Les voyous au théâtre (Histoire de deux pièces)
Part 2
Il est évident qu'il y a eu malentendu entre nous et qu'il ne me connaissait pas, pas plus du reste que je ne le connaissais.
Outre que je suis indépendant, j'ai la chance d'être très rancunier et un tantinet rageur.
Le lendemain de la _contexture_, j'allai trouver M. Francis Magnard, qui me reçut avec sa bienveillance ordinaire. Je lui exposai mon cas et avec une affabilité dont je ne lui saurai jamais assez de gré, il mit le _Figaro_ à ma disposition.
Deux jours après, paraissait en première page un article où je faisais juge le public de la façon dont l'homme-contexture savait berner à la fois son ministre et les hommes de lettres en l'an de grâce 1890.
Aussitôt, Larroumet ripostait par un interview rédigé en style administratif, dans lequel il était expliqué que le ministre avait maintenu de sa pleine autorité la décision de son prédécesseur, que lui, Larroumet, n'avait été dans cette affaire que le porte-parole de M. Bourgeois, et que par conséquent jamais le moindre désaccord n'a existé entre le ministre et lui.
Ma réponse va être facile.
De l'aveu même de M. Larroumet, le visa a été accordé par la censure, sauf approbation des autorités supérieures.
Donc les quatre censeurs sont hors de cause. Comme ils me l'avaient promis, leurs conclusions m'ont été favorables et il n'a pas tenu à eux que ma pièce ne fût jouée.
Restent en présence le directeur des Beaux-Arts et le ministre. L'un, le ministre, qui ignore de quoi il s'agit et jusqu'au titre de la pièce, et l'autre, le directeur, qui l'a lue et vu jouer.
Et cependant, le ministre, sans se renseigner ailleurs qu'auprès de M. Larroumet, maintient à l'aveuglette l'interdiction.
Je veux bien l'admettre, quoique cette façon d'agir soit peu digne d'un fonctionnaire d'un ordre si élevé, d'un ministre républicain.
Mais le hasard veut que, deux jours après, M. Bourgeois ait l'occasion de lire ma pièce, et un témoignage, dont il n'est pas permis de douter, m'apprend qu'il est étonné qu'on lui ait fait signer l'interdiction d'une pièce où il n'y a pas de quoi fouetter un chat.
Alors le dilemme suivant s'impose: ou le ministre est un inconscient, ce qui est inadmissible étant donné le bon renom qu'il a su acquérir; ou sa bonne foi a été surprise par Larroumet.
J'aime mieux croire, pour son honneur, que sa bonne foi a été surprise.
Ce qu'il fallait démontrer.
Dans tous les cas, le ministre est un faible, car lorsqu'on a un domestique infidèle on lui fait rendre son tablier, et il a été bien bon de s'exposer pour l'amour de Larroumet aux camouflets qu'il a reçus.
Il n'avait qu'une chose à faire: le jeter à l'eau.
Voici une nouvelle preuve de ce que j'avance.
Le lendemain du jour où parut mon article, je rencontrai un sous-ordre de Larroumet, un qui l'approche de très près, le connaît fort bien et l'estime à sa juste valeur, un qui connaissait les dessous de mon affaire.
Ce fonctionnaire me prit par le bras et me dit tout bas:
--Vous avez parfaitement raison de tomber sur Larroumet. C'est de lui que vient le mal... Vous m'entendez, c'est un cochon! (_Sic_)
Voilà l'opinion de ses subordonnés.
Maintenant l'opinion de ceux qui ont eu affaire à lui.
Un peintre très célèbre, qui a de nombreuses commandes de l'Etat et par conséquent de fréquents rapports avec le directeur des Beaux-Arts, s'exprimait ainsi:
--Vous n'avez eu qu'une fois affaire à Larroumet et vous vous en êtes mal trouvé... Moi, qui le vois souvent--je cite textuellement--je vous jure que c'est le dernier des mufles.
Bref, de tous côtés je n'ai reçu que des marques de sympathie et toute la presse pendant huit jours a marché comme un seul homme. Je vous assure qu'il n'y a rien de consolant pour moi et de réjouissant comme la collection des articles que j'ai là, sous les yeux. Si vous voulez, nous allons rapidement parcourir les plus curieux.
