Part 19
Les malfaiteurs, quelle que soit la catégorie à laquelle ils appartiennent, voleurs ou assassins de profession (il existe des assassins de profession et nous aurons occasion de peindre quelques-unes de ces hideuses individualités), sont comme tous les autres hommes, plus peut-être que tous les autres hommes, dominés par l'amour-propre; mais comme ils ne peuvent se glorifier des vertus qu'ils ne possèdent pas, ils se glorifient de leurs crimes: ainsi que nous l'avons déjà dit, ils méprisent ceux d'entre eux qui ne volent que des bagatelles ou qui, après avoir volé, manifestent l'intention de se repentir; la publicité que les journaux donnent à leurs méfaits les flatte au lieu de les chagriner, et bien souvent ils arrivent au bagne ou dans la prison ayant dans leur poche le numéro de la feuille dans laquelle se trouve le compte-rendu des débats qui ont amené leur condamnation. Aussi, depuis que les journaux judiciaires élèvent un piédestal à chaque grand criminel, et que les dames du meilleur monde assistent parées comme pour le bal aux audiences de la cour d'assises, lorsque l'acte d'accusation promet des détails sanglants ou érotiques, tous ceux que l'on amène sur le banc des accusés, cherchent à prendre une attitude dramatique et pour eux, l'instant du triomphe est celui où l'auditoire paraît glacé d'épouvante.
Poulmann est peut-être de tous les assassins qui depuis quelques années ont comparu devant la cour d'assises de la Seine, celui qui a affiché le plus révoltant cynisme et la plus effroyable immoralité: Eh bien! cet homme qui énumérait avec une certaine complaisance toutes les phases de son crime, qui décrivait sans sourciller l'horrible agonie de sa victime, se rattachait cependant à l'humanité par l'affection qu'il portait à la femme Simonnet, surnommée Louise aux yeux de chat, qui, de son côté était folle de lui. Ces deux individus, pendant leur détention à la Conciergerie, se donnaient à chaque instant les preuves d'un attachement sans bornes. Poulmann, auquel Louise avait donné toute sa chevelure, la contemplait avec ravissement, à tous les instants du jour, et la portait constamment sur son coeur; il adressait à sa maîtresse des lettres dans lesquelles il lui peignait son amour en traits de feu, et lorsqu'il la rencontrait à l'avant-greffe, il la serrait entre ses bras avec une force extraordinaire. Louise aux yeux de chat, de son côté, avait renfermé dans on petit sachet qu'elle portait sur sa poitrine toutes les lettres qu'elle avait reçues de Poulmann. Elle les lisait dix fois par jour, et souvent l'auteur de ce livre lui entendit adresser à ses compagnes de captivité, ces singulières paroles: «Que je suis malheureuse: mon mari était un homme de mauvaises moeurs, qui me rendit la vie insupportable et me battait sans cesse; je le quitte, j'ai la chance de tomber entre les mains d'un honnête homme qui me rend le bonheur et la tranquillité, et il faut que l'on vienne l'arrêter: quelle fatalité!»
Ce qui précède a surabondamment prouvé, que les femmes les plus criminelles sont, aussi bien que les personnes les plus vertueuses, susceptibles d'attachement. Aussi nos lecteurs ne seront pas étonnés lorsque nous dirons que, moins d'un mois après s'être rencontrés pour la première fois, Salvador et Silvia éprouvaient l'un pour l'autre un amour (doit-il être permis de conserver ce nom à un sentiment éprouvé par des individus de semblable nature?) aussi violent que celui qui unissait Poulmann à la femme Simonnet.
Nous devons, avant d'aller plus loin, donner à ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu nous suivre jusqu'ici quelques explications qu'ils voudront bien, nous l'espérons, accueillir avec indulgence.
Ce n'est point seulement pour satisfaire la vaine curiosité des gens du monde et des oisifs que nous nous sommes déterminé à écrire ce livre. Bien que nous ne soyons pas très-expert en matière littéraire, nous savons cependant qu'il ne suffit pas de grouper un certain nombre de personnages plus ou moins excentriques autour d'une donnée plus ou moins originale, et de saupoudrer le tout de quelques tableaux de moeurs plus ou moins exacts, pour avoir fait un livre utile; nous savons aussi que les livres utiles sont les seuls qui soient destinés à fournir une longue carrière.
