Les voyageurs français dans l'Orient européen

volume II ne fut publiée qu’en 1849.

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Voici ce que présente ce diplomate, créateur d’une imprimerie franco-arabe à Constantinople et éditeur en 1787 des _Éléments de la langue turque_ du P. Viguier[184], qui a visité toutes les îles de l’Archipel et qui a bien connu Constantinople, où il a été ambassadeur, y faisant un très long séjour, y restant même après la fin de la politique qu’il représentait, car il n’a pas voulu quitter cette capitale; il alla enfin en Russie d’où il ne revint que lorsque l’ordre eut été de nouveau établi en France. Son information archéologique est extrêmement riche.

[184] Voy. Omont, dans la _Revue des Bibliothèques_, 1895, p. 236.

Son enthousiasme pour l’ancienne Hellade, bien qu’il doive défendre la politique de l’intégrité ottomane, est sans bornes. Son style peut être plus châtié que celui du marchand, mais, cependant, il n’a rien de cette spontanéité, de cette curiosité passionnée, de cette finesse extrême d’un style pourtant si simple, qui distingue le livre de Guys.

D’autant moins pourrait-on demander ces qualités au simple archéologue et à l’archéologue simple qu’a été l’abbé Le Chevalier, qui, devenant secrétaire du prince de Moldavie, a disparu obscurément pendant la guerre russo-turque ouverte en 1788. Son _Voyage de la Propontide_ (Paris, 1800) n’est qu’un assez long effort d’arriver à des identifications de localités anciennes, surtout dans la Troade, le bon ecclésiastique étant obsédé du souvenir du beau-père royal de la belle Hélène. Mais toute une partie de l’ouvrage parle des monuments turcs de Constantinople, de la façon de vivre de la population et de ses mœurs, de la défense de la capitale, des églises grecques et du Phanar, des Français qui, comme Lafitte, exécuté par la Révolution à Perpignan, font des travaux militaires à la frontière russe.

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V.--Entre Guys et les voyageurs philosophiques et politiques de la fin du XVIIIe siècle, se placent deux voyages nettement caractérisés: l’un d’eux est le voyage du sieur Charles de Peyssonnel (né en 1727, avocat en 1735 à Constantinople, revenu en 1790; mort à la même date)[185]. Cet homme très savant, consul de France en Crimée, puis en Crète et à Smyrne, était lui aussi un archéologue. Guys même, qui a été son ami et son correspondant de commerce, donne une quantité de notes sur lui; une lettre de ce voyageur lui est dédiée et, en même temps, on publie un travail de lui sur telle inscription qui a été trouvée sur les murs de Byzance[186].

[185] Sa biographie dans Omont, ouvr. cité, p. 740, note 2.

[186] II, p. 162-163 (à Andros, en 1748), 185 et suiv., 193 et suiv., 196 et suiv.

Peyssonnel, historien de l’île de Crète aussi, a recueilli des observations extrêmement précieuses sur les Tatars, à l’époque où ils avaient déjà des relations avec l’Occident: relations de commerce avec la France à côté de relations, un peu forcées, vers la Russie, qui avait commencé par proclamer hautement qu’elle voulait rendre la liberté à la nation tatare et qui, après leur avoir rendu la liberté, s’est empressée de l’annexer, au cours d’une beuverie extraordinaire, à laquelle avaient été conviés tous ces adversaires du vin de par la décision du Coran; acclamée par les Tatars ivres, la tzarine, Catherine II, a déclaré alors que la liberté tatare finit par un acte «d’auto-détermination».

Le consul auprès du Khan Krim-Guiraï avait rassemblé des observations de commerce, qui lui ont été d’abord volées par son secrétaire parisien, pour en donner une édition subreptice en Hollande, avec une préface dans laquelle le vrai auteur ne figure que par son initiale comme consul en Crète, à côté de différents Orientaux imaginaires: un médecin de Constantinople qui s’appelle Brossard, un Juif de Caffa, un Arménien qui a visité le Couban, un Grec revenant de Trébizonde, un Géorgien de Perse, des patrons grecs[187].

[187] _Observations sur le commerce de la Mer Noire et des pays qui la bordent, auxquelles on a joint deux mémoires sur le commerce de Smyrne_ et de l’isle de Candie, Amsterdam-Leyde-Rotterdam-Utrecht, 1787, p. XX.

A la fin, le pauvre auteur de tout cela s’est empressé, après avoir vu cette contrefaçon de Hollande, de publier son propre ouvrage, qu’il a fait paraître, sous le même titre, à Paris, en deux volumes, cette même année 1787.

Peyssonnel, qui était dès 1755 à la cour des Khans[188], est un indicateur du commerce pratiqué et du commerce qu’on pourrait faire dans ces régions. Il s’occupe aussi de la Moldavie, de la Valachie, de la Bulgarie. Comme information commerciale, c’est un travail de tout premier ordre et, dans la littérature européenne sur l’Orient, il n’y a rien qui puisse être mis à côté de cette étude que complète le _Mémoire sur l’état civil, politique et militaire de la Petite Tartarie, envoyé en 1755, aux ministres du roi_[189].

[188] Il succédait à Venture de Paradis. Le chirurgien Ferraud avait demandé le poste dès 1720; Saumery, ouv. cité, III, p. 188.

[189] A la fin des observations, II.

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VI.--Il y a un autre bon connaisseur de l’empire ottoman à la même époque, un voyageur très curieux, par son origine: fils d’un réfugié hongrois de la suite du prétendant Rákóczy, par sa tournure d’esprit enjouée, par sa mission d’instructeur militaire des Turcs de Sélim III et de fondateur d’une fabrique de canons, bien que n’étant pas Français de naissance, mais élevé en France, il avait toute l’attitude, sinon la mentalité entière, d’un Français. Il s’appelle de Tott. Il a passé chez les Tatars et, dans une partie de ses _Observations sur les Turcs et les Tatars_, il décrit largement la Crimée. Puis il a entrepris un voyage à travers la Moldavie et la Valachie, oppressées et dégradées par la dernière forme de la suzeraineté ottomane, à une époque de déchéance de l’empire; enfin il se dirige vers Constantinople, où il remplit sa mission toute spéciale. Sélim III voulait introduire à ce moment les coutumes européennes, espérant, par une réforme, spécialement dans l’armée, qu’on arriverait à vaincre les Russes.

On traduisait Vauban en turc à cette époque. Malgré ses démêlés avec les Turcs, qui ont fini par lui pardonner le service qu’il leur a rendu, de Tott est arrivé à doter l’armée ottomane des moyens de la technique occidentale.

Son livre, qui a eu trois éditions et dont il y a eu aussi des traductions, est intéressant aussi à un autre point de vue, qui est le suivant:

A Constantinople, à côté des Turcs, des Grecs, des Arméniens et des Juifs, il y avait une population de Levantins et de Phanariotes, que personne n’a décrits. Dans la Motraye, on voit seulement ce petit groupe d’exilés qui entourent encore de leurs services et de leur dévouement l’ancien roi de Hongrie, mais pas le monde grec du Phanar. Il y a eu là-bas, au Phanar, une vie intérieure, et une admirable vie de famille, avec le profond respect des enfants pour le père, avec les relations d’une intimité très sincère entre le mari et la femme, avec, aussi, de très belles amitiés. Et tout cela, qu’on ne peut pas constater par d’autres voyageurs, on le découvre la première fois par de Tott, accueilli dans la maison du prince Jean Callimachi, ancien voévode de Moldavie, qui avait laissé un de ses fils sur son trône de Jassy. Il a passé la nuit dans cette maison, et il se plaint même du fait qu’on l’a fait dormir sur un oreiller tellement brodé que le dessin lui en est resté sur la figure, le matin.

On a ainsi, par de Tott, la seule vision, tant soit peu courte, mais, tout de même précieuse, de ce monde phanariote.

