Les vrais mystères de Paris

Part 22

Chapter 223,912 wordsPublic domain

--Je vous disais donc que Joséphine ou plutôt Maxime (car le premier de ces noms qui est le sien, lui paraissant trop commun; elle a fait choix du second), est doué du coeur le plus expansif, le plus aimant; il faut même qu'elle diminue le surabondant de sa sensibilité pour la mettre en équation parfaite avec celle de ses adorateurs. C'est ainsi qu'il y a quelque temps et pour tirer parti de ce surabondant, elle avait pris en affection une chienne épagneule d'une force et d'une taille énorme, nommée Miss. Maxime et sa chère Miss étaient inséparables, c'était à en faire crever saint Roch de dépit! En voiture, au théâtre, à table, au lit, à la promenade, Miss était partout; quand on voyait Maxime conduire en laisse cette énorme bête, on se rappelait involontairement cette question de Cicéron à son gendre qui, étant petit, affectait de porter une grande épée: «Mon Dieu! mon gendre, qui donc vous a attaché à votre épée?» De même, on pouvait demander à Maxime: «Qui donc vous a condamnée à être attachée à la chaîne de cette vilaine bête?»

Bref, on pense bien qu'une passion si extraordinaire pour un animal dut amener plus d'une scène bizarre entre Maxime et ceux de ses adorateurs qui voulaient régner sans partage dans son coeur. Il n'entre pas dans mon sujet d'en faire le récit; mais pour trancher court, je dirai que tous ceux qui déplurent à Miss furent promptement congédiés.

C'est vraiment un problème à jamais insoluble pour moi, qu'une femme qui ne connaît d'autre divinité que l'inconstance, ait placé toutes ses affections sur le symbole de la fidélité.

Quoi qu'il en soit, historien fidèle de la catastrophe qui a mis fin aux jours de l'infortunée Miss, je vous dirai que les précautions et les soins que prenait sa maîtresse pour conserver une existence si précieuse, amenèrent son trépas bien avant l'heure marquée par la fatale Parque. Gorgée de bonbons, de biscuits, de macarons, de champagne, de café, de punch, au sortir d'un petit souper fait en tiers avec sa maîtresse et une personne que par discrétion je ne nommerai pas, l'infortunée Miss fut frappée d'apoplexie et ne tarda pas à rendre le dernier soupir. Nuit effroyable où retentit tout à coup et comme un éclat de tonnerre cette sinistre nouvelle: Miss se meurt! Miss est morte!!!.....

O Gresset! que n'ai-je la plume avec laquelle tu traças la mort de _Vert-Vert_! Ou plutôt, Muse de l'épopée, redis-moi les douleurs, les larmes et les cris de la triste Maxime! Non, jamais Andromaque ne versa tant de larmes sur son Hector; non, jamais la sensible Didon ne regretta tant le fils d'Anchise!

Hélas! Cet objet de tant d'amour, de tant de larmes, n'est plus en ce moment qu'un froid et insensible cadavre! La voix, les caresses de l'inconsolable Maxime resteront désormais sans écho, dans ce coeur glacé par la mort.

Une sombre tristesse s'empare de ses sens. Elle veut que des signes publics et ostensibles témoignent des regrets qu'elle éprouve d'une perte aussi cruelle. Pendant trois jours! Oui, pendant trois mortels jours, elle fuit tout regard masculin, elle se plonge dans le deuil le plus profond; et pour qu'il ne soit ignoré de personne, _ô infandum_, elle attache le crêpe funèbre à sa jarretière!... A cet aspect, les Amours épouvantés, fuient à tire d'ailes.

Mais que va faire l'infortunée Maxime? Quelle sépulture va-t-elle donner à sa chère Miss? Celle qui régnait si puissante dans son coeur, maintenant objet infime, sera-t-elle, comme le vulgaire des êtres de son espèce, abandonnée à ces barbares qui n'aiment des chiens que leur enveloppe?...

Non! mille fois non!...

