Part 2
La rue de la Tannerie est une de ces rues dans lesquelles on ne peut passer sans éprouver une sensation de malaise inexplicable, qui fait que l'on presse le pas, sans que pourtant on cherche à se rendre compte du sentiment auquel on obéit, le soir elle est à peine éclairée par la flamme pâle et douteuse d'un antique réverbère, le jour elle est plus triste encore.
Toutes les maisons de cette rue paraissent si peu solides sur leurs fondements, qu'au moindre choc, au plus léger coup de vent, on est étonné de ne pas les voir tomber l'une sur l'autre, comme ces capucins de cartes sur lesquels vient de souffler un enfant.
Ces masures ne ressemblent pas à ces ruines que l'on rencontre parfois au milieu d'une belle campagne, qui, à de certaines heures, sont dorées par les rayons du soleil et sur lesquelles s'épanouissent le lierre aux larges feuilles d'un vert sombre et le liseron aux clochettes bleues qui semblent avoir été mis là par la main du Créateur, pour nous rappeler que rien de ce qui existe ici-bas ne peut périr sans être immédiatement remplacé par autre chose; les masures de la rue de la Tannerie, n'ont rien de vénérable, elles rappellent la décrépitude du vice.
On y entre par des portes basses et difformes, elles sont éclairées par des baies fermées de cette espèce de fenêtre que le peuple, pendant notre première révolution, a nommées fenêtres à guillotine, sans doute parce que leur forme lui rappelait celle du terrible instrument qui fonctionnait alors sur la place publique.
L'humidité qui décime les malheureux habitants de ces bouges, (des individus naissent, vivent, aiment et meurent dans la rue de la Tannerie et dans toutes celles qui lui ressemblent), suinte à travers des murs mal recrépis et s'écoule en gouttelettes noirâtres qui exhalent une odeur nauséabonde.
Dans la rue de la Tannerie, il n'y a pas un seul atelier, pas un seul magasin consacré à une industrie s'exerçant au grand jour. Les espèces de caves auxquelles de présomptueux propriétaires ont donné le nom de boutique, sont toutes occupées par des gens qui exercent des industries douteuses, des marchands fripiers du dernier étage, des marchands de vieilles chaussures, des chiffonniers, des ferrailleurs, des rogomistes.
Si l'on excepte celui qui occupe le coin de la rue Planche-Mibray, il n'y a pas dans la rue de la Tannerie un seul marchand de vin; on ne boit pas de vin dans la rue de la Tannerie, de l'eau-de-vie, à la bonne heure.
La rue de la Tannerie, est coupée par une ruelle assez étroite, pour que deux hommes ne puissent y passer de front; c'est la rue des Teinturiers: Cette rue commence à celle de la Vannerie et débouche sur la Seine, en passant sous le quai de Gèvres; mais depuis quelques années, l'administration a fait fermer par de fortes grilles, la partie qui de la rue de la Tannerie conduisait sur la rive du fleuve.
L'une de ces grilles est scellée d'un côté dans le gros mur de la maison qui porte le nº 31, sur la rue de la Tannerie. Cette maison est élevée de quatre étages, une porte de chêne cintrée, ferrée avec soin et dans laquelle on a pratiqué un guichet défendu par trois tringles en fer carré qui peut être fermé par une petite porte en forte tôle, laisse apercevoir, lorsqu'elle est ouverte, un escalier en spirale qui conduit aux étages supérieurs et auquel sert de rampe une corde à puits noire et luisante; cette porte et la boutique qui occupe le rez-de-chaussée sont peintes en vert.
Toutes les vitres de cette maison ont été enduites d'une couche épaisse de blanc d'Espagne; on a cependant ménagé dans une de celles de la boutique, qui forme à elle seule le rez-de-chaussée, un petit espace circulaire dans lequel apparaît souvent un oeil provocateur, chargé d'indiquer aux passants inexpérimentés, l'industrie exercée rue de la Tannerie, nº 31.