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VII.--Après les antiquaires, les consuls de commerce et les conseillers techniques, les voyageurs, dans la seconde moitié du siècle sont des philosophes. Seulement les philosophes ne sont pas aussi bien représentés qu’on le croit. Je n’en connais que deux, avant les grands voyages d’exploration scientifique de la fin du XVIIIe siècle qui rentrent plutôt dans une nouvelle époque.

Un de ces voyageurs est d’Hauterive. Engagé pour être secrétaire d’un prince de Moldavie, il commence par rédiger un journal de voyage jusqu’à Bucarest, qui a été publié dans la _Revue de Géographie_, en 1877, par un profond connaisseur de la Turquie et des pays danubiens, Ubicini.

La fonction de secrétaire, facilement acceptée, offre, dès le commencement, certains attraits pour le jeune homme. Le principal attrait, ce n’est pas le salaire, ce ne sont pas les avantages du voyage, parce qu’il a dû passer une partie de son temps dans des taudis affreux, mangé par les punaises et par des insectes encore plus dégoûtants à travers la Bulgarie qu’il a traversée--et même il y avait des puces roumaines, d’une énergie extraordinaire, qu’il n’oublie pas de consigner dans ses notes. Il lui est arrivé de dormir sur une planche, de monter sur une échelle pour choisir, parmi plusieurs planches branlantes, celle qui l’était le moins, dans une espèce de grenier avec de vagues fenêtres auxquelles les vitres avaient toujours manqué. Il y a cependant des avantages. Hauterive était jeune; c’était un gentilhomme de la cour. Dès le commencement, il voit une princesse phanariote, «belle comme le jour»; il lui offre du vin et se prive de la moitié d’un poulet qu’elle dévore. Lorsque la princesse se trouve devant une image sainte, ses lèvres s’y appuient; il n’oublie pas de dire qu’il aurait préféré être à la place du bienheureux Grec qui recevait cet acte d’adoration. Il ne dédaigne pas non plus les demoiselles de village en Bulgarie. A Fakir-Oumour, les femmes arrivent en dansant pour jeter sur le cortège princier des «poignées d’orge», et, çà et là, apparaît, à côté du vieillard presque centenaire qui berce l’enfant de trois mois, l’«hôtesse complaisante, active, propre et jolie». Telles autres paysannes «s’enfuient comme une volée d’oiseaux, puis reviennent un moment après, avec des restes de frayeur dont elles rient de fort bonne grâce». Et il y a, après l’éloge d’une «fort douce et fort jolie hôtesse», qui n’est pas «heureusement ensevelie sous les paniers des grandes dames de Versailles», une jeune fille de Moldavie, qu’il décrit comme égalant la grâce des duchesses, ajoutant qu’il a été totalement désarmé par la sérénité angélique de son hôtesse, «une Madone du Corrège»[190]. Il est, sans doute, un peu révolté par le laisser-aller qu’il trouve dans certaines maisons sur sa route; il trouve que ces maisons pourraient être mieux soignées, et que son sommeil en aurait été meilleur; qu’il aurait goûté beaucoup plus facilement aux mets qu’on lui présentait s’ils avaient été accommodés d’une autre façon. Il finit en philosophe, se jetant, à la première occasion, contre le clergé grec et contre tout ce qui lui rappelle la «religion» et tout ce qui a trait à la «tyrannie»[191].

[190] Voy. le passage dans notre _Histoire des relations entre la France et les Roumains_, p. 100-101.

[191] Guys lui-même assure que les Mores de Barberie ne peuvent pas devenir de riches marchands «parce qu’ils sont esclaves du despotisme» (Guys, ouvr. cité, I, p. 12-13).

Il reconnaît enfin--et c’est un point extrêmement important à l’époque où le Turc était considéré comme le tyran et le chrétien comme la victime, où on ne voyait qu’une classe dominante, même chrétienne, dans les principautés roumaines, qui abusait de ses droits et de sa force, et une multitude appauvrie, humiliée, foulée aux pieds--qu’il y avait dans les Balkans des villages où on vivait beaucoup mieux qu’en Occident, les maisons, misérables d’apparence, étant toutes pleines de belles choses à l’intérieur et les personnes en haillons pendant la semaine sortant, le dimanche et les jours de fêtes, attifées d’une façon dont le pauvre paysan de la Beauce et des Flandres n’aurait pas pu se valoir. «J’ai vu partout des poules, des oies, plus ou moins de chevaux et de bœufs, des brebis et des chèvres, des chiens et des chats qui vivent du superflu des maîtres.» A un certain moment, il dresse même la liste, qui est authentique, de ce qu’un paysan de Valachie ou de Moldavie peut donner à sa fille lorsqu’il la marie[192], et on voit que c’est toute une petite fortune. Si on pense aussi à ce fait que la terre était, pour les trois quarts, non cultivée, et que quiconque en prenait une partie recevait les remerciements du propriétaire, plutôt théorique, qui n’était pas là pour l’exploiter, on voit bien qu’il y avait des possibilités d’être riche et d’être heureux qu’on ne trouvait pas ailleurs.

[192] «Une ou deux vaches, une robe de laine grossière pour tous les jours, une camisole pour les fêtes, dans laquelle il entre un peu de soie, quatre chemises, un coffre de quinze paras pour garder ces richesses et un miroir. Le mari ajoute un mouchoir et des souliers; le beau-père fournit des chevaux, une charrue, un tonneau. Les parents, en deux fois vingt-quatre heures, ont bâti la maison des nouveaux époux.» Dans une maison moldave: «des murs blancs, un plafond d’un rouge clair, un pavé souvent balayé, une cheminée, une table même».

Combien ces constatations tranchent-elles avec les critiques superficielles d’un Carra, secrétaire princier à Jassy, qui a voulu donner plus qu’un récit de voyage dans sa brève, mais prétentieuse _Histoire de la Moldavie et de la Valachie_, qu’il feint d’avoir publiée à Jassy en 1777[193]!

[193] _Revue de Géographie_, _loc. cit._, p. 283.

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D’Hauterive, qui a joué plus tard un grand rôle en France, ne ressemble pas à ce superficiel de Salaberry, auteur aussi d’une _Histoire de l’Empire Ottoman_, et qui a publié un _Voyage en Turquie_, au cours duquel il ne connaît sur le Danube que la Valachie, occupée par les Autrichiens, avec les caporaux allemands, les bals donnés par les boïars, de gros boïars ressemblant à des «héros du pays de Cocagne», mais qui a pu voir, cependant, à Bucarest, un Cantacuzène très cultivé, ayant des idées comme celles des philosophes du XVIIIe siècle, qui avait protesté en toute forme contre la violation des droits de son pays, sans se soucier de ce que le général autrichien pouvait entreprendre à son égard pour s’en venger. Même d’Hauterive, un esprit ouvert, a fini par donner le plus beau livre qui eût jamais été écrit sur la race roumaine, cette _Moldavie en 1785_, qui a été publiée, il y a une vingtaine d’années, par l’Académie roumaine, d’après un manuscrit qui lui a été donné par le feu roi Carol. Une profonde connaissance de ce qu’il y avait de plus honnête dans la boïarie roumaine, une information précieuse en ce qui concerne la façon de vivre, de sentir et d’agir des paysans, sont les grandes qualités de ce livre unique. Dès le début il avait prédit[194] l’union des Principautés: «les mêmes vicissitudes, les mêmes malheurs, la même histoire ont réduit les Valaques et les Moldaves à l’uniformité physique et morale la plus absolue».

[194] Voy. notre ouvrage cité plus haut, p. 88 et suiv., 106, 112.

