Les vrais mystères de Paris

Part 28

Chapter 283,857 wordsPublic domain

--Maintenant que nous sommes parfaitement bien ensemble, dit le vicomte de Lussan, il faut que je vous fasse comprendre que toutes les précautions dont vous vous entourez seraient inutiles, si un individu comme moi par exemple, voulait vous assassiner afin de vous voler ensuite. D'abord on pourrait sans peine empoisonner votre Cerbère.

Et comme l'usurier secouait la tête et faisait une grimace négative.

--Il y a de si friandes boulettes, reprit le vicomte qu'elles tentent les chiens les mieux élevés et les plus sobres. Du reste si de ce côté votre animal est invulnérable; ne connaît-on pas mille moyens de charmer les chiens, et de rendre aussi doux qu'un mouton, le plus féroce de ces animaux, et puis vous vivez seul, et, depuis la mort de madame Juste, vous ne sortez que rarement, de sorte que vous seriez mort depuis longtemps lorsqu'on commencerait à s'inquiéter de vous.

--Oui, tout cela est possible; mais quand je serais mort, qui indiquerait aux assassins le lieu qui renferme mon or et mon portefeuille? car c'est par extraordinaire que je l'avais apporté avec moi; c'est une imprudence que j'ai commise aujourd'hui pour la première fois, et qui ne se renouvellera plus, je vous l'assure: il est vrai que je n'avais eu à traiter qu'avec une femme et un général de mes amis, et que je ne devais rien craindre de ces deux personnages.

--Ainsi donc, vous êtes persuadé qu'il serait impossible de découvrir votre cachette?

--Oui, M. le vicomte.

--Quelle erreur est la vôtre, mon cher Juste! on la découvrirait, gardez-vous d'en douter. Mais tranquillisez-vous: aucun de ceux avec lesquels vous êtes en relations ne songe à vous faire le moindre mal; car admettons un moment qu'on vous enlève quelques centaines de mille francs, qui, partagés entre trois ou quatre personnes seraient bientôt dissipés, où trouverait-on après un homme comme vous! car vous êtes vraiment notre providence! Quel que soit le chiffre d'une affaire, vous payez comptant; tandis que vos confrères ne donnent que des à-compte; vous savez si bien faire disparaître les objets que vous achetez, qu'une fois qu'ils sont entrés chez vous, on n'en entend plus parler. Avec vous on termine de suite: il est vrai que vous donnez le moins possible; mais qu'est-ce que cela fait? Vous voyez que nous avons le plus grand intérêt à vous conserver. Que deviendrions-nous sans vous? vous nous êtes nécessaire, indispensable; soyez donc sans inquiétude sur votre sort, vous n'avez rien à redouter: on ménage toujours les gens dont on a besoin; et puis d'ailleurs ne vous ai-je pas prouvé la vérité de ce que je viens de vous dire en vous rendant votre portefeuille, que je pouvais garder impunément.

--C'est vrai, mais tous mes clients ne sont pas des nobles gentilshommes bretons. Si ce portefeuille était tombé entre les mains de Coco-Desbraises ou de Délicat, ils l'auraient gardé.

--Il faut convenir, mon cher Juste, que vous faisiez une piteuse grimace à la fois épouvantable et risible tandis qu'il était entre mes mains, la mort était vraiment sur vos lèvres. Vous aimez donc bien l'argent, M. Juste?

--Oh! oui, je l'aime! L'argent et Dieu, voyez-vous, sont les seuls objets de mon culte! L'argent!... mais que faire ici-bas sans argent! N'est-ce pas avec ce métal, avec ce vil métal, comme disent ceux qui n'en possèdent pas, que l'on peut se procurer tous les bonheurs et toutes les satisfactions de cette vie, et toutes les béatitudes de l'autre?

--Je sais, répondit de Lussan, que lorsque l'on possède beaucoup d'argent il devient facile d'obtenir des honneurs, des grades et des places; que pour avoir de superbes chevaux, des équipages magnifiques, de jolies maîtresses, tous les plaisirs enfin, il en faut beaucoup; mais à vous, père Juste, qui vivez comme un anachorète, qui êtes toujours mal vêtu, et qui ne déjeunez jamais au café Anglais, à quoi vous sert, dites-le-moi, tout celui que vous possédez, puisque vous ne savez pas en jouir?

