Part 29
La contenance de Roman était embarrassée, il craignait que la proposition de Silvia, dont il appréciait l'extrême malice, ne fût une pierre de touche destinée à lui faire connaître les véritables sentiments de ses deux compagnons.
--Il paraît que ces deux opérations ne vous conviennent pas? dit Silvia, que la froideur de son amant et du bon M. Lebrun, c'est ainsi qu'elle nommait ordinairement Roman, étonnait singulièrement.
Ce dernier cependant se détermina enfin à rompre la glace, mais en évitant cependant de répondre d'une manière positive.
--On peut toujours, dit-il, se procurer l'adresse du juif Josué, examiner les lieux qu'il habite et prendre quelques renseignements sur son compte; ces démarches ne nous engageront à rien quant à présent, et leurs résultats pourront nous servir à l'avenir.
--L'avenir, l'avenir, dit Silvia, celui que nous avons devant nous n'est pas très-brillant, les cent billets de mille francs que je viens de vous apporter ne nous mèneront pas très-loin.
--C'est vrai, répondit Roman, il faut absolument que nous fassions une saignée au coffre-fort de messire Josué, qu'en dis-tu? continua-t-il en s'adressant à Salvador.
--Je suis de ton avis, mais si nous pouvions arriver à notre but sans être forcés de...
--Impossible; s'écria Silvia d'un ton qui ne permettait pas de douter de sa bonne foi; et puis d'ailleurs ce sera rendre un véritable service à la société que de débarrasser la terre d'un pareil misérable.
--Allons, allons, reprit Roman, je vois que nous sommes bien près de nous entendre, il ne s'agit plus que de découvrir le domicile de messire Josué, et c'est ce dont je vais de suite m'occuper.
Roman, en effet, se mit immédiatement en quête, mais comme il était obligé de n'agir qu'avec une extrême réserve, ce ne fut qu'après avoir employé plusieurs jours en recherches, qu'il découvrit la demeure de Josué.
Ce juif habitait dans la rue Saint-Gervais, nº 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison entourée de tous les côtés par une forte grille de fer scellée dans un mur de hauteur d'appui en pierres de taille et surmontée de fers de lance. Cette maison existe encore aujourd'hui. Toutes les fenêtres du bâtiment d'habitation situé au bout d'un jardin planté de petits arbres rabougris et de quelques fleurs étiolées, aujourd'hui converti en cour, étaient garnies, à l'intérieur, de forts volets en chêne doublés de tôle, et défendues extérieurement par des persiennes en fer. Josué se tenait habituellement dans un grand cabinet situé au rez-de-chaussée de sa maison et d'où il pouvait voir tout ceux qui se présentaient à la grille, de sorte qu'il ne faisait ouvrir qu'aux personnes qu'il avait l'intention de recevoir, sa chambre était située au premier étage, précisément au-dessus du cabinet, et l'on croyait que c'était dans cette pièce, dans laquelle il ne laissait pénétrer personne et qui était fermée par une porte épaisse, garnie de plusieurs fortes serrures, ressemblant plus à la porte d'une prison qu'à celle d'un appartement, qu'il conservait son trésor. Ce n'est pas tout: le juif Josué à ce qu'assuraient les bonnes femmes de son quartier, avait le sommeil très-léger, et au moindre bruit, au plus léger mouvement qui lui paraissait insolite, il se levait afin de regarder, soit par un judas de quinze pouces environ, qu'il avait fait pratiquer dans le plancher de sa chambre à coucher, soit par des ouvertures adroitement ménagées dans les volets et la porte, s'il ne se passait rien d'extraordinaire autour de son fort. On assurait encore que tous les soirs des fils de laiton qui correspondaient à une grosse sonnette placée au chevet de son lit étaient tendus en tous sens dans toutes les pièces de son appartement.
Une très-vieille femme que l'on disait sa soeur et un jeune israélite auquel il apprenait les premiers éléments du métier d'usurier, et qui lui servait à la fois de commis et de domestique, habitaient avec lui la maison de la rue Saint-Gervais, qui ne restait jamais seule. Du reste Josué n'accordait à ses commensaux que la confiance que lui donnait la solidité de son coffre et les nombreuses précautions dont il s'était entouré.