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VIII.--Donc, tandis qu’auparavant on ne voyait que Grecs et Turcs, l’époque est venue, dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle, où on découvre les autres populations chrétiennes vivant sous le sceptre, ou, pour les Roumains, sous l’égide seule du sultan. Il n’est plus question seulement des belles femmes «complaisantes» de Chio, «assises à leurs portes pour prendre l’air ou se promenant sans façon hors des villes avec des jeunes hommes comme on le pourroit pratiquer en France»[195], du costume de celles de Pathmos, des danses présentées dans les dessins de La Motraye[196], des contes et des chansons qu’on entend à Tinos[197]. Le cercle de vision des voyageurs est devenu plus large, et ceux qui s’arrêtaient jusque-là aux détails de l’archéologie, aux splendeurs des cérémonies turques, qui s’accrochaient, de temps en temps, à quelque détail insulaire de la vie des Grecs, ont maintenant une vue intégrale de cet Orient.

[195] Guys, I, p. 25, note 2; La Motraye, I, p. 195; Du Mont, II, p. 169 et suiv., 191, 193-194.

[196] I, p. 177, 194.

[197] Choiseul-Gouffier, ouvr. cité, II, p. 71-72, III, 142 et suiv.

Mais au fond de toutes ces critiques et de tous ces éloges l’appréciation du bon Turc «natif» reste la même. Dans La Motraye, on voit les marchands courir après le client qui s’est trompé en leur donnant plus que ce qu’il leur devait et le chercher jusqu’au quartier lointain où il habite, preuve d’une «probité unique» qui se distingue du «manque de parole» des Grecs[198]. En Morée, devenue un moment vénitienne, on lui fait l’éloge de ce Turc, même fonctionnaire, auquel on se rachetait pour trois à dix écus par an, étant défendus contre tout abus, même celui d’un soldat qui aurait pris un fruit dans leur jardin sans le payer aussitôt[199]. «L’humanité et la droiture» restent les mêmes[200]. A Péra on vit comme en chrétienté: «on y court en masque pendant le carnaval, on y chante, on y boit, en un mot on y fait tout ce qu’on veut»; à Stamboul même les voyageurs, s’ils ont une tenue convenable, peuvent entrer à Sainte-Sophie et tout y voir pour les deux écus donnés au gardien[201].

[198] I, p. 258-259. Cf. _ibid._, p. 92.

[199] Ouvr. cité, p. 234.

[200] _Ibid._, p. 175.

[201] _Ibid._, p. 203-204. Cf. p. 189 et suiv. pour Chio.

La pompe ancienne se conserve malgré les défaites et les démembrements. «Rien n’égale», écrit Paul Lucas, «la majesté de ce prince à cheval», «ses chevaux de main sont les plus beaux qui soient au monde..., avec des harnois en broderie, semez de perles» et «couverts de boucliers d’or et de vermeil doré, garnis de pierreries». «Quant à la variété et la magnificence des habits, la beauté des chevaux et la richesse des harnois, le nombre prodigieux d’officiers, le caractère différent des troupes ne rendroient pas ces sortes de marches les plus superbes qu’on puisse voir, la gravité de ceux qui la composent, le bon ordre, le silence qui y règnent en rendroient le spectacle le plus curieux et le plus amusant du monde[202].»

[202] I, p. 71-73. Les Turcs ne comprennent pas «cette manière de nous promener en allant et venant à diverses reprises dans une même allée ou dans une même salle» (La Motraye, ouvr. cité, I, p. 265). Cf. Tournefort, ouvr. cité, p. 474: Paris paraîtrait beaucoup moins peuplé si l’on «ne rencontroit pas toute la journée dans les ruës des femmes de toute sorte d’âge et de condition». Il fait aussi, par rapport à la liberté de mouvements des femmes turques, la critique des «machines de fer ou de baleine» qui en Occident cherchent à redresser la taille (_ibid._, p. 93).

Mais les mêmes témoins signalent, dès 1715, les pillages des armées en mouvement, même dans la capitale[203]. Les Russes accumuleront les coups contre une armée de plus en plus démoralisée. Le régime des «effendis», des bureaucrates sédentaires, ayant à leur tête des sultans bibliophiles ou idéologues, produira bientôt ses dernières conséquences de formalisme résigné à la défaite. La race des renégats, qui n’est plus renouvelée depuis que les nations chrétiennes vivent pour leur avenir de liberté qu’elles entrevoient de plus en plus prochain, s’épuise dans la fainéantise et la corruption, malgré les nobles efforts du savant vizir Raguib et du romantique sultan Sélim. Le Juif, «souple et actif»[204], l’Arménien sont maîtres de la vie économique, alors que l’intrigue phanariote prépare la Byzance grecque dans laquelle le Turc ne sera plus qu’un dur soldat, pareil au barbare germain dans l’empire des Romains dégoûtés de la guerre. Déjà Guys avait écrit: «On a trop méprisé les Grecs d’aujourd’hui parce qu’on ne les a pas assez étudiés[205].»

[203] Paul Lucas, ouvr. cité, I, p. 75.

[204] Guys, ouvr. cité, I, p. 11-15.

[205] _Ibid._, II, p. 225.

Mais cet avènement des sujets finira par tuer dans le Sud-Est européen cet Orient de très ancienne civilisation particulière qui, depuis les ambassades à Vienne, à Paris, à Berlin et les réformes de Sélim III est attaqué dans son centre turc même de Stamboul.

V

XIXe siècle.

Le nombre des voyageurs en Orient au XIXe siècle est considérable, et il serait impossible de les énumérer et d’en donner une analyse plus ample et vraiment profitable. Mais le but précis de ces études rend plus facile la tâche.

L’Orient, au XVIe, au XVIIe et même au XVIIIe siècle, est quelque chose d’unitaire. Donc, la Turquie, comprenant la Grèce, retenant dans des liens de vassalité la Moldavie et la Valachie, cette Turquie dont font partie les provinces bulgares et serbes, forme une unité, une unité pour l’Asie et pour l’Europe. Pour cette Europe, dont il est question ici, l’Orient représente un seul pays pour les voyageurs; tandis qu’au XIXe siècle, des faits interviennent qui brisent le caractère unitaire du monde oriental, de sorte qu’on ne peut plus parler de voyages en Orient de la façon dont on en parlait avant le commencement du XIXe siècle.

La Serbie ne s’en détache pas en 1804, au moment de sa révolution, parce que la formation de la Serbie comme province autonome n’est qu’incomplète; les liens entre la principauté de Miloch Obrénovitsch et entre l’empire ottoman, qui continue l’empire byzantin, sont des liens encore assez étroits, de sorte qu’on a seulement un régime particulier dans une ancienne province. Mais il y a la Grèce qui, à partir de 1821, par une autre révolution, qui tendait à quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus vaste que la constitution d’un petit royaume moréote, à savoir, à restaurer un empire chrétien international, dont la capitale aurait été Byzance, combat et vit pour elle-même. Le mouvement a changé aussitôt de caractère, il n’a pas correspondu aux intentions des initiateurs; ceux qui ont combattu en Morée le faisaient pour les libertés de leur propre province, pour une vie bornée à un territoire national bien déterminé, de sorte que l’illusion byzantine, le rêve de Constantinople ressuscitée comme capitale de l’internationalisme chrétien dans la péninsule des Balkans s’est évanoui et, par-dessus cette idéologie un peu démodée, il y a eu autre chose: ce sens des réalités des clephtes, des armatoles, des chefs du clergé grec dans le Péloponèse, qui ont limité aussitôt le mouvement en lui donnant une vie qu’il n’aurait pas eue sans cela.

Mais, dès que le mouvement se prononce, et quel que soit le sort qui l’attend, on peut dire que le voyageur qui se dirige de ce côté-là ne fait plus fonction de chercheur de pittoresque en Orient. Et même, comme il s’agit d’un phénomène révolutionnaire contemporain, on ne pense pas autant qu’auparavant au grand souvenir du monde hellénique.

