Part 25
--Et vous l'aurez belle, je vous en réponds, s'écria Roman. Je vois que j'avais tort de me défier de vous, et que mon ami ne se trompait pas lorsqu'il me disait que vous étiez une femme résolue et sur laquelle on pourrait compter au besoin.
--Monsieur le marquis de Pourrières sait que je lui suis toute dévouée, répondit Silvia en appuyant sa jolie tête sur la poitrine de Salvador, qui déposa un baiser sur son front.
Si, grâce à la béquille d'un obligeant Asmodée il eut été permis à quelque nouveau don Cléophas, de voir ce qui se passait dans le cabinet du petit hôtel du faubourg Saint-Honoré, un ravissant tableau se serait offert à ses yeux, et si son cicerone lui avait demandé compte de ses impressions, voici à peu près ce qu'il aurait répondu: Je vois dans un appartement, où toutes les recherches du luxe et du confortable ont été réunies par une main intelligente, deux êtres jeunes et beaux qui se regardent amoureusement et qui se prodiguent mille caresses. Un homme à la physionomie pleine et colorée et dont les cheveux noirs commencent à grisonner, sourit à leurs ébats. C'est sans doute un bon père qui est heureux du bonheur de ses enfants; c'est fort touchant et très-patriarcal. Et si le diable, après avoir jeté dans les airs le sourire sardonique qui lui est dit-on si familier, lui avait dit ce qu'étaient les individus qui se trouvaient devant lui, le pauvre don Cléophas aurait sans doute accusé Asmodée de calomnier l'humanité. Et cela eût été naturel. On ne se représente habituellement le crime que couvert de haillons et habitant des lieux dont l'aspect est sombre et désolé; on ne peut pas croire que des gens dont la physionomie n'offre rien de remarquable, qui sont vêtus comme tout le monde, et qui habitent des demeures somptueuses, ne reculent pas devant les crimes les plus épouvantables lorsqu'il s'agit de satisfaire la passion qui les domine.
La conversation continuait entre Salvador, Silvia et Roman. Ce dernier venait d'achever le récit des moyens qu'il avait employés pour s'emparer des pierreries du comte Colorédo, et ses deux auditeurs s'étaient beaucoup égayés aux dépens de la victime.
--Ainsi, dit Silvia, l'idée de vous approprier ces pierreries vous est venue au moment même où je vous en ai parlé.
--Oh! mon Dieu oui, répondit Roman. Je conçois promptement et j'exécute de même.
--Et tu es un noble ami, ajouta Salvador; me donner ma part dans une affaire à laquelle je n'ai pas participé! c'est un beau trait.
--Ainsi tu me laisseras faire ma petite partie sans trop me gronder?
--Certainement, mon ami; et la moitié de ce que produira la vente de ces admirables cailloux te sera remise en beaux et bons billets de banque.
--Cela ne presse pas, je ne suis pas en veine dans ce moment.
--Une idée! s'écria Silvia en riant aux éclats, le comte Colorédo ne perdra pas tout, puisque vous avez laissé vos malles à l'hôtel de _Castiglione_.
--Ah! charmant! mais ces malles sont absolument vides; un chiffon laissé dedans aurait peut-être mis la police sur mes traces.
--Vois cependant mon cher Roman, comme le plus petit événement peut annuler les combinaisons les plus savantes: si Silvia, au lieu d'être une femme selon mon coeur, avait été une créature ordinaire, nous étions perdus.
--Mon cher camarade, tu ne sais ce que tu dis; une femme ordinaire ne m'aurait pas reconnu, n'est-il pas vrai, belle marquise?
--Je crois que vous avez raison.
--Allons, allons, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et je crois qu'à nous trois nous pourrons faire des grandes choses.
--Lorsque notre bourse sera vide, dit Silvia, je vous parlerai d'une petite affaire dont les résultats, je l'espère, ne seront pas moins beaux que ceux que M. Lebrun vient d'obtenir.
--Je vous rappellerai votre promesse en temps utile, madame la marquise.
La conversation se prolongea sur ce ton quelque temps encore; puis enfin la question de savoir à qui les pierreries seraient vendues fut agitée. Salvador, Roman et Silvia, qui avaient plus vécu en province qu'à Paris, ne connaissaient pas encore toutes les ressources de la capitale.
