Les voyous au théâtre (Histoire de deux pièces)

Part 1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les Voyous au Théâtre

OSCAR MÉTÉNIER

LES

VOYOUS

au Théâtre

(Histoire de deux Pièces)

BRUXELLES _chez_ HENRY KISTEMAECKERS, _éditeur_ 73, RUE DUPONT, 73

1891

I EN FAMILLE et LA CENSURE

Conférence prononcée à Paris _Salle des Capucines_ LE 19 DÉCEMBRE 1890

EN FAMILLE et la CENSURE

MESDAMES, MESSIEURS,

Le sujet que je me propose de traiter devant vous aujourd'hui n'est plus d'actualité. Il y a déjà plus d'un mois qu'à la suite de l'abus dont j'avais été victime, je protestais énergiquement contre l'interdiction de ma pièce _En Famille_, qui devait être jouée aux Nouveautés, et que la presse toute entière prenait ma défense. Depuis, le silence s'est fait; d'autres incidents ont occupé l'opinion publique et je n'aurais pas songé à exhumer cette vieille histoire, si l'autre jour, en classant mes papiers, tout le dossier de cette affaire ne m'était revenu sous les yeux.

Il me sembla que l'examen attentif des pièces de ce procès désormais classé pouvait donner lieu à un récit amusant et surtout instructif. Il me parut, en outre, curieux de rechercher à qui on devait faire remonter la responsabilité d'une mesure absurde que rien ne justifiait.

Cette recherche ne dût-elle servir qu'à mettre en garde mes confrères contre des procédés que je ne veux pas qualifier et à leur désigner l'Ennemi, je serai assez récompensé de ma peine.

D'autre part, puisqu'on me défendait de rendre le public juge de la légitimité de ma réclamation, que bien que ma pièce eût été jouée et applaudie au Théâtre-Libre, dans des cercles ou des réunions privées, et en dernier lieu à Bruxelles, au théâtre Molière, elle était ignorée de la majorité des lecteurs, et que par conséquent cette majorité pouvait la croire d'une immoralité répugnante et donner par suite raison à la censure, il me vint à l'idée de tenter une nouvelle expérience.

A Paris, heureusement, on trouve toujours un public bienveillant, lettré, délicat, tout prêt à applaudir aux tentatives nouvelles, quand elles sont intéressantes et dictées par un sentiment artistique; le succès constant du Théâtre-Libre, depuis quatre années, votre présence dans cette salle ce soir sont la meilleure preuve de ce que j'avance.

Je résolus donc de raconter l'histoire de ma pièce, comment l'idée me vint de l'écrire, par suite de quelles circonstances elle fut jouée, par suite de quelles autres elle ne fut pas reprise, puis de terminer en donnant lecture de cet acte, qui fit couler plus d'encre qu'il n'en fallut pour l'écrire.

Ce sont toutes ces raisons qui m'ont amené aujourd'hui devant vous, mesdames et messieurs. Tout à l'heure j'aurai étalé devant vos yeux les pièces du procès. C'est vous que je constitue les juges en dernier ressort de mon différend et votre accueil me dira si j'ai eu raison de protester contre une mesure que je persiste à considérer comme monstrueuse--en attendant votre verdict.

* * * * *

Il y a cinq ans, je venais de publier mon premier livre: _La Chair_. Je reçus un soir la visite d'un de mes bons amis, un auteur dramatique distingué, M. Louis Tiercelin, qui me dit:

--Mme Crosnier, de l'Odéon, à qui M. Porel accorde un bénéfice, est venue me demander un acte inédit. Je n'ai rien de prêt. Mais je viens de lire ton livre. Il contient une nouvelle: _En Famille_, qui m'a beaucoup frappé. Il n'y a presque rien à faire pour la transformer en un acte très original. Au surplus, jette les yeux sur ce scénario que j'ai préparé. Toutes les scènes y sont indiquées. Il n'y a presque qu'à copier dans le livre. Si tu veux écrire cet acte, nous serons joués sur la scène de l'Odéon. Je vais informer Mme Crosnier que j'ai ce qu'il lui faut.

Comme bien vous pensez, j'acceptai avec d'autant plus d'empressement que je n'eus aucune peine à me convaincre que mon ami Tiercelin avait raison. De plus, Mme Crosnier avait fait valoir qu'elle s'était assuré le concours de beaucoup d'artistes en renom. Elle devait jouer le rôle de la mère, Saint-Germain le rôle du père. Il n'y avait pas à hésiter. Le soir même, je me mettais à l'œuvre et à quatre heures du matin mon acte était écrit.

