Part 39
Parry cacha d'abord ce résultat décourageant à l'équipage, mais il fut bientôt évident pour tout le monde qu'on ne s'élevait vers le nord que de la différence de deux vitesses opposées: celle que les voyageurs mettaient à franchir tous les obstacles accumulés sous leurs pas, et celle qui entraînait l'«ice-field» en sens contraire.
L'expédition atteignit cependant un endroit où la banquise à demi rompue ne pouvait plus porter ni les hommes ni les traîneaux. C'était un amas prodigieux de glaces qui, soulevées par les flots, s'entre-choquaient avec un bruit effrayant. Les vivres étaient épuisés, les matelots découragés; Ross était blessé, Parry souffrait cruellement d'une inflammation des yeux, enfin le vent, devenu contraire, poussait les Anglais vers le sud; il fallut revenir.
Cette course hardie, pendant laquelle le thermomètre ne descendit pas au-dessous de 2° 2, aurait pu réussir, si elle avait été entreprise dans une saison moins avancée. Les voyageurs, partis plus tôt, auraient pu s'élever au delà de 82° 40´; ils n'auraient assurément pas été arrêtés par la pluie, la neige et l'humidité, symptômes évidents de la débâcle estivale.
Lorsque Parry regagna l'_Hécla_, il apprit que ce bâtiment avait couru les plus grands dangers. Poussés par un vent violent, les glaçons avaient rompu les chaînes et jeté à la côte le navire qui s'était échoué. Relevé, il avait été conduit à l'entrée du détroit de Waygat.
Parry acheva sa route heureusement jusqu'aux Orcades, débarqua dans ces îles, et rentra à Londres le 30 septembre.
Tandis que Parry cherchait un passage par les baies de Baffin ou d'Hudson afin de gagner le Pacifique, plusieurs expéditions avaient été organisées pour compléter les découvertes de Mackenzie et déterminer la direction de la côte septentrionale de l'Amérique.
Il semblait que ces voyages ne présenteraient pas de très grandes difficultés, tandis que leurs résultats pouvaient être considérables pour le géographe et fort avantageux pour le marin. Le commandement en fut confié à un officier de mérite, Franklin, dont le nom est devenu justement célèbre. Le docteur Richarson et Georges Back, alors midshipman dans la marine, l'accompagnaient avec deux matelots.
Arrivés le 30 août 1819 à la factorerie d'York, sur les rivages de la baie d'Hudson, après avoir recueilli auprès des chasseurs de fourrures tous les renseignements qui pouvaient leur être utiles, les explorateurs partirent le 9 septembre et entrèrent, le 22 octobre, à Cumberland-House, située à six cent quatre-vingt-dix milles. La saison touchait à sa fin. Franklin se rendit cependant, avec Georges Back, au fort Chippewayan, à l'extrémité occidentale du lac Athabasca, afin de veiller aux préparatifs de l'expédition qui devait se faire l'été suivant. Ce voyage de huit cent cinquante-sept milles fut accompli au cœur de l'hiver, par des températures de 40 à 50 degrés au-dessous de zéro.
Au commencement du printemps, le docteur Richardson rejoignit au fort Chippewayan le reste de l'expédition, qui partit le 18 juillet 1820, avec l'espoir d'atteindre, avant la mauvaise saison, un hivernage confortable à l'embouchure de la Coppermine. Mais il fallut compter, plus que ne l'avaient fait Franklin et ses compagnons, sur les difficultés de la route, aussi bien que sur les obstacles qu'apporta la rigueur de la saison.
Les chutes d'eau, les bas-fonds des lacs et des rivières, les portages, la rareté du gibier, retardèrent si bien les voyageurs, que le 20 août, lorsque les étangs commencèrent à se couvrir de glace, les guides canadiens firent entendre des plaintes, et quand ils virent fuir vers le sud les bandes d'oies sauvages, ils se refusèrent à aller plus loin. Franklin, malgré tout le dépit que lui causa autant de mauvais vouloir, dut renoncer à ses projets et construire à l'endroit où il se trouvait, c'est-à-dire à cinq cent cinquante milles du fort Chippewayan, sur les bords de la rivière Winter, une maison de bois, qui reçut le nom de fort Entreprise. Elle était située par 64° 28´ de latitude et 118° 6´ de longitude.
