent brûler et traîner dans la boue.
»On aurait vraiment dit que tous ces messieurs de la république étaient devenus des enragés. Furieux de ne pouvoir aller détrôner le bon Père éternel dans son paradis, ils se rejetèrent sur les nobles et sur les bons prêtres; ils firent guillotiner tous ceux qu'ils purent attraper, ils espéraient, en agissant ainsi, détruire la religion et rendre tous les hommes aussi méchants qu'eux, afin de pouvoir ensuite les livrer à Satan, avec qui ils avaient, dit-ont fait un pacte; mais le bon Dieu et la sainte Vierge ont empêché ces grands crimes, et les messieurs sans-culottes ont presque tous été guillotinés à leur tour; même leur chef, M. de Robespierre, le plus méchant de tous, quoiqu'il fût toujours très-proprement couvert; habit bleu barbot, culottes jaune-serin et gilet de piqué blanc, poudré et coiffé à l'oiseau royal, le reste à l'avenant.
»Ces hommes qui avaient volé tous les biens des honnêtes gens les vendirent pour de méchants assignats à des gens qui voulaient faire fortune aux dépens de ceux à qui ces biens appartenaient. Le château de Choisy, comme bien d'autres, fut acheté par des particuliers inconnus, qui s'en allaient par toute la France achetant les châteaux qu'ils faisaient démolir pour en vendre les matériaux. A cette époque, je n'étais déjà plus suisse, on ne m'appelait plus dans le pays que le citoyen concierge, ce qui, comme vous le pensez bien, me contrariait infiniment, car on ne renonce pas facilement aux honneurs et aux dignités une fois que l'on en a possédé.
»Ces particuliers mirent tout le château en capilotade; ils firent d'abord enlever tout le plomb et tout le fer, il y en avait pour une somme double au moins de celle qu'ils avaient payée pour le tout. Enfin vint le tour du pavillon des gardes, qu'ils avaient conservé jusqu'à ce moment afin de se loger pendant la démolition.