Nouvelle Mausole; il faut que le tombeau de sa chienne favorite, dépose éternellement de sa douleur et de ses larmes! Elle s'occupe donc, en sanglotant, de régler les funèbres apprêts de ses funérailles. Une boîte en coeur de chêne est ordonnée; on la garnit d'ouate, on la parfume des plus fines essences, puis on procède à la dernière toilette de Miss; on la peigne, on la bichonne, on lui met dans la gueule un mouchoir de fine batiste imprégné d'eau de Cologne et de patchouli, son corps a pour première enveloppe, une des plus belles robes de sa maîtresse, viennent ensuite une chemise, des draps, des serviettes, des nappes. Enfin, la boîte est refermée sur ces tristes restes au moyen de vis d'argent.

Ici, nouvel embarras de Maxime! Quelle terre sera digne de recevoir la dépouille mortelle de Miss, de la célèbre Miss?

Dans cette perplexité, Maxime se fait apporter l'atlas de Lapie; elle en interroge tous les feuillets; mais dans sa douleur, est-il possible qu'elle fasse un choix? Tout à coup, cependant un trait de lumière se fait jour à travers les ténèbres profondes où son âme est plongée. Miss, la fidèle Miss, ne peut-être inhumée d'une manière digne et convenable, que dans la terre classique de la fidélité! C'est donc la Picardie, qui aura la gloire de conserver ses dépouilles.

La suivante de Maxime est appelée; c'est à elle qu'est confiée la triste mission de procéder aux dernières cérémonies.

La poésie, l'éloquence, jettent à profusion des fleurs sur la tombe de Miss.

_Consummatum est!..._

--Dieu de Dieu! s'écria Roman, j'ai presque envie de pleurer.

Excusez ma douleur, cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle!

Quel bon coeur! Quelle sensibilité! Quel bon caractère! Cette Maxime, est vraiment la perle des femmes; je l'aime, j'en suis fou... Eh, mais! et ce pauvre vieux qui est, dites-vous, son père; vous ne m'en avez plus reparlé? J'espère que sa fille a pour lui, des soins et des égards qui témoignent que, chez elle, le _père_ est infiniment au-dessus de la bête?

--Avant que je ne réponde à cette question, dit le poëte chevelu, examinez, je vous prie, la femme qui descend de cette voiture dont la portière vient d'être ouverte par une espèce de commissionnaire dont les jambes vacillantes et le regard hébété, annoncent qu'il a déjà absorbé une quantité plus que raisonnable de petits verres.

L'équipage est au moins aussi élégant que celui du _rat_ dont je viens de vous parler; cependant la femme qui vient d'en descendre n'est pas aussi attrayante que la belle Maxime, aussi elle emploie des moyens tout différents pour soutenir le luxe dont elle s'environne; ce que la première demande aux charmes de sa personne, la seconde le trouve dans les finesses de son esprit.

Cette femme a vu s'écouler son dixième lustre; elle n'a pas cependant renoncé à l'espoir de paraître jeune; mais ses manières enfantines, ses petites minauderies, s'accordent mal avec un extérieur qui n'a rien de distingué; elle est d'une taille au-dessous de la moyenne, ses formes, d'une ampleur prononcée, rappellent celles de la Vénus Hottentote; et si son visage fortement coloré n'est pas parsemé de marbrures violacées, indices certains d'un tempérament sanguin, c'est grâce à un usage souvent répété de la pommade de concombre.

Si j'étais forcé de vous énumérer toutes les friponneries, toutes les escroqueries qu'elle a commises et que vous soyez forcé de m'écouter, nous devrions nous résigner à rester ici jusqu'à demain matin; aussi je pense qu'il vous suffira de savoir qu'elle ne recule devant rien, que tous les moyens lui sont bons lorsqu'elle veut se procurer de l'argent; elle sait à propos prendre tous les masques; toutes les ruses lui sont familières. Elle trouva même le moyen de dépouiller, de tout ce qu'elle possédait, une vieille femme qui se croyait au moins aussi fine qu'elle; et qui se faisait, je ne sais pour quelle raison, appeler la reine de Hongrie.

--En vérité, cher poëte, vous êtes un singulier conteur; depuis plus d'une heure vous me tenez le bec dans l'eau; me direz-vous enfin quels rapports existent entre Maxime et le vieux frotteur, entre la femme dont vous me parlez maintenant, et ce commissionnaire à demi ivre?

