Part 23
Pour eux, l'âme est immortelle; toutefois, les âmes des chefs ne se mêlent pas avec celles des inférieurs, celles des esclaves restent esclaves après la mort. On voit combien cette conception est peu consolante.
Le gouvernement est patriarcal; les indigènes sont organisés en tribus, qui, comme dans le reste de l'Amérique, ont pour emblème, et, le plus souvent, pour nom, un animal: le loup, le corbeau, l'ours, l'aigle, etc.
Les esclaves des Kaloches sont les prisonniers qu'ils ont faits à la guerre. Le sort de ceux-ci est fort misérable. Leurs maîtres ont sur eux droit de vie et de mort. Dans certaines cérémonies, à l'occasion de la perte des chefs, on sacrifie ceux qui ne sont plus bons à rien, à moins, au contraire, qu'on ne leur rende la liberté.
Soupçonneux et rusés, cruels et vindicatifs, les Kaloches ne valent ni plus ni moins que les autres sauvages, leurs voisins. Durs à la fatigue, braves, mais paresseux, ils laissent tous les travaux de l'intérieur aux soins de leurs femmes, car la polygamie est chez eux en usage.
En quittant Sitkha, Lütké se dirigea vers Ounalachka. L'établissement d'Iloulouk est le principal de cette île, et, cependant, il n'est habité que par douze Russes et dix Aléoutes des deux sexes.
Sans l'entière privation de bois qui oblige les indigènes à ramasser celui que la mer jette sur les rivages voisins, parmi lesquels on trouve quelquefois des troncs entiers de cyprès, de camphrier et d'une espèce d'arbre qui répand une odeur de rose, cette île offrirait beaucoup de commodités et d'agréments pour la vie. Elle abonde en beaux pâturages. Aussi s'y livre-t-on avec succès à l'élève du bétail.
Les habitants des îles aux Renards avaient, à l'époque où Lütké les visita, adopté en grande partie les mœurs et les vêtements des Russes. Ils étaient tous chrétiens. Les Aléoutes sont bons, hardis, adroits, et la mer est leur véritable élément.
Depuis 1826, plusieurs éruptions de cendres avaient causé de grands ravages dans ces îles. En mai 1827, le volcan Chichaldinsk s'ouvrit un nouveau cratère et vomit des flammes.
Les instructions de Lütké lui prescrivaient de reconnaître l'île Saint-Mathieu, que Cook avait appelée île de Gore. Si le levé hydrographique de cette position réussit au delà de toute espérance, les Russes n'eurent pas le même succès, quand ils voulurent se procurer des notions sur ses productions naturelles, car ils n'y purent débarquer en aucun endroit.
Sur ces entrefaites, l'hiver arrivait avec son cortège ordinaire de brouillards et de tempêtes. Il ne fallait pas songer à se rendre au détroit de Behring. Lütké fit donc route pour le Kamtchatka, après avoir communiqué avec l'île Behring. Il séjourna trois semaines à Pétropaulowsky, temps qui fut employé au déchargement des objets qu'il apportait et aux préparatifs de sa campagne d'hiver.
Les instructions de Lütké lui prescrivaient d'employer cette saison à visiter les îles Carolines. Il résolut donc de se diriger tout d'abord sur l'île d'Ualan, que le navigateur français Duperrey avait fait connaître. Un port sûr permettrait de s'y livrer à des expériences sur le pendule.
En route, Lütké chercha, sans la trouver, l'île Colunas, par 26° 9´ de latitude et 128° de longitude ouest. Il en fut de même pour les îles Dexter et Saint-Barthélemy. Il reconnut le groupe de corail Brown, découvert en 1794 par l'Anglais Butler, et arriva le 4 décembre en vue d'Ualan.
Dès les premiers moments, l'excellence des relations avec les indigènes fit sur les Russes une excellente impression. Plusieurs d'entre les Ualanais, qui étaient venus en pirogues, montrèrent assez de confiance pour coucher à bord du bâtiment, alors qu'il était encore à la voile.
Ce ne fut pas sans peine que le _Séniavine_ pénétra dans le havre de la Coquille. Débarqué sur l'îlot Matanial, où Duperrey avait dressé son observatoire, Lütké fit de même, tandis que les échanges commençaient avec les naturels. La bonhomie, le caractère pacifique de ceux-ci, ne se démentirent pas un instant. Il suffit de retenir deux jours un chef en otage et de brûler une pirogue pour mettre fin aux vols de quelques indigènes.