Aussitôt installés, les voyageurs s'occupèrent à réunir le plus de provisions qu'il leur fut possible, et avec la chair de renne ils confectionnèrent ce mets qui est connu dans toute l'Amérique du Nord sous le nom de «pemmican». Tout d'abord, le nombre de rennes qu'on aperçut fut considérable; on n'en compta pas moins de deux mille en un seul jour, mais cela prouvait que ces animaux émigraient vers des régions plus clémentes. Aussi, bien qu'on eût préparé la chair de cent quatre-vingts de ces quadrupèdes, bien qu'on trouvât un surcroît de nourriture dans les produits de la rivière voisine, ces provisions, quoique considérables, furent-elles insuffisantes.
Des tribus entières d'Indiens, à la nouvelle de l'arrivée des blancs dans le pays, étaient venues s'établir aux portes du fort et passaient leur vie à mendier et à exploiter les nouveaux venus. Aussi les balles de couvertures, de tabac et d'autres objets d'échange ne tardèrent pas à s'épuiser.
Franklin, inquiet de ne pas voir arriver l'expédition qui devait le réapprovisionner, se détermina à expédier, le 18 octobre, Georges Back avec une escorte de Canadiens, au fort Chippewayan.
Un tel voyage, à pied, au milieu de l'hiver, demandait un dévouement merveilleux, dont les quelques lignes suivantes peuvent donner une idée.
«J'eus, dit Back à son retour, le plaisir de retrouver mes amis tous bien portants, après une absence d'environ cinq mois, durant lesquels j'avais fait onze cent quatre milles avec des souliers à neige et sans autre abri la nuit, dans les bois, qu'une couverture et une peau de daim, le thermomètre descendant souvent à 40° et une fois à 57° au-dessous de zéro; il m'arrivait parfois de passer deux ou trois jours sans prendre de nourriture.»
Ceux qui étaient restés au fort eurent également à souffrir d'un froid qui descendit de trois degrés au-dessous de celui dont Parry avait souffert à l'île Melville, située cependant neuf degrés plus près du pôle. Les effets de cette température rigoureuse ne se faisaient pas sentir sur les hommes seulement; les arbres furent gelés jusqu'au cœur, au point que la hache se brisait sans pouvoir y creuser une entaille.
Deux interprètes de la baie d'Hudson avaient accompagné Back au fort Entreprise. L'un d'eux possédait une fille qui passait pour la plus belle créature qu'on eût vue. Aussi, bien qu'elle n'eût encore que seize ans, avait-elle eu déjà deux maris. L'un des officiers anglais fit son portrait, au grand désespoir de la mère, qui craignait que le grand chef d'Angleterre, en contemplant cette froide image, ne devînt amoureux de l'original.
Le 14 juin 1821, la Coppermine fut assez dégelée pour être navigable. On s'y embarqua aussitôt, bien que les vivres fussent presque complètement épuisés. Par bonheur, le gibier était nombreux sur les rives verdoyantes de la rivière, et l'on tua assez de bœufs musqués pour nourrir tout le monde.
L'embouchure de la Coppermine fut atteinte le 18 juillet. Les Indiens, dans la crainte de rencontrer leurs ennemis les Esquimaux, reprirent aussitôt la route du fort Entreprise, tandis que les Canadiens osaient à peine lancer leurs frêles embarcations sur cette mer courroucée. Franklin les détermina cependant à se risquer, mais il ne put aller au delà de la pointe du Retour, par 68° 30´ de latitude, promontoire qui formait l'ouverture d'un golfe profond semé d'îles nombreuses, et auquel Franklin donna le nom de golfe du Couronnement de Georges IV.