Cette boutique est divisée en deux parties, séparées par une cloison jadis vitrée, dont les carreaux, depuis longtemps brisés, ont été remplacés par du papier huilé; la boutique proprement dite, est garnie seulement de quelques tables couvertes de toile cirée, qui ne sont jamais essuyées si ce n'est par les manches des consommateurs, de quelques chaises et de plusieurs grossiers tabourets. Le comptoir sur lequel se carrent quelques bouteilles, des verres ébréchés et une série de mesures d'étain, est formé d'un vieux bas de buffet en chêne vermoulu; le fauteuil de madame, placé derrière, est recouvert d'une basane, qui de noir est presque devenue rouge; ce fauteuil a perdu un de ses bras dans une des batailles qui se sont livrées en ce lieu, et des nombreuses blessures qui le couvrent, s'échappent le crin et la bourre qu'il renferme dans ses flancs.
Ce modeste trône est occupé par une femme âgée d'environ cinquante-cinq ans, grande, maigre, les yeux d'un bleu pâle; un usage immodéré du tabac a considérablement élargi les méplats de son nez long et pointu; sa bouche, d'une grandeur plus qu'ordinaire, n'est garnie que de dents noires et mal rangées; ses lèvres sont pâles et minces; quelques poils gris sont mêlés à sa chevelure rousse, elle est coiffée d'un mouchoir rouge posé en marmotte; les pendeloques qui garnissent ses oreilles, sont formés de brillants assez beaux; ses doigts maigres et peut-être un peu sales, sont tous ornés de bagues; une chaîne en jaseron, qui supporte une grosse montre d'or, fait quinze ou vingt cercles autour de son cou; à sa ceinture pend un clavier d'argent, qui enserre des clés et un couteau.
Cette femme a placé près d'elle une bouteille d'absinthe, à laquelle elle donne assez fréquemment, les accolades les plus fraternelles.
Les odalisques de son modeste harem sont diversement occupées; plusieurs boivent, quelques-unes se tirent les cartes, d'autres, faute de cigarettes, fument du caporal dans des pipes culottées.
Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous ne nous arrêterons pas auprès de ces pauvres filles, et nous entrerons dans l'arrière-salle; lorsque nos yeux auront percé le nuage épais de fumée qui charge l'atmosphère de cette pièce, nous pourrons examiner les individus qui s'y trouvent.
Leur aspect n'offre rien de bien remarquable, ils sont vêtus, à peu près, comme tout le monde, si ce n'est qu'ils paraissent avoir une prédilection singulière pour les couleurs éclatantes, la toilette de quelques-uns serait irréprochable, si de grosses chaînes d'or, des breloques très-apparentes ne venaient pas lui donner un cachet de mauvais goût tout particulier; le costume des autres est celui d'honnêtes ouvriers endimanchés, ceux qui ne sont vêtus seulement que d'un bougeron et d'un large pantalon de toile, se tiennent dans l'ombre: au reste, quel que soit le costume qu'ils portent, tous ces hommes paraissent se connaître; c'est que nous sommes dans un _vrai Tapis franc_, et que les hommes parmi lesquels nous avons introduit le lecteur, sont les habitués de ce lieu, dont le nom maintenant est connu de tout le monde.
Il y a des _Tapis francs_ dans les quartiers les plus brillants de la capitale, comme dans les rues sales et tortueuses de la Cité et du quartier de l'hôtel de ville, de quelques faubourgs et de la place Maubert. Il y en a pour toutes les catégories de malfaiteurs, pour les _pégriots_ et les _blavinistes_[93], et pour les voleurs titrés et décorés de la bonne compagnie.
Il ne faut pas chercher à se le dissimuler, il existe certains malfaiteurs qui se croiraient déshonorés... déshonorés! c'est le mot, s'ils allaient boire dans un lieu semblable à celui dans lequel les nécessités de notre sujet nous ont forcé d'introduire nos lecteurs.
Les _Tapis francs_ de la _grande Bohême_, dont nous parlerons plus tard, sont décorés avec luxe, éclairés à giorno; on n'y rencontre que des gens portant gants jaunes et bottes vernies: est-ce pour cela qu'ils échappent à la surveillance de la police, et ne fait-elle la guerre au vice, que lorsqu'il est couvert de guenilles?
Il existe une notable différence entre les _Tapis francs_ et ces ignobles cabarets dans lesquels vont boire, non-seulement les voleurs qui vont un peu partout, mais les ouvriers dérangés, les cochers de voitures publiques, les souteneurs de filles et les vagabonds, le nom de _Tapis franc_, n'est pas applicable à ces derniers établissements; il n'est pas nécessaire en effet, d'être _franc_ ou _affranchi_[94], pour être à la tête d'un établissement, dans lequel on se borne à servir à boire à tous venants.
