Part 26
--Cela est facile, lorsque l'on est, comme vous, ferme dans ses résolutions; mais, hélas! je ne suis pas doué d'une semblable force de caractère, et les cinquante mille francs que vous allez me prêter, sont, vous le savez, destinés à ma maîtresse.
--Général, _vous êtes un cornichon_! une somme aussi considérable à une femme qui se moque de vous!
--Vous ne diriez pas cela si vous connaissiez cette adorable créature que tout le monde accable d'hommages et qui n'aime que moi.
--Et vos billets de banque!
--Vous vous trompez, vous ne rendez pas à Coralie, la justice qui lui est due.
--C'est possible; mais je crois que ce n'est pas dans les coulisses de l'Opéra qu'il faut aller chercher des femmes désintéressées.
--Permettez-moi de ne pas être de votre avis; ce n'est que depuis que je suis aimé de Coralie que je connais le véritable bonheur.
--Alors je vous félicite; mais revenons à nos moutons?
Silvia, qui ne savait pas que Juste avait retiré et mis en lieu de sûreté la clé qui servait à fermer la porte de la cloison, tremblait qu'il ne vînt au général la pensée de s'assurer si ses soupçons, à l'endroit des velléités amoureuses du marchand d'argent, étaient fondés. Juste ne lui laissa pas le temps de s'inquiéter davantage.
--Vous désirez, dit-il au général, que je vous prête cinquante mille francs? je suis, comme toujours, disposé à vous obliger.
--Très-bien, mon ami; mais cette fois, je vous en avertis, c'est de l'argent qu'il me faut; je ne veux plus de vos marchandises qui ne sortent de chez vous que pour y revenir.
--De l'argent! de l'argent! s'écria Juste, mais où diable voulez-vous que je prenne une somme aussi forte que celle que vous me demandez?
--Vous prendrez cette somme dans votre coffre-fort, mon maître, et je ne vous donnerai en échange que ces chiffons de papier.
Le général tira de son portefeuille plusieurs feuilles de papier timbré qu'il remit à l'usurier.
--Vous le voyez, dit-il, lorsque Juste après, avoir achevé la lecture d'une de ces pièces, la posa sur la petite table, l'acte est parfaitement en règle, il ne s'agit plus que d'y ajouter le nom du prêteur.
--Oh! du moment que madame la comtesse s'engage solidairement avec vous, cela change totalement la face des choses, et je suis prêt à vous compter la somme en question.
--Eh bien! alors c'est une affaire faite.
--Vous me prendrez seulement dix mille francs de curiosités et d'objets antiques.
--Je ne prendrai pas seulement le plus petit objet. Cinq mille francs de prime et dix pour cent d'intérêts c'est, je crois, très-raisonnable.
--Allons, allons, je vais vous chercher votre somme, mais vous me promettez de ne plus faire d'affaires avec mon confrère Josué?
--Je vous promets de ne m'adresser à ce juif que pour les affaires que vous refuserez.
--Très-bien! très-bien! s'écria Juste en se frottant les mains; s'il fait une affaire refusée par moi, il perdra de l'argent et ce sera bien fait.
--Vous détestez donc bien messire Josué?
--Je déteste tous les juifs; mais ne parlons plus de ce païen, dont je ne puis entendre prononcer le nom sans me mettre en colère, et terminons notre affaire.
--Je vous attends.
Juste reprit l'acte qu'il lut une seconde fois avec la plus scrupuleuse attention, s'arrêtant à la fin de chaque phrase, et en commentant mentalement tous les termes; bien convaincu qu'il était parfait en la forme, il dit au général de remplir de ses noms et prénoms les blancs laissés à dessein, et il lui rappela qu'outre cet acte, il devait lui remettre des lettres de change à trois, quatre et six mois, revêtues de l'aval de sa femme.
--Voici les lettres de change, mon cher Juste, dit le général; chose promise, chose due.
L'usurier sortit après avoir examiné les lettres de change avec autant d'attention qu'il en avait mis à examiner l'acte.
