Part 36
«Au moment où l'on s'aperçut que nous touchions, dit Dumont d'Urville, il y eut un moment d'étonnement et même d'agitation dans l'équipage, et quelques clameurs se faisaient déjà entendre. D'une voix ferme, j'imposai silence, et sans paraître m'inquiéter en rien de ce qui venait d'arriver, je m'écriai: «Ce n'est rien du tout, et vous en verrez bien d'autres!» Par la suite, ces mots revinrent souvent à la mémoire de nos matelots. Il est plus important qu'on ne pense, pour un capitaine, de conserver le calme le plus parfait et la plus grande impassibilité au milieu des périls les plus imminents, même de ceux qu'il pourrait juger inévitables.»
La station au havre Peckett fut égayée par la vue des Patagons. Tous, officiers et matelots, étaient impatients de descendre à terre. Une foule de naturels à cheval attendaient au lieu du débarquement.
Doux et paisibles, ils répondirent avec complaisance aux questions qui leur furent faites. Ils considéraient avec tranquillité tout ce qu'ils voyaient et ne montraient pas une grande convoitise pour les objets qu'on leur montrait. Ils ne parurent avoir aucun penchant au vol, et, tant qu'ils furent à bord, ils n'essayèrent de soustraire quoi que ce fût.
Leur taille moyenne parut être de 1m,73, quoiqu'on en vît de plus petits. Leurs membres étaient gros et potelés sans être musculeux; leurs extrémités, d'une petitesse remarquable. Leur trait le plus caractéristique, c'est la largeur de la partie inférieure de la figure, tandis que le front est bas et fuyant. Des yeux allongés et étroits, des pommettes assez saillantes, un nez écrasé, leur donnent assez de ressemblance avec le type mongol.
Chez eux tout annonce la mollesse et l'indolence, rien la vigueur et l'agilité. A les voir accroupis, en marche ou debout, avec leurs cheveux tombant sur les épaules, on dirait plutôt les femmes d'un harem que des sauvages habitués à souffrir des intempéries des saisons et à lutter contre les difficultés de l'existence. Étendus sur des peaux, au milieu de leurs chiens et de leurs chevaux, ils n'ont pas de passe-temps plus agréable que de chercher, pour s'en régaler, la vermine dont ils sont largement fournis. Ils sont tellement ennemis de la marche qu'ils montaient à cheval pour aller ramasser des coquilles sur le rivage, qui n'était cependant éloigné que de cinquante à soixante pas.
Avec eux vivait un blanc, à l'aspect misérable et décharné; il se disait originaire des États-Unis, mais il ne parlait l'anglais qu'imparfaitement, et l'on n'eut pas de peine à reconnaître en lui un Suisse allemand.
Niederhauser,--c'était son nom,--était allé tenter de s'enrichir aux États-Unis; comme la fortune se montrait rebelle, il avait écouté les propositions merveilleuses d'un pêcheur de phoques, qui cherchait à recruter son équipage. Il fut déposé, suivant la coutume, avec sept camarades et des provisions, sur une île sauvage de la Terre de Feu pour faire la chasse aux phoques et préparer leurs peaux.
Quatre mois après, le schooner reparut, chargea les peaux, laissa les pêcheurs avec de nouvelles provisions et... ne revint pas. Que le bâtiment ait fait naufrage, que le capitaine ait abandonné ses matelots, c'est ce qu'il fut impossible de savoir.
Lorsque ces malheureux virent le délai passé et qu'ils se trouvèrent sans provisions, ils montèrent dans leur canot et embouquèrent le détroit. Ils ne tardèrent pas à rencontrer les Patagons. Niederhauser resta avec eux, tandis que les autres continuaient leur route. Très bien accueilli par les naturels, il avait vécu de leur existence, s'emplissant l'estomac, lorsque la chasse était bonne, se serrant la ceinture et ne vivant que de racines en temps de disette.
Mais, las de cette existence misérable, Niederhauser supplia d'Urville de le prendre à son bord, car il n'aurait pu résister un mois de plus à ces privations. Le capitaine y consentit et l'embarqua comme passager.