Nous avons voulu faire un livre utile.
Nos forces ne sont peut-être pas en harmonie avec la tâche que nous nous sommes imposée; mais à défaut d'autre mérite, il nous restera celui de l'intention, mérite dont bien certainement les lecteurs de bonne foi voudront bien nous tenir compte.
On va peut-être nous demander pourquoi, de toutes les formes littéraires, nous avons adopté la plus frivole, celle du roman. A cette question nous ferons une réponse bien ingénue.
Nous avons voulu être lu.
Le public liseur (que l'on nous pardonne cette comparaison), ressemble un peu à ces enfants qui ne se déterminent à boire la potion qui doit leur sauver la vie que lorsque les bords du vase qui contient ont été préalablement enduits de miel... Cherchez d'abord les moyens de l'intéresser ou de l'amuser, vous pourrez ensuite l'instruire et le moraliser tout à votre aise.
Prouver que les fautes les plus légères ont presque toujours des suites déplorables; qu'il n'y a point de crime, quelque bien combiné qu'il soit, quelque épais que soient les voiles dont il s'enveloppe, qui échappe à la punition qui est due. Que souvent les crimes sont punis l'un par l'autre. Que les conséquences de toutes les liaisons qui ne sont pas fondées sur la vertu sont toujours déplorables. Qu'il n'est pas de chute dont on ne puisse se relever lorsque l'on a du courage. Qu'il est toujours possible de faire le bien lorsque l'on a de la bonne volonté. Telles sont les vérités morales que ce livre est destiné à mettre en relief. Nous croyons qu'elles résulteront suffisamment des faits qui doivent amener le dénoûment de notre ouvrage; aussi serons-nous aussi sobre que possible de réflexions.
Jusqu'à ce moment les personnages que nous avons mis en scène, Salvador, Céleste, Comtois et sa mère, Roman et tous les autres, à l'exception de la comtesse de Neuville, de son amie et de Servigny, qui ne sont restés qu'un instant sous les yeux du lecteur, sont des êtres essentiellement vicieux. Mais que l'on se rassure, nous aurons aussi quelques nobles caractères à peindre, et plus d'une belle action à raconter.
On a beaucoup écrit sur les moeurs des malfaiteurs, et ces moeurs cependant n'ont pas encore été décrites avec fidélité. La plupart des écrivains qui se sont occupés de cette matière ont voulu, avant tout, dramatiser leur sujet; aussi, les uns ont chargé leurs palettes de couleurs ou trop sombres ou trop riantes; les autres, dominés par leurs idées politiques, ont cherché à expliquer, par l'organisation de la société, tous les vices de la classe qu'ils ont voulu peindre; d'autres ne les ont vus que du haut de leur position officielle, et ne les ont observés que sous l'influence des préventions que la nature même de leurs fonctions devait nécessairement leur inspirer.
On viendra peut-être nous dire que des philanthropes ont visité dans leurs plus petits détails les lieux de détention, et qu'ils n'ont pris la plume qu'après avoir tout examiné consciencieusement; l'auteur de ce livre veut croire tout le bien possible de ces messieurs, quoique de nos jours on ait fait de la philanthropie un métier auquel on gagne de bonnes rentes et de beaux biens au soleil; mais en admettant que ces philanthropes se soient acquittés de leur mission avec toute la conscience possible, toujours est-il qu'ils n'ont jamais vu qu'en _toilette_ les bagnes et les maisons centrales. Au jour de la visite, annoncée longtemps à l'avance, la soupe était presque passable, les gardiens étaient à peu près polis, et tous les prisonniers désireux d'obtenir, soit leur grâce, soit une commutation de peine, des agneaux purs et sans tache, et puis ce n'est pas tout, il existe toujours chez la plupart des condamnés une sorte de crainte mêlée d'espérance, et un respect humain qui les empêche de se montrer tels qu'ils sont devant ceux auxquels est dévolue une certaine autorité, ou qui ne sont pas descendus à leur niveau; ce n'est que lorsqu'ils sont seuls entre eux, qu'ils peuvent être jugés comme ils le méritent, et dût-on trouver mon opinion plus que hasardée, je soutiens que s'il s'agissait de faire un livre dans lequel fussent décrits avec détails et exactitude le caractère et les moeurs des malfaiteurs, ce livre devrait être fait par l'un d'eux.