La police qui visite souvent ces cabarets, y pêche, pour ainsi dire, en eau trouble; à chaque coup d'épervier qu'elle y jette, elle ramène un voleur en recherche, un forçat ayant rompu son ban, cependant elle échoue quelquefois: lorsque cela arrive, elle établit une souricière, mais le maître du cabaret dont l'intérêt est de protéger ceux qui le font vivre, et qui sait que la police donne un peu trop d'extension au proverbe: «_Ce qui est bon à prendre, est bon à rendre_,» se sert d'un mot d'ordre ou d'un signal, pour avertir sa clientèle lorsque la _raille_[95] est chez lui: une bouteille posée d'une certaine manière, un pain de quatre livres placé contre les carreaux, etc.
Le _vrai Tapis franc_, (le nombre de ces établissements dangereux dans tous les grands centres de population, est beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement), est un lieu connu de la police, qui y exerce une surveillance continuelle, qui, cependant, demeure presque toujours sans résultat; car ceux qui tiennent ces sortes d'établissements, sont de leur côté constamment sur leurs gardes, et font tous leurs efforts pour annihiler des mesures qui doivent leur être fatales.
La profession du maître ou de la maîtresse du _Tapis franc_, qu'ils soient logeurs, rogomistes, ou maîtres de mauvais lieu, est destinée à voiler l'industrie qu'ils exercent en réalité, celle de recéleurs; c'est au _Tapis franc_ que les voleurs déposent ou fabriquent leurs instruments de travail, qu'ils se déguisent, qu'ils apportent leur butin, qu'ils procèdent aux partages, qu'ils se réfugient sous de faux noms, lorsqu'ils sont trop vivement poursuivis.
Les maîtres de _Tapis francs_, sont pour les voleurs de profession, ce que la Mère est pour les compagnons du tour de France; le voleur évadé ou libéré, qui veut continuer l'exercice de sa profession, y trouve, sans bourse délier, s'il est connu, ou seulement s'il peut se recommander de quelque voleur fameux qu'il a laissé au bagne ou dans les prisons, un logement, des habits convenables au genre de vol qu'il pratique, des passe-ports, des certificats et les instruments nécessaires, l'_homme de peine_[96] est admis de droit à prendre part à la première affaire: s'il désire s'abstenir, il reçoit un _bouquet_[97] de vingt-cinq pour cent sur le produit de la vente du _chopin_[98].
--_Rengraciez_[99] dit un homme placé à une table du fond, en s'adressant à tous ceux qui se trouvaient dans la salle, _prêtez loches_[100].
Le bourdonnement des conversations particulières, cessa tout à coup et chacun se rapprocha de l'homme qui venait de parler.
Cet homme, d'une taille élevée et bien prise, paraissait âgé d'à peu près trente à trente-cinq ans, son visage encadré dans un collier de barbe noire parfaitement coupé, avait un caractère particulier de distinction, et il aurait fallu toute la perspicacité d'un observateur attentif, pour découvrir, sur sa physionomie, une certaine expression de dureté, qui devait échapper aux yeux du vulgaire. Son costume se composait d'une veste bleue à boutons noirs en os, d'un large pantalon de coutil à raies rouges, retenu sur les hanches par une ceinture en escot de même couleur; sa chemise de cotonnade à carreaux, était fermée sur sa poitrine par une petite ancre d'argent à facettes, et de dessous son chapeau de cuir verni, de forme très-basse et à larges bords, s'échappaient de grosses boucles de cheveux d'un noir d'ébène.
Cet homme qui portait le costume des conducteurs de bateaux, n'était pas cependant un de ces laborieux ouvriers, car ses mains n'accusaient pas les rudes travaux auxquels ils se livrent.
--_Douze plombes crossent à la vergne_, l'instant de la _décarade_[101] est arrivé, continua-t-il, avancez à l'ordre, et que chacun tâche de faire son profit de ce que je vais lui dire; à vous, messieurs les _fourlineurs_[102].
Deux hommes parfaitement costumés, habit à la française, chapeau Gibus, bottes vernies et le reste, s'avancèrent près de lui.