--Nous pouvons dessertir nous-mêmes ces pierres et les mettre sur papier; mais à qui les vendre ou les engager? voilà la question à laquelle il faudrait pouvoir répondre, dit Salvador.
--C'est, en effet, embarrassant.
--Oh! une idée, ajouta Salvador en se frappant le front, je tiens notre affaire. Te souviens-tu de cet original que nous avons rencontré chez Lemardelay, qui avait amené avec lui une vieille femme d'une tournure si grotesque, et que tous le monde accablait de compliments et de salutations.
--M. Juste?
--Juste, je crois que cet homme est celui qu'il nous faut.
--Et tu sais où le trouver?
--Pas précisément, mais je sais où trouver le comte palatin du saint-empire romain. Tu sais, l'homme au portefeuille? et il est probable que ce noble personnage pourra m'indiquer la tanière de monsieur Juste.
--Je n'ai pas besoin de te recommander d'être prudent, de ne pas faire à ces gens-là d'ouvertures de nature à leur donner l'éveil.
--La recommandation est au moins inutile.
--C'est que je n'accorde pas beaucoup de confiance à ce comte palatin, qui a trompé si indignement son ami dans l'affaire du portefeuille.
--Sois tranquille, te dis-je, je n'ai pas oublié que les _ouvriers_[244] parisiens n'ont pas de probité.
--C'est qu'il ne serait pas très-agréable de faire naufrage au port, avec d'autant plus de raison que cette affaire sera probablement la dernière que nous ferons; car si les promesses qui m'ont été faites se réalisent, j'obtiendrai sous peu de temps un très-bel emploi.
--Si vous vouliez me permettre de voir le ministre et de solliciter pour vous, dit Silvia à Salvador, après avoir adressé à Roman un coup d'oeil significatif, je suis bien sûre que vous n'attendriez pas longtemps.
--Au fait, c'est une idée, répondit Roman.
--Ne parlons pas de cela, je vous prie, je ne veux pas devoir aux beaux yeux de ma maîtresse l'emploi que je sollicite.
--Eh bien! c'est dit, je saurai demain où demeure M. Juste, et ce sera madame la marquise qui sera chargée de traiter l'affaire que nous voulons faire avec lui.
V.--Un usurier.
Roman savait que le comte palatin du saint-empire romain était un des plus fidèles habitués de l'établissement du limonadier à moustaches grises, et que pour rencontrer ce noble personnage, il ne fallait qu'aller passer quelques heures de l'après-midi dans cette maison où il venait tous les jours.
C'est ce que fit Roman. Il y était depuis moins d'une heure, lorsqu'il vit entrer celui qu'il attendait, il l'appela, et le comte vint avec empressement se placer près de lui. Après les politesses d'usage entre gens de bonne compagnie, le comte demanda à Roman, si les résultats de son voyage à Baden-Baden avaient été satisfaisants.
--Hélas! non, répondit celui-ci, et à l'heure qu'il est, je payerais avec bien du plaisir un excellent dîner à celui qui pourrait m'indiquer un honnête marchand d'argent disposé à escompter à un taux raisonnable du papier couvert d'excellentes signatures.
--Que ne vous adressez-vous donc au maître de céans?
--Je n'ai pas beaucoup de confiance en cet homme-là; j'ai entendu raconter, au dîner où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer pour la première fois, une certaine histoire.
--Celle du lingot?
--Précisément; et vous conviendrez avec moi...
--Je respecte vos scrupules; mais si vous le voulez, je vais vous mener chez un marchand de jouets d'enfants qui fera votre affaire.
--Il me donnerait des polichinelles et des chevaux de bois en place d'écus.
--Si ce sont des écus que vous voulez, il n'y a que monsieur Juste qui puisse faire votre affaire.
--Monsieur Juste, dites-vous? mais ce nom-là ne m'est pas inconnu, je l'ai entendu prononcer quelque part; mais où?...
--Eh! parbleu, au dîner en question, monsieur Juste y était.
--Cet homme-là me convient, et si vous voulez me donner son adresse, j'irai demain chez lui de votre part.