Par le fait de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici, puisque des publications précédentes les ont fait suffisamment connaître, l'auteur de cet ouvrage se trouve placé dans les circonstances les plus favorables à l'exécution du travail qu'il s'est imposé; aussi, pour écrire les peintures de moeurs qui se trouvent dans son livre, il lui a suffi de rappeler ses souvenirs, et il peut dire qu'à défaut d'autre mérite, elles auront du moins celui de l'exactitude.
Il fallait pour être exact, conserver aux individus que nous avons mis en scène, le langage qu'ils parlent habituellement, aussi on trouve dans ce qui précède, et on trouvera dans ce qui va suivre, une grande quantité de mots d'_argot_, on nous fera peut-être observer qu'il était au moins inutile d'initier les gens du monde à la connaissance du jargon des voleurs et des assassins. Nous comprendrions jusqu'à un certain point cette observation, si nous étions les premiers à faire ce que nous avons fait; mais comme depuis déjà longtemps nous avons été devancé dans la carrière, le seul soin dont à ce sujet nous ayons dû nous inquiéter, a été celui de veiller à ce que notre plume restât constamment chaste. C'est ce que nous avons fait.
Nous devions à nos lecteurs les quelques explications qui précèdent, dont il voudra bien, nous l'espérons, excuser la longueur.
Après quelques mois de séjour à Lyon, Silvia et Salvador se disposèrent à partir pour le château de Pourrières, que ce dernier voulait faire visiter à sa maîtresse avant de se mettre en route pour Paris, où il avait l'intention de se fixer.
Les premiers temps de leur liaison n'avaient pas été exempts d'orages, Salvador que la sensualité seule avait d'abord attiré près de Silvia, avait primitivement tenté de rompre les noeuds qui l'attachaient à cette femme; Silvia, de son côté, avait cherché par tous les moyens possibles à faire de son amant ce que jusqu'à ce moment elle avait fait de tous les hommes qu'elle avait rencontrés, un hochet, une sorte de mannequin toujours prêt à accepter tous ses caprices, à se courber devant toutes ses volontés. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre réussi dans leur entreprise; un sourire, quelques douces paroles, quelques regards plus tendres que de coutume ramenaient Salvador aux pieds de Silvia, lorsqu'il venait de manifester l'intention de briser ses chaînes; mais lorsqu'elle voulait lui faire trop sentir le joug qu'il portait, l'amant si tendre, si soumis quelques minutes auparavant, changeait totalement d'aspect, et les éclats de sa colère épouvantaient Silvia, toute résolue qu'elle était.
--Ecoutez, lui dit un jour Salvador après une scène plus violente que toutes celles qui l'avaient précédée, voulez-vous que nous restions ensemble?
Silvia eût été désolée si son amant lui eût manifesté le désir de rompre avec elle, mais les mauvais instincts qui la dominaient à son insu lui empêchèrent la réponse qu'elle avait dans le coeur de venir se placer sur ses lèvres; elle répondit le contraire de ce qu'elle pensait.
--Non, dit-elle.
--Vous êtes bien déterminée?
Silvia hésita quelques instants avant de répondre, mais elle ne put se résoudre à démentir son caractère.
--Oui, ajouta-t-elle.
Salvador était sur le point de remporter une victoire complète, mais il ne put se contenir plus longtemps.
--Ah! vous voulez me quitter, je devais m'attendre à cela de votre part, mais n'y comptez pas.
Silvia venait de reconquérir d'un seul coup les avantages qu'elle avait perdus dans les luttes précédentes.
--Je vous trouve plaisant, dit-elle, et vous affichez de singulières prétentions; parce que probablement je n'ai pas cessé de vous plaire, vous voulez me garder auprès de vous, malgré moi; cela ne sera pas, monsieur le marquis de Pourrières.