--Messieurs Mimi et Lenain, c'est vous qui _sonderez les valades_[103] au foyer de l'Opéra; Dejean la Main d'or et Petit Crépine, seront à _l'encarrade_[104]; Maladetta et Lion le Taffeur, à la _décarrade_[105]; vous pouvez _sans taffetas vous esbatre dans la trêpe_[106], toutes les mesures sont prises en conséquence, de tous les _rousses_[107] que la police a envoyés au bal de l'Opéra, un seul est à craindre, c'est le _coup de deux_[108]; au reste, c'est le seul qui vous connaisse; mais le grand Richard est chargé de ne pas le quitter, et lorsqu'il le verra se diriger de votre côté, il vous fera le _saint Jean_[109] et vous _rengracierez_, il faudra que ce _rousse_ ait bien du vice, s'il vous _paume marron_[110] voilà vos _taillebins d'encarrade_, _camoufflez-vous_ avec des _doubles vanternes_[111], et bonne chance.
Vous, Robert et Cadet Vincent, mettez une blouse par-dessus vos vêtements, allez à la _flan_[112] et ne passez pas sans vous arrêter devant les _boucards bons à esquinter_[113]. Voilà un jeu de _carouble et une ripe_[114] dont vous me direz des nouvelles.
Les _charrieurs_ à la _mécanique_[115] ne sortiront que vers deux ou trois heures pour _épouffer_[116] les panés qui quitteront le bal sans _roulotte_[117].
Les _Goupineurs de poivriers_[118] et les _saute-dessus_ peuvent se donner de l'air; Délicat et Coco-Desbraises exploiteront les boulevards et le quartier du Temple, Biscuit et Cornet tape Dur les rues environnant les halles.
Les deux _mômes_[119] et Lasaline iront à la chasse aux _bleus_[120], surtout, mes amis, pas _d'esgard_[121] et que chacun respecte notre devise: probité quand même.
Ce discours de l'homme au costume de marinier que nous n'avons rapporté que parce qu'il nous fournissait l'occasion de nommer quelques-uns des personnages qui doivent figurer dans cette histoire, fut débité tout d'une haleine, d'une voix brève et avec un accent qui ne permettait pas à l'observation le droit de se faire place, il fut écouté avec la plus sérieuse attention, et lorsqu'il fut achevé, chacun se disposa à se rendre au poste qui lui avait été indiqué.
Le marinier sortit après avoir dit quelques mots à la vieille femme placée au comptoir.
--C'est bien _Rupin_[122], c'est bien, lui répondit-elle on exécutera tes ordres, mon garçon, voilà un _carouble_[123], allons, mes poulettes, continua-t-elle en s'adressant à ses odalisques, il y aura _gras_ pendant la _sorgue_[124] au dodo.
Les femme allèrent se coucher, et il ne resta dans la salle où nous avons introduit le lecteur que ceux qui ne devaient sortir que beaucoup plus tard.
La maîtresse du lieu n'avait pas quitté la place qu'elle occupait et continuait à caresser sa bouteille. La sourde rumeur qui partait de l'arrière-salle n'inquiétait pas la vieille femme qui connaissait par expérience la turbulence de ses habitués.
Un individu dont la physionomie décelait l'odieux caractère, prit la parole après le départ de Rupin, c'était Délicat qui venait d'échanger quelques paroles avec Coco-Desbraises.
--Sommes-nous les _larbins_[125] de Rupin pour qu'il se donne le genre de nous envoyer au _vague_[126], dit-il, allez, qu'il nous dit, _esquintez les boucards et les cambriolles_[127] _escarpez les messières_ et _balancez-les à la lance_, mais _aboulez icigo_ le _pèze_, les _bogues_ les _bêtes à cornes_ la _blanquette_ et toute la _camelotte_; je _solirai_ le tout et je prendrai _double fade_ pour _mézigue_[128], est-ce juste ça?
--Non, non, ça n'est pas juste, dirent tous ceux qui avaient écouté Délicat.
--Mais ça n'est pas tout, continua ce dernier, il faut _coquer_ leur _fade_ à ces _batteurs d'entifles_ qui ne _goupinent_ que _du chiffon rouge_, ils nous _coquent_, c'est vrai, des _affaires_ qui ne sont pas _mouchiques_, mais pour notre _truc_ cela n'est pas nécessaire; nous trouvons en _baladant_ tout ce qu'il nous faut[129].