Donc deux choses qui sont mises ensemble jusqu’au commencement du XIXe siècle, dans les préoccupations des voyageurs et dans leurs écrits, se dissocient. Il y a dissociation entre les préoccupations des archéologues, des amateurs de l’antiquité, des hellénistes et entre tout un mouvement libéral qui, ne pouvant pas se manifester avec énergie, ne pouvant pas conduire une lutte et arriver à une victoire dans les pays mêmes de l’Occident, recherche un pays de révolution, dans un territoire sur lequel se lève un drapeau de révolte au nom des mêmes droits élémentaires de toute nation. Et on peut dire que la Grèce, à partir de 1821 et de plus en plus jusqu’au quasi-avènement de Capo d’Istria, «gouverneur» de la Grèce révolutionnaire, et jusqu’à l’avènement du roi Othon, imposé par l’Europe, est aussi la patrie active du libéralisme. C’est la place où tendent et arrivent à se rassembler une grande partie de ceux qui combattent pour l’idéologie révolutionnaire, pour le credo libéral.

Il faut laisser de côté, décidément, tous ceux qui viennent en Grèce, non pour la Grèce elle-même, mais pour leurs idées, pour les idées du pays dont ils partent et auquel ils continuent à appartenir; il faut abandonner tout ce qui ne touche pas à l’Orient dans la Grèce elle-même, et, d’autant plus, tout ce qui touche à l’Occident sous cette forme d’une contribution de soldats, de poètes entourés de prestige comme Byron[206].

[206] Voy. pour une bibliographie, du reste incomplète et superficielle, E. Lovinesco, _Voyageurs en Grèce au XIXe siècle_, Paris (thèse).

Et puis, après que la Serbie sera arrivée à transformer son autonomie première, et à être beaucoup plus que ce que désirait Miloch, qui se serait contenté jusqu’à la fin de ses jours d’avoir établi une espèce de pachalik chrétien, sans rompre les liens dont je parlais avec l’empire ottoman, voyager du côté de la Serbie aussi n’est plus voyager en Orient. D’autant plus que tous ces pays qui se détachent de l’empire ottoman prennent aussitôt un coloris qui n’est plus celui de la tradition orientale: ce sont, des pays modelés d’après les coutumes de l’Occident; ils cherchent tous à se donner une constitution; ils se forment une administration réglée d’une autre façon que l’administration du passé; ils en arrivent à abhorrer tout ce qui est oriental, parce que ceci paraît leur rappeler la domination turque.

Avec une Constitution qui s’appuie sur les Droits de l’Homme, comme chez les Roumains, avec une administration de type napoléonien, ces pays perdent, même en dehors du fait qu’ils n’appartiennent plus à cette unité orientale qui est brisée, leur caractère oriental, et ils ne peuvent plus intéresser quiconque suit les traces de ces voyageurs pour voir la façon curieuse, intéressante au point de vue scientifique, dont on regarde les choses orientales.

* * * * *

Ce qui reste à présenter, ce sont les voyageurs qui viennent en Orient pour l’Orient, et qui, dans ces régions, distinguent entre ce qui est resté oriental sous l’aspect extérieur et sous celui de la vie intime, et ce qui est séparé complètement d’un passé pour lequel on n’a plus aucun sentiment de piété, un passé qu’on se pardonne à peine d’avoir eu.

Il y a aussi un autre motif d’éviter une prolongation inutile de cette exposition, et le voici.

Après 1860, disons même après 1840, l’Orient est beaucoup moins intéressant, parce que la Turquie elle-même se transforme, et on arrivera, par le témoignage de certains de ces voyageurs, à saisir le sens dans lequel l’Orient plus limité, surtout celui de Constantinople, s’est transformé sous la même poussée occidentale.

Dans les provinces, surtout dans celle d’Asie, l’âme orientale est bien restée cette âme qui ne pourrait disparaître ou se transformer qu’au moment où la religion elle-même aurait été abandonnée, et je doute que, malgré les réformes actuelles de M. Moustapha-Kémal, malgré sa personnalité et malgré son système, l’Orient, qui est resté musulman, soit complètement identifié à cet occidentalisme qu’on veut imiter à tout prix. Des sanctions sont prononcées actuellement contre ceux qui se refusent à cette transformation à vue, mais il y a des choses qui viennent d’une longue histoire et que l’homme le plus génial d’énergie, ou d’intelligence et de hardiesse, n’arrivera jamais à faire disparaître. Et il y a des choses qui reviendront, et reviendront avec ce sentiment âcre de la revanche qui fait qu’après un progrès improvisé, il y a un opiniâtre retour vengeur vers le passé; la transformation officielle constantinopolitaine dont je parlais est ce qu’on appelle l’ère du tanzimat. Le tanzimat, c’est l’ensemble des réformes imposées à l’empire turc par trois personnages qui ont joué, dans l’histoire de la Turquie au XIXe siècle, un rôle éminent; ils ont été très appréciés et très critiqués, selon le point de vue, par leurs contemporains, mais ils ont donné à l’empire ottoman un aspect extérieur totalement différent de la grande tradition qui commence au XVe siècle et qui s’est poursuivie jusqu’à cette date d’environ 1830-1840. Il s’agit de ce triumvirat, formé d’anciens diplomates, dont l’un avait été envoyé pour féliciter la reine d’Espagne Isabelle, au moment de son avènement, dont le second avait été secrétaire d’ambassade pendant longtemps à Paris et dont le troisième avait eu aussi des rapports très étroits avec le monde parisien. Ils s’appellent, en commençant par le premier, par l’initiateur, par le plus courageux: Réchid, Aali et Fouad.

Avec ces trois représentants des nouveaux courants, l’ère du tanzimat s’est installée sans résistance de la part des Turcs, et je dirai même sans profit de la part des chrétiens, dont les avantages étaient tout à fait apparents. Il y avait eu des droits réels qui étaient maintenant perdus, pour l’ombre des avantages constitutionnels promis par la célèbre déclaration de Gul-Haneh, de la «Maison des Roses», installant le régime occidental en Turquie. Un Français a donné, dans quelques ouvrages de description et de statistique, une image optimiste de cette Turquie nouvelle, Ubicini, l’auteur du volume sur les Principautés danubiennes dans l’_Univers pittoresque_.

Puis, pendant la guerre de Crimée, il y a eu une autre déclaration, celle du sultan Abdoul-Medjid, qui accordait, en apparence encore, aux chrétiens la participation plénière aux droits dont jouissait jusqu’alors l’aristocratie de religion des Turcs.

Enfin, voici la troisième tentative, en 1876. La Russie était représentée alors par un diplomate d’une hardiesse et, disons même, d’une insolence extraordinaire, Ignatiev, qui parlait à chaque moment aux Turcs du partage prochain de leur empire, au moment où la Russie demandait des droits pour les Slaves, et où elle préparait, avec l’affranchissement complet de la Serbie, de plus larges limites pour cet État et l’établissement d’une Bulgarie. Alors un grand vizir innovateur, Midhat, encore un occidentalisé, plutôt sous l’influence anglaise que sous l’influence française, fit proclamer à Constantinople une Constitution qui renouvelait les promesses du premier et du second acte de modernisation de la Turquie. Seulement, Abdoul-Hamid est revenu ensuite et a rétabli, sous la forme prestigieuse du califat, l’ancien régime. Et, comme c’était un homme énergique, pendant qu’on l’a laissé régner, l’autoritarisme de Soliman, sans les vertus du XVIe siècle, a été rétabli en Turquie.