Hélas! il n'était pas revenu de la copie que Mme Crosnier nous informait qu'il y avait contre-ordre. M. Porel lui donnait comme bénéfice la première de la reprise de la _Vie de Bohème_.

Tristement, j'enfermai mon manuscrit au fond d'un tiroir. Il y resta dix-huit mois.

Ce fut Antoine qui l'en tira.

Il venait de donner sa première représentation d'essai sur la petite scène du passage de l'Elysée des Beaux-Arts, et il était à la recherche d'éléments nouveaux pour la seconde quand un ami commun lui signala mon acte.

Un mois plus tard, il voyait le feu de la rampe, en même temps que la _Nuit bergamasque_ d'Emile Bergerat, mais après combien de péripéties dignes du _Roman comique_!

En ce temps-là, le Théâtre-Libre n'était pas dans ses meubles. Nous avions répété un peu partout, dans une arrière-salle de marchand de vins, dans un logement vacant, à la lueur d'une bougie, posée sur le marbre de la cheminée, avec une vieille malle pour figurer la table.

Directeur, auteurs, acteurs, tout le monde fut admirable de constance et de résignation, mais combien nous fûmes récompensés!

Cette seconde représentation d'essai fut un triomphe. Auguste Vitu qualifiait ma pièce «_d'eau forte sanglante écrite d'une main ferme et sûre, d'une main d'ouvrier_». Francisque Sarcey déclarait qu'il n'aimait pas ce genre de théâtre, mais qu'il était bien forcé d'avouer que cet acte était fait de main de maître.

A ma joie se mêlait un peu de déception. J'ai toujours aimé le combat et je m'étais, au cours des répétitions, accoutumé à l'idée que ma première pièce soulèverait des protestations, que peut-être il y aurait bataille, et voilà que tout le monde était d'accord pour la trouver charmante.

Bref, le lendemain le Théâtre-Libre était fondé définitivement et vous savez quelles glorieuses étapes il a parcourues depuis.

Deux ans après, Antoine, qui avait joué _En Famille_ à Bruxelles, avec un très grand succès, et qui avait l'intention de donner différentes pièces de son répertoire en matinées publiques sur le théâtre des Menus-Plaisirs, songea à mon acte.

La censure opposa son veto, M. Fallières étant ministre.

Antoine n'ayant pas donné suite à son projet, je ne songeai pas à protester. C'eût été un coup d'épée dans l'eau, puisque aussi bien la pièce n'eût pas été jouée.

Deux ans s'écoulent encore. Je reçois un beau matin, il y a de cela deux mois, une lettre du pauvre Brasseur, le directeur des Nouveautés récemment décédé. Je réponds à son appel.

--Avez-vous quelque chose de tout prêt pour entrer en répétition de suite? me demande-t-il à brûle pourpoint.

--Ma foi, non. Vous me prenez au dépourvu!

--C'est un peu fort! Plus moyen de rien trouver... les vieux n'ont plus rien dans le ventre... les jeunes n'ont rien dans leurs cartons. Eh bien! comme je veux quelque chose de neuf et que je suis pressé, indiquez-moi une pièce jouée au Théâtre-Libre que je puisse reprendre de suite, une pièce ayant eu du succès.

--Je veux bien, mais celle que je pourrai vous indiquer ne sera guère à sa place aux Nouveautés.

--Ça m'est égal!

Je lui indique alors _Le Maître_ de mon ami Jean Jullien.

--Allez me le chercher avec sa pièce.

Le soir même, _Le Maître_ était reçu et il entrait le lendemain en répétition.

Brasseur revint à la charge.

--_Le Maître_, c'est bien court! Trois actes! Il me faudrait pour finir la soirée un acte faisant contraste, un acte très rosse, mais gai... Donnez-moi _En Famille_!

--Je veux bien, mais la censure qui l'a interdit il y a deux ans?

--La censure permettra! Depuis deux ans, avec votre sacré Théâtre Libre, vous nous avez fait faire du chemin... Il y a deux ans, je n'aurais pas joué _Le Maître_... Les Variétés ne vous auraient pas joué _Monsieur Betsy_, il y a deux ans! La censure permettra, je vous dis, et puisqu'on veut aujourd'hui du nouveau, eh bien, je suis décidé à en donner!