--C'est vrai tout de même, reprit un homme que les autres nommaient Mauvais gueux, surnom que du reste il méritait à tous égards. C'est donc pour les regarder faire les _mecs_[130] que nous courons le risque de nous faire _gerber_ à _vioque_ ou à la _passe_[131], c'est être par trop melon que de _flouer si grand flouant_[132] pour des particuliers qui nous _nazent_[133] lorsqu'ils nous rencontrent dans la rue.
--Et qui vous disent: Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, si vous leur offrez un petit canon, ajouta Coco-Desbraises.
--Si vous aviez autant de _toupet_[134] que moi, vous ne _coqueriez quelpoique_ à ces _épateurs_[135].
--Il ne faut plus risquer notre viande pour ces _frileux_[136].
--Des _frileux_! s'écria un individu qui n'avait pas encore parlé, des _frileux_, vous ne _bonniriez_ pas de _pareilles loffitudes_ si vous les aviez vus à _l'ouvrage_[137]; des _frileux_ eux qui _escarperaient_[138] le Père éternel plutôt que de se laisser _agrafer_[139], au surplus ce n'est pas pendant qu'ils sont absents qu'il faut les _écorner_[140], quand ils seront là à la bonne heure.
--Ecoutez, Vernier les bas bleus, si vous voulez vous faire _esquinter_[141], reprit Délicat, allez-vous y faire mordre, Rupin et ce brigand de Provençal vous arrangeront comme ils ont arrangé le grand Louis et Charles la belle cravate.
--Vous me faites tous suer avec vos _boniments_[142], dit Mauvais gueux, c'est-y donc si difficile que de se débarrasser de ces messieurs, si vous voulez me faire _none_[143], je me charge de régler leur compte.
--C'est-ty du _flan_[144], dit Coco-Desbraises, si c'en est, je vais vous communiquer une idée lumineuse.
--Voyons ton idée, ton idée, s'écrièrent-ils tous.
--Eh bien! si vous êtes tous d'accord il y aura un bon _chopin_[145] et sans _morasse_[146]. On _filera_[147] ces deux particuliers de sorte qu'on saura où ils _perchent_[148], on restera à la _planque_[149] très-tard et le lendemain on sera à leur porte à six heures du matin pour les voir _décarrer_[150], à la première occasion, on les _estourbira_[151], et lorsqu'ils seront _refroidis_[152], on _enquillera_[153] chez eux.
--Bravo! bravo! s'écria toute la bande.
--Que ceux qui veulent qu'on _refroidisse_ les Rupins lèvent la main, dit Délicat.
Tous, hormis Vernier les bas bleus, imitèrent Délicat; cette opposition au désir général suscita une tempête contre cet homme.
--Ah! vous voulez _escarper_[154] vos camarades pour les _grinchir_[155], dit-il à ces brigands; ils vous commandent, dites-vous, et cela ne vous convient pas, alors _travaillez_[156] seuls, mais _escarper_ des hommes qui vous donnent chaque jour des leçons à l'aide desquelles vous pouvez _grinchir_ presque impunément. C'est de la reconnaissance à la Capahut[157], mais votre projet ne s'accomplira pas, j'avertirai Rupin.
--Si nous t'en laissons le temps, s'écria Coco-Desbraises.
Durant le temps qu'avait duré cette discussion plusieurs litres avaient été vidés, aussi les cerveaux étaient-ils très-échauffés, l'opposition de Vernier les bas bleus fut donc on ne peut plus mal accueillie.
--Non! nous ne te laisserons pas le temps de prévenir les _rupins_, dit Délicat.
--C'est cela, ajouta Mauvais gueux, il faut le _buter_[158].
Vernier les bas bleus n'était pas homme à se laisser intimider; cependant, tous les bandits s'étant armés de couteaux, allaient, excités par Délicat, Mauvais gueux et Coco-Desbraises, se précipiter sur lui, il comprit que ce serait folie qu'essayer de résister seul à une dizaine d'hommes animés par le vin et la colère: il recula jusqu'à la porte de la boutique, qu'il ouvrit précipitamment, et se sauva par la petite rue des Teinturiers.