Or, cette nouvelle Turquie, cette Turquie des réformes, qui, dans tous les domaines, innove, abandonnant complètement le passé, qui a des ministres,--je ne dirai pas des ministres responsables, parce que ce serait faire injure à la vérité, mais qui a un conseil des ministres,--cette Turquie qui a des préfets, des sous-préfets, des communes, avec les maires de ces communes, cette Turquie qui a des cours de justice et des tribunaux tout comme l’Occident, qui improvise un enseignement commençant par l’école primaire pour arriver à la faculté de médecine et projette une grande université à Stamboul (il ne lui manquait qu’une académie), cette Turquie qui laisse traverser son territoire par de nouveaux chemins de fer, qui change son système de douanes, qui établit un crédit nourri par le capital étranger, représenté par la Banque ottomane, enfin cette Turquie qui a totalement changé le caractère de son armée (car les janissaires ont été détruits par le sultan Mahmoud dans une action d’une violence sanglante sans exemple, rappelant les temps les plus tragiques de l’empire byzantin, pour former les nizams, l’armée de réforme, avec des généraux portant de vagues redingotes bleues et des pantalons collants qui avaient seulement le désavantage de ne pas trop tenir aux jambes), cette Turquie n’est plus l’Orient. Et ce que j’avais l’intention de présenter, ce n’était pas un État réglant sa marche d’après des normes qui ne sont plus celles de sa tradition, de sa race dominante, mais bien la façon dont deux manières d’être tout à fait différentes, celle des Occidentaux et celle de l’Orient, se rencontrent, se jugent, se condamnent, se critiquent, se pardonnent pendant des siècles.

Car l’Orient, ce n’est pas un territoire géographique, ce n’est pas un ensemble de races. C’est une manière d’être, et, aussitôt que cette manière d’être disparaît, il n’y a plus intérêt à observer les voyageurs qui partent de l’Occident, pour aller chercher la caricature de cet Occident dans une autre région où tout ce qui est de surface est emprunté, mais où ce qui est d’essence intime ne peut pas être encore assimilé parce qu’il ne correspond ni au développement historique, ni aux qualités de la race, ni aux nécessités impérieuses du moment qu’on traverse.

* * * * *

Maintenant, arrivons à ces voyageurs, en éliminant ceux qui, à l’époque du roi Othon ou du roi Georges, vont visiter la Grèce pour voir la façon dont on se vêt dans l’armée à la manière bavaroise, la façon dont M. de Rudhart, originaire de Munich, dote d’institution ses sujets les Grecs; éliminons aussi les voyageurs français, très nombreux, qui voyagent du côté de la Moldavie, de la Valachie et de la Roumanie de 1859, et, il y en a d’éminents, dont les écrits forment une des bases de l’information que j’ai présentée dans mon ouvrage _Histoire des Relations de la France et des Roumains_; éliminons également, bien qu’il n’y ait pas de travail semblable, ceux qui se dirigent vers la Serbie libre et la Bulgarie qu’il s’agissait de libérer.

D’abord, il y a les voyageurs de l’époque de la Révolution française. On s’attendait à des Jacobins arrivant en Orient avec des buts de propagande, décrétant hautement que cet empire turc des «tyrans» est un État déchu et que le devoir de tout ami de l’«humanité», de tout partisan des Droits de l’Homme, est de collaborer à cette disparition d’un monde condamné.

Or, ce n’est pas précisément le cas. Bien que l’état d’âme de ces voyageurs fût, au fond, celui-là, il y avait deux motifs qui les empêchaient de présenter toute leur idéologie, idéologie qui devait être ennemie des Turcs et très amicale à l’égard des Grecs et des nations soumises.

Les relations avec les Turcs, presque ou pendant toute l’époque de la Révolution française, ont eu un caractère très mêlé. D’une part, il y avait l’invasion de l’Égypte, qui était, en droit international, une terre turque. Bonaparte, débarquant en Égypte, avait averti les Turcs qu’il ne s’agissait pas d’un acte d’inimitié à leur égard, mais d’une simple mesure de précaution à l’égard de certains projets anglais, et qu’on se prémunissait contre une attaque future en faisant descendre des armées sur cette vieille terre des Pharaons. Les Turcs ont fait semblant de le croire, et on ne sait jamais, au cours de l’histoire ottomane, quel est le moment où le Turc croit vraiment et celui où il feint de croire.

Puis, sous la poussée de l’Angleterre et de la Russie, il y a eu une action de représailles contre les Français. Les Français ont été partout arrêtés. Ruffin a été retenu comme prisonnier, celui que, pendant longtemps, les voyageurs considéraient comme le «Nestor de l’Orient», comme le vrai chef de leur nation. Flûry, consul à Bucarest, est allé lui aussi aux Sept-Tours. Il y a eu tout un groupe de Français qui ont subi, pendant longtemps, les rigueurs de l’emprisonnement turc, très dur, étant donnée cette vieille pierre humide qui n’est pas le logis le plus désirable. Il y en a qui y sont morts. La façon dont les Français ont été traînés par toutes les voies de la péninsule des Balkans pour en arriver là, fut ignoble.

A côté, il y avait des diplomates, il y avait aussi des voyageurs qui rejetaient la responsabilité de ces représailles sur certains individus, et, avant tout, sur les Anglais et les Russes qui avaient poussé à ces mesures, mais au Turc, au fond bon enfant, ils gardaient les sentiments d’amitié traditionnelle. Et puis il était très utile, car, revenu à de meilleurs sentiments, on pourrait l’employer pour une politique utile à la France.

En second lieu, dans les sympathies qu’on prodiguait aux Grecs, il y avait quelque chose qui empêchait l’enthousiasme.

Pour ces Grecs, les voyageurs de l’époque de la Révolution française, dont je dirai bientôt les noms, avaient, en effet, observé ceci: lorsqu’il s’agissait de se choisir des amis, ils préféraient les Russes. Les Français, sortant des Sept-Tours, ont pu entendre souvent les acclamations qui accueillaient les armées du tsar lorsqu’elles débarquaient à Constantinople ou lorsque les vaisseaux de l’empereur orthodoxe se dirigeaient vers Corfou conquise sur les Français: l’amiral russe Ouchakov entendait se borner à cette conquête qui n’a pas été trop difficile, étant donné le faible contingent militaire dont la France pouvait disposer dans les îles Ioniennes, alors que le commandant de la flotte turque se targuait hautement, dans ce monde franc de Constantinople, que, puisque Corfou était conquise, il n’y avait qu’une petite route à faire jusqu’au grand port français de Marseille, et, une fois là, imposer à la France la sanction la plus correspondante aux offenses que l’empire ottoman avait subies en Égypte.

* * * * *

I.--Parmi les voyageurs du XIXe siècle, il faut mettre en première ligne Olivier, qui a fait son _Voyage dans l’Empire Ottoman, l’Égypte et la Perse_, «par ordre du Gouvernement»,--ceci est dit dans le titre même--au cours des six «premières années de la République». Ajoutons que le récit de ce voyage est accompagné d’un album très bien fait, et devenu très rare, qui a été publié, à Paris, l’an IX de la République.

Ce naturaliste commence par une déclaration intéressante. Après Choiseul-Gouffier et après la longue série des voyageurs érudits qui venaient pour recueillir des inscriptions, pour s’intéresser à l’art ancien, pour essayer l’identification de localités helléniques, cet homme, dont l’activité de savant était consacrée en première ligne aux sciences naturelles, entend prendre un autre chemin, et il le dit franchement: «Je me suis interdit, dans cette relation, toute anecdote singulière, tout récit plaisant, plus propre à amuser qu’à instruire. Je n’ai pas voulu employer ces couleurs trop brillantes qui peuvent séduire un instant, mais dont l’effet est passager.» Il ajoute, et c’est la partie la plus intéressante de cette préface: «La vue d’un champ abandonné couvert de myrte, celle d’un jardin confusément planté de dattiers ou d’orangers n’ont jamais pu enflammer mon imagination, et j’ai souvent considéré sans étonnement des chapiteaux écornés, des tronçons de statues...» Ce qui intéresse ce voyageur, c’est d’abord le monde politique qu’il trouve à Constantinople et dont il est un très bon témoin.