--Je ne sais pas en jouir, M. de Lussan, je ne sais pas en jouir? quelle erreur est la vôtre! Je jouis beaucoup plus que vous; je savoure toutes les délices, tout le bonheur dont vous faites tant de cas; je m'enivre à la coupe que vos lèvres effleurent à peine, et mes jouissances sont d'autant plus grandes et plus délicieuses qu'elles n'entraînent pas après elles les regrets et les désillusions de la vie commune. J'ai comme vous des maîtresses, des chevaux et des équipages: des maîtresses, plus pimpantes et plus jolies, des chevaux de meilleure race, des équipages plus brillants que les vôtres, M. le vicomte de Lussan!

--Vous m'étonnez, cher Juste! Je vous avoue que je ne m'étais pas douté que vous possédiez tant et de si belles choses. Mais où sont-elles donc? je suis vraiment désireux de voir toutes ces merveilles.

Juste tira de la poche de sa houppelande le vieux portefeuille de maroquin vert, puis il en tira les billets de banque, bank-notes, mandats et actions au porteur qu'il renfermait et qu'il étala sur sa petite table de bois noir, puis il s'écria avec enthousiasme:

--Voilà mes salons dorés, mes boudoirs parfumés, mes bains de jaspe et de porphyre, mes équipages du carrossier à la mode, mes chevaux anglais, mes chiens de race et mes valets dorés sur toutes les coutures! voilà mes maîtresses! et celles-là sont douées de toutes les beautés que mon imagination leur prête! brunes et blondes, fougueuses on naïves, enjouées ou mélancoliques, fidèles même si cela me convient; car avec de l'argent, voyez-vous, on achète tout, même de la fidélité, la marchandise la plus rare.

Le vicomte de Lussan écoutait l'usurier d'un air profondément étonné; il ne s'attendait pas à trouver sous une aussi ignoble enveloppe des idées aussi poétiques que celles que venait d'exprimer le vieux Juste.

--Continuez, dit-il, je vous écoute avec beaucoup d'attention, et je vous avoue que, que jusqu'à ce jour, je ne m'étais pas douté que le père Juste, ce vieux bonhomme que très-souvent j'ai vu grelotter dans une pièce sans feu, durant les plus rudes journées de l'hiver, et souffler dans ses doigts pour se réchauffer, était susceptible d'éprouver d'aussi vives jouissances.

--Des jouissances! mais en est-il de plus vives, de plus réelles que celle de plonger dans un bain d'or, de serrer contre sa poitrine plusieurs millions en billets de banque, et de pouvoir se dire: Quand je le voudrai, je pourrai satisfaire toutes mes fantaisies et tous mes caprices: des femmes, j'en aurai de tous les pays et de toutes les conditions: des cantatrices et des danseuses, des aimées et des bayadères, si cela me convient, j'ai le moyen de les payer le prix qu'elles se vendent; quand je le voudrai la poitrine du vieil usurier de la rue Saint-Dominique-d'Enfer sera couverte de rubans de toutes les couleurs et de croix de tous les ordres; quand je voudrai, je ne serai plus le père Juste, mais M. de Saint-Juste.

--Mais, M. Juste, puisque vous comprenez si bien les jouissances de la vie, pourquoi diable, puisque vous en avez les moyens, vous contentez-vous de l'ombre lorsque vous pouvez vous procurer la réalité?

L'usurier, en proie à une surexcitation presque fébrile, avait oublié toute prudence; il attacha quelques instants ses petits yeux vert de mer, qui brillaient comme deux escarboucles, sur le vicomte de Lussan, puis il se mit à rire aux éclats.