Franklin avait commencé de remonter la rivière Hood, lorsqu'il se vit arrêté par une cascade de deux cent cinquante pieds; il dut donc faire le reste de la route par terre, au milieu des neiges épaisses de plus de deux pieds, dans un pays stérile et complètement inconnu. Il est plus facile d'imaginer que de décrire les fatigues et les souffrances de ce voyage de retour. Franklin rentra au fort Entreprise, le 11 octobre, dans un état d'épuisement complet, n'ayant rien mangé depuis cinq jours. Le fort était abandonné. Sans provisions, malade, il semblait que Franklin n'eût plus qu'à se laisser mourir. Le lendemain, il se mit cependant à la recherche des Indiens et de ceux de ses compagnons qui l'avaient précédé; mais la neige était si épaisse qu'il dut rebrousser chemin et rentrer au fort. Pendant dix-huit jours, il ne vécut que d'une sorte de bouillie faite avec les os et les peaux du gibier tué l'année précédente. Le 29 octobre, le docteur Richardson arrivait enfin avec John Hepburn, sans les autres membres de l'expédition. En se revoyant, tous furent douloureusement frappés de leur maigreur, de l'altération de leur voix et d'un affaiblissement qui semblait le signe le moins douteux d'une fin prochaine.
«M. le docteur Richardson, dit Cooley, rapportait du reste de tristes nouvelles. Pendant les deux premiers jours qui avaient suivi la séparation en trois parties de la colonne, son détachement n'avait rien trouvé à manger; le troisième, Michel était revenu avec un lièvre et une perdrix qu'ils s'étaient partagés. Le lendemain se passa encore dans une disette absolue. Le 11, Michel offrit à ses compagnons un quartier de viande qu'il leur dit avoir été coupé sur un loup; mais, ensuite, ils acquirent la conviction que c'était la chair d'un des malheureux qui avaient quitté le capitaine Franklin pour revenir auprès du docteur Richardson. Michel devenait tous les jours plus insolent et plus froid. On le soupçonna fortement d'avoir quelque part un dépôt d'aliments qu'il se réservait pour lui seul. Hepburn, étant occupé à couper du bois, entendit la détonation d'un fusil, et, regardant du côté où partait le bruit, il vit Michel se précipiter vers la tente; bientôt après, on trouva M. Hood mort, il avait une balle dans le derrière de la tête, et l'on ne put douter que son assassin ne fût Michel. Dès ce moment, il devint plus méfiant, plus effronté que jamais; et, comme sa force était supérieure à celle des Anglais qui avaient survécu, comme d'ailleurs il était bien armé, ils virent qu'il n'y avait plus pour eux de salut que dans sa mort. Je me déterminai, dit Richardson, dès que je fus convaincu que cet acte horrible était nécessaire, à en prendre sur moi toute la responsabilité, et, au moment où Michel revenait vers nous, je mis fin à ses jours en lui faisant sauter la cervelle.»
Plusieurs des Indiens qui avaient accompagné Franklin et Richardson étaient morts de faim, et les deux chefs allaient les suivre à bref délai dans la tombe, lorsque, enfin, le 7 novembre, trois Indiens, envoyés par Back, apportèrent les premiers secours. Aussitôt qu'ils se sentirent un peu plus vigoureux, les deux Anglais gagnèrent l'établissement de la Compagnie, où ils trouvèrent Georges Back, à qui, par deux fois dans la même expédition, ils devaient la vie.
Les résultats de ce voyage, qui embrasse cinq mille cinq cents milles, étaient de la plus haute importance pour la géographie, les expériences de magnétisme, les études de météorologie, et la côte d'Amérique, sur une immense étendue, avait été suivie jusqu'au cap Turn-again.
Malgré tant de fatigues et de souffrances si bravement endurées, les explorateurs étaient prêts à recommencer leur voyage et à essayer encore une fois d'atteindre les rivages de la mer polaire.
A la fin de 1823, Franklin reçut l'ordre de reconnaître la côte à l'ouest de la rivière Mackenzie. Tous les agents de la Compagnie durent préparer des provisions, des canots, des guides, et se mettre, eux et leurs ressources, à la disposition des explorateurs.
Reçu avec bienveillance à New-York, Franklin gagna Albany par le fleuve Hudson, remonta le Niagara depuis Lewinston jusqu'à la fameuse chute, atteignit le fort Saint-Georges sur l'Ontario, traversa le lac, débarqua à Yorck, capitale du haut Canada; puis, passant par les lacs Simcoe, Huron, Supérieur, où il fut rejoint par vingt-quatre Canadiens, le 29 juin 1825, il rencontra les embarcations sur la rivière Methye.