Le comte donna l'adresse qu'on lui demandait, se réservant _in petto_ de voir le soir même l'usurier, afin de stipuler avec lui la commission à laquelle il aurait droit.
Roman, ainsi qu'il l'avait promis, paya un excellent dîner au comte.
Il employa toute la journée qui suivit à recueillir des renseignements sur le compte de monsieur Juste, et ce qu'il apprit lui donna la conviction que l'on pouvait sans crainte proposer les affaires les plus louches à cet usurier, dont la discrétion était, disait-on acquise à tous ceux qui lui procuraient les moyens de gagner de l'argent. Cependant lorsqu'il rapporta à Salvador et à Silvia tout ce qu'il avait appris, il recommanda à cette dernière de n'agir qu'avec une extrême prudence, et de ne faire, si elle jugeait convenable, que des demi-ouvertures à l'usurier lors de sa première visite.
--N'ayez pas d'inquiétude, lui répondit Silvia, j'irai demain voir ce monsieur, et je vous promets que vous serez content de moi.
Le lendemain, ainsi que cela avait été convenu, Silvia sortit de chez elle pour se rendre chez monsieur Juste.
Elle se fit conduire devant la grille principale du jardin du Luxembourg, où elle laissa sa voiture; et après avoir défendu à son chasseur de la suivre, elle s'enveloppa dans son châle, abattit sur ses yeux le voile de dentelle qui ornait son chapeau, et entra dans le jardin, qu'elle traversa tout entier pour sortir par la grille de la rue d'Enfer.
Arrivée dans la rue Saint-Dominique d'Enfer, elle sonna à la porte d'une maison d'assez pauvre apparence, et attendit patiemment quelques minutes avant que quelqu'un vînt lui ouvrir. Les aboiements d'un chien, auquel la plénitude de sa voix permettait de supposer une taille formidable, répondirent seuls d'abord aux premiers tintements de la sonnette. Silvia ne s'effraya pas, et sonna de nouveau; les aboiements du chien redoublèrent; mais un petit guichet, pratiqué dans la porte, et défendu par d'assez forts barreaux de fer, fut ouvert, et lui laissa voir une figure jaune et parcheminée, éclairée par deux petits yeux vert de mer, et surmontée d'un bonnet dont la couleur primitive disparaissait sous une couche épaisse de crasse.
C'était celle de M. Juste.
--Que demandez-vous? dit-il.
--M. Juste, répondit Silvia; mais abrégez, s'il vous plaît, les formalités qui doivent précéder mon admission dans la place, ajouta-t-elle en levant assez son voile pour permettre à M. Juste de jeter un coup d'oeil sur ses jolis traits.
--Bien, bien, dit le digne usurier que la vue d'un aussi joli visage avait probablement attendri; je vais vous ouvrir, laissez-moi seulement le temps d'attacher mon chien.
La porte fut enfin ouverte, et Silvia, en passant dans une petite cour qu'il fallait traverser pour arriver au bâtiment habité par M. Juste, ne put s'empêcher de remarquer le compagnon de l'usurier, terre-neuvien de la plus forte race, qui grondait dans sa loge.
--Eh! eh! dit Juste, que dites-vous du compagnon de ma solitude? Croyez-vous qu'avec un gardien de cette taille, et aussi incorruptible que celui-ci, je doive beaucoup craindre messieurs les voleurs de la bonne ville de Paris?
Une baie, fermée par une forte porte en chêne garnie d'une serrure de sûreté et de plusieurs verrous, donnait entrée dans le bâtiment d'habitation, dont toutes les fenêtres étaient garnies d'énormes barreaux de fer; et avant d'arriver au cabinet dans lequel Juste avait introduit Silvia, il fallait traverser plusieurs pièces dont les portes, la nuit, devaient être soigneusement fermées.