Il trouve, en 1793, une France presque annihilée sous le rapport du prestige. Le représentant de la République, Sémonville, avait été écarté et remplacé par Descorches, et Descorches lui-même avait été arrêté, et gardé en prisonnier à Travnic, ville de la Bosnie, étant remplacé, un moment, par le drogman Fonton. Fonton ayant dû démissionner, les intérêts du commerce français étaient représentés enfin uniquement par les «députés» de ce commerce et par leur chef provisoire élu. Olivier assiste à l’entrée des Russes à Constantinople. Il voit la façon dont la cocarde tricolore était poursuivie non seulement par les agents de ce qu’on peut appeler la police turque (qui étaient sans doute entre le vrai agent de police et le brigand), mais, en même temps, par les représentants de l’ambassade de l’Internonciature, pour l’appeler par son nom, de l’Autriche. On ne pouvait pas sortir dans la rue sans se voir arracher cette cocarde, et Olivier, habitant chez un traiteur français «sot et ivrogne», qui avait épousé une Grecque, était menacé à chaque moment d’être jeté dans la rue, parce que la présence d’un Français dans la maison rendait la famille de cette Grecque suspecte. Parmi ceux qui dominaient la situation, parmi les 2.000 Occidentaux qu’il y avait à Constantinople, bien peu osaient proférer des sentiments de sympathie pour le nouveau régime français.

Les Turcs ne pouvaient pas lui apparaître très sympathiques, et alors il parle de l’«orgueil national», de l’«ignorance» et du «fanatisme» des Musulmans. Il trouve les Grecs «gais, spirituels et adroits», mais, cependant, après avoir vu leur sympathie indissoluble à l’égard des Moscovites, il n’entend pas les considérer comme des appuis pour la politique de la France en Orient.

Olivier, à son retour, par les îles, peut se rendre compte que les femmes de Chio, qu’attendait, en 1821, un si terrible sort, continuent à «agacer les passants»; il a recueilli un grand nombre d’observations du plus haut intérêt, de sorte que, pour une autre direction que celle de l’archéologie et des études classiques, c’est, sans doute, une source de tout premier ordre.

Mais une source tout aussi intéressante est celle qui est formée par les deux grands travaux d’un voyageur qui s’appelle Félix de Beaujour. Beaujour a publié d’abord un _Tableau du commerce de la Grèce_, vers 1800, mais son voyage a été fait vers 1790.

Il a visité aussi, à ce qu’il paraît, toutes les frontières de l’empire ottoman. On peut s’apercevoir qu’il a été chargé d’une certaine mission secrète[207], à l’époque où il y avait des officiers français en grand nombre en Albanie, sous Ali-Pacha, à Vidine, sous le rebelle Pasvanoglou, et, où la fonderie de canons, l’école de mathématiques militaires de Constantinople étaient sous la direction de Français; l’architecte même de Sélim III, peu avant la Révolution, était lui-même un Occidental qui pouvait introduire les voyageurs dans des régions du sérail ordinairement interdites à la curiosité des Occidentaux. Le second livre de Beaujour s’appelle _Voyage Militaire dans l’Empire Ottoman_ (1800). Il n’y a pas seulement la constatation de la situation qui existe à toutes les frontières, il y a autre chose: il y a des propositions formelles pour fortifier toutes ces frontières jusqu’à celle du Danube, jusqu’à celles du Pruth et du Dniester. Quelles que soient ces propositions, dont certaines peuvent être vraiment intéressantes, quelqu’un qui a vécu pendant de longues années en Turquie, et qui connaît son commerce et l’état de ses places fortes, est, sans doute, un témoin de tout premier ordre.

[207] Cf. dans la préface du livre dont il est question: «J’allais pendant la Révolution française dans la Grèce pour y chercher des ruines et des souvenirs. J’y portai des illusions charmantes et je les perdis toutes en arrivant. Il fallut alors m’occuper de tout autre sujet.»

Voici un autre témoin appartenant à la même époque, mais qui a un caractère bien distinct des deux autres: c’est un artiste. Ce voyageur, faisant partie d’une mission française, s’appelle A.-L. Castellan. Il a publié, en 1808-1811, des _Lettres sur la Grèce, l’Hellespont et Constantinople, faisant suite aux Lettres sur la Morée_. Les gravures sur acier de Castellan sont tout à fait remarquables et, quant à son texte, il est très vivant, s’attardant parfois pour raconter des épisodes romantiques, de sorte qu’il y a en lui, je ne dirai pas un littérateur, mais un artiste qui s’égare parfois dans les sentiers fleuris de la poésie. Ce n’est pas, en tout cas, une source pour les archéologues.

Mais celui qui a nourri pendant longtemps, non seulement les archéologues (qui ont formulé, à juste titre, des réserves contre son témoignage et surtout contre ses conclusions, d’une érudition très facile et visiblement empruntée et confuse), mais, en même temps, tous les ethnographes et qui forme aujourd’hui, avec les ouvrages de trois Anglais, Hughes, Holland et Hobhouse[208], la base pour toute étude concernant les Shkipétars ou Albanais, qu’il a bien connus, est un médecin, le docteur F.-C.-H. L. Pouqueville, qui a commencé par un ouvrage plus restreint, puis a publié, en 1805, le _Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie et dans plusieurs autres parties de l’Empire Ottoman_.

[208] Ce dernier a donné lui aussi d’admirables illustrations en couleurs, représentant des vues de monuments, et des costumes: _A journey through Albania and other provinces of Turkey in Europe and Asia to Constantinople during the years 1809 and 1810_, Londres, 1813.

Il ne venait pas chargé de mission, et il n’était pas un «pèlerin d’archéologie ou de pittoresque». Faisant partie de la mission d’Égypte, le moment critique dans les relations entre la France et la Turquie et surtout son état de santé l’ont contraint à abandonner sa destination, et celui qui n’était que membre de la Commission des sciences et des arts d’Égypte a dû aborder sur la côte de Morée. Il voulait aller à Zante, mais le corsaire qui s’était saisi du bâtiment sur lequel il naviguait a trouvé bon de le déposer sur cette côte.

Aussitôt à Navarin, il a été arrêté. On l’a transporté à Tripolitza, alors que d’autres Français prenaient une autre voie, beaucoup plus longue et plus pénible, pour aller à Constantinople, où ils se sont rassemblés tous, s’échappant tour à tour, dans des circonstances qui dépendaient de la situation, des relations, de l’habileté de chacun d’entre eux.

Il était arrivé dans des dispositions enthousiastes à l’égard de l’antiquité: «Apollon, roi des Ménades, divinités de l’Eurotas, vallons aimés des Muses et des chœurs célestes, quels chants barbares affligent maintenant les échos de vos montagnes?».

Un instinct d’archéologue, une ambition de savant s’étalent réveillées en lui. Le prisonnier de Tripolitza avait tout de même la faculté de visiter à droite et à gauche les provinces voisines, jusqu’à la lointaine Maïna, en pleine effervescence, pas tant en qualité de Français, que parce qu’il était médecin et que, en Turquie, on a toujours couru après les médecins et, même, considéré comme médecins des personnes qui ne l’étaient guère[209]. Il a été donc introduit un peu partout; il a visité jusqu’à des harems. Il en a vu les habitantes,--des jeunes et surtout des vieilles,--et y a recueilli une certaine expérience qui n’est pas réservée aux profanes, quand ils ne sont pas médecins.

[209] «Tout ce qui a chapeau ou bien calpak est médecin», p. 423.

Mais, partageant les opinions, connues, d’un de Pauw, il croit que «les descendants de Miltiade et de Cimon, aujourd’hui courbés sous le double despotisme des Turcs et des papas, ne sont guère capables de concevoir et de soutenir une de ces entreprises généreuses et hardies qui pourraient leur rendre l’existence politique», la religion étant la seule chose qu’ils prisent. Cependant il prétendra, plus tard, avoir bu à Tripolitza «à la liberté de l’Hellade» et écrira l’_Histoire de la régénération de la Grèce_, où toute une littérature néo-hellénique y est présentée sous un jour intéressant et exact. Tout en accusant Guys de partialité, il s’est pris de sympathie pour les Grecs opprimés. «J’ai vu le dernier des Turcs descendre de cheval, arracher un Grec de sa boutique, le charger de son bagage et le faire suivre, sans que cet homme, capable de se venger, osât seulement murmurer. J’ai vu de jeunes Musulmans frapper les têtes blanchies par l’âge et lever la main sur des vieillards.»