Après quelques instants d'absence, il rentra dans le cabinet, portant sous son bras un vieux portefeuille de maroquin vert dont il tira, l'un après l'autre, cinquante billets de banque qu'il remit à son client.
Le général, charmé de tenir enfin la somme qu'il désirait, sortit après avoir affectueusement serré la main de l'usurier qui le reconduisit jusqu'à la porte de la rue.
Lorsqu'il eut ouvert à Silvia la porte de la cloison, il lui montra le portefeuille vert.--Il reste encore dans ce portefeuille, dit-il en frappant dessus, de quoi vous satisfaire, et si vous voulez me permettre d'examiner ces pierreries dont les journaux ont fait un si pompeux éloge, nous aurons bientôt terminé.
Silvia prit le vase antique, et fit tomber sur la tablette du grillage qui entourait la petite table de l'usurier tout ce qu'il contenait.
--Ah! madame, s'écria Juste d'une voix profondément attendrie et les yeux pleins de larmes, vous êtes une personne bien estimable, une semblable précaution au moment où vous paraissiez si troublée, vous me rappelez, par vos traits et par votre présence d'esprit, ma pauvre défunte.
--Je suis très-flattée de ressembler à feu madame Juste, répondit Silvia en souriant.
Juste ne l'écoutait plus; les regards ardents qu'il attachait sur les pierreries du comte Colorédo résumaient toutes ses facultés. Ses petits yeux étincelaient sous le verre de ses lunettes, et il exprimait par des exclamations et des petits cris inarticulés sa vive admiration. Quels beaux diamants, disait-il; quelles magnifiques émeraudes! Tout cela vaut au moins deux cent mille francs, s'écria-t-il enfin, cédant sans y penser à la joie que lui causait la certitude d'acquérir, moyennant la moitié de leur valeur, toutes les richesses étalées devant ses yeux.
--Ah! ah! lui dit Silvia, cela vaut au moins deux cent mille francs. En ce cas maître, vous m'en donnerez bien cent cinquante mille.
Cette observation intempestive rendit à l'usurier tout le sang-froid que l'admiration lui avait fait perdre.
--Je vais vous donner, dit-il, la somme convenue et pas un liard avec. Ces pierreries sont celles du comte Colorédo, et pour en tirer parti, il faut que je les envoie en Angleterre ou en Hollande, et que je charge de les vendre un de mes confrères auquel je serai forcé d'allouer une très-forte commission, de sorte que mes bénéfices seront beaucoup moins considérables que vous ne le supposez.
--C'est bien! tenons-nous-en à ce qui a été convenu.
Juste remit à Silvia quatre-vingt-dix-neuf billets de mille francs.
--Il en manque un, dit-elle après les avoir comptés.
--Je le sais bien, répondit l'usurier. Mais comme vous avez sans doute une bibliothèque, j'ai pensé que vous voudriez bien m'acheter quelques livres.
--Vous plaisantez, mon cher! que voulez-vous que je fasse de vos bouquins?
--Des bouquins! _Une blonde_, _la Vierge de Meudon_, et le _Code des honnêtes gens_! ah! belle dame, vous n'appréciez pas à leur juste valeur les oeuvres les plus remarquables de littérateurs distingués.
--C'est possible, mais j'aime mieux mon billet de mille francs: donnez-le-moi ou rien de fait.
--Le voilà. Vous voyez que je suis rond en affaires; ainsi, si de nouvelles occasions se présentent, c'est à moi, je l'espère, que vous vous adresserez.
--Sans nul doute.
--N'allez pas surtout trouver mon confrère Josué, c'est un misérable sans foi qui écorche ses clients.
--Vous paraissez détester cordialement cet homme.
--Pourquoi aussi, a-t-il quitté Marseille pour venir s'établir à Paris, et m'enlever une bonne partie de ma clientèle?
--Ah! messire Josué de Marseille est maintenant à Paris! dit Silvia, se parlant à elle-même.
--Vous le connaissez?
--Pas personnellement, mais une dame de mes amies a fait quelques affaires avec lui.
--Envoyez-moi cette dame, je suis beaucoup plus raisonnable et j'ai beaucoup plus d'argent que Josué.
