Les voyous au théâtre (Histoire de deux pièces)

Part 3

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La conclusion n'est guère consolante. On a beau changer de gouvernement, les ministres passent et les bureaux restent, et nous sommes toujours destinés à être tracassés bêtement, nous, les inoffensifs, qui ne gênons en rien la liberté des autres, tant qu'un nouvel Hercule ne montera pas au pouvoir et ne nettoiera pas une bonne fois pour toutes ces nouvelles écuries d'Augias.

J'ai étalé devant vos yeux, mesdames et messieurs, toutes les pièces du procès.

Il vous reste maintenant, pour qu'il vous soit possible de prononcer un jugement, à entendre cette pièce révoltante qui a porté une si rude atteinte à la pudeur de l'homme-contexture.

(_Lecture d_'EN FAMILLE)

L'accueil flatteur que vous venez de faire à ma pièce, mesdames et messieurs, m'indique assez clairement que j'ai gagné mon procès.

Il me reste à vous remercier de la bienveillante attention que vous avez bien voulu me prêter et à vous dire ce que je compte faire.

Mon Dieu! c'est bien simple. Ennuyer le ministre et les Beaux-Arts, jusqu'à ce qu'on m'ait rendu justice.

Que ce soit M. Bourgeois qui quitte le premier la rue de Grenelle, ou M. Larroumet qui soit remercié, je profiterai de chaque changement pour soumettre au visa du nouveau fonctionnaire la pièce que vous venez d'entendre.

Je suis de taille à me défendre hardiment, j'ai bec et ongles, étant parfaitement indépendant et ne craignant ni le bruit, ni le scandale, puisque je n'ai pas de place à perdre; j'ai tout à gagner, au contraire, au bruit qui se fera autour de ma pièce.

Je me ferai ainsi une idée juste de la largeur de vues et de l'intelligence des fonctionnaires qui se succéderont.

Seulement, je m'y prendrai d'une façon différente.

De toute manière, ce sera amusant, et s'il surgit des incidents curieux, je me ferai un plaisir de vous en faire part.

Si ma petite histoire a eu le bonheur de ne pas trop vous ennuyer, j'aurai la joie de me retrouver ici en votre société.

Ce n'est pas moi qui serai le plus à plaindre.

II

A PROPOS de LA CASSEROLE

Conférence prononcée à Bruxelles _sur le Théâtre Molière_ LE 12 MARS 1891

A PROPOS de la CASSEROLE

MESDAMES, MESSIEURS,

Vous avez devant vous, je ne fais aucune difficulté de l'avouer, un conférencier très embarrassé.

Bien que je n'aie pas une grande habitude de la parole, la timidité n'est pas mon principal défaut, et cependant je ne suis pas sans éprouver un peu d'émotion.

Et cette émotion, je l'ai ressentie déjà hier, en mettant pour la première fois de ma vie le pied sur le sol de la Belgique.

C'est que je dois beaucoup à la Belgique.

C'est à Bruxelles, chez un des vôtres, le vaillant éditeur Kistemaeckers qu'il y a dix ans je publiais mon premier livre: _La Chair_.

C'est ici, dans cette salle même, que le public belge a fait fête à ma première pièce: _En Famille_, dont un directeur des Beaux-Arts imbécile vient d'interdire à Paris la représentation publique. Ce fonctionnaire de la République française ferait bien de venir chercher ici des leçons de liberté et d'intelligence artistique.

Enfin, dernièrement, l'accueil que la presse et le public ont fait à _Monsieur Betsy_ m'a bien vengé des injures qu'on a déversées sur moi à propos de cette pièce d'une immoralité si révoltante.

Et c'est encore un Belge, José Dupuis, qui m'a défendu, qui a mis à mon service son grand talent de comédien. Je suis heureux de le dire ici: Si, dès le premier soir, aux Variétés, _Monsieur Betsy_ n'a pas sombré devant le parti-pris et l'hostilité d'une salle hypocrite et furieuse de voir ses propres vices étalés sans pitié, c'est au très brave et très grand artiste José Dupuis, votre compatriote, que je le dois!