Dans son second ouvrage, les Roumains des Balkans trouvent pour la première fois cette faveur inattendue d’intéresser un voyageur français.

Constantinople est présentée à l’époque la plus défavorable pour les Français, qui laissèrent mille huit cent un morts dans les prisons du sultan. Sous l’instigation anglaise, on va jusqu’à profaner le tombeau de l’ambassadeur Aubert du Bayet. Des portraits très vivants sont donnés, comme celui du sultan, droit et humain, d’Isaac-bey, le confident du grand amiral Hassan, cet Isaac qui, élève de l’école fondée par de Tott, se rendit à Marseille, à Lyon, à Paris, passa en Barbarie, parut un moment à Constantinople, puis visita l’Europe centrale et l’Italie, se fixa en Russie jusqu’en 1782, et revint deux fois encore en France avant de réintégrer définitivement sa patrie.

Dans ce premier ouvrage, Pouqueville a mis ensemble sa propre expérience, celle de ses compagnons, puis des choses prises un peu à droite et à gauche, au cours de son voyage. Or, cet ouvrage a rencontré un très bon accueil. Et, comme on en demandait une nouvelle édition, Pouqueville est revenu dans la péninsule des Balkans, mais, cette fois, avec une qualité officielle, ayant été nommé consul de France à Ianina, la capitale d’Ali-Pacha, qui était au moment culminant de sa carrière. Plus tard, comme ce consulat, à la mort d’Ali-Pacha, a été supprimé, on donnera à l’écrivain, devenu célèbre, un autre poste à Patras; seulement son information sur la Morée est infiniment moins sérieuse que celle qui concerne la partie occidentale des Balkans.

Dans ce second ouvrage[210], il parle d’une façon certainement par trop familière des archéologues, dont il ne fait pas partie. Il est bien certain qu’il se mêlait de choses qu’il ne connaissait pas, et que, se présenter en connaisseur encyclopédique du passé et du présent de ce monde, c’était trop.

[210] _Voyage de la Grèce par F.-C.-H. L. Pouqueville_, Paris, 1826.

Mais, néanmoins, les six gros volumes de Pouqueville sont, sans doute, un événement dans la série des voyages, et ils dépassent de beaucoup tout ce qu’on avait donné auparavant[211]. Les Roumains peuvent lui être reconnaissants d’avoir étudié leurs frères du Pinde dans toutes leurs provinces.

[211] Il déclare avoir déposé à la Bibliothèque du roi un dictionnaire albanais-grec dicté par le héros révolutionnaire Botzaris; I, p. XXXVII, note 1. Cf. III, p. 291: «J’ai vécu au milieu d’eux, je me suis identifié à leurs coutumes, afin d’en pénétrer la raison.»

Je remarquerai encore, dans cette œuvre, une innovation.

Les voyageurs antérieurs oublient complètement la large part que l’élan français du moyen âge a eu dans la vie de toutes les régions de l’Orient. Courant après les traces les plus insignifiantes de l’antiquité, ils négligeaient ce que le féodalisme français du XIIIe siècle, XIVe et XVe siècles a donné à ces régions, des choses dont les traces existent encore aujourd’hui. Et, pour la première fois, on voit cet homme, dont ce n’était pas le métier, de s’initier à des sources médiévales inconnues, recourir aux Byzantins, découvrir aux Météores une chronique de ces régions occidentales de la péninsule des Balkans, s’adresser à cette chronique de Morée et esquisser une fresque qui sera complétée par bien d’autres marchant sur ses traces.

Les _Promenades_[212], écrites presque à la même époque par Pertusier, «officier du corps royal de l’artillerie, attaché à l’ambassade de France près la Porte Ottomane», élève de Ruffin, et parues à Paris en 1815, sont un très beau travail. Elles représentent, non pas l’expérience superficielle du voyageur, mais celle, plus large, d’un homme qui a vécu dans le pays. L’auteur, «peintre de portraits», s’est proposé de «saisir la physionomie morale et physique du pays».

[212] _Promenades pittoresques dans Constantinople et sur les rives du Bosphore._

Le livre de Melling, «architecte de l’Empereur Sélim III et dessinateur de la Sultane Hadidgé, sa sœur», ce _Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore_ (Paris, 1819) n’a pas dans ses planches[213] l’extraordinaire splendeur des dessins coloriés d’un voyageur qui a connu Pouqueville et qui s’appelle Dupré[214]. Celui-ci a donné, sans doute, les plus magnifiques planches en couleur qui furent jamais publiées, non seulement pour Constantinople, mais pour tout ce monde grec et même, en partie, pour tout le monde roumain, voisin.

[213] L’atlas de Pertusier avec des dessins de Dréat est de 1817.

[214] _Voyage à Athènes et à Constantinople ou collection de portraits, vues et costumes grecs et ottomans par Louis Dupré, élève de David_, Paris, s. d. Le texte du dessinateur, qui accompagnait en Albanie trois Anglais, est souvent plein de choses nouvelles. Il augure à la Grèce, un réveil, au Pirée désert une résurrection (p. 36-37). Cf. le livre roumain, récent, de M. G. Opresco, sur _Les Pays roumains vus par des artistes français_, Bucarest, 1926.

Un autre récit de voyage, admirablement imprimé, est dû à Firmin Didot, élève de Coraï, qui a visité l’Orient en 1816 et 1817 (_Notes d’un voyage fait dans le Levant_, sous le nom d’Ambroise-Firmin Didot). L’auteur a tenu, ayant des lettres de recommandation du grand Grec, à aller aussi bien à Cydonie que dans l’île de Chio et à prendre part à cet enseignement grec, proposant même, par une résolution qu’il a publiée, résolution rédigée comme un acte de l’antiquité inscrit sur marbre, de ne plus s’appeler Jean, Georges, Nicolas, mais bien Aristide, Thrasybulle, Ménélas.

Les observations du comte de Forbin touchent surtout l’Orient asiatique[215]. Le vicomte de Marcellus, un «ancien ministre plénipotentiaire», ne parle, dans ses _Souvenirs de l’Orient_ (Paris, 1839), que des îles, où il a eu la bonne fortune de découvrir cette Vénus de Milo dont une planche ouvre son récit. Au retour il dit quelques mots de la Bulgarie et de la Valachie, qu’il a traversées.

[215] _Voyage dans le Levant en 1817 et 1818 par le comte de Forbin_, Paris, 1819. Il a été conduit à Athènes par le consul Fauvel, bien connu (p. 18 et suiv.).

Le premier ouvrage de Pouqueville précède le fameux _Itinéraire_ de Chateaubriand (1806).

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II.--Il est inutile de dire la grande fortune qu’a eue ce voyage. Il y a des critiques qui le considèrent comme une innovation. Personne ne pense à nier la grande valeur littéraire que peut avoir cet écrit d’un des chefs du mouvement de rénovation littéraire en Europe. Seulement, au fond, il n’y a rien de nouveau dans Chateaubriand, comme direction, ni comme état d’esprit: c’est la même érudition à bon marché, qui commence par une histoire de la Grèce et de l’Empire byzantin, par une histoire de la Terre sainte, avec l’indication des sources, à chaque moment. Il y a la même course effrénée vers l’inédit archéologique; il y a les mêmes erreurs, très explicables, lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui faisait ses premières armes à l’occasion de ce voyage, et, sauf quelques belles pages, comme celle qui fait passer devant nos yeux, à Athènes, «les ailes noires et lustrées, glacées de rose par les premiers reflets du jour, les colonnes de fumée bleue et légère, les sculptures de Phidias frappées horizontalement d’un rayon d’or», la partie littéraire elle-même, au moins en ce qui concerne l’Europe, est assez maigre. Il y a dans cet ouvrage trois quarts de cette érudition à peine lisible et un quart de réflexions personnelles.