L'homme-contexture n'a eu pour le défendre que les filets qu'il a rédigés de sa propre main et fait insérer dans les journaux entretenus.
Un exemple:
Un de mes amis fait passer un article dans son journal, un article dans la note douce, où M. Larroumet n'était blagué qu'agréablement. C'était un des tendres.
Le lendemain, le rédacteur était appelé dans le cabinet du rédacteur en chef, et on lui signifiait qu'il eût à ne plus jamais s'occuper de M. Larroumet, ni pour l'attaquer, ni pour le défendre, s'il tenait à sa place.
En même temps, la direction faisait passer un filet signé Z où il était dit que les journaux faisaient beaucoup de bruit pour rien et que je devais au contraire m'estimer heureux de me faire tant de réclame à si bon marché.
Mais je ne dis pas non, M. Larroumet! Je ne m'en plains pas, au contraire, bien que j'eusse préféré voir jouer ma pièce.
Et notez que je n'ai pas été seulement soutenu par les organes de l'opposition, ou les indépendants; mais la presse conservatrice elle-même a marché. Des journaux inconnus, invraisemblables, ont pris ma défense; des journaux catholiques comme l'_Église de France_, le _Rosier de Marie_, dont je ne soupçonnais pas l'existence, l'_Observateur français_, organe du Vatican.
Le rédacteur de l'_Église de France_ s'exprime ainsi:
«Il est certain que dame Anastasie, personnifiée par trois fonctionnaires de la direction des Beaux-Arts, a des lubies inexplicables. C'est ainsi qu'elle se montre pleine de mansuétude pour ce qui regarde les cafés-concerts, tandis qu'elle réserve ses rigueurs pour quelques auteurs qui ont eu le tort de lui déplaire personnellement.
»On joue actuellement à la Scala une farce dégoûtante, et sans excuse, une ineptie qui a pour titre le _Capricorne_, que les censeurs patentés ont laissé passer sans sourciller et que la police devrait interdire comme un outrage permanent aux mœurs et à la religion.
»Je ne sais, ma parole d'honneur, à quoi songent les employés de M. Larroumet! Mais si l'on réfléchit qu'ils ont empêché la Comédie Française de représenter le _Pater_ de François Coppée, on ne peut que se demander, en voyant le _Capricorne_, à quelle haine de sectaires ces gens-là obéissent.
»Il y a là dedans, à côté de saletés répugnantes et de cochonneries étalées au grand jour, une parodie insultante pour la conscience de la majorité des Français. L'un des personnages, le plus grotesque, naturellement, représente un séminariste qui chante des _oremus_ au milieu des refrains libidineux de ses comparses.
»C'est un spectacle écœurant et honteux tout à la fois, car les auteurs de cette farce sans talent et sans esprit ne peuvent se vanter d'être des artistes. Ce sont des exploiteurs sans vergogne, qui flattent le public dans ses instincts les plus bas.
»Mais que penser des censeurs qui approuvent officiellement de pareilles infamies, ou du moins qui les tolèrent?
»Il n'y a pas deux façons d'envisager les choses. Ces censeurs-là ne sont que des censeurs complaisants et qui remplissent leurs fonctions tout au rebours.
»Ils ont donné des preuves multiples de leur incompétence, de leur ignorance, de leur nullité. Il faut les supprimer purement et simplement.»
Quant à moi, en ce qui a trait à la censure préventive, je m'en tiens à l'opinion d'un chroniqueur de la _Nation_, qui dit:
«M. Oscar Méténier continue, non sans raison, à maudire Anastasie et à réclamer sa mort.
»La censure préventive ne prévenant presque toujours rien, je ne vois pas pourquoi on s'obstine à la maintenir. Bien souvent, nous avons vu la censure couper une scène ou un mot qui auraient pu passer sans encombre, et en autoriser un autre qui provoque dans la salle des cris de chacal enrhumé.
»M. Méténier et beaucoup d'autres pensent avec raison que puisque la censure préventive n'arrête rien, autant vaut faire rentrer les auteurs dans le droit commun.