Répondez-donc enfin, ou bien je me retire. --Ah, de grâce! Un moment souffrez que je respire.

Maxime et la baronne *** (je ne vous dirai pas le nom de cette femme qui, du reste, est la même que celui d'un homme qui occupe la place la plus haute dans la hiérarchie directoriale des théâtres), roulent toutes deux sur l'or et les billets de banque; elles ont toutes deux de somptueux appartements, de riches parures, et comme vous avez pu le voir, des équipages et une livrée dignes d'être enviés par une duchesse. Maxime, sans compter le fils d'un pair de France, a ruiné déjà un bon nombre de jeunes gens de famille; la baronne ***, a escroqué l'univers entier. Cependant on pourrait peut-être trouver quelques excuses à leur conduite, si elles avaient conservé quelques-uns des bons sentiments qui existent dans le coeur de presque toutes les femmes; mais Maxime laisse son vieux père mourir de faim, et le commissionnaire est le fils unique de la baronne, qui le laisse croupir dans la plus atroce misère; vous voyez, mon cher monsieur, qu'il est possible de rencontrer à Baden-Baden, quelques-uns des mystères de Paris.

--_Tron de l'air!_ je crois que vous avez raison.

--Est-ce la première fois que vous venez à Baden-Baden?

--Oui, cher poëte; mais j'y reviendrai, car je m'y amuse beaucoup.

Il est en effet difficile de s'y ennuyer, car on rencontre ici les gens les plus nobles, les plus distingués et les plus riches de l'Europe; et des lions de tous les pays, qui sont au moins aussi ridicules et aussi amusants que nos lions parisiens. Ici, le républicain, le carliste et le milieu juste, ils vivent ensemble en bonne intelligence: chacun d'eux, en entrant dans la ville, a laissé ses opinions politiques à la porte, comme un bagage inutile; ils ont vraiment bien d'autres choses à faire et de plus importantes que de discuter! Ne faut-il pas qu'ils luttent d'excentricité les uns contre les autres; que le luxe de celui-ci fasse pâlir celui de son voisin? Et puis les bals, les réunions, les dîners princiers donnés par le fermier des jeux à l'aristocratie des baigneurs, et surtout le jeu qui occupe si bien tous les instants des habitués de Baden-Baden, qu'ils paraissent, hommes et femmes, jeunes et vieux, appliquer toutes les facultés qu'ils possèdent à l'étude des combinaisons aléatoires de la rouge et de la noire.

Parmi ces nobles et riches étrangers, bourdonne un essaim de parasites et de fripons, qui ne viennent aux eaux que pour y pêcher de nouvelles dupes...

--Vraiment, il y a ici des parasites et des fripons? dit Roman au poëte chevelu qui s'était fait si bénévolement son cicerone; je ne le crois que parce que vous me le dites.

--Il y en a autant qu'au dîner où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, et ce n'est pas peu dire. Nous sommes enfin dans une véritable forêt de Bondy.

A ce nom de la forêt de Bondy qui lui rappelait le crime dont Alexis de Pourrières avait été la victime, Roman ne put réprimer un mouvement convulsif, et il devint si affreusement pâle que son compagnon remarqua l'altération de ses traits.

--Qu'avez-vous donc? dit-il, vous êtes aussi pâle qu'un des malheureux ouvriers de la fabrique de blanc de céruse de Clichy.

Roman avait cent fois rappelé à son complice le crime qu'ils avaient commis ensemble, sans éprouver le moindre remords, et cette fois le nom seul d'un lieu voisin de celui où la victime avait rendu le dernier soupir venait d'éveiller toutes les voix de sa conscience, il faut le dire, et c'est une vérité consolante, la conscience n'est jamais _muette_[238].

--Rassurez-vous, continua le poëte! Nous ne sommes pas il est vrai, dans la forêt de Bondy, mais nous sommes proches voisins de la Forêt-Noire, et sa réputation n'est pas meilleure que celle de la forêt que je viens de nommer. Mais rassurez-vous, les bandits que vous rencontrerez à la Conversation-hauss, à l'Ursprung[239], à l'abbaye de Lichtental, au Geroldsane, à l'Angle-Vert, au Fremersberg et à Alte-Schloss, ne vous voleront ni votre bourse, ni votre montre; et parmi eux, il en est plusieurs qui sont de très-honnêtes gens dans toute l'acception du mot, qui apportent dans toutes leurs relations une extrême délicatesse, et qui cependant deviennent des fripons aussitôt qu'ils ont pris place devant une table de jeu.