La pièce, ou plutôt le tableau de mœurs populaires qu'on va représenter devant vous dans quelques instants, _La Casserole_, m'a valu des éreintements qui resteront légendaires dans ma carrière, nos critiques les plus subtils n'ayant voulu voir qu'un fait-divers banal dans une œuvre où j'ai la prétention d'avoir montré moins des types que des entités curieuses, pittoresques, appartenant à un monde qu'aucun d'entre eux du reste ne connaissait.

Et c'est encore le public belge, c'est encore vous, mesdames et messieurs, devant qui j'ai gagné déjà plusieurs procès, qui êtes appelés à vous former en tribunal d'appel pour juger ce nouveau cas dont les considérants en première instance ont été si sévères pour moi.

De là l'émotion dont je vous parlais tout à l'heure, l'inquiétude de l'avocat, incertain s'il gagnera sa cause, avec cette aggravation qu'en même temps qu'avocat je suis dans ce procès partie principale.

Mais j'ai tant de confiance dans votre sens artistique, dans ce jugement très sûr dont vous m'avez donné tant de preuves, que me voici déjà à moitié rassuré.

_La Casserole_ est donc un tableau très violent, mais très exact, des bas-fonds parisiens.

Ai-je eu raison de porter à la scène ces mœurs d'une brutalité cynique avec toute la crudité qu'elles comportaient?

On a prétendu que non, et on est parti de là pour m'échigner de la belle façon.

J'ouvre une parenthèse pour vous dire en passant que l'expérience m'a appris à ne jamais m'émouvoir d'aucune attaque, quelque violente qu'elle puisse être.

Je m'en réjouis au contraire, car elles constituent la meilleure des réclames. Personne depuis six ans n'a peut-être été aussi injurié que moi, et personne ne s'en est mieux trouvé...

Je ne veux, en l'espèce, donner à mes adversaires que cette excuse très simple.

J'ai écrit _La Casserole_ parce que cela m'a convenu; je traite les sujets qui me plaisent, le plus artistiquement qu'il m'est possible, et je ne me demande jamais d'avance ce qu'on en pourra penser.

Cela m'est égal.

Je me fie au jugement de mes lecteurs et de mes auditeurs, que je veux croire assez intelligents pour apprécier la somme de sincérité et de bonne foi que j'essaie d'apporter dans le développement de mes idées.

Si je me trompe, ou si j'ai affaire à des cerveaux étroits, à des âmes hypocrites, tant pis pour eux!

Je laisse dire et je passe outre.

Ceci posé, il me reste à dire ici comment j'ai été amené à observer de près les mœurs populaires, à m'intéresser particulièrement aux types de la rue et à leur consacrer mes études les plus importantes et les plus osées, en dépit de ce qu'on est convenu d'appeler «la morale».

La plupart du temps, le romancier ou l'auteur dramatique qui veut rester un fidèle et impartial historien des mœurs, ne choisit pas son sujet.

Il regarde autour de lui, il étudie, prend des notes, rassemble des documents, et il suffit souvent d'un fait banal de la vie courante pour éveiller en lui une idée. Il suit alors le filon qu'il a découvert, établit des personnages, crée des types auxquels il donne, sous des noms supposés, le caractère, les habitudes, la forme pour ainsi dire des gens qu'il a coudoyés, observés et dont l'originalité l'a frappé.

C'est ainsi qu'il n'est pas le maître de son sujet, mais qu'il en est l'esclave.

Il ne lui reste ensuite qu'à chercher une trame qui lui permette de relier entre eux ces différents types et de les faire mouvoir dans une action commune et unique.

Or, si j'ai laissé à d'autres jusqu'ici le soin de disséquer les âmes bourgeoises, si je ne me suis presque jamais complu aux psychologies compliquées de gens comme il faut, où excellent les romanciers mondains, c'est que les hasards de la vie m'ont mis à même d'étudier de tout près le peuple, le bon aussi bien que le pire, et que j'ai reconnu tout de suite qu'aucune classe de la société n'est aussi intéressante et aussi peu connue.