Roman qui avait d'abord pensé que c'était chez lui qu'il fallait attaquer le vieux juif, reconnut, lorsqu'il sut tout ce que nous venons d'apprendre à nos lecteurs, que cela n'était pas facile, pour ne pas dire impossible, et que le plan proposé par Silvia, offrait des chances de réussite beaucoup plus nombreuses, ce fut donc celui que l'on adopta, après lui avoir fait subir, à la suite de discussions nombreuses et animées, quelques légères modifications.
Comme il fallait avant tout se mettre en rapport avec Josué, et qu'on ne voulait ni se présenter chez lui ni lui écrire, attendu qu'après une visite on pouvait être reconnu et qu'une lettre pouvait, s'il survenait des événements qu'il était impossible de prévoir, compromettre les trois associés, Silvia fut chargée de guetter la victime au passage.
Silvia savait que ce juif, comme tous les gens de sa religion en général, et en particulier comme tous ceux qui exercent une industrie illicite, qu'ils soient juifs ou chrétiens, était excessivement dévot, au moins en apparence, ainsi il devait tous les samedis, si ce n'était tous les matins, se rendre à la synagogue; elle fit donc un samedi matin à l'heure convenable, arrêter une voiture de place, rue du Temple, au coin de celle Notre-Dame-de-Nazareth, où est situé le consistoire israélite; son attente ne fut pas trompée, dix heures sonnaient lorsqu'elle vit au loin celui qu'elle attendait s'avancer vers la place où elle se trouvait, elle dit alors à son cocher de marcher et au moment où sa voiture passait devant le juif, elle frappa à la glace de la portière, devant laquelle il se trouvait; Josué tourna la tête et ayant de suite reconnu la jolie cantatrice du grand théâtre de Marseille, il s'arrêta aussitôt et la voyant en si brillante toilette il lui fit une multitude de révérences. L'épine dorsale de ce digne enfant d'Abraham, était au moins aussi flexible que celle d'un solliciteur qui vient d'être admis dans le cabinet d'un ministre, ou que celle d'un candidat à la députation, qui rend visite aux électeurs de son arrondissement.
--Ah! vous voilà mon bon Josué, s'écria Silvia, qui avait donné l'ordre à son cocher d'ouvrir la portière de la voiture et de remonter sur son siége, je suis vraiment charmée de vous rencontrer, mais vous avez donc quitté Marseille pour venir vous fixer à Paris?
--Oui, madame, j'ai quitté Marseille, mais depuis quelques mois seulement.
--Montez donc près de moi, j'ai besoin de causer avec vous.
--Je suis désolé de ne pouvoir accepter votre aimable invitation, mais c'est aujourd'hui samedi et nous ne pouvons nous permettre de monter en voiture le jour du sabbat.
--Vous êtes dévot, M. Josué, c'est bien, aussi je ne veux pas vous distraire plus longtemps de vos devoirs religieux, mais venez me voir demain de midi à une heure, j'ai à vous proposer une excellente affaire.
Silvia remit sa carte au juif.
--Lorsque vous vous présenterez chez moi, ajouta-t-elle, vous donnerez sans dire un seul mot cette carte à ma femme de chambre qui me la remettra, et de suite vous serez introduit. Vous m'avez compris?
--Parfaitement, madame, parfaitement; je serai demain chez vous à l'heure indiquée, répondit Josué, qui ne se retira qu'après avoir recommencé une nouvelle série de salutations.
Le vieux juif avait été instruit du mariage de Silvia avec le marquis de Roselly, qu'il avait toujours cru très-riche; il fut donc assez surpris de rencontrer en fiacre son ancienne connaissance. Serait-elle ruinée, se disait-il en se retirant; en tous cas, je me tiendrai sur mes gardes, comme on connaît les saints on les adore.
Les quelques mots qui précèdent avaient été échangés à voix basse entre Silvia et le juif, et le cocher du coupé avait profité pour s'endormir de cette station qui avait duré environ vingt-cinq minutes. Ce ne fut pas sans peine que Silvia parvint à le réveiller.