--Cela sera, madame la marquise de Roselly.
--Je suis curieuse de connaître le moyen que vous comptez employer pour me forcer à faire votre volonté.
--Tenez, Silvia, vous vous êtes grossièrement trompée si vous avez cru qu'il vous serait possible de faire de moi ce que vous avez fait de tous ceux que vous avez rencontrés; je ne suis ni un Préval ni un Servigny; de ma poitrine au poignard d'un assassin, il y a, sachez-le bien, un espace que vous ne pourrez pas franchir, et ce n'est pas moi que vous enverrez au bagne de Toulon.
--Ah! vous savez ce qui m'est arrivé avec ces deux messieurs, dit Silvia profondément étonnée.
--Je sais bien d'autres choses encore, et je puis, lorsque cela me plaira, renverser l'échafaudage sur lequel vous êtes montée. Monsieur de Préval a-t-il pris la peine de vous apprendre que le nom que vous portiez à l'institution de la Légion d'honneur n'était pas le vôtre?
--Je ne possède pas le talent de deviner les charades. Je ne vous comprends plus.
--Je vais me faire comprendre.
Salvador raconta à sa maîtresse tout ce qu'il savait de sa vie passée, comment elle avait été admise à l'institution de la Légion d'honneur, sous le nom de Catherine Fontaine, qui n'était pas le sien, et comment elle se trouvait être la fille d'une femme qui tenait un mauvais lieu. Vous le voyez, ajouta-t-il, je puis, si cela me plaît, faire déclarer nul votre mariage avec le marquis de Roselly, qui a été contracté sous des noms supposés; vous serez alors forcée de rendre compte à ses héritiers de ce que vous avez recueilli de sa succession. Vous le voyez, Silvia, vous êtes entièrement à ma discrétion, ne me forcez pas à user de mon pouvoir.
--Ce que vous dites, répondit Silvia, doit être vrai; car vous connaissez assez mon caractère pour être certain qu'avant d'accorder une créance entière à vos paroles, j'aurais soin de m'assurer de leur valeur, je suis donc, jusqu'à un certain point, à votre discrétion, mais cela ne m'inquiète guère; quoique vous fassiez, il me restera quelque chose que vous ne pourrez pas m'enlever.
--Eh quoi? s'il vous plaît.
--Les talents que je possède, de la jeunesse et peut-être quelques attraits, ajouta Silvia, en adressant à Salvador le plus gracieux des sourires.
--Vous êtes une infernale coquette, lui répondit son amant, tout à fait désarmé, mais croyez-moi, Silvia, tâchons de marcher d'accord sur le chemin que nous devons suivre ensemble, plus de ces luttes dont les suites nous seraient fatales à tous deux.
--Vous vous trompez de moitié, mon cher.
--Comment l'entendez-vous?
--Je veux dire que si la bataille s'engage de nouveau, toutes les chances seront en votre faveur; car vous possédez tous les secrets de l'ennemi, qui de son côté, ne sait absolument rien de ce qui vous regarde.
--Oh! je vous assure, que vous savez de ma vie, tout ce qu'il est possible d'en savoir.
--Peut-être; mais si vous avez des secrets que vous ayez intérêt à cacher, faites en sorte que je ne puisse pas les découvrir, si jamais vous veniez à me tromper, j'en ferais peut-être un usage qui ne vous conviendrait pas.
--A bon entendeur, salut.
--Et il demeure constant?...
--Que je vous adore, et que vous voulez bien ne pas me détester; et que si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger.
--Convenu! dit Silvia, en tendant sa main à Salvador, qui y déposa le plus ardent des baisers.
--Et vous me suivrez à Pourrières, et de là à Paris, dit-il sans quitter la main de sa maîtresse qu'il tenait serrée dans les siennes, et en attachant sur ses yeux un regard qui cherchait à deviner sa pensée.
--Partout où vous voudrez, répondit-elle et cette fois le sourire sardonique qui venait toujours se placer sur ses lèvres lorsqu'elle répondait à ses adorateurs, ne vint pas démentir l'expression de sa voix et de son regard.
Elle était sincère.