Dernièrement, dans une conférence qu'il faisait à propos de mon dernier livre: _la Lutte pour l'Amour_, Francisque Sarcey, avec beaucoup d'esprit et la bienveillance à laquelle il m'a habitué, constatait que nul mieux que moi n'avait vu clair dans ces âmes rudimentaires; mais il m'engageait amicalement à abandonner cette voie, à chercher une nouvelle mine d'observations, ajoutant que j'avais épuisé la matière.

Les êtres que nous montre M. Méténier, déclarait-il, sont de véritables bêtes humaines, rebelles de par leur éducation et le milieu où ils vivent à toute civilisation. Tout tourne pour eux autour de la passion brutale qu'on appelle tout crûment le rut au Théâtre Libre, tout aboutit là, tout découle de là. Quand on a envisagé cette même idée sous ses différents points de vue, on a tout dit, et je défie qu'on trouve autre chose dans les études qu'on peut faire du bas peuple que ces deux dominantes: assouvissement de l'appétit sexuel et respect unique de la force brutale.

J'aurais mauvaise grâce de chercher noise à M. Sarcey, qui, à ces réserves près, m'a couvert de fleurs; mais il me permettra de lui dire qu'il se trompe.

Si, en effet, la plupart du temps, le rut, ainsi que selon lui cela s'appelle au Théâtre Libre, est le principal élément passionnel dans le peuple, cet élément se retrouve au même degré, sous le nom d'amour, dans les théâtres les plus comme il faut.

Pour ne citer qu'un exemple, on pourrait résumer en une ligne la donnée du chef-d'œuvre du genre pompier: _le Maître de Forges_:

L'héroïne couchera-t-elle ou ne couchera-t-elle pas avec son mari?

Et encore le développement de cette idée est-il présenté d'une façon infiniment plus dangereuse et moins pittoresque, attendu que d'un bout à l'autre les caractères des personnages sont faux.

Moi, j'ai au moins le mérite de la vérité.

Quant au respect de la force, il existe dans toutes les classes de la société au même degré, et c'est généralement la force qui fait loi partout, avec cette nuance que dans le monde que je dépeins, elle se manifeste d'une façon plus brutale et plus immédiate.

M. Sarcey me reprochait ensuite de ne pas transposer en langage poli des passages qui rendent la lecture publique difficile, et même impossible, pour les oreilles chastes.

Mon Dieu! à quoi bon cette hypocrisie? Si je choisis--comme c'est mon droit et mon bon plaisir--mes héros parmi les filles et les souteneurs, je ne puis cependant pas les faire parler en académiciens.

Je ne trompe personne. Mon livre coûte trois francs cinquante centimes, un fauteuil d'orchestre six ou sept francs, et l'acheteur qui prend le livre, le spectateur qui paie sa place parce qu'il voit mon nom sur l'affiche, sait parfaitement à quoi s'en tenir. Ni le théâtre ni le livre ne sont obligatoires.

Vous mêmes, mesdames et messieurs, qui m'avez fait l'honneur de venir aujourd'hui entendre _La Casserole_, trouveriez mauvais que mes personnages ne parlassent pas le langage de leur condition. Je suis persuadé que vous étiez fixés d'avance sur ce que vous allez entendre, qu'aucune audace ne vous étonnera et que vous seriez désolés si j'avais, par crainte, opéré les transpositions que réclame M. Sarcey.

Il y a un public--et vous en êtes la preuve--pour toutes les manifestations artistiques, et ce serait vous faire une injure gratuite et que vous ne méritez pas que de vous supposer moins intelligent que le Larroumet de chez nous, ce directeur des Beaux-Arts français qui, lui, n'admet que le genre noble.

* * * * *

Comment m'est venue ma prédilection, je ne dirai pas pour le peuple, mais pour cette partie du peuple qu'on est convenu d'appeler les voyous?

Tout au début de ma vie littéraire, le souci de l'existence matérielle me força de prendre une carrière, et j'en choisis une qui devait me mettre à la source de tous les documents, qui devait être pour moi une mine inépuisable d'observations.

Je devins secrétaire de commissaire de police.

Cette carrière, par laquelle est passé un homme auquel je garde une profonde reconnaissance, Philippe Gille, l'auteur des _Charbonniers_, une comédie qui se joua dans son bureau avant de se jouer sur la scène des Variétés, on sait avec quel succès, devrait être l'école de tous les jeunes gens qui se destinent à la littérature.