--Conduisez-moi, lui dit-elle, après lui avoir laissé le temps de se frotter les yeux, rue Notre-Dame-de-Lorette, nº 21.
Arrivée au lien qu'elle avait indiqué, elle paya son cocher, et entra dans la maison où elle s'était fait conduire. Après avoir demandé au concierge le premier nom qui lui vint à l'esprit, elle en sortit et alla prendre à la place de la rue Fléchier, une autre voiture qui la conduisit faubourg du Roule, au coin de la rue d'Angoulême, où elle la quitta; elle voulait rentrer chez elle à pied ainsi qu'elle en était sortie quelques heures auparavant.
Son premier soin fut de rendre compte à ses deux associés des résultats qu'elle venait d'obtenir; ils en parurent charmés, Roman surtout, qui lui donna l'assurance que ses débuts avaient dépassé toutes ses prévisions.
--Vous étiez la seule femme, digne de M. le marquis de Pourrières, lui dit-il.
--C'est vrai, répondit Salvador, et nous pouvons dire sans craindre que l'on vienne nous démentir:
Nos pareils à deux fois ne se font pas connaître, Et pour leurs coups d'essais veulent des coups de maître.
--C'est très-vrai, monsieur le marquis, ajouta Roman, c'est très-vrai.
Cette qualification de marquis amenait toujours un sourire sur les lèvres de Silvia, qui ne pouvait concilier la position de son noble amant avec la profession tant soit peu équivoque qu'il exerçait de concert avec celui qui se faisait passer pour son intendant; elle était persuadée qu'elle n'avait encore soulevé qu'un coin du voile qui cachait le passé de ces deux hommes, du reste, aucunes des tentatives qu'elle avait faites pour s'instruire n'ayant été couronnées de succès, elle laissait au hasard le soin de satisfaire sa curiosité.
Il fut en définitive convenu que la direction de cette affaire serait laissée à la marquise de Roselly; la confiance que lui témoignaient deux hommes aussi experts en ces matières que l'étaient Salvador et Roman la flattait singulièrement et pour prouver qu'elle en était tout à fait digne, elle leur parla de nouveau du bon M. Juste.
Il n'était pas permis d'espérer que cet usurier qui connaissait les trois associés, se laisserait ainsi que Josué (vis-à-vis duquel ils se trouvaient placés dans des circonstances tout à fait favorables à la réussite de leurs projets) entraîner dans un piége; il fallait donc, si l'on voulait absolument en tirer parti, s'introduire chez lui. Cela n'était pas facile il est vrai, le chien de Terre-Neuve était un obstacle sérieux dont il fallait absolument se débarrasser, mais comment? Et en admettant que l'on finît par trouver un moyen assez naturel pour ne pas trop éveiller les soupçons de l'usurier, était-il bien certain qu'une fois qu'on se serait introduit dans sa maison, on parviendrait à découvrir le lieu où il renfermait son trésor. Après avoir discuté assez longtemps, les associés, d'un commun accord, décidèrent qu'une entreprise contre Juste n'offrait pas assez de chances de réussite pour être immédiatement tentée; il fut donc convenu qu'il fallait l'ajourner et s'occuper exclusivement du juif Josué.
Le lendemain à l'heure indiquée le juif se présenta chez Silvia qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, habitait aux Champs-Elysées (avenue Chateaubriand nº 22), un charmant petit hôtel. Suivant les instructions qui lui avaient été données la veille, il remit la carte qu'il avait reçue de la marquise à une femme de chambre qui le fit de suite entrer dans le boudoir de sa maîtresse.
Toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été réunies dans cette petite pièce; elle était éclairée par une fenêtre en ogive vitrée de carreaux de diverses couleurs, afin d'amortir l'éclat trop vif des rayons du soleil et qui n'y laissaient pénétrer qu'un demi-jour tout à fait voluptueux; les tentures et les rideaux étaient de mérinos blanc garnis d'embrasses et d'agréments de même couleur, et sans doute pour faire contraste, la portière destinée à masquer la porte d'entrée, qui roulait sur un thyrse de bois doré, était formée d'une magnifique étoffe de soie rouge, brochée d'or; le parquet était couvert d'un épais tapis à grandes fleurs, chef-d'oeuvre des manufactures d'Aubusson; une jardinière garnie des fleurs les plus rares, des étagères sur lesquelles ont avait groupé avec art une foule de chinoiseries, de statuettes et de gracieuses fantaisies, un trépied de bronze qui supportait une cassolette, et quelques chaises de forme moyen âge composaient tout l'ameublement de ce boudoir, éclairé le soir par une lampe d'argent suspendue au plafond par une chaîne de même métal et qui était le _sanctum sanctorum_ de la jolie marquise de Roselly.
Lorsque le juif entra, Silvia, dans le plus galant négligé était, ainsi qu'elle en avait l'habitude, à demi couchée sur une chaise longue; elle se leva presque pour le recevoir et lui adressa la plus coquette inclination de tête et le plus charmant sourire qui se puissent imaginer; elle savait, l'infernale créature, que si cuirassée qu'il soit permis de la supposer, il n'est pas d'organisation masculine sur laquelle les gracieusetés d'une jolie femme ne produisent une impression favorable.
Josué, après avoir jeté sur tous les objets qui composaient l'ameublement du charmant petit boudoir dans lequel il venait d'être introduit, le coup d'oeil interrogateur d'un expert commissaire-priseur, s'avança vers la maîtresse du lieu qu'il salua jusqu'à terre. Silvia lui dit de prendre un fauteuil et de s'asseoir.
--Je sais trop ce que je vous dois, madame la marquise, lui répondit Josué qui se posa sur le coin d'une chaise, les pieds rapprochés l'un de l'autre, et serrant entre ses genoux un chapeau jadis noir, mais, à l'heure qu'il était, de couleur jaune et crasseux à faire lever le coeur.
Au moment où Silvia allait lui adresser la parole, il voulut se lever afin de prendre une attitude plus respectueuse; mais le mouvement fut si brusque qu'il tomba à la renverse, tandis que son vieux feutre et sa perruque roulaient chacun d'un côté opposé, laissant apercevoir le crâne le plus dénudé des quatre parties du monde.
Des éclats de rires inextinguibles, que Silvia ne put retenir, saluèrent la chute du pauvre Josué qui faisait de vains efforts pour se relever, tout en priant la marquise de vouloir bien excuser sa maladresse; enfin, l'accès d'hilarité auquel Silvia était en proie s'étant un peu calmé, elle tendit la main au malheureux enfant d'Israël. Le premier soin de Josué, lorsqu'il se retrouva sur pied, fut de courir après sa perruque, qui ressemblait assez à un vieux gazon de chiendent desséché au soleil; il la ramassa, et dans sa précipitation, il la plaça à rebours sur sa tête. Ainsi accoutré, il se trouvait porteur d'une mine si hétéroclite, d'une physionomie si grotesque, que Silvia se mit de nouveau à rire aux éclats. Le malheureux juif, pour plaire à la dame essayait de l'imiter. Est-il possible d'imaginer une bassesse que ne soit pas prêt à faire un juif à la fois usurier et avare, et désireux de plaire à une personne qui doit lui faire gagner de l'argent?
Après s'être, pendant quelques instants, amusée aux dépens de messire Josué, Silvia, qui dans ce moment ressemblait un peu à ces chats qui jouent longtemps avec une souris avant de la mettre à mort, le prit par les deux épaules et le força de s'asseoir sur une chaise longue semblable à celle sur laquelle elle était placée.
Alors la conversation commença.
Silvia voulait savoir pourquoi monsieur Josué avait quitté Marseille, qu'elles étaient les raisons qui l'avaient déterminé à venir s'établir à Paris, s'il y avait longtemps qu'il était dans cette ville, s'il y faisait de bonnes affaires et mille autres choses encore; puis elle lui rappela l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, lorsqu'ils habitaient à la même époque la bonne ville de Marseille, ce qui devait l'engager à lui témoigner la confiance et le déterminer à ne rien lui cacher.
Le digne Josué se mit à faire le récit qu'on lui demandait, récit bien digne en vérité de servir de pen-(?) à celui de la vie de Cartouche.