Salvador fit de suite les préparatifs de son départ, et après avoir cent fois recommandé à Silvia que la crainte de blesser les convenances l'empêchait d'emmener avec lui, de ne pas trop se faire attendre, il quitta Lyon.
Roman était absent lorsqu'il arriva au château de Pourrières; et lorsqu'il demanda aux domestiques où il était allé, on lui répondit que M. l'intendant était parti depuis environ huit jours, pour aller rejoindre, à Lyon, M. le marquis, et que, depuis lors, on n'avait pas reçu de ses nouvelles.
L'absence de son complice aurait inquiété Salvador dans tout autre moment; mais l'impatience avec laquelle il attendait sa maîtresse, et les préparatifs qu'il faisait faire pour la recevoir, occupaient tous ses instants et ne lui laissaient pas le temps de penser à autre chose.
Il savait qu'il ne pouvait, sans blesser les convenances, recevoir chez lui une femme, qu'il avait l'intention de faire admettre dans le monde qu'il fréquentait. Aussi, son premier soin en arrivant au château de Pourrières, avait été d'aller trouver un châtelain de ses voisins, que les honneurs qu'il avait obtenus depuis qu'il s'était rallié au nouveau gouvernement n'avaient pas éloigné de lui, afin de prier son épouse de vouloir bien recevoir chez elle, pendant quelques jours, la noble marquise de Roselly, qu'il avait annoncée comme la veuve d'un gentilhomme italien avec lequel il s'était lié pendant ses voyages.
De semblables services ne se refusent jamais; aussi Silvia, lors de son arrivée à Pourrières, fut accueillie dans la famille du voisin de Salvador avec l'empressement et la cordialité que l'on croyait devoir témoigner à une femme que sa jeunesse, sa beauté, son esprit et sa position de veuve rendait très-intéressante.
Salvador avait laissé entrevoir à ses voisins qu'il désirait captiver les bonnes grâces de la marquise de Roselly qu'il avait l'intention de prendre pour épouse si elle voulait bien y consentir; aussi les fréquentes visites qu'il lui faisait, paraissaient toutes naturelles au brave gentilhomme et à son épouse, qui sans y mettre d'affectation, saisissaient toutes les occasions de les laisser seuls.
Salvador avait terminé toutes les affaires qui le retenaient à Pourrières, et Silvia avait annoncé à ses hôtes son prochain départ: ils devaient se mettre en route à un jour d'intervalle et se rejoindre à Valence, où le premier arrivé devait attendre l'autre à l'hôtel _de la Poste_, après une fête d'adieu qui allait être donnée au château de Pourrières, et à laquelle avaient été invités tous les voisins du marquis. Celui-ci autant pour plaire à sa maîtresse que pour laisser à ses amis des souvenirs agréables, avait voulu que rien ne manquât à cette fête. Un festin magnifique devait être servi aux invités, les meilleurs musiciens d'Aix avaient été mis en réquisition afin de composer un orchestre digne des nobles danseurs auxquels il était destiné, le parc tout entier devait être illuminé en verres de couleurs, enfin un admirable feu d'artifice devait la terminer.
La fête était arrivée à son apogée et Salvador allait prier Silvia de donner le signal du feu d'artifice qui devait précéder le souper, lorsqu'un domestique vint le trouver dans la partie du parc où l'orchestre avait été établi, afin de lui annoncer que monsieur Lebrun venait d'arriver, et qu'après s'être retiré dans son appartement, il faisait prier monsieur le marquis de venir lui parler.
Le domestique s'était acquitté de sa mission devant Silvia, que Salvador tenait sous le bras et à laquelle il faisait les honneurs de la fête; il parut singulier à cette dernière, qu'un intendant fît prier son maître de venir le trouver dans sa chambre, et elle ne pût s'empêcher de témoigner son étonnement.
--Oh! mon intendant est un ancien serviteur de la famille, répondit Salvador à ses observations, et je lui permets des petites licences que je ne tolérerais chez aucun autre.
Et comme le domestique attendait la réponse de son maître:
--Dites à mon intendant, ajouta-t-il en appuyant sur ce dernier mot, de venir me trouver ici.