»Le théâtre est une industrie comme une autre; or, quand je prends un grog à Tortoni, Percheron n'a pas l'habitude de prier une commission de six membres de vouloir bien analyser ma consommation.
»Mais le jour où un limonadier me sert un grog compliqué de vitriol, je dépose une plainte au parquet et je fais arrêter l'empoisonneur.
»Il est nécessaire de faire justice, mais alors seulement que le crime est constaté. Décapiter un individu avant qu'il l'ait commis m'a toujours paru abusif; le décapiter après me semble déjà une chose fort grave.»
En ce qui concerne la tolérance dont fait preuve l'homme-contexture pour les obscénités des cafés-concerts, j'en trouve une explication, que j'ignorais, dans un article emprunté à un journal de caricatures, la _Silhouette_:
«Ces bons messieurs de la direction des Beaux-Arts, dont l'emploi consiste à poser des censures aux littérateurs français, viennent encore de faire parler d'eux.
»M. Oscar Méténier s'est vu refuser l'autorisation de faire représenter sur une scène parisienne sa pièce _En Famille_, jouée jadis au Théâtre-Libre, sous le délicieux prétexte que sa CONTEXTURE GÉNÉRALE était inacceptable.
»Vainement, M. Méténier tenta démarches sur démarches aux bureaux de la rue de Valois; après maintes aspersions d'eau bénite de cour et maints baisers _Larroumette_, on le renvoya berné et pas content.
»Le jeune auteur a regimbé et il a eu raison. Je ne viens point lui apporter mon faible concours, puisque aussi bien il est de taille à se défendre hardiment, mais il est une phrase de sa lettre de réclamation adressée à M. Francis Magnard que je veux retenir; c'est la suivante:
»--L'interdiction d'_En Famille_ est un précédent. Après ma pièce, on en interdira d'autres. Une fois de plus, la parole de Figaro:--_On m'assure qu'il existe à Madrid_, etc., aura reçu son application, avec cette nuance qu'à Paris on fait exception pour les vaudevilles graveleux et les obscénités de cafés-concerts.
»C'est que sans doute M. Méténier ignore que le visa est la plupart du temps accordé aux susdites obscénités sur l'instante requête des chanteuses qui les doivent interpréter.
»Par contre, j'ai vu prononcer le _veto_ sur certains vers où l'on eût vainement cherché la moindre allusion démoralisatrice. Tant il est vrai qu'il est toujours dangereux pour les littérateurs honnêtes de méconnaître l'éternelle vérité du proverbe: Il est avec le ciel des accommodements.
«Vous devinez de quel CIEL il s'agit.»
J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Mais, très sincèrement, l'idée ne me serait jamais venue, après avoir vu Larroumet, de demander à aucune de mes interprètes, même aux plus dévouées et aux plus courageuses, un pareil sacrifice.
Il eût été au-dessus de leurs forces.
Voici maintenant le _Petit National_ qui, du premier coup, a su dégager la responsabilité de chacun.
«M. Méténier n'est pas content. Nous le comprenons sans peine; mais nous avouons que nous ne sommes pas autrement fâché de sa mésaventure.
»Il était nécessaire pour les auteurs d'aujourd'hui et pour ceux de demain qu'une nouvelle incartade de la censure attirât sur elle l'attention générale.
»Or, cette fois, la chose nous paraît devoir prendre une tournure nouvelle.
»Fort habilement, M. Méténier oppose l'une à l'autre deux administrations, et il nous paraît difficile que du conflit qui ne va pas manquer d'éclater entre M. Larroumet et M. Bourgeois, il ne sorte pas quelque avantage pour les littérateurs.
»Déjà, les journaux semi-officieux déclaraient hier soir que seul le ministre avait mis l'interdit sur _En Famille_; or, d'après M. Méténier, c'est M. Larroumet qui est le coupable.
»Qui trompe-t-on?
»Le ministre va-t-il endosser la responsabilité? Mais M. Bourgeois est un ministre radical, ennemi par ses principes mêmes de tout ce qui sent son privilège et son abus de pouvoir des temps passés, et s'il est reconnu que c'est véritablement lui qui a censuré, lors de la discussion du chapitre du budget qui le concerne, il pourrait bien s'attirer quelques réflexions ou modifications désagréables.