Tandis que le docteur Richardson relevait la côte orientale du lac du Grand-Ours et que Back surveillait les préparatifs de l'hivernage, Franklin gagna l'embouchure de la Mackenzie. La navigation fut très facile, et le voyageur ne trouva d'obstacles qu'au delta du fleuve. L'Océan était libre de glaces; des baleines noires et blanches, des phoques se jouaient à la surface des flots. Franklin débarqua dans la petite île Garry, dont la position fut déterminée par 69° 2´ de latitude et 135° 41´ de longitude, observation précieuse qui prouvait quel degré de confiance on devait accorder aux relèvements de Mackenzie.
Le retour se fit sans difficulté, et le 5 septembre, les voyageurs rentrèrent dans le fort, auquel le docteur Richardson avait donné le nom de fort Franklin. L'hiver se passa en amusements, en réjouissances, en bals, auxquels prenaient part des Canadiens, des Anglais, des Écossais, des Esquimaux et des Indiens de quatre tribus différentes.
Le 22 juin eut lieu le départ, et, le 4 juillet, fut atteinte la fourche où les bras de la Mackenzie se séparent. Là, l'expédition se divisa en deux détachements, qui allèrent à l'est et à l'ouest explorer les rivages polaires. A peine Franklin fut-il sorti de la rivière que, dans une grande baie, il rencontra une troupe nombreuse d'Esquimaux. Ceux-ci montrèrent d'abord une joie exubérante, mais ils ne tardèrent pas à devenir bruyants et cherchèrent à s'emparer des embarcations. Les Anglais firent en cette circonstance preuve d'une patience extrême et parvinrent à éviter toute effusion de sang.
Franklin reconnut et nomma Clarence la rivière qui sépare les possessions de la Russie de celles de l'Angleterre. Un peu plus loin, un nouveau cours d'eau reçut le nom de Canning. Le 16 août, ne se trouvant encore qu'à moitié chemin du cap Glacé et l'hiver avançant rapidement, Franklin revint en arrière et pénétra dans la belle rivière de Peel, qu'il prit pour la Mackenzie. Il ne reconnut son erreur qu'en voyant dans l'est une chaîne de montagnes. Le 21 septembre, il rentrait au fort, après avoir, en trois mois, parcouru deux mille quarante-huit milles et relevé trois cent soixante-quatorze milles de la côte américaine.
Quant à Richardson, il s'était avancé sur une mer plus profonde, moins encombrée de glaces, au milieu d'Esquimaux doux et hospitaliers. Il reconnut les baies Liverpool et Franklin, découvrit en face de l'embouchure de la Coppermine une terre qui n'est séparée du continent que par un canal d'une vingtaine de milles de largeur, à laquelle il donna le nom de Wollaston. Le 7 août, les embarcations étant parvenues dans le golfe du Couronnement, déjà exploré dans une course précédente, revinrent en arrière, et rentrèrent, le 1er septembre, au fort Franklin, sans avoir éprouvé le moindre accident.
Entraînés par l'exposition des voyages de Parry, il nous a fallu laisser pour un moment de côté ceux que faisait à la même époque John Ross, à qui son étrange exploration de la baie de Baffin avait fait le plus grand tort aux yeux de l'Amirauté.
John Ross désirait vivement réhabiliter sa réputation d'intrépidité et d'habileté. Si le gouvernement n'avait plus confiance en lui, il rencontra du moins en Félix Booth, un riche armateur, qui ne craignit pas de lui confier le commandement du bâtiment à vapeur la _Victoire_, sur lequel il partit, le 25 mai 1829, pour la baie de Baffin.
On fut quatre ans sans nouvelles de ce courageux navigateur, et lorsqu'il fut de retour, on apprit que la moisson de ses découvertes était aussi riche que celle qu'avait faite Parry dans sa première expédition.
Entré par les détroits de Barrow et de Lancastre dans celui du Prince-Régent, John Ross avait retrouvé l'endroit où, quatre ans auparavant, la _Fury_ avait été abandonnée.
Continuant sa route au sud, John Ross hiverna au havre Félix,--ainsi appelé en l'honneur du promoteur de l'expédition,--et là, il apprit que les terres qu'il venait de reconnaître formaient une immense presqu'île rattachée dans le sud à l'Amérique.