--Vous savez, madame, dit-il, combien j'aime à obliger mes semblables; je ne puis voir un homme dans une position fâcheuse sans de suite voler... à son secours; vous savez cela, madame la marquise; eh bien? des gens à qui j'avais déjà plusieurs fois rendu service, ont eu l'infamie de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi une plainte contre moi, et les gens de justice ont eu la faiblesse de prendre cette plainte en considération. Hélas! madame la marquise, lorsqu'un chrétien, en parlant de quelqu'un de la religion de Moïse, dit tue, les autres de suite répondent, assomme! C'est pour cela sans doute qu'un matin les gens du roi vinrent saisir chez moi tout ce que je possédais; quand je dis tout c'est une manière de parler; il trouvèrent soixante et onze francs soixante-quinze centimes et un petit livre de dépenses, le reste heureusement, était caché. Le mauvais succès de leurs recherches ne les empêcha pas de continuer leurs poursuites: des témoins furent entendus; mais j'avais eu la précaution de les faire travailler par le rabbin (cela m'a coûté gros, madame la marquise), aussi ils vinrent tous déclarer qu'ils n'avaient jamais été usurés par moi; qu'à la vérité je leur avais souvent prêté de l'argent, mais que je m'étais toujours contenté d'un intérêt raisonnable; cela était vrai; cependant on ne voulut pas les croire, et je fus forcé de payer trente mille francs d'amende, plus les frais du procès. Cette criante injustice me fit prendre en aversion la ville de Marseille; je réunis tout ce que je possédais, et je vins m'établir à Paris. Je suis dans la capitale depuis environ huit mois, j'habite avec ma soeur et mon neveu, rue Saint-Gervais, 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison que j'ai achetée, afin de pouvoir la faire arranger à ma guise, j'ai fait d'assez bonnes affaires et si vous avez besoin de moi, je suis entièrement à votre service.
--Je vous remercie, bon Josué, répondit Silvia, qui avait écouté très-sérieusement le lamentable récit des mésaventures du juif, je vous remercie bien; je n'ai pas, quant à présent, besoin de vos services; si je vous ai prié de venir me trouver, c'était afin de vous parler d'une personne de mes amis qui désire contracter un emprunt. Cette personne est un homme qui occupe dans le monde une position éminente, et qui possède au moins un million et demi en propriétés.
--Vous le savez, madame, je ne connais pas de plus vif plaisir que de celui d'obliger. En me donnant l'adresse de la personne dont vous me parlez, et que j'irai voir de votre part, vous me rendrez un véritable service.
--Je ferais bien volontiers ce que vous paraissez désirer, bon Josué; mais vous comprendrez que je ne puis avant de lui avoir demandé si cela lui convient, vous adresser à M. le marquis de Pourrières.
--Le marquis Alexis de Pourrières! s'écria le vieux Judas en entendant prononcer ce nom, le marquis Alexis de Pourrières! Mais je le connais très-particulièrement; c'est un excellent jeune homme avec lequel j'ai déjà fait des affaires très-considérables, presque sans intérêts.
--Comment, vous connaissez M. le marquis de Pourrières? mais depuis quand donc?
--Depuis plus de quinze ans. Je lui ai prêté près de trois cent mille francs en diverses fois; il m'a bien payé, c'est un très-honnête homme. C'est son intendant qui est venu me trouver à Marseille, afin de régler. Il a approuvé mes comptes en capital et intérêts, et sans me faire une seule observation. Cet intendant est aussi un très-excellent homme.
--Comment vous connaissez aussi le bon monsieur Lebrun?
--Je ne l'ai vu qu'une fois, mais je m'en souviendrai toujours; c'est un homme probe et rond en affaires. Il est bien digne de servir un aussi digne maître.
--Ainsi vous ne serez pas fâché de faire de nouvelles affaires avec M. le marquis de Pourrières?
--J'en serais au contraire charmé. Mais comment se fait-il donc que M. Alexis ait besoin d'argent? il possède, si je ne me trompe, plus de vingt mille écus de revenu.