«Nous pouvons déclarer avec plaisir, dit Lütké, à la face du monde, que notre séjour de trois semaines à Ualan, non seulement ne coûta pas une goutte de sang humain, mais que nous pûmes quitter ces bons insulaires sans leur donner une idée plus complète que celle qu'ils avaient déjà de l'effet de nos armes à feu, qu'ils croient seulement destinées à tuer des oiseaux. Je ne sais s'il se trouve un pareil exemple dans les annales des premiers voyages dans les mers du Sud.»
Après avoir laissé Ualan, Lütké chercha vainement les îles Musgraves, marquées sur la carte de Krusenstern, et ne tarda pas à découvrir une grande île, entourée d'une ceinture de récifs, dont la connaissance avait échappé à Duperrey, et qui porte le nom de Painipète ou de Pouynipète. De grandes belles pirogues, avec un équipage de quatorze hommes, de petites où il n'y en avait que deux, entourèrent bientôt le bâtiment. Ces naturels, à la physionomie sauvage qui exprimait la défiance, aux yeux rouges de sang, turbulents et bruyants, chantaient, dansaient, gesticulaient sur leurs embarcations et ne se décidèrent qu'avec peine à monter sur le pont.
Le _Séniavine_ se tint à quelque distance de la terre, qu'il n'aurait été possible d'accoster qu'en livrant combat, car, pendant une tentative de débarquement, les naturels entourèrent la chaloupe, et ne se retirèrent que devant la bonne contenance de l'équipage et les coups de canon du _Séniavine_.
Lütké disposait de trop peu de temps pour pousser à fond la reconnaissance de l'archipel Séniavine, comme il appela sa découverte. Aussi les renseignements qu'il put recueillir sur la population des Pouynipètes manquent-ils de précision. Ces indigènes n'appartiendraient pas, selon lui, à la même race que ceux d'Ualan, et se rapprocheraient plutôt des Papous, dont les plus voisins sont ceux de la Nouvelle-Irlande, c'est-à-dire à sept cents milles seulement.
Dès que Lütké eut cherché, sans la rencontrer, l'île Saint-Augustin, il reconnut les îles de corail de Los Valientes, appelées aussi Seven-Islands, découvertes, en 1773, par l'Espagnol Felipe Tompson.
Le navigateur vit ensuite l'archipel Mortlok, ancien groupe Lougoullos de Torrès, dont les habitants ressemblaient aux Ualanais. Il descendit sur la principale de ces îles, véritable jardin de cocotiers et d'arbres à pain.
Les indigènes jouissaient d'une sorte de civilisation. Ils savaient tisser et teindre les fibres du bananier et du cocotier, comme les naturels de Ualan et de Pouynipète. Leurs instruments de pêche faisaient honneur à leur esprit inventif, surtout une sorte de caisse, tressée en baguettes et en bambou, combinée pour laisser entrer le poisson sans lui permettre de ressortir; ils possédaient aussi des filets en forme de grande besace, des lignes et des harpons.
Leurs pirogues, sur lesquelles ils passent les trois quarts de leur existence, semblent merveilleusement adaptées à leurs besoins. Les grandes, dont la construction leur coûte des peines infinies et qui sont conservées sous des hangars spéciaux, ont vingt-six pieds de longueur, deux un quart de largeur et quatre de profondeur. Elles sont munies d'un balancier, dont les traverses sont recouvertes d'un plancher. De l'autre côté, existe une petite plate-forme de quatre pieds carrés et munie d'un toit sous lequel on abrite les provisions. Ces pirogues portent une voile triangulaire, en nattes tressées faites de feuilles de baquois, laquelle est attachée à deux vergues. Pour changer de bord, on laisse tomber la voile, on incline le mât vers l'autre bout de la pirogue, où l'on fait passer en même temps l'amure de la voile, et la pirogue va de l'avant par son autre extrémité.
Lütké reconnut ensuite le groupe Namolouk, dont les habitants ne diffèrent en rien des Longounoriens, et il démontra l'identité de l'île Hogole, déjà décrite par Duperrey, avec Quirosa. Puis, il visita le groupe Namonouïto, première assise d'un nombreux groupe d'îles ou même d'une seule grande île, qui doit, un jour, exister en cet endroit.
Le commandant Lütké, ayant besoin de biscuits et de divers autres articles qu'il espérait tirer de Guaham ou des navires qui seraient en relâche dans le port, fit alors voile pour les Mariannes, où il comptait en même temps répéter des expériences sur le pendule, auquel Freycinet avait trouvé une importante anomalie de gravitation.