--Plus d'argent que Josué! cela me paraît difficile: on assure que ce Juif est trois ou quatre fois millionnaire.
--Je suis plus riche que lui, dit Juste en accompagnant ces paroles d'un sourire d'orgueilleuse satisfaction.
--Oh! oh!
--Si vous ne me croyez pas, parlez de moi au général que vous rencontrez, dites-vous, dans le monde, et vous serez édifiée.
--Je vous crois. Mais dites-moi? cher M. Juste, je rencontre en effet assez souvent ce général dans le monde, et je serais bien aise de savoir tout ce qui le regarde: ne pouvez vous rien m'apprendre?
--Vous êtes mademoiselle Coralie! s'écria Juste.
Silvia se mit à rire aux éclats.
--Vous n'allez donc jamais à l'Opéra? dit-elle.
--Jamais; c'est un plaisir qui coûte trop cher.
--Alors je m'explique votre erreur, mais parlons du général.
--Oh! je ne sais si je dois: un client...
--M. Juste, il faut me témoigner de la confiance, si vous voulez qu'à l'avenir je ne m'adresse pas à votre confrère Josué. J'ai vraiment besoin de savoir tout ce qui concerne ce général, et par la nature de vos relations avec lui, vous devez connaître ses affaires aussi bien que lui-même. Parlez, je vous écoute.
--Il faut donc faire tout ce que vous voulez, on ne peut pas appliquer aux fils des grands hommes de l'époque impériale le proverbe si connu, tel père, tel fils. En effet, à part quelques rares exceptions, les fils des favoris du grand empereur ramassent la boue des ruisseaux pour en tacher leur nouvel écusson.
Le général qui vient de sortir d'ici est le fils unique d'un des plus braves généraux de l'empire, rejeton dégénéré d'une noble souche, mon client n'a rien hérité de son père si ce n'est de sa belle prestance, et de sa physionomie mâle et expressive. Au reste, je ne vous apprends rien que vous ne sachiez déjà, puisque, ainsi que vous venez de me le dire, vous l'avez rencontré plusieurs fois dans le monde.
Le chef intrépide de la demi-brigade la plus valeureuse de la république et de l'empire, laissa à son fils une fortune assez considérable et qui lui permettait de tenir dans le monde un rang distingué.
Mon client, jeune, riche et porteur d'un nom auquel se rattachaient tant et de si glorieux souvenirs, fut très-bien accueilli lors de ses débuts dans la société. Le moment, il est vrai, était favorable: c'était peu de temps après les événements de juillet 1830, et, à cette époque, tous ceux qui portaient un nom illustre dans les fastes de la période impériale, voyaient s'ouvrir devant eux toutes les avenues qui conduisent à la fortune.
A cette époque l'amour de la garde nationale avait tourné toutes les têtes; les bourgeois les plus débonnaires apprenaient la charge en douze temps, et laissaient croître leurs moustaches; les femmes habillaient leurs enfants en voltigeurs de la milice citoyenne; c'étaient en un mot une manie universelle et je crois que si l'on y cherchait bien, on trouverait chez moi un vieil uniforme de soldat citoyen tout couvert de poussière.
Mon client, grâce aux gens puissants qui le protégeaient (on ne manque jamais de protecteurs lorsque l'on n'a besoin de rien) obtint le poste qu'il occupe encore aujourd'hui de général d'une des brigades de la garde nationale parisienne.
Je vois, dit Silvia, que je me suis étrangement trompée, je croyais, moi, que ce général était l'un des héros de notre jeune armée d'Afrique, un émule des Changarnier et des Lamoricière.
Vous vous êtes en effet étrangement trompée. Mon client, tout général qu'il est, et malgré les décorations qui brillent sur sa poitrine, ne possède aucune des excellentes qualités de son père, dont la probité, la bravoure et le dévouement étaient à l'ordre du jour des armées de la république et de l'empire, et dont le nom est resté pur au milieu des souillures de notre époque.