»Si, au contraire, M. Bourgeois rejette la responsabilité sur M. Larroumet, il avoue son impuissance et en même temps l'omnipotence du charmant universitaire.
»De quelque côté qu'on envisage la question, elle paraît difficile à résoudre autrement que par la mort sans phrases de cette vieille rageuse d'Anastasie.
»Son existence ne correspond à aucun de nos besoins. Souverainement antipathique, ridiculement maladroite, niaisement appliquée, la censure a contre elle tout ce qui tient une plume, ou même un crayon.
»Les souvenirs de la _Moabite_, de Déroulède, du _Pater_, de François Coppée, sont encore présents à toutes les mémoires, et si jamais réforme fut désirée, c'est bien celle qui comporte sa suppression.»
Du _National_ cette réflexion très judicieuse:
«Il se peut que l'œuvre de M. Oscar Méténier froisse les convenances. Mais comment se fait-il qu'elle n'ait pas choqué nos bons amis les Belges, chez qui elle a obtenu, dit-on, un grand succès? Nous ne pensons cependant pas qu'on soit plus chatouilleux à Paris qu'à Bruxelles. Hélas! s'il en était ainsi, nous n'aurions plus qu'à renier Rabelais, et c'est un sacrifice que nous ne sommes pas disposés à faire, n'en déplaise aux moralistes de la rue de Valois!»
L'_Intransigeant_, lui, est plus radical. Il est pour la justice que l'on se rend soi-même par les moyens violents.
Après avoir rappelé mes premières démarches, il s'exprime ainsi:
«Nouvelle course aux Beaux-Arts. L'illustre Larroumet confirme purement et simplement sa première réponse: le ministre, etc.
»Derechef, Méténier, accompagné de M. Brasseur, retourne au ministère où il apprend enfin que _le ministre ne pouvait, malgré son désir, désavouer le bureau compétent_ et que le motif de l'interdiction était ainsi libellé: _contexture générale_.
»C'est baroque, mais insuffisant comme explication.
»Les bureaucrates de la censure et leur chef immédiat, le célèbre M. Larroumet, se sont évidemment moqués de M. Méténier et de M. Brasseur. Ils avaient le droit d'interdire _En Famille_, droit monstrueux et d'autant plus stupide qu'il est exercé par des gens très honorables, sans doute, mais peu versés dans la littérature--la lecture de quelques pages de M. Larroumet suffirait pour se convaincre du fait;--mais ils n'avaient pas le droit de berner M. Méténier.
»Si le ministre avait quelque sentiment de l'équité, il rappellerait son subordonné à l'ordre. Mais, à la place de l'auteur d'_En Famille_, nous n'attendrions pas l'intervention de M. Bourgeois pour régler cette petite et sotte affaire.»
Henri Rochefort, dans un article terrible, comme ceux qu'il sait écrire, fait remonter la responsabilité à M. Constans, par habitude. Titre: LA RENTRÉE D'ANASTASIE.
«C'est la pièce _En Famille_ qui lui a fourni l'occasion de faire sa rentrée. Nous allons revoir cette éplucheuse interdisant, dans le menu d'un dîner, le mot «barbe-de-capucin», qui chagrinerait les dominicains du Havre, et le grattoir dramatique ou littéraire tiendra compagnie au grattoir électoral.
»Oh! soyez tranquilles: la terrible sorcière ne s'exercera pas sur les représentations tauromachiques de la rue Pergolèse. Tout dernièrement, un picador a été éventré par un taureau qui se trouvait incontestablement dans le cas de légitime défense. La censure s'est bien gardée d'intervenir et de demander la fermeture de cet abattoir. Elle sait que M. Constans est dans l'affaire et elle n'est pas assez mal élevée pour mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce.
»Toujours comme sous l'Empire, tous les ouvrages sont permis, pourvu qu'il n'y soit pas question de politique. Faites une comédie en trois actes, dans laquelle les femmes se montreront décolletées jusqu'au nombril et danseront au dénouement un cancan final sans pantalon: Anastasie accordera à ces tableaux vivants son visa le plus sympathique.