En cinq ans, j'ai traversé trente-quatre quartiers, soit comme secrétaire suppléant, détaché partout où mon concours était jugé nécessaire par l'administration, soit comme secrétaire titulaire, et j'ai acquis là une expérience de la vie que vingt ans d'existence indépendante ne m'auraient certainement pas donnée.

C'est une grave erreur de croire qu'on n'a affaire dans les commissariats qu'à la lie de la société, qu'à des malfaiteurs arrêtés pour un délit quelconque. Certes, on est à même de voir de près toutes les variétés de coquins, mais il arrive fréquemment que des jours s'écoulent sans qu'une arrestation soit opérée dans un quartier, et cependant dans le bureau ne cesse de défiler une foule de gens qui viennent consulter le commissaire ou son secrétaire, lui faire leurs petites confidences, lui demander aide, conseil ou protection.

A Paris, et plus spécialement dans les quartiers populaires, le commissaire, le quart d'œil comme on l'appelle, est l'arbitre suprême de toutes les contestations, le juge naturel de tous les différends, même les plus intimes. On ne remue pas une paille qu'il n'en soit averti.

La femme vient y raconter en pleurant que son mari a découché, le mari qu'il soupçonne sa femme; la maîtresse vient s'y plaindre d'avoir été abandonnée par son amant. A chacun le commissaire donne une consolation, un bon conseil, et que de drames sanglants, son intervention n'a-t-elle pas souvent évités!

Que de comédies amusantes aussi ne se sont-elles pas nouées et dénouées dans son bureau!

En outre, le commissaire possède des moyens d'information qui le renseignent à l'occasion sur la vie privée, la moralité de chacun de ses administrés, et au bout de quelques années de séjour dans un quartier, il sait exactement à quoi s'en tenir sur le compte de tous les habitants, j'entends de ceux qui n'appartiennent pas à la population flottante.

Aussi, que de secrets de famille dont il est le dépositaire! Que de hontes ignorées dont il est le confident! Mais comme le confesseur, le commissaire oublie tout sur le seuil de son cabinet.

Il m'arrive encore maintenant d'être salué très bas par des gens dont je ne veux pas même me rappeler le nom, qui jouissent dans leurs quartiers d'une grande considération, mais dont j'ai su, par état, les gredineries cachées.

Il n'y a plus qu'eux qui s'en souviennent.

C'est ainsi que je me suis formé cette opinion que de même qu'il n'y a pas de dévouement absolu, il n'y a pas d'honnêteté absolue... Je dirai plus: au sens strict du mot, la vertu est un mythe, et voilà pourquoi nos livres paraissent amers..., parce qu'ils sont vrais.

J'ai donc été à même, par mes fonctions, d'établir une comparaison entre la moralité des gens du monde et celle des gens du peuple, puisqu'après avoir été successivement secrétaire dans le quartier de l'Opéra, aux Champs-Elysées, voire dans le noble faubourg, j'ai terminé ma carrière administrative dans les quartiers de la Roquette et de la Chapelle.

J'ai le regret de l'avouer, l'avantage, dans mon esprit, ne reste pas au beau monde.

Le vice y est moins apparent, mais il y est plus fréquent et moins pardonnable, parce qu'il y est conscient.

On commet au fond des appartements dorés, sur le boulevard, les mêmes infamies qu'au fond des hôtels garnis, ou à la place Maubert, mais on les cache soigneusement.

Afin de donner le change, on affecte la pruderie, l'indignation pour des actes qu'on a peut-être commis la veille, sachant parfaitement qu'on faisait mal, et contre laquelle l'instruction et l'éducation auraient dû mettre en garde.

--Pas vu, pas pris! dit le peuple quand il commet un méfait.

--Pas vu, pas coupable! répondent le banquier qui dépose son bilan en garant son actif et la femme qui trompe son mari.