Devenu général, mon client vit s'ouvrir devant lui les salons de toutes les sommités du jour, il fut même reçu à la cour; mais cela ne dura pas longtemps. Le grand train que menait cet honorable personnage, les dîners de Lucullus qu'il donnait aux officiers supérieurs de la brigade citoyenne placée sous ses ordres, ses jolies femmes qu'il entretenait, ses équipages qui rivalisaient, s'ils ne surpassaient pas ceux des princes, tout cela lui coûtait par année, une somme au moins triple de celle à laquelle s'élevaient ses revenus, de sorte qu'un beau jour il se trouva veuf de son dernier billet de mille francs. La position était embarrassante.
Diable, diable, se dit le général, après quelques instants de réflexions, la caisse est vide, je ne puis pourtant pas me passer d'argent, il m'en faut pour mes gens et pour mes maîtresses; mais, comment m'en procurer?
--Monsieur le comte est embarrassé! lui dit son valet de chambre, véritable Frontin de comédie, qui avait entendu le monologue de son maître. Cette interrogation intempestive n'offensa point le général, qui connaissait trop bien le caractère parfaitement convenable de son valet, pour ne pas deviner de suite que s'il se permettait d'adresser la parole à son maître dans un moment où celui-ci paraissait si vivement contrarié, c'est qu'il pouvait, ainsi que cela du reste, lui était arrivé plusieurs fois, lui donner quelques bons conseils; aussi bien loin de le rudoyer, il l'engagea à s'expliquer sans crainte, et voici à peu près ce que le valet de chambre lui dit après lui avoir demandé pardon de la liberté grande.
--Monsieur le comte est jeune, la position qu'il occupe dans le monde est excessivement honorable, et, bien que toutes les propriétés de monsieur le comte soient grevées d'hypothèques il trouverait facilement, s'il voulait se marier, une femme qui lui apporterait une dot très-considérable.
--Est-ce que vous avez une femme à me proposer monsieur Frédéric, répondit en souriant mon client qui, pour la première fois de sa vie, envisagea sans frémir la nécessité de se marier.
--Monsieur le comte veut rire, répondit le Frontin il sait bien de qui je veux parler.
Le général savait en effet quelle était la personne à laquelle son valet faisait allusion. L'un des officiers supérieurs de sa brigade était le père d'une jeune fille que tous les beaux de l'état-major accablaient d'hommages et de petits soins; étaient-ils séduits par les attraits de la demoiselle ou par les beaux yeux de la cassette du papa? je ne puis répondre à cette question d'une manière positive. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la jeune fille était ravissante, et que la cassette du père était dit-on respectable. Quoi qu'il en soit cette jeune fille, semblable en cela à presque toutes les femmes, dédaignait tous ceux qui composaient la foule de ses adorateurs, et était toute disposée à accueillir avec beaucoup d'indulgence le seul homme qui paraissait vouloir contester la puissance de ses charmes.
Cet homme, je n'ai pas besoin de vous le dire, n'était autre que le général en question. Aussi, lorsqu'à son tour il se mit sur les rangs, tous ceux qui, jusqu'à ce moment avaient été soufferts comme en cas, furent successivement écartés, ce fut à lui désormais que le soin de porter le bouquet et l'éventail de la demoiselle, lorsqu'ils se trouvaient ensemble au bal, fut confié, et je dois en convenir, il s'acquittait avec beaucoup de grâce des fonctions de cavalier servant.
Le père de la jeune personne, la borne la plus mal taillée qu'il soit possible de rencontrer, ne voyait pas sans éprouver un certain plaisir son général faire une cour assidue à sa fille; la position élevée de mon client flattait son amour-propre, et bien qu'il sût quelque chose du mauvais état de ses affaires, son nom, ses épaulettes étoilées et son écharpe tricolore garnie de franges d'argent, excusaient, aux yeux de la borne en question, les peccadilles du passé.
Le mariage fut conclu.
Hélas! hélas! pourquoi les jours de la lune de miel sont-ils si peu nombreux? pourquoi sont-ils si courts?