Ces individus sont, pour la plupart, connus des habitués des eaux; mais ceux-ci, qui ont été leurs tributaires, se gardent bien de les faire connaître aux nouveaux venus; ils sont au contraire bien aise de voir ces derniers tomber entre les griffes de ces industriels qui jouent tous les jeux avec perfection. Ajoutez à cette science leur adresse, les cartes biseautées, et tout ce qui s'en suit, et vous pouvez facilement deviner ce qui arrive au nouveau débarqué.

Ce qui se passe à Baden-Baden, se passe aussi dans tous les lieux où l'on joue; les gens du grand monde ont fondé des cercles dans lesquels ils se réunissent pour se livrer aux plaisirs de la conversation, sabler des vins généreux, faire bonne chère, et jouer lorsque l'occasion s'en présente. Pour devenir membre de ces sortes d'établissements, il faut que le candidat soit présenté par plusieurs parrains et qu'il consente à ce que son nom soit affiché pendant un certain laps de temps, dans la salle principale du cercle, afin que s'il se trouvait par hasard des opposants à l'admission, ils pussent faire connaître à un comité _ad hoc_, les raisons qu'ils voudraient alléguer contre elle. Cette mesure est sage, et si elle était rigoureusement observée, les cercles seraient des lieux de réunion fort agréables; malheureusement il n'en est rien. Comme chacun de nous se croit toujours assez fort pour ne rien devoir craindre, et que généralement on ne se soucie pas de se faire des ennemis sans aucune utilité; presque toujours, si la réputation du candidat n'est que douteuse on se contente d'opiner du bonnet, si elle est tout à fait mauvaise, on s'abstient. Si le candidat est riche, s'il porte un nom aristocratique, s'il est viveur, joueur surtout, il est reçu avec acclamations. De ce que je viens de vous dire de la manière dont se font les admissions, vous pouvez conclure que les exploiteurs trouvent facilement les moyens de se glisser parmi les habitués des cercles les mieux famés, dans lesquels on ne devrait cependant rencontrer que des gens estimables; aussi peut-on dire, sans crainte d'être démenti, que l'on trouvera dans tous, quelle que soit l'heure à laquelle on s'y présente, des individus toujours prêts à coucher votre bourse en joue; il faut pourtant en convenir, ce n'est jamais là qu'ils travaillent; trop de regards expérimentés seraient à même d'y surveiller leurs opérations; mais lorsque arrive un débutant dans la carrière du dandysme et des belles manières, ils jettent de suite sur lui leur dévolu, et tôt ou tard il faut qu'il succombe. Ils trouveront mille moyens de le circonvenir, de capter sa bienveillance; l'un lui proposera de lui faire admirer des chevaux pur sang où des chiens de race, un autre lui vantera les charmes de tel _rat_ à la mode et le résumé de toutes ces avances, est ordinairement une invitation à un dîner qui viendra d'être perdu, invitation qu'il ne pourra se dispenser d'accepter.

Après le repas, lorsque les fumées du vin de Champagne auront échauffé le cerveau de la victime, les parties seront engagées, et quel que soit le jeu choisi que ce soit la bouillotte, l'écarté, le creps où la roulette (ces messieurs ont des roulettes fabriquées en Angleterre, dont les cases sont si adroitement arrangées, qu'un léger mouvement fait à propos, rend celles qui seraient favorables au ponte, inaccessibles à la boule), elle perd toutes les sommes qu'elle pose sur le tapis.

Lorsque je vous disais, il n'y a qu'un instant, que de très-honnêtes gens, dans les relations ordinaires de la vie, étaient des fripons au jeu, vous avez secoué la tête d'un air de doute. Parce que vous êtes honnête, mon cher monsieur, et que vous ne connaissez pas encore toutes les misères de la vie parisienne; vous ne pouvez croire que l'homme qui vient de serrer affectueusement votre main dans les siennes, vous dépouillera sans scrupule, si vous vous asseyez devant lui à une table de jeu; cette incrédulité fait votre éloge; mais si vous voulez me croire, ne jouez jamais autre part que dans des établissements semblables à celui-ci, où plutôt ne jouez pas du tout, ce sera beaucoup plus sage.