Ces pièces qui servaient de magasin à M. Juste étaient pleines d'une foule d'objets hétéroclites, venus de toutes les contrées du monde et appartenant à toutes les époques, rassemblés sans ordre, les uns accrochés au plafond ou le long des murs, les autres jetés pêle-mêle sur le carreau, des objets d'histoire naturelle, des boas et des oiseaux empaillés, deux cadres, un rempli d'insectes, l'autre de papillons, des échantillons et des minéraux dans une boîte de bois blanc; des coquillages de toutes les formes et de toutes les couleurs; une collection complète de Michel-Ange, de Poussin, de Salvator Rosa, de Murillo, de Paul Porter, de Mignard, de Téniers et de Rubens apocryphes, au milieu desquels on pouvait cependant trouver quelques toiles authentiques désolées d'être forcées de rester en aussi mauvaise compagnie; des souricières et des horloges de Nuremberg, tous les ours de la librairie moderne, et quelques bons vieux livres venus on ne sait comment dans ce capharnaum, des armes offensives et défensives, antiques, modernes et du moyen âge; des morions, rondaches, salades, cuirasses, masses d'armes, hallebardes, pertuisanes, épées à deux mains, arquebuses, pistolets à mèches et à rouet, claymores écossaises, crics malais, tromblon oriental, yatagan arabe, arcs, flèches, carabines tyroliennes, fusils de chasse et de munition; des porcelaines de Saxe, de la Chine et du Japon; des vieux sèvres et des poteries de Bernard de Palissy; des vases étrusques et des urnes lacrymatoires; une tête de mort couronnée d'une guirlande de roses artificielles; le calumet des peaux rouges de l'Amérique septentrionale, la chibouque des Turcs et le narguilé des Italiens; des bouteilles de vin de Champagne à brillantes étiquettes; des pots de la pommade du lion; des coupes de bronze et d'argent ciselées par Benvenuto Cellini et des encriers siphoïdes, des foetus et des lézards conservés dans des bocaux remplis d'esprit de vin; des scapulaires, une momie égyptienne, des Agnus Dei et un reliquaire, contenant un des morceaux de la vraie croix; des instruments de musique et des ustensiles de cuisine; des médailles romaines; des paquets de bougies et des bottes d'allumettes chimiques allemandes; la tête parfaitement tatouée d'un chef des peuplades de la mer du Sud; des boîtes de sardines, les vieilles épaulettes, le sabre d'honneur et le manteau de pair d'un illustre maréchal de France: toutes les dépouilles du riche et du pauvre, de l'homme du monde, de l'artiste et du savant, toutes couvertes de poussière et de toiles d'araignées.
Quelques chaises de paille, une petite table de bois noir, devant laquelle était placé un fauteuil de canne, une cuvette et un pot à eau placés sur la cheminée, et surmontée d'une mauvaise gravure collée sur la muraille, composaient tout l'ameublement du cabinet dans lequel Juste avait introduit Silvia. Les fenêtres de ce cabinet comme celles de toutes les autres pièces, étaient garnies de forts barreaux assez rapprochés l'un de l'autre pour ne laisser pénétrer dans l'appartement qu'un jour pâle et douteux.
Les murs étaient tapissés d'un mur commun à fleurs blanches sur un fond bleu déchiré en plusieurs endroits la cheminée était garnie seulement d'une paire de petits chenets en fonte, et à la voir si propre et si nette, on devinait que même pendant les jours les plus rigoureux de l'hiver, monsieur Juste n'y faisait pas de feu.
Il offrit à Silvia une des chaises de paille qui garnissaient son cabinet, et se plaça dans le fauteuil.
--Vous permettez, dit-il, après s'être enveloppé dans la vieille redingote de molleton noir, couverte de taches et percée aux coudes dont il était vêtu, vous permettez que j'achève mon repas; je déjeunais lorsque vous avez sonné à ma porte.
--Ne vous gênez pas, répondit Silvia.
Une jatte de lait et un morceau de pain bis composait le déjeuner de Juste.
--M'expliquerez-vous, dit-il en trempant une mouillette dans sa jatte de lait, ce qui me procure l'honneur de votre visite?
Silvia essaya de prendre une voie détournée pour arriver au but qu'elle voulait atteindre.
--Vous possédez des objets très-curieux et d'un grand prix dont vous seriez bien aise de vous défaire, répondit elle, et comme il est possible que je me détermine à en acheter quelques-uns, je suis venue pour les voir.