Je me rendis rue de Valois pour tâter le terrain.

Je trouvai là des hommes pleins de bon vouloir, à qui j'exposai le cas. Tous furent de l'avis de Brasseur. Certainement, aujourd'hui, après _Germinie Lacerteux_, après _Monsieur Betsy_, qui avaient triomphé malgré les attaques et les colères d'une presse pudibonde, l'éducation du public commençait à se faire et il n'y avait plus le même danger qu'autrefois à autoriser _En Famille_.

Toutefois, pour aplanir toute difficulté, on me conseilla de n'être pas intransigeant et de consentir aux atténuations qui pourraient être jugées nécessaires. Moyennant quoi, on me promettait un avis favorable.

Je consentis à tout, je partis plein d'espoir et je courus apprendre à Brasseur la bonne nouvelle.

--Je vous le disais bien! s'écria-t-il triomphant. Nous répéterons dès que le visa sera revenu.

Hélas! jusqu'alors je croyais, comme tout le monde, que les censeurs étaient les maîtres et qu'ils jugeaient en dernier ressort.

Je comptais sans mon hôte... et quel hôte!

Après quatre jours, je n'avais pas de réponse.

Nouveau voyage rue de Valois. Je demande ce qu'il y a de nouveau.

--Nous ne savons rien... Nous sommes comme vous. Notre rapport favorable, comme nous vous l'avons promis, est parti chez le ministre. Il n'est pas revenu.

Et c'est alors qu'on m'expliqua la filière.

Il y a quatre censeurs au bureau des théâtres. Ils lisent tout ce qu'on leur apporte et rédigent un rapport qu'ils adressent à un employé supérieur qu'on appelle, je me demande pourquoi, Directeur des Beaux-Arts. Puis, de là, ce rapport va chez le ministre, qui décide.

Vous voyez que ce n'est pas une petite affaire.

S'il n'y avait qu'à plaire aux quatre censeurs, ce serait chose facile. Ce sont des hommes mûrs, bienveillants, très lettrés, aimables. Quelques-uns appartiennent à la presse. Ils jugent sainement les choses et apportent généralement dans l'exercice de leurs fonctions délicates beaucoup de tact et un grand désir de conciliation. J'ai le plaisir de connaître personnellement deux de ces messieurs et je n'ai jamais eu qu'à me louer des bons rapport que j'ai eus avec eux. On est toujours sûr de s'entendre, lorsqu'on ne veut pas être trop intransigeant.

Ce qu'on ne sait pas assez, c'est qu'ils n'ont que voix consultative. Aussi supportent-ils très injustement la peine de leurs fonctions. C'est toujours sur leur dos qu'on frappe et ils n'en peuvent mais.

On a beau leur avoir plu, ils ont beau être bien disposés pour vous, il faut encore plaire à l'_Autre_, celui de l'étage au-dessous, le Monsieur qui dirige. C'est celui-là le vrai coupable, l'empêcheur de danser en rond, le baudet sur lequel on ne devrait jamais se lasser de crier haro!

Bref, les pauvres censeurs étaient fort désolés de voir que tout leur bon vouloir ne pouvait me servir, et comme je leur objectais que j'étais pressé:

--Vous devriez voir M. le Directeur des Beaux-Arts... Ecrivez-lui, c'est un homme fort poli, il vous recevra, et vous saurez à quoi vous en tenir.

J'écrivis et le surlendemain je recevais un autographe sur papier bleu que je conserverai précieusement toute ma vie, car j'espère bien qu'il sera unique:

«_M. Larroumet aura l'honneur de recevoir M. Oscar Méténier lundi, de 2 à 4 h. de l'après-midi. Signé: Larroumet._»

Larroumet! Larroumet! Pour être Directeur des Beaux-Arts, ça devait être un homme illustre que sa valeur avait naturellement désigné pour un poste aussi important.

Et cependant je ne savais rien de lui. J'en étais honteux, positivement!

Je m'enquis auprès de gens bien informés qui me renseignèrent.

M. Gustave Larroumet était un homme froid, poli et décoré, qui avait eu des prix à l'Ecole Normale et qui avait professé la rhétorique dans des lycées de Paris et de la province. Il avait aussi écrit des compilations sur Molière et Marivaux et l'on m'assurait même que ces compilations avaient certainement dû être publiées quelque part...