Au mois d'avril 1830, James Ross, neveu du chef de l'expédition, partit en canot pour reconnaître ces côtes, ainsi que celles de la Terre du Roi-Guillaume.
En novembre, il fallut hiverner de nouveau, car on n'avait pu faire remonter le navire que de quelques milles vers le nord, et l'on s'établit dans le havre Shériff. Le froid fut excessif, et de tous ceux que les marins de la _Victoire_ passèrent dans les glaces, ce fut l'hiver le plus rigoureux.
L'été de 1831 fut consacré à diverses reconnaissances, qui démontrèrent l'absence de communication entre les deux mers. On ne parvint encore cette fois qu'à faire avancer le navire de quelques milles dans le nord, jusqu'au havre de la Découverte. Mais, à la suite d'un nouvel hiver très froid, il fallut renoncer à le tirer de sa prison glacée.
Bien heureux d'avoir trouvé les provisions de la _Fury_, sans lesquelles ils seraient morts de faim, les Anglais attendirent, au milieu d'un abattement chaque jour plus grand, de privations, de souffrances incroyables, le retour du nouvel été. Au mois de juillet 1833, les quartiers d'hiver furent définitivement abandonnés, l'on gagna par terre le détroit du Prince-Régent, celui de Barrow, et l'on débouchait sur le rivage de la baie de Baffin, lorsqu'un navire apparut. C'était l'_Isabelle_, que Ross avait commandée lui-même autrefois, et qui recueillit les naufragés de la _Victoire_.
Pendant ce temps, l'Angleterre n'avait pas abandonné ses enfants, et chaque année elle avait envoyé une expédition à leur recherche. En 1833, c'est Georges Back, le compagnon de Franklin. Parti du fort Révolution, sur les rives du lac de l'Esclave, il s'avance vers le nord, et, après avoir découvert la rivière Thloni-Tcho-Déseth, il prend ses quartiers d'hiver et se dispose à gagner l'année suivante la mer polaire, où l'on suppose Ross prisonnier, lorsqu'il apprend l'incroyable retour de celui-ci.
L'année suivante, le même explorateur reconnaît à fond la belle rivière aux Poissons, qu'il avait découverte l'année précédente, et aperçoit les montagnes de la Reine Adélaïde, ainsi que les pointes Booth et James Ross.
En 1836, il est à la tête d'une nouvelle expédition qui, cette fois, se fait par mer, et il essaye vainement de relier entre elles les découvertes de Ross et de Franklin.
Cette tâche était réservée à trois officiers de la Compagnie de la baie d'Hudson, MM. Peter William, Dease et Thomas Simpson.
Ils partirent le 1er juin 1837 du fort Chippewayan, et, descendant la Mackenzie, ils arrivèrent le 9 juillet aux bords de la mer, sur laquelle ils purent s'avancer par 71° 3´ de latitude et 156° 46´ de longitude ouest jusqu'à un cap qui reçut le nom de Georges-Simpson, le gouverneur de la Compagnie.
Thomas Simpson continua à s'avancer dans l'ouest, par terre, avec cinq hommes, jusqu'à la pointe Barrow, qu'un des officiers de Beechey avait déjà vue en venant du détroit de Behring.
La reconnaissance de la côte américaine depuis le cap Turn-again jusqu'au détroit de Behring était donc complète. Il ne restait plus d'inconnu que l'espace compris entre la pointe Ogle et le cap Turn-again: ce fut la tâche que se donnèrent les explorateurs pour la campagne suivante.
Partant en 1838 de la Coppermine, ils suivirent la côte à l'est, arrivèrent le 9 août au cap Turn-again; mais, les glaces ne permettant pas aux canots de le doubler, Thomas Simpson hiverna, découvrit la Terre Victoria, et le 12 août 1839, arrivé à la rivière de Back, il continua jusqu'à la fin du mois à explorer la Boothia.