Pendant ses trois mois de séjour chez les Patagons, Niederhauser avait pris quelque teinture de leur langage, et d'Urville en profita pour recueillir en patagon la plupart des mots d'un vocabulaire comparatif de toutes les langues.
Le costume de guerre des Fuégiens comprend un casque de cuir bouilli, armé de plaques d'airain et recouvert d'un beau cimier de plumes de coq, une tunique de cuir de bœuf teinte en rouge et bariolée de bandes jaunes, et une sorte de cimeterre à double tranchant. Le chef de la peuplade du havre Peckett consentit à laisser faire son portrait sous ce costume, ce qui dénonçait une supériorité sur ses sujets, qui s'y refusèrent obstinément dans la crainte de quelque sortilège.
Le 8 janvier, l'ancre définitivement levée, le second goulet fut enfilé assez lestement, malgré le flot. Après avoir parcouru les deux tiers de l'étendue du détroit de Magellan, les bâtiments firent route pour les régions polaires, ayant relevé toute la bande orientale de la Terre de Feu, lacune importante comblée pour l'hydrographie, car, jusqu'alors, il n'existait aucune carte détaillée de cette côte.
La Terre des États fut doublée sans incident. Le 15 janvier, furent aperçues, non sans une certaine émotion, les premières glaces au milieu desquelles les bâtiments allaient bientôt naviguer sans trêve.
Les écueils flottants ne sont pas par eux-mêmes les ennemis les plus redoutables de ces parages; la brume,--une brume opaque que le regard le plus vif ne peut parvenir à percer,--enveloppe bientôt les deux navires, paralyse leurs mouvements et risque à chaque instant, bien qu'ils soient à la cape, de leur faire donner contre quelqu'un de ces blocs redoutables. La température s'abaisse; à la surface de l'eau, le thermométrographe n'accuse plus que deux degrés, celle des eaux inférieures descend au-dessous de zéro. Bientôt une neige à moitié fondue tombe à flot. Tout annonce qu'on entre définitivement dans les mers antarctiques.
Il est impossible de reconnaître l'île Clarence et les New-South-Orkney; on passe son temps à manœuvrer pour éviter les blocs de glace.
A midi, le 20 janvier, on est par 62° 3´ latitude sud et 49° 56´ longitude ouest. C'est non loin de là, dans l'est, que Powell a rencontré des «ice fields» compacts. On aperçoit bientôt une île immense de deux mille mètres d'étendue, de soixante-six mètres de hauteur, table taillée à pic, imitant la terre à s'y méprendre sous certains reflets de lumière.
Les baleines et les pingouins nagent en foule autour des bâtiments que croisent sans cesse les pétrels blancs.
Le 21, les observations accusent 62° 53´ sud, et d'Urville compte bientôt atteindre le soixante-cinquième parallèle, lorsque, dans la nuit, à trois heures du matin, on le prévient que la route est barrée par une banquise, à travers laquelle il ne paraît pas possible de se frayer un passage. Les amures sont aussitôt changées, et l'on fait route à l'est à petite vitesse, car la brise est tombée.
«Aussi, dit la relation, eûmes-nous le temps de contempler tout à notre aise le merveilleux spectacle que nous avions sous les yeux. Sévère et grandiose au delà de toute expression, tout en élevant l'imagination, il remplit le cœur d'un sentiment d'épouvante involontaire; nulle part l'homme n'éprouve plus vivement la conviction de son impuissance... C'est un monde nouveau dont l'image se déploie à ses regards, mais un monde inerte, lugubre et silencieux où tout le menace de l'anéantissement de ses facultés. Là, s'il avait le malheur de rester abandonné à lui-même, nulle ressource, nulle consolation, nulle étincelle d'espérance ne pourraient adoucir ses derniers moments. Cette idée rappelle involontairement la fameuse inscription de la porte de l'enfer du Dante:
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.»
D'Urville procède alors à un travail très curieux, qui, comparé à d'autres de même nature, pourrait avoir une extrême utilité. Il fait relever le tracé exact de la banquise. Si d'autres navigateurs avaient agi de même par la suite, on aurait obtenu des renseignements précis sur la marche et les mouvements des glaces australes, matières si obscures encore aujourd'hui.