--Ah! ah! dit-il, vous n'êtes poëtes qu'à demi, vous autres gens du monde; vous me dites que j'ai tort de me contenter de l'ombre lorsque je puis me procurer la réalité, vous avez la vue courte, M. le vicomte de Lussan. Mais vous ne savez donc pas que tous les jours mon trésor devient plus considérable; et qu'avec lui s'augmente la somme des désirs que je puis satisfaire. Il existe un plaisir, et celui-là je le possède, qui les renferme tous, c'est d'avoir beaucoup d'or, beaucoup plus que vous ne pourriez le croire, si je vous disais la somme à laquelle s'élèvent mes richesses, beaucoup plus que n'en possèdent des gens qui se croient infiniment plus riches que moi, et cet or, il n'est pas dans les caisses de l'Etat, ni dans celle d'un banquier, il est ici. Je puis chaque soir, si cela me plaît, me rouler sur un lit de pièces d'or et de billets de banque, et ce lit me paraîtra plus doux que le lit de pétales de roses de Lucullus; je puis en ramasser une certaine quantité et me dire, sans craindre que qui que ce soit vienne me démentir: «Avec cela je suis au-dessus de tous les hommes, que je puis à mon gré rendre souples et rampants; avec cela je tiens entre mes mains l'honneur des filles et des femmes, celui des pères et des maris; je puis me faire ouvrir toutes les portes, faire fléchir devant moi toutes les consciences; je puis enfin me faire rendre le culte qui n'est dû qu'à Dieu.»

La physionomie du vieil usurier, pendant tout le temps qu'il avait employé pour débiter cette longue tirade, avait exprimé tour à tour la joie la plus fanatique, et la plus délirante satisfaction. Son teint, ordinairement si pâle et si terreux, brillait de plus vives couleurs.

--Ma foi, mon cher Juste, lui dit le vicomte de Lussan, vous êtes si éloquent et si persuasif que je suis forcé d'être de votre avis, et de croire que le vrai bonheur est celui que vous savez si bien peindre; je veux à l'avenir marcher sur vos traces; mais, pour goûter le bonheur dont vous faites tant de cas, il me manque les premiers éléments. Le père Loisseau me fournira, je l'espère, les premières pierres de l'édifice que je veux bâtir.

--Il faut le croire, M. le vicomte, répondit Juste en tendant, à travers le guichet de son grillage, sa main décharnée au vicomte de Lussan, il faut le croire.

Le vicomte sortit.

VI.--Le vicomte de Lussan.

Ainsi que nous l'avons dit en commençant cette histoire, la mère Sans-Refus était la fille naturelle d'un assassin rompu vif en 1787, dans une des cours de Bicêtre, et d'une fille Marianne Lempave, condamnée pour vol à plusieurs années de prison.

Après l'exécution de son père, à laquelle, par suite de circonstances que nous rapporterons en temps utile, elle avait été forcée d'assister, Marie-Madeleine Colette Comtois, ou plutôt la mère Sans-Refus (nous conserverons à cette femme le nom sous lequel, jusqu'au moment où nous sommes arrivés, elle a été connue de nos lecteurs), qui jusqu'alors avait exercé, dans la rue Grenier-sur-l'Eau un commerce qui n'a pas de nom dans la langue des honnêtes gens, prit pour son compte l'ancien établissement de la rue de la Tannerie, dans lequel nous avons plusieurs fois déjà introduit nos lecteurs.

Ce n'est pas sans raisons, que nous avons dit l'ancien établissement, car certaines maisons, certaines rues même, paraissent fatalement destinées à n'être habitées que par la partie vicieuse ou misérable de la population. Malgré les changements apportés dans nos moeurs et dans nos habitudes par la civilisation, toutes celles des rues, assignées par les anciennes ordonnances de nos rois à l'infâme commerce de la prostitution, qui n'ont pas été démolies de fond en comble, sont encore aujourd'hui habitées par des prostituées et par ceux qui vivent de leur commerce, et pour n'employer qu'un exemple entre plusieurs qui pourraient servir à prouver la vérité de ce que nous avançons: nous citerons seulement celle dans laquelle Marie Madeleine Colette Comtois fit ses premières armes, la rue Grenier-sur-l'Eau.