Le général qui, durant les premiers mois de son mariage, avait paru enchanté, charmé de sa femme; qui vantait ses charmes, son esprit et ses grâces à tous ceux qui voulaient bien l'entendre, se refroidit insensiblement. D'abord, monsieur et madame qui, chaque soir se retiraient dans le même appartement, eurent chacun un logis séparé; puis madame fut forcée de faire ses visites et d'aller au bois sans être accompagnée de monsieur; puis enfin, monsieur, ennuyé à ce qu'il paraît d'entendre les reproches de madame, qui n'avait pas accepté sans se plaindre la position qui lui était faite, position que du reste elle ne méritait pas, car elle était jeune, jolie, spirituelle, et, ce qui est plus rare, elle aimait son mari; monsieur, dis-je, reprit tout à coup les habitudes échevelées de sa vie de garçon.
Ses dettes avaient été payées lors de son mariage, il en fit de nouvelles. J'ai eu fort souvent le plaisir de lui prêter de l'argent.
--En prenant vos sûretés, dit Silvia.
--Bien entendu, répondit Juste. Lorsqu'on ne voulut plus lui prêter d'argent, il acheta des marchandises de toutes natures afin de les revendre à vil prix. Vous dire tout ce qu'il a acheté, serait beaucoup trop long; qu'il vous suffise de savoir qu'il doit sur la place au moins seize cents mille francs.
--Tant que cela!
--Tout autant; et il est probable qu'il devrait beaucoup plus, si plusieurs de ceux qu'il a essayé de mettre dedans, n'étaient allés chercher près du chef de certain établissement que le ciel confonde, certains renseignements qui dérangèrent une bonne partie de ses combinaisons.
Il trouva cependant les moyens d'acheter à un marchand de vins des environs de Paris, cent cinquante mille francs de vins de Bordeaux; la réussite de cette opération lui fit naître l'idée d'en tenter une autre; il se dit que puisqu'il avait du vin, il devait acheter des bouteilles et des bouchons, et à cet effet il s'adressa à un honnête marchand de ces deux articles; mais celui-ci mieux avisé que le marchand de vins de Bordeaux, ne se laissa pas éblouir par le grade éminent les décorations et les belles manières du personnage, il se dit qu'il ne serait pas prudent de livrer, sans avoir pris certaines précautions, trente-deux mille francs de bouteilles et de bouchons; il alla donc à son tour demander des renseignements à l'établissement en question, et ceux qu'il obtint furent de telles nature, qu'il garda, et fit bien, ses bouteilles et ses bouchons.
Le vin fut vendu par les soins d'un de ces courtiers d'affaires ténébreuses, à cinquante cinq pour cent de perte.
Le marchand qui l'avait vendu au général, n'étant pas payé à l'échéance de ses lettres de change, et ne pouvant faire mettre son débiteur à Clichy, seul moyen de le contraindre à s'exécuter; (mon client, j'ai oublié de vous dire cela, était député, et grâce à ses fonctions législatives, il se moquait de messieurs les gardes du commerce et de ses créanciers tant que durait la session des chambres) le marchand fut donc obligé de faire contre fortune bon coeur, et de prendre son mal en patience.
Cette affaire et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de vous rappeler, excitèrent quelques légères rumeurs dans le monde honorable où mon client était reçu; des gens rigoristes qui ne veulent pas absolument faire à notre époque les concessions qu'elle exige ces gens-là s'en allèrent partout, disant à qui voulait les entendre, qu'un fripon bien habillé n'en était pas moins un fripon. Le général fit d'abord tête à l'orage, il traita de calomnie et de méchants propos les bruits que l'on faisait courir sur son compte, de sorte que beaucoup de gens le voyant si calme au milieu de la tempête, ne purent s'empêcher de dire:
Rien ne l'émeut, rien ne l'étonne.
Mais lorsque toutes les portes se fermèrent devant lui, lorsque des gens qui jusque-là avaient paru le rechercher, tournèrent la tête lorsqu'ils passaient à côté de lui, afin de n'être pas forcés de lui rendre son salut, il fut enfin forcé de s'émouvoir.