Le 22, après avoir doublé une pointe, on reconnaît que la direction de la banquise est S.-S.-O., puis O. Dans ces parages, on aperçoit une terre haute et accidentée. Dumoulin a commencé d'en faire le relevé, d'Urville croit y reconnaître le New-South-Groenland de Morrell, lorsqu'on voit ses formes s'altérer et se fondre à l'horizon.
Le 24, les deux corvettes traversent un lit de glaçons flottants et pénètrent dans une plaine où les glaces sont en dissolution. Mais le passage se rétrécit bientôt, les blocs deviennent plus nombreux, et il faut faire volte-face, si l'on ne veut pas être bloqué.
Cependant tout indique que la lisière de la banquise est en décomposition: les îles de glace s'éboulent avec des détonations formidables, les glaces suintent et laissent couler de petits filets; c'est la débâcle; la saison n'est donc pas assez avancée, et Fanning a raison de dire qu'il ne faut pas arriver dans ces parages avant le mois de février.
D'Urville se décide alors à faire route au nord pour essayer de gagner les îles New-South-Orkney, dont la carte était incomplète et mal déterminée. Le commandant désirait procéder au relevé de cet archipel et s'y arrêter quelques jours, avant de piquer de nouveau vers le sud, afin de s'y retrouver à la même époque de l'année que Weddell.
Pendant trois jours, d'Urville prolongea la bande septentrionale de cet archipel sans pouvoir l'accoster; puis, il reprit sa route au sud jusqu'au 4 février, et fut de nouveau en vue de la banquise par 62° 20´ de latitude sud et 39° 28´ de longitude est.
Quelques minutes avant midi, on découvrit une sorte d'ouverture, et l'on s'y lança à tout hasard.
Cette manœuvre audacieuse réussit aux deux bâtiments, qui purent pénétrer, malgré une neige intense, dans une sorte de petit bassin à peine large de deux milles, mais cerné de tous côtés par de hautes murailles de glaces.
Il fallut s'amarrer aux glaçons. Lorsqu'on donna l'ordre de mouiller, un jeune novice de la _Zélée_ s'écria naïvement:
«Est-ce qu'il y a un port ici près? Je ne croyais pas qu'il y eût des habitants au travers des glaces!»
D'ailleurs, à ce moment, tout le monde à bord des deux bâtiments était enthousiaste et joyeux. De jeunes officiers de la _Zélée_ étaient venus vider un bol de punch avec leurs camarades de l'_Astrolabe_. De son lit, le commandant pouvait entendre les bruyantes expressions de leur contentement. Mais lui n'envisageait pas la situation sous un jour aussi favorable. Il considérait sa manœuvre comme très imprudente. Enfermé dans un cul-de-sac, il n'avait, pour sortir, d'autre issue que celle qui lui avait servi pour entrer, et il était impossible d'en profiter, à moins d'avoir vent sous vergue.
En effet, à onze heures, d'Urville fut réveillé par des chocs violents et par un bruit de déchirement, comme si la corvette eût touché contre des rochers. Le commandant se releva et vit que l'_Astrolabe_, ayant dérivé, était tombée sur les glaces, où elle restait exposée aux attaques de celles que le courant entraînait plus vite qu'elle-même.
Au jour, on se vit entouré de glaçons. Seul, dans le nord, un filet d'un bleu noirâtre semblait indiquer une eau libre. On prit aussitôt cette direction, mais une brume épaisse enveloppa presque immédiatement les deux corvettes. Lorsqu'elle se dissipa, on se trouva en présence d'une barrière de glaces compactes, au delà desquelles s'étendait à perte de vue une eau entièrement dégagée.
D'Urville résolut aussitôt de se frayer un passage, et, prenant du champ, il lança, avec le plus de rapidité qu'il fut possible, l'_Astrolabe_ contre l'obstacle. Celle-ci pénétra de deux ou trois longueurs dans la glace, puis demeura immobile. Alors, les hommes descendirent sur les glaçons; armés de pics, de pinces, de pioches et de scies, ils travaillèrent gaiement à se frayer un passage.