Cette rue vient d'être démolie en entier, des constructions élégantes ont remplacé les masures sombres et fétides qui servaient autrefois d'asile à des individus d'un aspect plus hideux encore que celui des lieux qu'ils habitaient, il y a maintenant de l'air et du soleil dans la rue Grenier-sur-l'Eau; eh bien! une des anciennes masures de cette rue, sise au coin de celle Geoffroy-l'Asnier, n'a pas subi le sort de ses compagnes, elle a échappé, par hasard, à la démolition générale qui vient d'être faite; vous croyez peut-être que, forcée de paraître au grand jour, la vieille effrontée a changé de moeurs; qu'elle essaye au moins de faire oublier les fautes de son passé, du tout; elle est aujourd'hui ce qu'elle était il y a trente ans, il y a cinquante ans, il y a plus longtemps peut-être; elle est ce qu'elle sera dans cinquante ans si elle existe encore un mauvais lieu!

L'établissement de la mère Sans-Refus fut d'abord fréquenté par tous les malfaiteurs qui avaient connu son père et sa mère; mais à mesure que les années s'écoulaient, leurs rangs s'éclaircissaient de plus en plus, et bientôt il n'en resta plus que quelques-uns dont l'âge avait blanchi la tête et courbé l'épine dorsale, trop vieux, en un mot, pour mettre de nouveau la main à la pâte[245], mais encore très-capables, à ce qu'ils disaient, et la suite prouvera qu'ils ne mentaient pas, de faire d'excellents élèves.

Ces misérables débris des luttes précédemment engagées contre la société, restèrent les seuls habitués fidèles, il est vrai, mais très-peu capables de faire la fortune d'un semblable établissement, en raison de la réserve que leur imposait l'inaction dans laquelle ils étaient forcés de vivre, aussi la mère Sans-Refus se désolait-elle à chaque instant du jour, et toutes ses lamentations trouvaient un écho dans le coeur de ses fidèles.

--Ecoute, ma fille, lui dit un jour l'un d'eux, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, qui avait passé les deux tiers, au moins, de cette longue existence dans les bagnes et dans les maisons centrales[246], ton _boccart_[247] tombera tout à fait, si tu ne veux pas joindre une nouvelle branche à ton commerce. Les _fanandels_[248] dépensent leur _auber_[249] là où ils trouvent à _fourguer_[250], c'est tout simple.

La mère Sans-Refus, à laquelle la terrible mort de son père, et la fin malheureuse de sa mère, qui venait à ce moment de mourir en prison, avaient inspiré une terreur salutaire, craignait d'avoir à subir tôt ou tard les conséquences du métier de recéleur; mais le vieillard la catéchisa tant et si bien, qu'il finit par vaincre, non pas ses scrupules, la fille de Comtois et de Marianne Lempave avait été trop bien élevée pour en éprouver, mais la crainte; qui jusqu'alors l'avait empêchée de franchir l'extrême limite qui sépare les gens qui, sans être honnêtes, échappent cependant à l'action de la loi, de ceux qu'elle a le droit de frapper.

Il fut donc convenu que la mère Sans-Refus ferait savoir à tous ceux que cette nouvelle pouvait intéresser, qu'elle était prête à donner un prix raisonnable de toutes les marchandises qui lui seraient proposées.

Cette résolution une fois prise, le vieil ami de la mère Sans-Refus, ce Nestor du crime, qui était doué d'une éloquence si persuasive que l'on pouvait dire de lui comme du roi de Pylos, que lorsqu'il parlait ses paroles étaient plus douces que le miel du mont Hymète, se chargea de voir la nouvelle génération de malfaiteurs qui avait remplacé ceux qui avaient connu la mère Sans-Refus lors de ses débuts dans la rue Grenier-sur-l'Eau.

Ses démarches furent tout d'abord couronnées de succès. Il fut accueilli dans tous les _tapis_[251] qu'il visita, avec le respect et les égards que l'on croyait devoir accorder à un _brave garçon_[252], éprouvé par un long séjour dans les bagnes et dans les prisons, et les ouvertures qu'il fit aux habitués des mauvais lieux qui infestent encore les rues Aubry-le-Boucher, de Bondy, de Bièvre, du Plâtre-Saint-Jacques, des Marmouzets, la place Maubert, le boulevard du Temple, furent accueillies avec le plus vif empressement, et tous lui promirent (lorsqu'il eut convenablement fait valoir les raisons qui militaient en faveur de la mère Sans-Refus) que ce ne serait jamais qu'après s'être adressés à elle qu'ils iraient rendre visite à la _Tête-de-Mort_[253], à la _Pomme-Rouge_[254], ou à _Fouille-au-Pot_[255].