La ligne de côtes était donc définitivement déterminée. Au prix de quels efforts, de quelles fatigues, de quels sacrifices et de quel dévouement! Mais combien peu compte la vie humaine, lorsqu'elle entre en balance avec les progrès de la science! Qu'il faut de désintéressement, de passion à ces savants, ces marins, ces explorateurs, qui abandonnent tout ce qui fait le bonheur de l'existence, pour contribuer, dans la mesure de leurs forces, aux progrès des connaissances humaines et au développement scientifique et moral de l'humanité!
Avec le récit de ces derniers voyages dans lesquels s'achève la découverte de la Terre, se termine cette œuvre, qui s'est ouverte avec l'histoire des tentatives des premiers explorateurs.
La configuration du globe est maintenant connue, la tâche des explorateurs est finie. La terre que l'homme habite lui est désormais familière. Il ne lui reste plus qu'à utiliser les immenses ressources des contrées dont l'accès lui est devenu facile ou dont il a su s'emparer.
Qu'elle est fertile en enseignements de tout genre, cette histoire de vingt siècles de découvertes!
Jetons un coup d'œil en arrière, et résumons à grands traits les progrès accomplis durant cette longue suite d'années.
Si nous prenons la mappemonde d'Hécatée, qui vivait cinq cents ans avant l'ère chrétienne, que verrons-nous?
Le monde connu n'embrasse guère que le bassin de la Méditerranée. La Terre, si profondément défigurée dans ses contours, n'est représentée que par une minime partie de l'Europe méridionale, de l'Asie antérieure et de l'Afrique septentrionale. Autour de ces terres tourne un fleuve sans commencement ni fin, qui porte le nom d'Océan.
Plaçons maintenant à côté de cette carte, vénérable monument de la science antique, un planisphère qui nous représente le monde de 1840. Sur l'immensité du globe, ce que connaissait Hécatée, encore bien qu'imparfaitement, ne constitue plus qu'une tache presque imperceptible.
Avec ces points de départ et d'arrivée, vous pouvez juger de l'immensité des découvertes.
Imaginez maintenant ce que suppose d'informations de tout genre la connaissance du globe tout entier, vous resterez émerveillé devant le résultat des efforts de tant d'explorateurs et de martyrs; vous embrasserez l'utilité de ces découvertes et les rapports intimes qui unissent la Géographie à toutes les autres sciences. Tel est le point de vue auquel il faut se placer pour saisir toute la portée philosophique d'une œuvre à laquelle se sont dévouées tant de générations.
Assurément, ce sont des motifs d'ordres bien différents qui ont fait agir tous ces découvreurs.
C'est d'abord la curiosité naturelle au propriétaire, qui tient à connaître dans toute son étendue le domaine qu'il possède, à en mesurer les portions habitables, à en délimiter les mers; puis, ce sont les exigences d'un commerce encore dans l'enfance, qui ont cependant permis de transporter jusqu'en Norwège les produits de l'industrie asiatique.
Avec Hérodote, le but s'élève, et c'est déjà le désir de connaître l'histoire, les mœurs, la religion des peuples étrangers.
Plus tard, avec les croisades, dont le résultat le plus certain fut de vulgariser l'étude de l'Orient, c'est, pour un petit nombre, le désir d'arracher aux mains des infidèles le théâtre de la passion d'un Dieu; pour la plupart, c'est la soif du pillage et l'attrait de l'inconnu.
Si Colomb, cherchant une nouvelle route pour se rendre au pays des Épices, rencontre l'Amérique sur son chemin, ses successeurs ne sont plus animés que du désir de faire rapidement fortune. Combien ils diffèrent de ces nobles Portugais, qui sacrifient leurs intérêts privés à la gloire et à la prospérité coloniale de leur patrie, et meurent plus pauvres qu'ils n'étaient au moment où ils ont été investis de ces fonctions qu'ils devaient honorer.
Au XVIe siècle, le désir d'échapper à la persécution religieuse et la guerre civile jettent dans le Nouveau Monde ces huguenots et surtout ces quakers qui, en posant les bases de la prospérité coloniale de l'Angleterre, devaient transformer l'Amérique.
Le siècle suivant est par excellence colonisateur. En Amérique les Français, aux Indes les Anglais, en Océanie les Hollandais, établissent des comptoirs et des loges, tandis que les missionnaires s'efforcent de conquérir à la foi du Christ et aux idées modernes l'immuable empire du Milieu.