--On vous a trompé, dit Juste, en jetant sur Silvia un regard interrogateur, les objets qui garnissent mes magasins ne sont pas à vendre, je les donne quelquefois à ceux dont j'escompte le papier; mais je les rachète aussitôt qu'ils sont vendus, si cependant vous désirez jeter un coup d'oeil sur mes curiosités, je suis à vos ordres.
Silvia ayant témoigné qu'elle ne serait pas fâchée d'examiner attentivement ces objets qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, monsieur Juste qui avait expédié la dernière bouchée de son modeste déjeuner se leva et précéda Silvia dans les pièces où étaient rassemblés tous ses bric-à-brac.
--Voilà, dit-il, de magnifiques toiles dues aux pinceaux des plus célèbres maîtres des écoles française, italienne, hollandaise et espagnole; les meilleurs ouvrages des littérateurs les plus distingués de l'époque: la _Vierge de Meudon_, de monsieur Groult de Tourlaville, la _Ckristeide_, une _Blonde_, le _Mousse_ de madame Augusta Kernock, le _Code des honnêtes gens_ et une multitude d'autres _codes_, et plusieurs autres chefs-d'oeuvre: des Elzévirs, des Etienne, des Aldes et des Manuces. Dans ce bocal est renfermé l'aspic de la reine Cléopâtre; voilà du vin de Champagne de Moët et compagnie d'Epernay; la boîte à mouches de madame de Pompadour, le stylet dont se servit Dibutade lorsqu'elle traça sur la muraille le profil de son amant, la palette d'Appelles, un des ciseaux de Phidias, un autographe de Molière, le ruban avec lequel Androclès conduisait son lion dans les rues de Rome.
Monsieur Juste, pour faire l'énumération de toutes ces richesses, avait pris le ton d'un charlatan qui vante aux badauds rassemblés autour de lui les propriétés merveilleuses de son baume.
--Avez-vous parmi toutes vos curiosités, l'anneau de Gygès et le sceau du grand Salomon, dit Silvia en souriant.
--Est-ce que vous avez envie d'acheter ces deux objets? répondit M. Juste en fixant sur Silvia ses petits yeux vert de mer.
--S'ils étaient à vendre... l'anneau de Gygès surtout, me conviendrait infiniment; on a souvent besoin d'aller dans des lieux dans lesquels on ne voudrait pas être vue.
--Chez l'usurier Juste, par exemple.
--Vous l'avez dit, maître, répondit Silvia.
--Et peut-on connaître, madame, le motif qui vous amène dans ce lieu où vous ne voudriez pas être rencontrée?
--Vous êtes discret, M. Juste?
--Très-discret, belle dame, surtout lorsque j'y trouve mon compte.
--Si vous le voulez, nous ferons ensemble une affaire dont vous n'aurez pas à vous plaindre.
--Et quelle est cet affaire?
--Vous êtes bien pressé...
--Excusez mon impatience, elle est toute naturelle, l'affaire que vous voulez me proposer est, dites-vous, très-avantageuse.
--Vous allez en juger: mais procédons par ordre. Vous ne me connaissez pas, et comme je vis dans un monde où vous n'êtes pas admis, il n'est pas probable que vous puissiez me retrouver une fois que je serai sortie de votre maison; je puis donc sans me compromettre; vous dire ce qui m'amène près de vous.
--Très-vrai! aimable dame.
--Si l'on vous offrait, moyennant cent mille francs, des pierres précieuses qui valent au moins cinquante mille francs de plus, accepteriez-vous la proposition?
M. Juste regarda fixement Silvia pendant quelques minutes avant de lui répondre, puis il se rapprocha d'elle et lui souffla ces quelques mots dans l'oreille.
--Si les pierreries valent réellement cinquante mille écus, je vous compterai la somme que vous exigez, quand bien même ces pierreries seraient celles qui ont été volées, il y a deux jours, au comte Colorédo.
--Je vois que vous êtes un homme raisonnable et qu'il y a moyen de s'entendre avec vous; mais si je vous apportais dans quelques heures les pierreries en question, seriez-vous en mesure de me compter immédiatement la somme en billets de banque?
--Immédiatement; en billets de banque, ou en or: à votre choix.
--En ce cas, maître, ouvrez votre caisse, j'ai apporté les pierreries avec moi.
--J'en étais sûr! et ce sont celles du comte Colorédo?