Ils se montrèrent fidèles observateurs de la parole qu'ils avaient donnée à leur doyen et l'établissement de la mère Sans-Refus, à peu près désert quelques jours auparavant, devint tout à coup le plus florissant de tous ceux du même genre.

Semblables à ces oiseaux voyageurs qui quittent sans regret nos climats à la naissance des mauvais jours, ses odalisques avaient toutes successivement abandonné son harem, faute d'y rencontrer un sultan, elles y revinrent en foule avec le beau temps.

La mère Sans-Refus eut bientôt acheté à ceux de ses habitués que le lecteur connaît déjà, une quantité si considérable de bijoux et d'argenterie qu'elle dut songer à s'en défaire afin de réaliser une somme qui lui permit de continuer ses opérations.

Cadet Filoux, ainsi se nommait le vieillard dont nous venons de parler, fut encore cette fois la Providence de la mère Sans-Refus. Vêtu d'un costume qu'il devait à la munificence de la tavernière, et qui donnait du relief à sa physionomie respectable et à ses magnifiques cheveux blancs, il se mit en quête et après de nombreuses recherches, il finit par découvrir l'honnête M. Juste.

Celui-ci était déjà en relations avec tout ce que la capitale renferme de fripons titrés et décorés, lorsque Cadet Filoux vint lui rendre visite, et il lui était arrivé plus souvent qu'il ne voulait en convenir, d'acheter, soit à l'un, soit à l'autre, un riche bracelet, une broche de grande valeur enlevés par son cavalier à une jolie duchesse ou à quelque coquette financière, au milieu des enivrements d'une valse ou d'un galop ou d'une polka; ces objets, aussitôt qu'ils étaient achetés, étaient immédiatement expédiés secrètement en Angleterre ou en Hollande, pays dans lesquels le père Juste s'était ménagé des correspondants intelligents qu'il servait dans la capitale avec un zèle égal à celui qu'ils déployaient pour lui toutes les fois que l'occasion s'en présentait.

Lorsque Cadet Filoux, après avoir employé les précautions oratoires qui ne devaient pas être négligées en semblable occurrence, eut fait connaître à M. Juste l'objet de sa visite, ce dernier ne se montra pas d'abord très-empressé d'établir avec la mère Sans-Refus les relations que lui proposait le Nestor des bagnes; mais celui-ci lui fit tant et de si beaux discours, qu'il le détermina enfin à voir sa protégée, et que séance tenante, jour et heure furent pris pour la première entrevue.

Juste et la mère Sans-Refus s'entendirent facilement ensemble; il fut convenu que Juste achèterait et payerait comptant, mais seulement les deux tiers de leur valeur réelle tous les objets d'or et d'argent qui lui seraient offerts par la tavernière, qui traiterait à ses risques et périls avec les derniers possesseurs qui ne devraient jamais le connaître.

Toutes les clauses de ce contrat que les deux parties avaient un intérêt égal à respecter furent rigoureusement observées, seulement, la mère Sans-Refus, un peu plus communicative que le père Juste, lui fit successivement connaître tous ceux qu'elle appelait ses _ouvriers_, ce qui explique comment le père Juste put lorsque l'occasion se présenta, mettre en rapport avec des hommes d'exécution le vicomte de Lussan, jeune gentilhomme breton, qui après avoir été successivement chevalier d'industrie _grec_, était devenu ce qu'en terme du métier on nomme un _donneur d'affaires_.

Du récit des faits qui précèdent nos lecteurs ont dû naturellement conclure qu'à l'époque où nous sommes arrivés, il existait dans la capitale tous les éléments d'une association de malfaiteurs, et que de ces événements, une fois qu'ils seraient réunis et dirigés par une ou plusieurs mains habiles, il devait résulter une société dans la société, plus dangereuse cent fois que toutes les associations dont nous venons de voir se dérouler les fastes devant la cour d'assises de la Seine.