Deux individus qui se placent l'un vis-à-vis de l'autre pour se disputer, les cartes ou les dés à la main, une somme plus ou moins forte, sont, tant que dure la partie, deux ennemis qui cherchent à se vaincre... Eh bien! supposez au plus honnête homme du monde le pouvoir de changer ses cartes au moment où il va perdre la partie, croyez-vous qu'il n'en usera pas?

--Eh! eh!

--C'est l'histoire du mandarin dont parle Rousseau dans je ne sais plus quel ouvrage. Beaucoup de gens qui, lorsqu'ils ont appris ce qu'ils savent, ne voulaient d'abord que se mettre en état de ne pas redouter les ruses des fripons, sont devenus les plus intrépides et les plus dangereux des exploiteurs, et cela se conçoit: si vous mettez une arme entre les mains d'un individu, il s'en servira lorsqu'il se trouvera dans la nécessité de se défendre.

Aussi, des hommes haut placés dans la hiérarchie sociale, des grands seigneurs fidèles à la religion du serment, des notaires dévots, des avocats patriotes, des négociants, auxquels la Bourse accorde une certaine considération, trouvent dans le jeu des ressources précieuses, une somme de bénéfices souvent plus importants que ceux que leur procure l'exercice de leur profession.

Ce sont ceux-là qui sont ordinairement chargés d'organiser les dîners, les parties, les soirées, à la suite desquels les dupes doivent être dépouillés.

Ainsi, s'ils ne veulent pas travailler eux-mêmes, ils introduiront chez des amis, un ou deux _grecs_, qui travailleront avec d'autant plus de facilité, que personne ne s'avisera de soupçonner ces nouveaux venus, présentés quelquefois par des amis de vingt ans.

Pour opérer avec plus de chances de réussite, les _grecs_ ont presque toujours dans leurs poches deux ou trois sixains de cartes biseautées, qu'ils substituent adroitement à ceux qui se trouvent sur les tables, qu'ils font disparaître en les portant en certain lieu. Pleins de sécurité, les bonnes gens jouent sans défiance; ils perdent des sommes considérables et accusent le hasard qui n'en peut.

Le nombre de gens qui volent on qui font voler au jeu leurs amis et leurs parents, est beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement; et si j'osais vous nommer ceux que je connais, que de masques vous verriez tomber et combien de gens seraient désolés d'avoir été si longtemps les amis de monsieur le marquis un tel; de monsieur le comte un tel; de monsieur le vicomte un tel.

--N'êtes-vous pas un misanthrope, cher poëte? et n'est-ce point parce qu'elle ne fait pas à vos vers l'accueil qu'ils méritent que vous traitez si mal la société?

--Oh! mon Dieu, non... nous ne savons que faire en attendant l'ouverture des salons, et nous causons pour passer le temps: voilà tout.

--C'est vrai! et puisque sans nous en apercevoir, nous avons atteint l'heure du dîner, nous allons entrer ensemble chez Chabert.

Une brillante société était déjà réunie dans le magnifique salon, orné de peintures étrusques et de superbes glaces, du Véry de Baden-Baden, lorsque Roman et son compagnon entrèrent; ils se placèrent et les premiers instants furent consacrés à satisfaire le vigoureux appétit qu'ils devaient à la longue promenade qu'ils venaient de faire.

Après le dessert, Roman qui avait écouté avec plaisir les histoires et les longues dissertations du poëte chevelu, lui demanda, s'il ne conservait pas dans les trésors de sa mémoire, quelques anecdotes concernant les personnes qui se trouvaient en ce moment dans le salon de Chabert?

--Je ne connais, dit le poëte, après avoir promené ses regards autour de lui, parmi les personnes qui sont ici, que cet homme et ces deux jolies femmes.

--Et vous pouvez, sans doute, me raconter des histoires dont ils sont les héros?

--Pour peu que cela vous fasse plaisir.--Par qui commencerai-je?