Et c'était tout. C'était peu comme titres. Je me creusai en vain la tête pour essayer de comprendre quel motif avait pu déterminer un ministre à aller chercher un professeur de province pour diriger les Beaux-Arts.

Fallait-il que Paris fût pauvre en grands hommes!

--Enfin, me dis-je, ça ne fait rien, il est peut-être intelligent tout de même!

Et le lundi je mettais ma plus belle redingote et je me présentais à l'immeuble de la rue de Valois. En voilà un monument qui n'a pas de veine! Avoir pendant des siècles abrité des rois et en être réduit à servir de réceptacle à un Larroumet! Je n'attendis pas longtemps, cinq minutes environ. On m'introduisit.

M. le directeur fut aimable et fort poli, quoique froid, comme il était prescrit.

--Monsieur, me dit-il en substance, non seulement j'ai lu votre acte, mais je l'ai vu jouer, et, ajouta-t-il avec un sourire qu'il s'efforça de rendre gracieux et sur lequel il n'y avait pas à se méprendre, je n'ai pas à vous donner ici mon impression de confrère; mais le fonctionnaire a le regret de vous annoncer que M. le ministre, obéissant à des considérations qu'il ne m'appartient pas de juger, a purement et simplement confirmé l'interdiction de son prédécesseur, M. Fallières.

Au mot de confrère, j'avais bien envie de protester. Je me retins pour ne pas aggraver ma situation; mais en entendant la fin de la phrase, je ne pus m'empêcher de me récrier.

--Il ne m'appartient pas d'apprécier la décision de M. le ministre. Je ne suis qu'un intermédiaire, à mon regret, déclara de rechef l'homme poli.

--Cependant, monsieur, nous sommes en République; on a joué ma pièce sans protestation à Bruxelles, dans une monarchie, au théâtre de la Reine... A Paris, plusieurs milliers de personnes l'ont entendue et applaudie.

--Je n'ai pas à apprécier la décision de M. le ministre, répéta immuablement le directeur des Beaux-Arts.

--Mais enfin, le ministre et vous-même venez d'encourager, par une subvention déguisée de cinq cents francs par an, ce même Théâtre-Libre que _En Famille_, pour sa faible part, a contribué à fonder.

--Nous avons entendu encourager l'ensemble de la tentative de M. Antoine, non certaines pièces prises en particulier, les _Chapons_, par exemple.

--C'est entendu! J'en excepte celles qui ont causé quelque scandale, mais la mienne, monsieur, qui a été louée même par M. Sarcey, je suppose qu'elle entre bien dans l'ensemble dont vous parlez. Alors je ne comprends pas... Donnez-moi une raison.

Sans répondre, M. Larroumet esquissa de la tête un geste vague et se leva comme pour me faire comprendre que l'audience était terminée.

Je ne me fis pas répéter l'invitation; je l'avais assez vu et je compris alors quelle joie avaient dû éprouver ses élèves, lors de la nomination de leur cher maître à la direction des Beaux-Arts.

--C'est bien, dis-je, en me dirigeant vers la porte; comme j'ai le droit d'exiger une raison, un motif, je vais chez le ministre.

--Chez le ministre? interrompit vivement M. Larroumet; c'est inutile, il ne vous recevra pas.

--Je ne dis pas que le ministre me recevra, mais je dis que je serai reçu chez le ministre...

En effet, la veille, j'avais eu le vague pressentiment que je ne tirerais rien de cet homme si poli, et je m'étais ménagé une entrée au ministère, pour le cas où j'échouerais rue de Valois.

Cette déclaration très nette parut gêner considérablement Larroumet dit l'Aimable, comme Choppart dans le _Courrier de Lyon_.

Il tira sa montre et tout en m'accompagnant:

--Il est quatre heures... Vous ne trouverez personne.

--Mais si... mais si... on m'attend!

Nombreuses et profondes salutations, et je sortis.

Au ministère, je fus reçu par un très haut fonctionnaire, mais celui-là digne des fonctions qu'il remplit, aussi affable que l'autre était glacé.

Je lui rendis compte de la démarche que je venais de faire.