Déjà ils avaient presque traversé ce fragment de banquise, lorsque le vent changea, la houle du large se fit sentir, et l'on dut, de l'avis de tous les officiers, rentrer dans l'intérieur des glaces, car il y avait lieu de craindre, si le vent fraîchissait, d'être affalé contre la banquise et démoli par les lames et les écueils flottants.
Les corvettes avaient parcouru douze ou quinze milles inutilement, lorsqu'un officier, perché dans les haubans, aperçut un passage dans l'E.-N.-E. On se dirigea immédiatement de ce côté; mais, encore une fois, il fut impossible de se frayer un passage, et, la nuit venue, on dut s'amarrer à un gros glaçon. Les effroyables craquements qui avaient tenu éveillé le commandant, la nuit précédente, recommencèrent avec une telle violence, qu'il semblait que la corvette ne pourrait y résister jusqu'au jour.
Cependant, après une entrevue avec le capitaine de la _Zélée_, d'Urville fit route au nord, mais la journée se passa encore sans apporter de changement dans la position des navires; le lendemain, au milieu d'une pluie de neige fondue, la houle devint assez forte pour soulever toute la plaine glacée, dans laquelle les deux bâtiments étaient emprisonnés.
Il fallut veiller avec plus de soin que jamais aux glaçons, que ces ondulations faisaient bondir au loin, et l'on dut enfermer le gouvernail dans une espèce de cabane en bois qui le protégeait contre les chocs des glaces.
A part quelques ophthalmies produites par la réverbération continuelle de la neige, la santé des équipages était satisfaisante, et ce n'était pas une mince satisfaction pour les commandants, obligés d'être continuellement sur le qui-vive. Ce fut seulement le 9 février que les corvettes, favorisées par une forte brise, purent se dégager et se retrouver enfin dans une mer entièrement libre. On avait prolongé la banquise sur une étendue de deux cent vingt-cinq lieues.
Par un bonheur inespéré, les navires n'avaient aucune avarie, sauf la perte de quelques espars et d'une bonne partie du doublage en cuivre; mais ils ne faisaient pas plus d'eau qu'auparavant.
Le soleil parut le lendemain et permit d'obtenir des observations qui donnèrent la position par 62° 9´ latitude sud et 39° 22 longitude ouest.
La neige ne cessa pas de tomber, le froid fut vif et le vent violent pendant les trois jours qui suivirent. Cette continuité de mauvais temps, ainsi que la durée plus longue des nuits, avertirent d'Urville de la nécessité de renoncer à cette navigation. Aussi, dès qu'il se trouva par 62° sud et 33° 11´, sur la route où Weddell avait pu cheminer librement en 1823, et où lui ne rencontra que des glaces impénétrables, il fit route pour les New-South-Orkney.
D'ailleurs, un mois entier passé au milieu des glaces et des brumes de l'océan Antarctique avait ébranlé la santé des équipages, et il était sans profit pour la science de continuer plus longtemps cette croisière.
Ce fut le 20 que l'on reconnut l'archipel; d'Urville fut encore une fois forcé par les glaces de le prolonger par le nord, mais il put détacher deux canots, qui, sur l'île Weddell, recueillirent une ample collection géologique, quelques échantillons de lichens et une vingtaine de pingouins et de chionis.
Le 25 février, fut aperçue l'île Clarence, qui forme l'extrémité orientale de l'archipel New-South-Shetland, terre extrêmement haute, abrupte, couverte de neige, sauf au bord de la mer; puis, on cingla vers l'île Éléphant, de tout point semblable à la première, mais semée de pitons, qui se détachent en noir sur les plaines de neige et de glace. Les îlots Narrow, Biggs, O'Brien, Aspland sont successivement reconnus; mais, couverts de neige, ils n'offrent pas une place où l'homme puisse prendre pied. Puis, on aperçut le petit volcan Bridgeman, sur lequel deux canots essayèrent vainement de débarquer les naturalistes.