Aujourd'hui ce n'est qu'avec la signature de sa femme qu'il peut obtenir de l'argent, et vous avez pu voir qu'il ne se fait pas faute de s'en servir, et pour satisfaire les caprices les plus frivoles.
--Est-ce que vraiment il va donner à cette Coralie les cinquante mille francs que vous venez de lui prêter?
--Sans doute. Coralie, à ce qu'on assure, est une de ces femmes qui n'accordent leurs bonnes grâces qu'aux gens qui payent argent comptant, et qui sait tirer un bon parti de tous ceux qu'elle a séduits; ainsi, il est plus que certain que l'argent extorqué à la femme servira à acheter les faveurs de la maîtresse.
--Ainsi, dit Silvia qui avait écouté avec la plus sérieuse attention tout ce que venait de lui dire Juste, vous pensez sans doute que la recommandation de ce général ne serait pas d'une grande utilité à quelqu'un qui solliciterait des fonctions d'une certaine importance?
--Je crois au contraire, aimable dame, qu'elle ne pourrait que lui nuire; car je vous le dis en confidence, mon client est maintenant un astre à son déclin, et si mes prévisions ne me trompent pas, d'ici à peu de temps il sera forcé de donner sa démission de général; on dit même, tout bas, qu'il a l'intention d'aller se fixer à Rome, afin de solliciter de notre Saint-Père, le grade de généralissime des troupes papales.
Silvia, lorsque Juste eut achevé de lui raconter tout ce qu'il savait sur le compte du général qu'elle venait de rencontrer chez lui, sortit de sa maison, empressée d'aller rejoindre Salvador et Roman, qui l'attendaient sans doute avec la plus vive impatience. Elle était charmée d'être à même de leur prouver qu'ils n'avaient pas eu tort de lui confier la négociation de l'affaire si délicate qu'elle venait de terminer avec tant d'intelligence et de bonheur, et qu'elle était digne d'être en tiers dans l'association qu'ils avaient formée. Elle était encore très-satisfaite de ce que le hasard lui avait fourni les moyens d'éclairer sont amant sur le compte du général; car Salvador, lorsqu'il était arrivé à Paris, était porteur d'une lettre de recommandation adressée au général par une personne notable de son département, de laquelle, sans doute, ce dernier n'était pas connu sous son véritable jour; et il comptait beaucoup sur les promesses qui lui avaient été faites par ce noble personnage.
Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous laisserons Silvia aller retrouver ceux que maintenant nous pouvons nommer ses complices, et nous resterons quelques instants encore chez l'usurier Juste, où nous rencontrerons quelques personnages nouveaux qui doivent, ainsi que lui, jouer un certain rôle dans la suite de cet ouvrage, et qui nous fourniront l'occasion d'initier nos lecteurs à quelques nouveaux mystères de la vie parisienne.
Il s'exerce dans Paris et au grand jour, une foule de commerces et d'industries, qui, très-honnêtes en apparence, ne sont en réalité que des officines de ruses et d'escroqueries.
Au centre des plus beaux quartiers de la capitale, dans la partie la plus en vue d'une rue brillante, on est souvent étonné de rencontrer un trou noir et mal éclairé, laissé par hasard au pied d'une construction élégante, dont cependant il augmente de quelques centaines de francs les valeurs locatives; ce trou, dédaigné longtemps par tous les petits industriels, cesse un jour d'être inoccupé; ses murs humides et salpêtrés, sont garnis de rayons achetés rue Chapon; un comptoir de bois de chêne et quelques chaises viennent compléter l'ameublement du trou en question et une enseigne hissée au dessus de la porte, est chargée d'apprendre aux passants que monsieur un tel, vient de s'établir marchand d'habits, et qu'il dégage les effets du mont-de-piété afin d'en procurer la vente.
Une certaine quantité de vêtements d'homme, achetés aux ventes du mont-de-piété, quelques uniformes et deux ou trois paires de vieilles épaulettes, telles sont ordinairement les marchandises étalées aux yeux du public, par les propriétaires de ces bazars ténébreux; gouffres sans fond où tout vient s'engloutir.