--Il a en effet plus de soixante mille francs de rente; mais ses places et son nom l'obligent à avoir un train de maison considérable; et puis il veut se faire nommer député de son arrondissement, ce qui lui sera facile, car il est déjà auditeur au conseil d'Etat, commandant de la garde nationale de son canton, et membre du conseil général de son département: tout cela nécessite de grandes dépenses; il lui faut de beaux équipages, recevoir, donner d'excellents dîners; et, je vous le dis entre nous, ma fortune n'est pas très considérable, et M. le Marquis de Pourrières veut bien quelquefois m'obliger.
--Je vous comprends, je vous comprends à merveille, dit Josué, auxquels les dernières paroles de Silvia avaient suffisamment expliqué la gêne momentanée du marquis de Pourrières; eh bien! que M. le marquis me fasse prévenir, et je tiendrai à sa disposition deux cent mille francs, et même plus...
--Je ferai part à M. de Pourrières de vos bonnes intentions, et je suis persuadée que vous vous arrangerez ensemble.
--Ce cher M. Alexis! j'aurais, je vous l'assure, bien du plaisir à le revoir. Il doit être bien changé depuis plus de quinze ans. Est-il toujours joli garçon? C'était un beau brun, aux sourcils bien marqués, aux yeux...
--Bleus, fendus en amande, reprit Silvia; d'une physionomie agréable, et le reste à l'avenant.
--Vous dites que ses yeux sont bleus? répondit le juif; je croyais au contraire, qu'ils étaient du plus beau noir.
--C'est drôle se dit Silvia, que l'observation de Josué avait frappée, c'est très-drôle.
--Ma mémoire est sans doute infidèle, continua le juif, qui n'avait pas remarqué la préoccupation de la marquise; il y a si longtemps que je n'ai vu M. le marquis de Pourrières. Du reste, qu'il ait des yeux noirs ou bleus, cela ne fait rien à l'affaire dont il s'agit.
--Vous avez raison; mais je dois vous prévenir d'avance qu'il ne voudra probablement pas vous accorder les intérêts que vous exigez assez ordinairement. Vous ne devez pas espérer qu'un homme comme lui veuille bien emprunter de l'argent à vingt-cinq pour cent pour six mois. Si vous désirez faire cette affaire, il faudra que vous soyez un peu moins juif que de coutume.
--C'est bien, madame la marquise, c'est bien, nous finirons par nous entendre, soyez-en persuadée, si surtout vous voulez bien parler de moi en bons termes à M. Alexis.
Silvia et Josué en étaient là de leur conversation, lorsque la femme de chambre qui avait introduit le juif dans le boudoir vint annoncer le marquis de Pourrières.
--Priez M. le marquis de se rendre dans le jardin, où je vais le rejoindre dans quelques instants, dit Silvia. Placez-vous près de cette fenêtre, ajouta-t-elle en s'adressant à Josué, vous verrez si vous reconnaissez votre client.
A ce moment, Salvador entrait dans le jardin et s'avançait en se promenant dans la direction de la fenêtre derrière laquelle Josué s'était placé.
--Eh bien! lui dit Silvia, le reconnaissez-vous.
--Parfaitement, répondit le juif; ce sont bien ses beaux cheveux noirs, sa taille élancée; mais je ne puis distinguer d'ici la couleur de ses yeux qui sont bleus à ce que vous dites.
--Enfin le reconnaissez-vous? lui demanda de nouveau Silvia, qui ne pouvait s'expliquer d'une manière satisfaisante le changement qui paraissait s'être opéré dans la couleur des yeux de son amant; est-ce bien là le marquis de Pourrières que vous connaissez?
--Oui, madame le marquise, c'est bien celui que je connais.
--En ce cas, allons le trouver, il vous parlera probablement de l'emprunt en question.
Silvia conduisit Josué dans le jardin.
--Eh! vous voilà, Josué, dit Salvador qui reconnut de suite le juif, au portrait qu'on lui en avait fait.
--C'est bien M. Alexis de Pourrières, dit Josué à voix basse en s'adressant à Silvia; il m'a tout de suite reconnu.
--Vieil imbécile! se dit Silvia, qui trouve tout naturel que des yeux noirs soient devenus bleus.