Lorsque, l'hiver dernier, mon collaborateur Paul Alexis et moi avons donné aux Variétés _Monsieur Betsy_, cette pièce qui nous valut une si rude volée de bois vert--vous nous avez, du reste, bien vengés--une dame, dont le mari appartient au monde de la finance, manifestait à haute voix, du fond de la première loge qu'elle occupait, la plus vive indignation.

--On n'avait jamais vu une ordure semblable... C'était simplement répugnant... Encore si cela avait le mérite d'être vrai!

Mais voici qu'entre le deux et le trois, le regard de cette vertueuse personne rencontra, comme par hasard, celui d'un monsieur en habit, également fort connu... qui se trouvait aux premiers rangs de l'orchestre. Elle se retourna vers son mari, debout derrière elle... lui dit quelques mots à l'oreille... Le mari prit son pardessus, sortit, et on ne le revit plus... de la soirée...

Quand le rideau se leva sur le troisième acte, le monsieur d'en bas avait remplacé le mari derrière elle, et c'est à son bras qu'elle sortit...

Or, la liaison de cette personne dure depuis longtemps; qui plus est, elle est tolérée et publique... On pourra dire tout ce que l'on voudra, jamais on ne fera croire que l'indignation de cette dame qui venait de donner la comédie dans la salle et de jouer elle-même une scène de _Monsieur Betsy_, était sincère.

J'aime mieux croire pour elle que, s'étant reconnue, elle avait été piquée au vif par la satire de ses propres mœurs.

Je sais bien que l'humanité, à tous les degrés de l'échelle sociale, est sujette aux mêmes faiblesses; mais je m'insurge contre l'hypocrisie des uns, à laquelle je n'hésite pas à préférer l'inconscience et la belle franchise des autres.

* * * * *

Les gens du peuple, et même du bas peuple, ne sont pas plus mauvais que le commun des mortels. Ils sont calomniés par ceux qui ne les connaissent pas.

Je me souviens qu'à mes débuts, j'arrivai rempli à leur égard d'abominables préventions. Je fus bien vite converti et l'étude que je fis des milieux populaires fut pour moi une révélation.

Je ne viens pas dire qu'il n'y ait pas parmi eux d'affreux bandits; au contraire, ceux qui se mêlent d'être mauvais sont formidables, pour cette raison, que n'ayant jamais reçu aucune instruction, aucune éducation, ils ignorent la plupart du temps la notion du bien et du mal et suivent leurs instincts bons ou mauvais.

Ils deviennent des ouvriers, honnêtes à leur manière, sans préjugés ni scrupules, mais incapables de faire du tort à leur prochain, ou des coquins qui ne reculent devant aucun crime.

Mais ce qui subsiste toujours chez eux, même chez les pires, et c'est en cela que consiste leur supériorité sur leurs semblables des hautes classes, ce sont certaines vertus naturelles trop peu en honneur chez les êtres civilisés. Pas une de ces bêtes humaines chez qui on ne retrouve, à un degré qu'on ne saurait imaginer, le courage indomptable poussé jusqu'à la férocité, le point d'honneur, le respect de la foi jurée, l'amitié dévouée jusqu'à la mort, la mémoire des bienfaits, la reconnaissance, etc.

Je me rappelle toujours avec plaisir mes années de commissariat, mais c'est du temps passé dans les quartiers populeux, et notamment dans le quartier de la Roquette, que j'ai gardé le souvenir le plus agréable.

Le quartier de la Roquette a quatre-vingt-cinq mille habitants, quand les autres n'en ont en moyenne que trente-cinq ou quarante mille, et il passe à juste titre pour le plus dangereux et le plus mal habité.

Il est à mon avis le plus facile à mener, quand on sait s'y prendre. Il suffit de savoir être doux, pitoyable, accessible à tous, et en même temps énergique.

Je m'étais donné pour règle de conduite d'être très dur pour quiconque me résistait et indulgent pour ceux qui manifestaient le moindre repentir de la faute commise; aussi, au bout de deux ans de séjour, j'avais su me concilier l'estime, je dirai presque l'affection de la plupart de nos habitués.

Que de fois un inculpé n'a-t-il pas posé cette question au gardien qui le conduisait au commissariat:

--Le petit secrétaire est-il de service? Pourvu que j'aie affaire au petit secrétaire! Il paraît que c'est un si bon garçon.