En effet, celle-là pouvait être nombreuse, composée d'individus résolus et de toutes les classes, et dirigée par des hommes, auxquels le nom qu'il portaient et la position qu'ils occupaient dans le monde, devaient en quelque sorte donner la certitude de l'impunité. Mais tous ces hommes dont les uns vivaient dans l'atmosphère enfumée du bouge de la rue de la Tannerie, tandis que les autres donnaient le ton dans les salons les plus aristocratiques de notre bonne ville, devaient-ils enfin se réunir et marcher tous ensemble du même pas vers un but commun? Hélas! oui.

Prenez une quantité quelconque de mercure que vous jetterez avec force sur le parquet, le métal se divisera d'abord en plusieurs milliers de molécules imperceptibles, puis peu à peu et insensiblement ces molécules se joindront l'une à l'autre et bientôt toutes ces parties éparses auront formé un tout parfaitement homogène, il en est à peu près de même des malfaiteurs de toutes les catégories, ils se rencontrent sans se chercher, sans se connaître, ils se devinent avant même de s'être parlé, est-ce à dire qu'en se rapprochant ainsi l'un de l'autre ils obéissent à une loi fatale de leur organisation? Non grâce à Dieu, mais ce qui est vrai, c'est que l'habitude de vivre continuellement en garde contre tout le monde (et telle est la loi de l'existence des malfaiteurs) donne au corps certains tics qui sont imperceptibles aux yeux du vulgaire, mais qui se laissent facilement saisir par des gens expérimentés.

Un nouveau crime, commis par Salvador, Silvia et Roman devait unir entre eux les anneaux épars de cette longue chaîne qui traînait à la fois dans les plus nobles demeures et dans le bouge infect de la mère Sans-Refus.

Les mauvais instincts de la jolie Silvia n'avaient pas attendu pour se développer l'époque à laquelle nous sommes arrivés, les événements de sa vie que nous avons déjà rapportés, ont prouvé jusqu'à l'évidence que cette femme était capable de commettre tous les crimes, lorsqu'il s'agissait de satisfaire l'un d'eux, qu'en un mot elle cachait sous une gracieuse enveloppe une âme bien digne d'appartenir au dernier rejeton des affreux scélérats auxquels elle devait le jour.

Continuellement en contact avec deux hommes aussi peu scrupuleux que l'étaient Salvador et Roman, dont elle avait été à même d'apprécier l'audace et pour l'un desquels elle ressentait une vive affection, l'orgueil qui ainsi qu'on a pu le voir était un des traits dominants de son caractère, devait lui inspirer l'envie de se montrer digne d'eux, de les surpasser même si l'occasion s'en présentait.

Au moment même où Silvia, par la découverte des pierreries volées au comte Colorédo, acquérait relativement à son amant, et à l'homme qui se faisait passer pour l'intendant de ce dernier, la certitude d'un fait que la conversation qu'elle avait entendue dans le parc du château de Pourrières lui avait permis de supposer, elle avait conçu l'idée d'un crime dont le juif Josué devait être la victime, pendant son entretien avec l'usurier Juste, elle se dit que ce dernier ne devait pas non plus être négligé et que ce serait un coup de maître que de dépouiller à la fois le chrétien et l'israélite.

Cet entretien lui ayant appris que Josué était à Paris, tandis qu'elle le supposait à Marseille, elle avait adroitement interrogé Juste, afin d'arriver à connaître sa demeure; mais cet usurier qui craignait qu'elle n'eût l'intention d'aller trouver son digne confrère, s'était constamment tenu sur la réserve: de sorte qu'il lui avait été impossible malgré toute son adresse et les questions détournées qu'elle lui avait faites, d'arriver au but qu'elle voulait atteindre.

Après avoir rendu compte à Salvador et à Roman des résultats plus que satisfaisants de la mission qu'elle venait d'accomplir, et avoir reçu avec une orgueilleuse satisfaction les louanges que méritaient son audace et son intelligence, elle leur communiqua, sans se donner la peine de prendre les précautions oratoires qu'une semblable ouverture paraissait nécessiter, les projets qu'elle avait conçus.

--Mais pour opérer de cette manière il faudrait absolument se défaire de ces deux hommes qui sont continuellement sur leurs gardes, s'écria Salvador, lorsque Silvia eût achevé d'exposer le plan qu'elle avait conçu.

Silvia ne répondit pas à cette observation qui paraissait renfermer un blâme implicite.