--Larroumet a dit la vérité, me dit-il, et le ministre a confirmé l'interdiction depuis deux jours. Toutefois, comme j'ai été prévenu hier de votre visite, j'ai voulu en avoir le cœur net et j'ai lu votre brochure. La voilà, là... sur mon bureau. Je vous fais compliment. Je trouve cela très drôle, très amusant, sans danger... et je ne m'explique pas que Larroumet se soit opposé à la représentation. Tous les jours on entend au concert des choses plus raides... Tenez, j'ai fait mieux, pour voir. Bien que le ministre, surchargé de besogne, soit à peu près inabordable, je suis parvenu à lui faire lire votre pièce ce matin... en déjeunant... Ça l'a fait rire...

--Et son avis?

--Comme moi. Pas de quoi fouetter un chat.

--Eh bien, alors?

--Eh bien, alors, il a signé, il y a deux jours, l'interdiction sur le rapport de Larroumet. Que Larroumet revienne sur son rapport, il reviendra sur sa décision. Voyez Larroumet.

Mais, rue de Valois, M. Choppard, je veux dire M. Larroumet ne me reçut plus. Par son secrétaire particulier, un garçon fort gentil, un peu confus de la commission, il me fit dire qu'il serait trop heureux de m'annoncer lui-même une bonne nouvelle, mais que malheureusement la situation restait la même.

Toutefois, si je pouvais parvenir à lui faire envoyer par le ministre l'ordre de laisser faire, je ne rencontrerais chez lui aucune résistance.

Au ministère:

Que M. Larroumet commence... qu'il change les termes de son rapport. Le ministre laissera faire... Il n'y voit pas d'inconvénient.

Et pendant huit grands jours, je fus ainsi renvoyé de Caïphe à Pilate, flanqué de mon ami Jules Brasseur, qui ne me lâchait pas, faisant la navette entre la rue de Grenelle et la rue de Valois.

Tout le monde consentait. Personne ne voyait d'inconvénient à ce que ma pièce fût jouée.

Personne ne voulut jamais prendre la responsabilité de dire: Allez!

Il est probable que si j'avais pu arriver à voir le ministre et lui expliquer de vive voix qu'on se fichait de lui et de moi, dix minutes d'entretien auraient eu raison de toutes ces difficultés.

Mais les ministres ne sont visibles que pour leurs directeurs! C'est par eux qu'ils savent ce qui se passe... Ils peuvent se vanter d'être joliment renseignés et conseillés. Ils ne se douteront jamais de ce que leur confiance en leurs subordonnés leur fait commettre de gaffes! Si, ils s'en doutent quelquefois, et M. Bourgeois l'a bien vu, au tollé général qu'a soulevé dans la presse la décision ridicule qu'il a prise en interdisant une pièce qu'il n'avait pas lue, sur le simple avis de M. Larroumet, une pièce qu'il a été tout étonné, deux jours après, d'avoir interdite.

C'est sur lui qu'on est tombé.

Et cependant on dit que M. Bourgeois, que je ne connais pas, est un homme d'idées très larges, très libéral, très droit. Mon Dieu! que serait-ce s'il avait des idées étroites?

--Et nous sommes en République! s'écrie un des personnages de ma pièce.

--Moi, je n'ai pas d'opinions politiques et je m'en fais gloire, mais j'aimerais mieux l'Empire.

J'aurais économisé cent francs de voitures et huit jours de temps. J'aurais probablement trouvé un ministre et un directeur des Beaux-Arts qui m'auraient dit carrément:

--Monsieur, votre pièce ne sera pas jouée, et si vous voulez des raisons, je vais vous en donner une seule qui suffit: c'est que ça ne me plaît pas.

J'aurais été fixé de suite, ainsi que Brasseur.

Et encore est-il bien sûr qu'on m'aurait répondu cela?

On était très sévère pour tout ce qui pouvait se rapporter à la politique, mais quand il ne s'agissait que des mœurs!...

La _Belle Hélène_ et la _Grande Duchesse_, ces satires des rois et des dieux, n'ont pas eu de plus chauds partisans que l'Empereur et toute sa Cour.

On a laissé jouer sous l'Empire _Henriette Maréchal_, de MM. de Goncourt, une pièce très révolutionnaire pour ce temps-là, et ce sont les républicains qui ont protesté, les purs, sous la conduite du fameux Pipe-en-Bois.