Contrairement au règlement qui veut que les inculpés soient toujours flanqués d'un agent, je préférais, quelque danger qu'il pût en résulter, interroger seul à seul chaque individu qu'on m'amenait. Et il suffisait la plupart du temps de cette marque de confiance, d'une parole douce, d'une cigarette offerte, pour obtenir d'eux ce que je voulais savoir.

Et quand je les avais interrogés, comme c'était mon devoir, je leur parlais familièrement, je provoquais leurs confidences; et sans crainte, sachant très bien que je n'abuserais pas de leur confession, ils me racontaient leur vie, dans le plus pur argot, qu'à leur grand étonnement je parlais du reste aussi bien qu'eux.

Et c'était toujours la même éternelle histoire: une enfance pas surveillée, l'apprentissage au pair chez un patron brutal, le manque d'ouvrage en hiver, la rencontre d'anciens camarades d'atelier, qui, eux, ont trouvé le moyen de vivre sans rien faire. Comme il fait faim tous les jours, on les imite, et quand revient la belle saison, on a pris des habitudes dont on ne se défait plus. Ils ne sont pas mauvais, ni vicieux; ils le deviennent pas nécessité.

La condition des filles est encore pire. J'ai interrogé plus de deux mille de ces malheureuses. Il faut entendre de quel ton elles répondent à la question sacramentelle:

--Quels sont vos moyens d'existence?

--Je fais la noce!

Elles font la noce.. Et elles ont aux pieds des souliers troués, et elles vous demandent, avant de sortir de votre cabinet:

--Il n'y aurait pas moyen d'avoir pour deux sous de pain?

Elles se divisent en deux grandes catégories: celles qui sont nées à Paris, et les provinciales ou les étrangères.

Celles qui viennent de province ont quitté généralement leur pays pour servir comme bonnes d'enfant, nourrices ou femmes de chambre, ou pour suivre un amant. L'amant les a plantées là, ou elles ont perdu leur place... Elles ont fait comme leurs camarades qu'elles rencontraient bien habillées et dont le semblant de luxe les a éblouies.

Les autres sont nées au faubourg; elles se sont élevées, ont grandi dans le logement étroit ou la chambre garnie de leurs parents, pêle-mêle avec leurs frères et sœurs, les enfants des voisins.

A dix ans, elles savaient tout; l'atelier a fait le reste. A quatorze elles disent «mon amant» en parlant du petit de la fruitière, un galopin de quinze ans. Ce n'est pas du vice; elles accomplissent une fonction naturelle; on ne s'est jamais gêné devant elles. Elles font ce qu'elles voient faire à leurs aînés. L'inceste, bien loin de leur apparaître comme une monstruosité, est fréquent à ce point que les cinq dixièmes des filles publiques nées à Paris ont eu pour premier amant un frère, parfois leur père.

Et elles vous racontent ces choses d'un ton uni, très tranquille, sans se douter qu'elles disent une énormité.

Si on leur reproche d'avoir un amant de cœur, elles vous répondent:

--On ne peut pas vivre seule dans la vie, il faut bien avoir quelqu'un à aimer.

Et c'est avec joie qu'elles donnent leur argent à celui qu'elles ont choisi. Elles sont par exemple d'une jalousie féroce; mais de leur côté, les amants ne toléreraient pas une infidélité gratuite.

L'autre, celle qui se paie, ne compte pas.

Beaucoup d'entre elles ont une probité particulière. J'ai entendu, non pas une fois, mais mille fois cette phrase:

--Vous pouvez aller aux renseignements, monsieur, je suis une honnête fille et tout le monde m'estime dans le quartier... Je n'ai jamais dégringolé personne!

Et par une absence de sens moral effrayante, elles en arrivent à considérer leur état comme une profession parfaitement normale, mais qui a ses risques comme les autres. J'en ai vu très souvent qui, loin de s'indigner d'avoir été arrêtées par les agents, s'étonnaient d'avoir pu rester un mois sans «_descendre à la Préfecture_».

--Voyons! un mois que je n'ai pas été emballée! Franchement, c'était bien mon tour!