Le domestique alla transmettre à Roman, l'ordre qu'il avait reçu, et celui-ci, qui s'était déjà débarrassé de son costume de voyage, fut assez vivement contrarié d'être forcé de se déranger pour aller se mêler à la foule des invités.
--Il paraît, se dit-il, qu'il y a quelque chose de nouveau, puisqu'il ne peut pas disposer d'un instant; nous allons voir cela.
Après avoir fait un peu de toilette, il se rendit dans le parc; lorsqu'il aborda Salvador, celui-ci lui fit un signe qui, tout imperceptible qu'il était, n'échappa pas aux regards clairvoyants de Silvia.
--Ne pouviez-vous, dit Salvador, prendre quelques instants sur votre repos, afin de venir me communiquer ce que vous avez de si pressé à me dire?
--Je prie monsieur le marquis, de vouloir bien m'excuser, répondit Roman, qui avait compris le signe de son ami: mais ce que j'ai à lui dire ne souffrant aucun retard et ne regardant que lui, et tous les appartements du château étant envahis par la foule, j'ai pensé que nous serions plus commodément chez moi.
--C'est bien; maintenant vous pouvez vous expliquer.
Et comme Roman ne répondait pas.
--Vous pouvez parler devant madame, ajouta Salvador.
--Je demande bien pardon à monsieur le marquis, mais ce que j'ai à lui dire m'étant à peu près personnel, il est nécessaire que je ne m'explique que devant lui.
Salvador devina aux regards de Roman, que lui seul devait entendre ce que son complice voulait lui dire, il conduisit Silvia dans la partie du parc réservée pour le bal, et il revint joindre son ami.
--Puis-je savoir, dit-il, lorsqu'ils se trouvèrent dans une partie écartée du parc, d'où tu sors et ce que tu as fait depuis quinze jours que tu as quitté le château?
--Ah! mon ami, je n'ose te dire ce qui m'est arrivé.
--Je le devine, tu es resté à Aix pendant ces quinze jours?
--Oui.
--Tu as joué?
--Oui.
--Et tu as sans doute beaucoup perdu?
--C'est ta faute autant que la mienne, pourquoi m'as-tu quitté? Lorsque je suis seul je m'ennuie et alors je joue pour me distraire, mais ce qui vient de m'arriver me servira de leçon.
--Voilà plusieurs fois déjà, que tu me tiens le même langage... Voyons, combien as-tu perdu?
--Vingt-deux mille francs.
--Vingt-deux mille francs! s'écria Salvador; mais bourreau, ajouta-t-il, tu as donc promis au diable de nous ruiner?
--J'en conviens, la saignée est un peu forte; mais tu le sais, mon ami, au jeu comme à la guerre, on peut en un instant, réparer les pertes d'une année.
--Ainsi, tu ne veux pas cesser de jouer?
--Pourquoi n'essayerais-je pas de regagner ce que j'ai perdu?
--Ah! je voudrais que tous les joueurs fussent au fond des enfers!
--Le souhait est charitable, mais veux-tu me permettre une petite observation?
--Je t'écoute.
--Il a été dit, si je m'en souviens bien, que la fortune du marquis de Pourrières nous appartiendrait à tous deux?
--Sans doute.
--Depuis que nous sommes ici, j'ai perdu deux cents mille francs environ... Eh! bien, crois-tu que tu n'as pas dépensé davantage en objets de luxe, en chevaux, en équipages, sans compter ce que t'a coûté l'organisation et la musique de ton bataillon de garde nationale.
--Mais, mon ami, ce n'est pas tant l'argent que tu as perdu que je regrette, que le mauvais effet que ta conduite peut produire dans le monde, on doit difficilement comprendre qu'un intendant puisse perdre des sommes considérables; et l'on peut penser que tu es un fripon et que je suis un imbécile.
--Ce que tu dis est vrai; mais indique-moi, je t'en prie, le moyen de vaincre une passion aussi impérieuse que la passion du jeu?
--Ecoute! Roman, notre position est délicate, le plus léger accident peut déchirer le voile épais qui couvre nos crimes. Les lieux que tu fréquentes sont le rendez-vous de tout ce que la société renferme de plus vicieux, et tu peux y rencontrer quelqu'un qui te reconnaisse.