--Débarrassons-nous d'abord de l'homme qui doit être un bien grand misérable, si Lavater n'est pas un rêveur.

--On devine, à la première vue, que cet homme qui porte la tête haute et le nez au vent, et qui cherche, sans pouvoir y parvenir, à imiter les airs, le ton et les manières des gens distingués avec lesquels il cause en ce moment, est de la plus basse extraction. Examinez, avec un peu d'attention, cette taille courte et ramassée, ces épaules de portefaix, ces cheveux noirs et gras, ces petits yeux de même couleur qui ne lancent que des regards obliques, ces mains dont la rougeur et les rugosités ont résisté à toutes les pâtes d'amande et à tous les savons de toilette imaginables et ces pieds d'une dimension fantastique. Croyez-vous que tout cela puisse appartenir à une nature aristocratique? Cependant cet individu se fait appeler le comte de Bon... de Bon...»

--Hein? dit Roman.

--Son nom m'échappe, répondit le poëte chevelu.

Ce n'est que depuis peu de temps que de sa propre autorité il s'est décoré d'une qualification nobiliaire; car si nous remontons jusqu'à l'année 1830, nous le trouverons dans la principale ville de nos départements de l'Ouest, prêchant la liberté, l'égalité et la fraternité. Comme il saupoudrait souvent ses harangues d'une infinité de liaisons dangereuses, ses auditeurs à cette époque, l'avait surnommé le _cuirassier_ ou le _tanneur_... Au diable! je ne puis me rappeler ni son nom véritable, ni celui qu'il s'est donné; au reste si vous êtes désireux de le connaître, compulsez la _Gazette des tribunaux_: ce personnage fut pendant un temps l'ennemi politique du procureur du roi, il a eu des malheurs devant la cour d'assises.

Après une assez sale faillite consommée en 1833, ce comte de contrebande s'enfuit en Belgique; mais les négociants qu'il avait mis dedans, se plaignirent, et l'extradition du comte et de la comtesse de *** (notre homme avait emmené avec lui sa chaste épouse, à laquelle nous donnerons, si vous voulez bien le permettre, le nom de Marguerite), fut demandée et obtenue.

De Bruxelles à la cour d'assises du département où le comte avait établi sa résidence, le trajet est long; aussi le comte trouva les moyens de s'évader pendant sa durée, en laissant sa femme pour otage; heureusement pour elle, les jurés ne trouvèrent pas dans la cause assez d'éléments pour éclairer leur conscience, elle fut acquittée; mais le comte fut condamné par contumace à dix années de travaux forcés.

Le comte qui était en 1830, ainsi que je viens de vous le dire, le coryphée du parti républicain de sa ville natale, devint tout à coup un fervent royaliste. Arrivé, je ne sais comment, à Londres, il s'engagea dans la légion étrangère que formait à cette époque don Carlos pour reconquérir son royaume, dans laquelle il obtint, je ne sais par quels moyens, le grade de capitaine.

Le comte de ***, malgré l'extérieur peu gracieux qu'il a reçu de dame nature, sut capter la confiance du prince espagnol, qui bientôt, lui confia tous ses secrets. Le comte n'en demandait pas davantage. Aussi, lorsqu'il sut tout ce qu'il voulait savoir, il quitta l'armée royaliste sans tambour ni trompette, et vint trouver à Paris, l'ambassadeur de Sa Majesté Marie-Christine, auquel il vendit tous les secrets de don Carlos.

L'ambassadeur, voulant récompenser dignement les services du comte de ***, le mit en rapport avec un haut personnage, grâce aux soins duquel il fut incorporé dans une des mille polices occultes qui se heurtent et se croisent à Paris.

Le comte de ***, fut immédiatement chargé par le chef d'une de ces polices, d'aller surveiller à Bourges, son ancien maître, don Carlos; mais par suite d'un malentendu entre ceux de qui il tenait cette mission et les autorités de Bourges, il fut _brûlé_[240] et forcé de revenir à Paris, Gros-Jean comme devant.

A cette époque, le duc de Bordeaux devant visiter l'Italie, le comte de ***, en sa qualité d'ancien officier de l'armée de don Carlos, fut chargé d'aller lui _présenter ses hommages_.