Grande fut la surprise de Lütké, en arrivant, de n'apercevoir à terre aucun signe de vie. Les deux forts n'avaient pas de pavillon, un silence de mort régnait partout, et, sans la présence d'une goëlette mouillée dans le port intérieur, on aurait cru accoster quelque terre déserte. Il n'y avait que peu de monde à terre, et encore n'était-ce qu'une population à demi sauvage, dont il fut à peu près impossible de tirer le moindre renseignement. Par bonheur, un déserteur anglais vint se mettre à la disposition de Lütké et transmit au gouverneur une lettre du commandant, qui reçut presque aussitôt une réponse satisfaisante.
Le gouverneur était ce même Medinilla, dont Kotzebue et Freycinet avaient loué l'hospitalité. Aussi ne fut-il pas difficile d'obtenir la permission d'établir à terre un observatoire et d'y transporter les quelques provisions dont on avait besoin. Cette relâche fut attristée par un accident arrivé au commandant Lütké, qui, pendant une partie de chasse, se blessa assez gravement au poignet avec son fusil.
Les travaux de réparation et de radoub du bâtiment, la nécessité de faire de l'eau et du bois, retardèrent le départ du _Séniavine_ jusqu'au 19 mars. Pendant ce temps, Lütké eut donc le loisir de reconnaître l'exactitude des renseignements qu'un séjour de deux mois dans la maison même du gouverneur avait permis à Freycinet de recueillir, il y avait une dizaine d'années. Depuis lors, les choses n'avaient guère changé.
Comme il n'était pas encore temps, pour Lütké, de remonter dans le nord, il reprit la reconnaissance des Carolines par les îles du Danois. Les habitants lui en parurent mieux faits que leurs voisins occidentaux, dont ils ne diffèrent, d'ailleurs, en aucune manière. Les Farroïlep, Oullei, Ifelouk, Fouripigze, furent successivement relevées; puis Lütké prit la route de Bonin-Sima le 27 avril. Il y apprit qu'il avait été précédé, dans la reconnaissance de ce groupe, par le capitaine anglais Beechey. Aussi renonça-t-il aussitôt à tout travail hydrographique. Deux matelots appartenant à l'équipage d'un baleinier qui avait été jeté à la côte résidaient encore à Bonin-Sima.
Depuis le développement de la grande pêche, cet archipel était fréquenté par quantité de baleiniers, qui y trouvaient, en même temps qu'un port sûr en toute saison, de l'eau, du bois en abondance, des tortues pendant six mois, du poisson, et, avec une infinité d'herbes antiscorbutiques, le délicieux chou palmiste.
«La hauteur majestueuse et la vigueur des arbres, dit Lütké, la variété et le mélange des plantes tropicales avec celles des climats tempérés, attestent déjà la fertilité du terrain et la salubrité du climat. La plupart de nos productions de jardin et de nos plantes potagères, et peut-être toutes, réussiraient ici à merveille, ainsi que le froment, le riz, le maïs; on ne saurait désirer un meilleur climat et de meilleure exposition pour la vigne. Les animaux domestiques de toute espèce, les abeilles, s'y multiplieraient très promptement. En un mot, avec une colonisation peu nombreuse, mais laborieuse, ce petit groupe pourrait devenir en peu de temps un lieu d'abondantes ressources en toute sorte d'objets.»
Le 9 juin, le _Séniavine_, après avoir été retardé une semaine entière faute de vent, entrait à Pétropaulowsky, où il était retenu jusqu'au 26 par la nécessité de faire des vivres. Toute une série de reconnaissances furent alors opérées le long des rivages du Kamtchatka, du pays des Koriaks et des Tchouktchis. Elles furent interrompues par trois séjours sur les côtes de l'île de Karaghinsk, dans la baie de Saint-Laurent et dans le golfe de Sainte-Croix.
Pendant une de ces relâches, il arriva au commandant une singulière aventure. Il était depuis plusieurs jours en rapports amicaux avec des Tchouktchis, auxquels il s'efforçait de donner une idée plus familière des êtres et de la manière de vivre des Russes.
«Ces naturels, dit-il, se montraient affables et complaisants et cherchaient à payer de la même monnaie nos badinages et nos cajoleries. Je frappai doucement de la main, en signe d'amitié, sur la joue d'un vigoureux Tchouktchis, et je reçus tout à coup, en réponse, un soufflet qui faillit me renverser. Revenu de mon étonnement, je vis, devant moi, mon Tchouktchis, avec le visage riant, exprimant la satisfaction d'un homme qui a su montrer son savoir-vivre et sa politesse. Il avait aussi voulu me taper doucement, mais d'une main accoutumée à ne taper que des rennes.»