«La teinte générale du sol, dit la relation, est d'une couleur rougeâtre, comme celle de la brique brûlée, avec des taches grises qui semblent annoncer des pierres ponces ou de la cendre durcie. Au bord de la mer, çà et là, on voit de gros blocs d'une couleur noirâtre qui doivent être de la lave. Du reste, cet îlot n'a point de véritable cratère, mais il laisse échapper d'épaisses fumées qui sortent presque toutes de sa base, dans la bande occidentale; sur celle du nord, on voit encore deux fumerolles à dix ou douze mètres au-dessus de l'eau. On n'en remarque point sur la bande de l'est, ni sur celle du sud, ni sur le sommet, qui est uniforme et arrondi. Sa masse paraît avoir récemment subi quelque grande modification, et il faut bien qu'il en ait été ainsi pour avoir maintenant si peu de rapport avec la description qu'en traça Powell en 1822.»
D'Urville reprit bientôt la route du sud, et, le 27 février, reconnut une bande considérable de terre dans le S.-E., que la brume et les flocons d'une neige très fine l'empêchèrent d'accoster. Il se trouvait alors sur le parallèle de l'île Hope, par 62° 57´ de latitude. Il en approcha de très près et reconnut d'abord une terre basse, à laquelle il donna le nom de Terre de Joinville; plus loin, dans le sud-ouest, une grande terre montagneuse qu'il appela Terre Louis-Philippe, et, entre elles, au milieu d'une sorte de canal encombré par les glaces, une île à laquelle il donna le nom de Rosamel.
«Pour lors, dit d'Urville, l'horizon bien éclairci nous permet de suivre des yeux tous les accidents de la Terre Louis-Philippe. En ce moment, elle s'étend depuis le mont Bransfield, dans le N. 72° E., jusqu'au S.-S.-O., où l'œil la suit jusqu'aux bornes de l'horizon. Depuis le mont Bransfield jusqu'au sud, c'est une haute terre, assez uniforme et formant un immense glacier sans accidents notables. Mais, au sud, la terre se relève sous la forme d'un beau piton (le mont Jacquinot), qui paraît égaler et même surpasser Bransfield; puis, à partir de là, elle s'étend sous la forme d'une chaîne de montagnes se terminant dans le S.-O. par un sommet encore plus élevé que tous les autres. Au reste, les effets de la neige et de la glace, ainsi que l'absence de tout objet de comparaison, contribuent à exagérer singulièrement la hauteur de toutes ces protubérances. En effet, nous trouvâmes, par les mesures qui furent prises par M. Dumoulin, que toutes ces montagnes, qui nous paraissaient alors gigantesques et au moins comparables aux Alpes et aux Pyrénées, n'avaient que des hauteurs très médiocres. Ainsi, le mont Bransfield n'avait que 632 mètres, le mont Jacquinot 648 mètres, et enfin ce dernier, le mont d'Urville, le plus élevé de tous, 931 mètres. A l'exception des îlots en avant de la grande terre et de quelques pointes dégagées de neige, tout le reste n'est qu'une suite de glaces compactes; dans cet état, il n'est pas possible de tracer la vraie direction de la terre, mais seulement de ses croûtes de glace.»
Le 1er mars, un sondage n'accuse que cent quatre-vingts brasses de profondeur, le fond est de roches et de gravier. La température est de 1°9 à la surface et de 0,2 au fond de la mer. Le 2 mars est reconnue, au large de la Terre Louis-Philippe, une île qui reçoit le nom d'île de l'Astrolabe. Le lendemain, une grande baie ou plutôt un canal, auquel on donne le nom de canal d'Orléans, est relevé entre la Terre Louis-Philippe et une bande haute et rocheuse qui, selon d'Urville, serait le commencement des terres de Trinité, jusqu'alors très incorrectement tracées.
Ainsi donc, depuis le 26 février jusqu'au 5 mars, d'Urville resta en vue de la côte, la longeant à peu de distance, mais n'étant cependant pas maître de ses manœuvres, à cause des brumes et des pluies qui se succédèrent sans arrêter. Tout, du reste, annonçait un dégel bien accentué; à midi, la température s'élevait jusqu'à cinq degrés au-dessus de zéro; partout, des glaces coulaient des filets d'eau, des blocs entiers se détachaient et tombaient dans la mer avec un bruit formidable; enfin un vent d'ouest ne cessait pas de souffler en grande brise.