Aujourd'hui, le farouche Pipe-en-Bois est directeur des Beaux-Arts et il continue son métier. Non content d'être plus intolérant que sous l'Empire, il se fiche du monde et il fait insulter pour ses gaffes son ministre, qui n'en peut mais. Je ne souhaite qu'une chose, c'est qu'il continue. Ça décidera peut-être M. Bourgeois à montrer un peu d'énergie et à nettoyer la rue de Valois. S'il tient à un professeur de rhétorique, il y en a quatre-vingt-six dans les quatre-vingt-six départements, qui ne demandent qu'à marcher.

Le moindre d'entre eux vaudra autant.

J'allais oublier un trait qui finira de peindre le bonhomme.

Le huitième jour de ma Passion, me trouvant au ministère, je me souvins qu'au cours de mes pérégrinations j'avais oublié de demander le motif pour lequel Pipe-en-Bois avait requis l'interdiction de ma pièce auprès de M. Bourgeois qui ne la connaissait pas.

Naturellement, on l'ignorait au ministère, bien que cela puisse paraître invraisemblable, car tout est invraisemblable dans cette histoire édifiante; mais comme là on tenait à me faire plaisir, on téléphona pour demander en fin de compte, à la rue de Valois, le fameux motif qui me valait une pareille rigueur.

Cette fois, le sphinx se démasqua sans se douter que je n'étais pas loin de l'appareil, et on répondit: _Contexture générale_.

Il n'y avait plus de doute, le veto venait bien de la direction, mais que diable pouvait bien dire ce mot: _contexture_?

Le fonctionnaire auquel je m'adressai n'y pouvait, pas plus que moi, rien comprendre. Il y avait donc une _contexture_ spéciale dont le modèle-type, l'étalon était déposé dans les archives des Beaux-Arts? Alors on le dit, on prévient les gens!

Toutefois, après avoir longuement réfléchi, je crois avoir deviné. Lorsque M. Larroumet, arraché à ses chères études, fut appelé à Paris, il y vint avec l'évidente intention de diriger les Beaux-Arts dans une voie spéciale.

Mais voici que, justement, il tomba dans un moment où une évolution dramatique se manifestait, tout à fait contraire à ses opinions personnelles. L'opinion publique se déclarait ouvertement en faveur de cette évolution, les théâtres ouvraient leurs portes aux adeptes de la nouvelle école. Ce n'était pas de veine pour un début.

Alors Pipe-en-Bois imagina un truc d'une hypocrisie bien provinciale.

Comme il tenait à sa place et que pour la conserver il ne fallait pas avoir l'air de braver l'opinion, il affecta d'encourager les jeunes, couvrit d'or et de lauriers le Théâtre-Libre, qui joue ses pièces à bureau fermé, mais il se réserva _in petto_ d'étrangler court et net le premier qui s'aviserait d'en sortir.

Comme il lui fallait un prétexte honnête, il chercha, pour couvrir sa petite infamie, un mot ronflant, mais vide de sens.

_Contexture_ lui parut convenir admirablement et il choisit contexture. Et je fus étranglé au nom de la contexture à Larroumet.

Et le même sort attend tous ceux qui, applaudis au Théâtre-Libre par Larroumet lui-même, tenteront de sortir du Théâtre-Libre et de se faire applaudir ailleurs[1].

[1] Ma prédiction s'est accomplie. Deux mois plus tard, Larroumet interdisait au nom de la _contexture_ la pièce tirée par Jean Ajalbert du roman de M. de Goncourt, _La Fille Elisa_, qui venait de remporter un grand succès au Théâtre-Libre.

Nous avions déjà l'homme à la tête de veau, nous aurons désormais l'homme-contexture. Une idée neuve que je soumets et que je donne pour rien à nos intelligents Barnums.

Il y a de l'argent à gagner avec une attraction pareille à la foire aux pains d'épice.

Mais un petit détail eût certainement fait hésiter l'homme-contexture quand il soumit sa petite idée à l'innocent monsieur Bourgeois. Je suis certain que s'il eût pu prévoir que je ne me laisserais pas étrangler sans crier, s'il eût su que je serais aussi soutenu que je l'ai été par la presse entière, il aurait parfaitement laissé jouer _En Famille_.

Il s'est dit certainement:

--Un petit acte, ça ne tire pas à conséquence, et au moins comme cela je n'aurai pas à créer un précédent fâcheux.