Les agresseurs, qui ne voulaient pas engager dans la rue une lutte qui aurait infailliblement attiré du monde sur le lieu de la scène, n'avaient point songé à poursuivre Vernier les bas bleus; cependant celui-ci qui croyait les avoir tous à ses trousses, courait avec tant de vélocité, qu'il renversa deux femmes en traversant la rue de la Tannerie.
La surprise, la douleur et la crainte firent jeter des cris perçants à ces deux femmes; elles demandaient du secours, mais le plus profond silence régnait dans cette rue déserte et mal éclairée, dont l'aspect sinistre augmentait encore leur anxiété: l'une d'elles étant parvenue à se relever, faisait de vains efforts pour aider sa compagne à l'imiter, sans pouvoir y parvenir, celle-ci qui sentait ses forces l'abandonner, dit à son amie:
--Hâte-toi, ma chère Laure, frappe à la porte la plus voisine, je meurs si je ne suis bientôt secourue. Eperdue, Laure courut d'abord à l'extrémité de la rue afin de chercher le cocher de la voiture qui les avait amenées. Malheureusement elle ne le trouva pas; elle revint de suite à la place où était restée son amie, à laquelle la douleur et la crainte arrachaient des larmes. Laure, en regardant autour d'elle, crut remarquer une faible lumière à l'intérieur de la maison d'où était sorti l'homme qui les avait renversées; elle frappa à la porte avec ses poings, personne ne répondit; impatientée, elle ramassa par terre un morceau de platras et frappa de nouveau à coups redoublés.
--Sainte mère de Dieu qué qui cogne si tard? répondit de l'intérieur une voix dont toutes les cordes paraissaient cassées. Quoiqu'vous voulez?
--Du secours pour une dame qui vient d'être blessée! répondit Laure d'une voix suppliante.
--_Pas si cher on aquige à la lourde[159]!_ dit la même voix.
La porte fut ouverte et la femme que nous connaissons déjà parut sur le seuil; elle tenait à la main une espèce de lampion, dont la flamme tremblotante semblait prête à s'éteindre. Un mouvement de surprise et d'intérêt, tout à la fois, se peignit sur la physionomie de la mère Sans-Refus (la tavernière avait reçu de ses habitués ce surnom qui indiquait sa constante bonne volonté), à la vue de la jeune fille dont la gracieuse physionomie, éclairée par les pâles rayons que projetait le lampion, rappelait les délicieuses créations qui se détachent sur les fonds obscurs d'Esteban Murillo.
Laure, avait été sur le point de fuir à l'aspect ignoble et repoussant de cette femme, mais elle se rappela que son amie attendait des secours et elle surmonta la répugnance qu'elle éprouvait.
--Ous donc qu'elle est vot'dame que j'lui porte queuque chose pour la ravigoter, j'sommes heureuse, ma petite chatte, d'pouvoir être utile à des jolies jeunesses comme vous.
En achevant ces mots la mère Sans-Refus prit une bouteille, versa de l'eau-de-vie dans un verre, prit son lampion de l'autre main et dit à Laure:
--A c't'heure, allons voir c'te dame, que je la soulage.
Laure la conduisit près de son amie qui s'était enveloppée de sa pelisse et attendait avec résignation qu'on vînt la secourir.
La vieille femme posa son lampion sur les gravois, dont une partie servait de siége à la comtesse Lucie de Neuville (ainsi se nommait la femme blessée); puis elle lui offrit le breuvage qu'elle avait apporté.
--Merci! merci! bonne dame, je n'ai besoin de rien, dit-elle en repoussant le verre; aidez-moi, seulement, à gagner ma voiture.
La mère Sans-Refus lampa la liqueur et mit le verre dans la poche de son tablier.
--Entrez un instant chez moi, dit-elle; vous serez mieux que dans la rue.
Laure et la mère Sans-Refus, soulevèrent la comtesse, qui fut introduite dans la boutique, éclairée seulement alors par la faible lueur qui se faisait jour à travers les carreaux de papier huilé de la cloison.
La mère Sans-Refus, qui avait replacé son lampion dans la niche pratiquée dans un mur de refend pour le recevoir, examinait avec intérêt les traits de la comtesse.