Le grand écrivain déclarait, du reste, que ce voyage n’était pas destiné à produire une œuvre littéraire, et qu’il n’avait fait que rassembler des matériaux pour ses «Martyrs».

Il y a, au contraire, des notes sur Constantinople, sur la nouvelle vie politique de la Grèce, dans le _Voyage en Orient_ de Lamartine, de beaucoup postérieur.

Le spectacle de l’assemblée néo-hellénique, siégeant dans un «hangar de bois», couvert de planches, avec des pierres comme sièges au lieu de bancs et des députés venant à cheval, de ce «campement» des «chefs d’un peuple héroïque qui tiennent encore à la main le fusil ou le sabre», ne peut pas manquer d’intéresser celui qui recherche dans l’observateur l’attitude et dans le sujet la nouveauté. Mais la rareté de ces détails utiles s’explique par des déclarations comme celle-ci: qu’il méprise «ces vieilleries historiques et politiques» qui «ont perdu l’intérêt de la jeunesse et de la vérité»; qu’il veut «voir seulement une vallée d’Arcadie»: «J’aime mieux un arbre, une source sous le rocher, un laurier-rose au bord d’un fleuve sous l’arche écroulée d’un pont tapissé de lianes que le monument d’un de ces royaumes classiques, qui ne rappellent plus rien à mon esprit que l’ennui qu’ils m’ont donné dans mon enfance.» Et, comme le poète romantique prétend que son récit est fait de poésie et de philosophie, il dit ouvertement aux amateurs d’archéologie ceci: «J’abhorre le mensonge et l’effort en tout, mais surtout en admiration. La beauté historique ou critique, celle-là aux savants; à nous, poètes, la beauté évidente et sensible.»

Mais on est vraiment presque peiné lorsqu’on entend dire: Tout ce qu’on voit sur la côte de l’Attique et à Athènes même, est «terne et nuageux, comme dans une gorge de la Savoie ou de l’Auvergne, aux derniers jours de l’automne» (il voyageait au mois d’août). Le Parthénon ne correspond pas «à ce qu’on en attend», «les pompeuses paroles des voyageurs, peintres ou poètes, vous retombent tristement sur le cœur quand vous voyez cette réalité si loin de leurs images», ces «vieilles murailles noirâtres, marquées de taches blanches».

Poujoulat, chargé d’un voyage en Orient pour donner du pittoresque à l’histoire des Croisades de son associé Michaud (1830), présente dans ses _Lettres d’Orient_ des souvenirs de lectures. Mais il faut s’incliner profondément devant l’œuvre de J.-A. Buchon, qui découvre presque à la même époque des horizons. Le livre de Buchon sur _La Grèce continentale et la Morée, voyage, séjour et études historiques en 1840 et 1841_ (Paris, 1843) dépasse de beaucoup celui, presque contemporain, d’Edgar Quinet, cependant d’une belle allure et risquant des jugements sur la Grèce contemporaine qui sont ordinairement justes. Cet ouvrage de Buchon, dédié à la duchesse d’Orléans, dit dès le commencement que l’auteur entend voir avant tout ce que les autres n’ont pas voulu voir: la gloire française au moyen âge. Les pages du grand érudit et du grand initiateur dans ce domaine sont une introduction à la Grèce médiévale qu’on peut lire avec fruit et avec plaisir même aujourd’hui.

Le livre de Brayer, médecin à Constantinople[216], est presque une révélation. Ce chercheur de notes sur la peste d’Orient a donné, sur la façon de vivre des Turcs, qu’il a étudiée d’après des catégories toutes personnelles et passablement ridicules, une mine de renseignements inédits et de jugements. «Moi je représente», dit-il, «le Turc lorsque rien ne compromet l’honneur de son gouvernement et l’existence de sa religion, lorsque son fanatisme n’est pas exalté pour la défense de l’un et de l’autre, je le représente... comme généralement bon, sincère, charitable, hospitalier sans faste et sans hypocrisie et, quoique profondément attaché à sa croyance, tolérant envers tous les cultes, probe non seulement envers les siens, mais encore envers l’étranger et propre sur sa personne et ce qui l’entoure à un degré inconnu dans toute autre partie de l’Europe.» Et sa description de Constantinople a parfois le brillant des meilleures pages qu’eût données sur ce sujet la littérature française.

[216] _Voyage en Bulgarie_, Paris, 1843.

Un voyage infiniment plus intéressant est celui qui, à la même époque, a été entrepris par Blanqui, en Bulgarie (1843). Par lui, on a la vision de la Serbie de Miloch, et en même temps des idées tout à fait personnelles sur la vie turque à Constantinople, où l’auteur a fini par aboutir[217].

[217] Pour les voyages d’érudits, rien n’est comparable à celui de l’île de Chio, récemment décrit par M. Hubert Pernot, et que les notes de Fustel de Coulanges dans les _Archives des missions scientifiques et littéraires_, V (1856), p. 181 et suiv.

En fait de littérature de voyages, il faut dire que les pages fantastiques de Gérard de Nerval ne représentent qu’une réalité totalement transformée par une rare imagination. La _Constantinople_ de Théophile Gautier est, non seulement un ouvrage étincelant, coloré, mais, en même temps, bien informé. Il a saisi d’instinct des choses que n’a guère retenues l’attention, cependant fortement dirigée, de Lamartine et de Chateaubriand.

Et, s’il s’agit des voyages d’une époque ultérieure, je crois qu’on a malmené sans raison le voyage de celui qui a osé présenter aux Occidentaux--mais les Orientaux l’ont lu aussi--la tragi-comédie de la Grèce du roi Othon. L’ouvrage d’Edmond About sur _la Grèce contemporaine_ est un très beau livre: s’il est hostile aux coutumes germaniques de la cour de ce roi qui n’était pas le mari, mais la «femme» de la reine Amélie, s’il ne ménage pas les ironies à l’égard de cette pauvre royauté bavaroise et mecklembourgeoise qui devait disparaître enfin d’une façon si stupide, il n’est pas un acte d’inimitié contre la Grèce.

Il y a, pendant la guerre de Crimée, des observations tout aussi piquantes, et justes, sur les Turcs, dans le récit de voyage, sans prétentions, du docteur Félix Magnard (_Impressions de voyage_, Paris, 1855), récit qui a été publié par Alexandre Dumas père.

Je m’arrête à cette date, 1860, jusque au delà de laquelle je ne veux pas avancer. Il y aurait tant de choses à dire sur les voyages de M. Joseph Reinach, de M. Charles Diehl dans ces régions. Mais, puisque je dois mettre un peu d’«inédit», je dirai que ce qu’a publié, dans un style très familier, qui, évidemment, n’est pas celui d’un érudit, ni celui d’un littérateur, quelqu’un dont les livres datent presque d’hier, et qui a l’avantage d’avoir passé en Turquie toute une vie, M. Bertrand Barrères, forme un des meilleurs livres qui aient été écrits sur la vie populaire des Turcs.

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Et, s’il s’agit des voyageurs futurs qui voudraient chercher les restes d’Orient qui survivent en ce moment,--il faut se presser un peu, parce qu’ils sont en train de disparaître,--l’historien de l’empire ottoman que j’ai été peut leur donner un conseil: Ce serait de ne pas répéter une poésie archéologique que nous savons par cœur et de ne pas ajouter des teintes pittoresques sur des tableaux suffisamment bien brossés par les plus grands coloristes du XIXe siècle pour qu’on puisse trouver une nuance nouvelle à ajouter; je les engagerais à ne pas s’adresser seulement à l’art byzantin, qui est très en vogue, et qui mérite, sans doute, d’être relevé dans ses dernières traces, mais de présenter surtout, en tant que Français, cette grande contribution de la féodalité française à l’Orient à travers trois siècles, qui forme, pour celui-ci, un magnifique souvenir et, pour la France, un inappréciable trésor.

Poitiers.--Société Française d’Imprimerie.--1928.