Ce fut même la raison qui empêcha d'Urville de pousser plus loin son exploration. La mer était très dure, la pluie fréquente et la brume continuelle. Il dut donc s'éloigner de cette côte dangereuse et remonter vers le nord, où, dès le lendemain, il relevait les îles les plus occidentales du Nouveau-Shetland.
D'Urville prit alors la route de la Concepcion. Mais cette traversée fut très pénible, le scorbut ayant attaqué, malgré toutes les précautions prises, les équipages des deux corvettes, et surtout celui de la _Zélée_, avec la dernière violence. Ce fut aussi à ce moment que d'Urville mesura des hauteurs de lames, qui répondaient au reproche d'exagération fabuleuse qui lui avait été fait, lorsqu'il avait attribué cent pieds d'élévation à celles qu'il avait essuyées sur le banc des Aiguilles.
Avec l'aide de ses officiers, afin qu'on ne pût mettre en doute les résultats de ses observations, d'Urville mesura des lames, dont la hauteur verticale était de onze mètres et demi, et qui n'avaient pas moins de soixante mètres du sommet au point inférieur, ce qui faisait cent vingt mètres pour la longueur totale d'une seule lame. Ces mesures répondaient aux affirmations ironiques d'Arago, qui, de son cabinet, ne permettait pas à une lame de s'élever à plus de cinq ou six mètres. Il ne faut pas hésiter un seul instant à admettre, contre l'illustre mais passionné physicien, les mesures des navigateurs qui avaient observé sur place.
Le 7 avril 1838, la division jeta l'ancre dans la baie de Talcahuano. Elle devait y trouver un repos, dont les quarante scorbutiques de la _Zélée_ avaient le plus grand besoin. De là, d'Urville gagna Valparaiso; puis, traversant toute l'Océanie, il mouilla, le 1er janvier 1839, à Guaham, s'engagea ensuite dans la Malaisie, arriva en octobre à Batavia, et de là atteignit Hobart-Town, d'où, le 1er janvier 1840, il appareillait pour une nouvelle course à travers les régions antarctiques.
A cette époque, d'Urville ne connaissait ni le voyage de Balleny ni la découverte de la Terre Sabrina. Son intention était de ne faire qu'une pointe au sud de la Tasmanie, afin de constater sous quel parallèle il rencontrerait les glaces. L'espace compris entre 120° et 160° de longitude orientale n'avait pas encore été exploré, pensait-il. Il y avait donc là quelque découverte à tenter.
Tout d'abord, la navigation se présenta sous les auspices les plus fâcheux. La houle était très forte, les courants portaient à l'est, l'état sanitaire était loin d'être satisfaisant, et, cependant, on n'était encore que sous le 58e degré de latitude, lorsque tout annonçait le voisinage de la banquise.
Le froid devint bientôt très vif; les vents se mirent à souffler de l'ouest-nord-ouest, et la mer s'apaisa, indice presque certain du voisinage d'une terre ou de la banquise. On pencha plutôt pour la première de ces hypothèses, car les îles de glace que l'on rencontrait étaient trop grosses pour s'être formées en pleine mer. Le 18 janvier, on atteignit le 64e degré de latitude, et l'on ne tarda pas à rencontrer d'énormes blocs de glace taillés à pic, dont la hauteur variait entre trente et quarante mètres et dont la largeur dépassait mille mètres.
Le lendemain, 19 janvier 1840, fut aperçue une nouvelle terre, qui reçut le nom de Terre Adélie. Le soleil était brûlant, et toutes les glaces semblaient en décomposition; de nombreux ruisseaux se formaient à leurs sommets et descendaient en cascades jusqu'à la mer. L'aspect de la terre était uniforme; couverte de neige, elle courait de l'est à l'ouest et semblait s'abaisser en pente douce jusqu'à la mer. Le 21, le vent permit aux deux navires de s'en approcher. On ne tarda pas à découvrir de profondes ravines, creusées par les eaux provenant de la fonte des neiges.
A mesure qu'on s'avançait, la navigation devenait plus périlleuse. Les îles de glace étaient en si grand nombre, qu'à peine restait-il entre elles un canal assez large pour permettre aux corvettes de manœuvrer.