»Si même une de ces décolletées se faisait spécialement engager pour chanter au second acte _le Père la Victoire_, chant de guerre particulièrement cher à M. Carnot, on l'autoriserait sans difficulté aucune à se présenter entièrement nue devant le public.
»Mais il est probable que l'œuvre de M. Méténier contient d'autres éléments d'intérêt, et c'est pourquoi on la sabre sans rémission. Comme tous les gouvernements de décadence, le nôtre consent à ce que les gouvernés rigolent, mais il ne veut pas qu'ils pensent. Des chevaux, des taureaux, des femmes, des tripots: rien de mieux; mais des études philosophiques, pas de ça, Lisette!
»M. Méténier montrait aux spectateurs une plaie sociale. Or, depuis l'arrivée de Constans, Rouvier, Etienne et Yves Guyot, la société a été guérie de toutes ses plaies. Quand le ministre des finances fabrique à la Bourse des hausses factices de dix et douze francs en un mois, il y a bien, comme dans toutes les villes de jeux, des bonnes gens qui, faute de pouvoir payer leurs différences, se brûlent un peu la cervelle. Mais on les enterre la nuit, pour ne pas attrister les autres, et les danses recommencent, plus folâtres que jamais.
«Faites, tant que le cœur vous en dira, tourbillonner sur la scène des petites femmes qui exhibent leurs derrières aux yeux d'un orchestre ébloui, mais ne vous avisez pas de représenter un soldat mourant des fièvres au Tonkin: Anastasie démancherait tous les balais de sa portière pour vous donner la chasse.
»Pour les ministres, le théâtre est destiné à faciliter la digestion, et non à la troubler. Si Molière n'avait pas eu la chance de vivre sous Louis XIV et Beaumarchais sous Louis XVI, jamais, de nos jours, ils ne seraient parvenus à faire jouer l'un _Tartufe_, l'autre le _Mariage de Figaro_. Il y avait une censure à ces deux époques, mais elle était infiniment plus libérale que celle de Carnot.»
M. Rochefort a tort. Si j'avais eu affaire à M. Constans, qui est un autoritaire et qui n'a pas l'habitude de se laisser mener, il m'aurait dès le premier jour signifié sa volonté.
--Vous ne serez pas joué parce que cela ne me plaît pas.
Et j'aurais compris ça.
Mais s'il se fût aperçu après coup, comme cela est arrivé, que sa bonne foi avait été surprise, il eût sans hésitation renvoyé M. Larroumet faire admirer les beautés de sa contexture aux élèves d'un département éloigné.
Je pourrais vous lire de semblables articles jusqu'à demain. Rassurez-vous, je n'abuserai pas de votre bienveillance.
Je demande seulement à citer encore un paragraphe incident pris dans un article de Mme Sévérine, où elle répond au reproche que la censure pouvait me faire d'avoir employé dans ma pièce le langage populaire:
«N'allez pas conclure que j'approuve au théâtre la grossièreté voulue. Elle me navre lorsqu'elle est inutile; je la subis, je l'approuve même lorsqu'elle est la traduction d'un état d'âme crapuleux, la résultante d'un milieu où s'agitent des êtres qui ne sauraient s'exprimer autrement.
»Chaque classe de la société a son langage comme ses refrains de prédilection. Le marmiteux qui, sous sa haute casquette, roucoulerait une phrase de _Sigurd_ en surveillant le travail de sa bonne amie, serait aussi ahurissant que l'ambassadeur d'Angleterre chantant:
»C'est pas pour ça que je t'ai donné ma sœur!
»L'_En Famille_ de Méténier, cette étude incomparable que la censure s'obstine à refuser sous prétexte que M. Carnot ne parle pas comme ça, l'_En Famille_ est une œuvre de haut mérite, justement parce que les personnages ont le jargon qui convient.
»Evidemment: «J'en ai mouché un qui m'écrasait les fumerons!» constitue un euphémisme regrettable et d'une douteuse correction. «J'ai rappelé à la politesse un monsieur qui me marchait sur les pieds» serait grammaticalement meilleur et infiniment plus distingué. Reste à savoir lequel se dit place Maubert, quand c'est un taudis de la place Maubert que représente le décor, et le monde à Gamahut qu'on a campé sur la scène.