--Que vous importe? si elles valent réellement cinquante mille écus.
--Vous avez raison; mais voulez-vous me permettre d'examiner ces pierres?
--Rien de plus juste, je n'ai pas l'intention de vous vendre chat en poche.
Silvia avait mis la main à l'aumônière attachée à sa ceinture pour en tirer le petit paquet qui contenait les pierreries, et le vieux Juste essuyait les verres de ses lunettes, lorsqu'un vigoureux coup de sonnette, accompagné de formidables aboiements du chien de garde, vint tout à coup les frapper d'épouvante; Silvia était pâle, et ses yeux, fixés sur ceux de l'usurier, semblaient lui demander l'explication de cette visite inopportune. Juste posa sur son bras une de ses mains décharnées.
--Rassurez-vous, lui dit-il, vous n'avez rien à redouter ici; je vais voir quel est celui qui a tiré la sonnette avec tant de violence; c'est sans doute un client qui vient me demander de l'argent après avoir passé la nuit au jeu.
Juste sortit en effet après avoir mis dans sa poche la clé de son bureau.
Silvia, lorsqu'elle se trouva seule dans le bazar de M. Juste, se dit, bien qu'une trahison de la part de l'usurier ne fût pas à redouter, qu'il était cependant possible que la police fût sur les traces de l'auteur du vol commis à l'hôtel de Castiglione: que peut-être elle avait été suivie, et que, dans ce cas, elle devait se débarrasser des pierreries qu'elle portait sur elle; cette résolution une fois prise, elle songea à l'exécuter; elle avisa dans un coin un vase soi-disant antique, à col très-étroit, qui était à demi caché sous un monceau de vieilles armes de toutes les espèces, et couvert d'une vénérable poussière, elle y introduisit toutes les pierreries; ce qui lui fut facile lorsqu'elle les eût retirées du papier qui les enveloppait; elle avait terminé cette opération lorsque monsieur Juste rentra: la plus complète satisfaction était peinte sur sa physionomie, il souriait presque!
--Soyez sans crainte, madame, dit-il, ce n'est rien, c'est un général de mes amis qui vient, en sortant du club, me prier de lui prêter cinquante mille francs que je vais lui remettre. Je l'ai prié de m'attendre quelques instants dans une pièce voisine, afin de vous laisser le temps de vous cacher, si, comme je le crois, vous ne voulez pas être vue.
Juste conduisit Silvia derrière une cloison treillagée, garnie de petits rideaux de toile verte, qui séparait le cabinet en deux parties égales; il lui avança un siége, et après lui avoir donné de nouveau l'assurance qu'il ne la ferait pas attendre longtemps, il introduisit le général dans le cabinet.
Silvia, de la place qu'elle occupait, pouvait entendre tout ce que disaient l'usurier et le général, et le tissu des petits rideaux verts qui couvraient le treillage était si mince qu'elle pouvait presque distinguer leurs traits.
Le général, à peine quadragénaire, était bel homme dans toute l'acception du mot, ses formes gracieuses, et le timbre flatteur de sa voix indiquaient un homme de la meilleure compagnie.
--Vraiment, mon cher Juste, dit-il en entrant dans le cabinet de l'usurier, à la difficulté que l'on éprouve avant d'arriver à votre _sanctum sanctorum_, on serait presque tenté de croire que vous êtes en bonne fortune.
--Eh! eh! répondit Juste, pourquoi ne me serait-il pas permis de demander quelques distractions aux amours.
--Oh! je sais que vous êtes assez riche pour acheter les bonnes grâces des plus jolies femmes.
--Acheter! acheter! mais, général, croyez-vous donc que je puisse devoir mes bonnes fortunes qu'à mon argent.
Et le petit monstre se caressait le menton et se regardait complaisamment dans un petit miroir de toilette accroché à l'espagnolette de la fenêtre.
--Pardonnez-moi, mon cher Juste, vous ne m'avez pas compris; je voulais dire seulement que les hommes les mieux faits sont quelquefois obligés de faire des sacrifices pour satisfaire les petites fantaisies d'une femme aimable et jolie.
--C'est possible, mais jusqu'à ce jour j'ai été assez heureux pour éviter les pièges des coquettes.