»--A quoi bon ces spectacles vils? murmurent quelques vieilles harpes éoliennes, quelques vieux cygnes déplumés.
»Qu'on les égorge, ceux-là! Ou mieux, qu'on les renvoie au _Lac_--et autres gondoles! Tous les spectacles sont élevés, s'ils donnent une bonne émotion d'art, la sensation poignante d'une vérité. Un genre noble alors, et un genre pas noble?... Si ce n'est pas à pleurer! Mais justement parce que je suis une assoiffée d'exactitude, une inassouvie de sincérité, et point du tout une amoureuse du trivial par goût de bassesse, je subis le choc en retour de cette théorie, une, sans exception, sans dérogation. Un mot brutal, dit par de certaines gens, un détail cru placé en de certains milieux, me choque autant, si ce n'est davantage, qu'une expression choisie en la bouche d'un voyou.»
Et enfin, pour terminer, un article de M. Léon Millot, de la _Justice_, où il développe les raisons qui ont pu déterminer la censure à interdire ma pièce. On ne dira pas que je ne fais pas la part belle à M. Larroumet.
Après l'exposé des démarches, il s'exprime ainsi:
»Nous ne saurions douter de la parole de M. Méténier, et entre ses affirmations catégoriques et les «renseignements» communiqués à un rédacteur du _Figaro_ dans les bureaux de la rue de Valois, il n'y a pas lieu d'hésiter. Mais la question n'est pas là. Le fait saillant, celui qu'il nous importe de retenir, c'est l'interdiction prononcée contre la pièce de notre confrère. Edictée lorsque M. Fallières était ministre, elle est maintenue sous M. Bourgeois. Des ministres passent, mais les bureaux restent.
»Notez que M. Méténier avait demandé aux inspecteurs des Beaux-Arts de lui indiquer les modifications à faire. Il se déclarait prêt à les exécuter. Mais la censure avait oublié de tailler ses crayons rouges. Elle n'était pas en train de souligner et elle n'a dénoncé aucun passage particulièrement. Elle s'en est pris à la «contexture générale». La pièce de M. Méténier n'était pas conforme à son esthétique. Voilà où nous en sommes, après le décret du gouvernement du 4 septembre, qui a supprimé la censure. Il est vrai qu'elle avait déjà été abolie, il y a cent ans, sous la première République.
»Nous n'acceptons, nous l'avons dit, que la version de M. Méténier. Mais si nous tenions pour authentique celle des bureaux reproduite par le _Figaro_, il en résulterait que ce sont successivement la censure, M. Larroumet et M. Fallières, puis M. Bourgeois, qui ont été pour l'interdiction. Le comité d'examen, le directeur des Beaux-Arts et les ministres chargés du département de la littérature seraient d'accord pour mettre le _veto_ sur une pièce que le théâtre de la Reine a pu jouer sans protestation en Belgique. Franchement, la version de M. Méténier vaut mieux. Nous aimons mieux croire, pour l'honneur de la République française, que ce sont les castrats légendaires de la commission d'examen qui ont mis leur _veto_ sur _En Famille_. M. Larroumet, comme c'est le devoir de tout directeur qui se respecte, les a couverts et le ministre était tout disposé à laisser jouer la pièce de notre confrère. Mais pouvait-il donner un démenti solennel à M. Fallières, à la censure et à son directeur des Beaux-Arts? C'en était fait de la sacro-sainte tradition; il eût porté un coup mortel à la hiérarchie.
»Et voilà comment les bureaux ont toujours le dernier mot et comme quoi les ciseaux du comité d'examen sont plus puissants que les bonnes dispositions des ministres. Est-ce que la Chambre, qui est en train de discuter le budget, ne va pas enfin faire l'économie de la censure?»
A part le rôle qu'il prête un peu injustement aux quatre censeurs, M. Millot est dans le vrai. Son article, très sensé, ne fait-il pas ressortir complètement la morale de cette affaire?