Les voyageurs furent aussi témoins des preuves d'adresse d'un Tchouktchis, qui faisait le chaman ou sorcier. Il passa derrière un rideau, d'où l'on entendit bientôt sortir une voix semblable à un hurlement, tandis que des petits coups étaient frappés sur un tambourin avec un fanon de baleine. Le rideau levé, on vit le sorcier se balancer et renforcer sa voix et ses coups sur le tambour qu'il tenait tout près de son oreille. Bientôt il jeta sa pelisse, se mit nu jusqu'à la ceinture, prit une pierre polie qu'il donna à tenir à Lütké, la reprit, et, tandis qu'il faisait passer une main par-dessus l'autre, la pierre disparut. Montrant une tumeur qu'il avait au coude, il prétendit que la pierre était à cet endroit, puis il fit voyager la tumeur sur le côté, et, après en avoir extrait la pierre, il affirma que l'issue du voyage des Russes serait favorable.
On félicita le sorcier de son adresse et on lui fit présent d'un couteau, pour le remercier. Le prenant d'une main, il tira sa langue et se mit à la couper... Sa bouche s'emplit de sang... Enfin, après avoir tout à fait coupé sa langue, il en montra le morceau dans sa main. Ici, le rideau tomba, l'adresse du prestidigitateur n'allant sans doute pas plus loin.
On désigne sous l'appellation générale de Tchouktchis le peuple qui habite l'extrémité N.-E. de l'Asie. Il comprend deux races: l'une, nomade comme les Samoyèdes, est appelée les Tchouktchis à rennes; l'autre, à demeures fixes, se nomme les Tchouktchis sédentaires. Le genre de vie, ainsi que les traits du visage et la langue même, diffèrent dans ces deux races. L'idiome, parlé par les Tchouktchis sédentaires, a de très grands rapports avec celui des Esquimaux, dont leurs «baïdarkes» ou bateaux de cuir, leurs instruments et les formes de leurs huttes tendent encore à les rapprocher.
Lütké ne vit pas un grand nombre de Tchouktchis à rennes; aussi ne put-il presque rien ajouter à ce qu'avaient dit ses prédécesseurs. Il lui parut, cependant, qu'ils avaient été peints sous des couleurs trop défavorables, et que leur réputation de turbulence et de sauvagerie était singulièrement exagérée.
Les sédentaires, généralement connus sous le nom de Namollos, vivent l'hiver dans des baraques, et l'été dans des huttes couvertes de peaux. Celles-ci servent ordinairement de demeure à plusieurs familles.
«Les fils avec leurs femmes, les filles avec leurs maris, dit la relation, y vivent ensemble avec leurs parents. Chaque famille occupe, sous un rideau, une des séparations pratiquées sur le large côté de la hutte. Ces rideaux sont faits de peaux de rennes cousues en forme de cloche; ils sont attachés aux barres du plafond et descendent jusqu'à terre. Deux, trois personnes et quelquefois davantage, à l'aide de la graisse qu'ils allument quand il fait froid, réchauffent tellement l'air sous ce rideau presque hermétiquement fermé, que, par les plus fortes gelées, tout vêtement devient superflu; mais il n'appartient qu'à des poumons tchouktchis de pouvoir respirer dans cette atmosphère. Dans la moitié antérieure de la hutte sont tous les ustensiles, la vaisselle, les marmites, les corbeilles, les malles de peau de veau marin, etc. C'est là aussi qu'est le foyer, si l'on peut appeler ainsi l'endroit où fument quelques broussailles d'osier, ramassées avec peine dans les marais, et, à leur défaut, des os de baleine dans la graisse. Autour de la hutte, sur des séchoirs de bois ou d'os de baleine, est étendue de la chair de veau marin coupée par morceaux, noire et dégoûtante.»
La vie que mènent ces peuples est misérable. Ils se repaissent de la chair à moitié crue des phoques et des morses qu'ils chassent et de celle des baleines que la mer jette sur leurs côtes. Le chien est le seul animal domestique qu'ils possèdent; ils le traitent assez mal, bien que ces pauvres animaux soient fort caressants et leur rendent de grands services, soit qu'ils traînent leurs baïdarkes à la cordelle, soit qu'ils tirent leurs traîneaux sur la neige.
Après un second séjour de cinq semaines à Pétropaulowsky, le _Séniavine_ quitta le Kamtchatka, le 10 novembre, pour rentrer en Europe. Avant de gagner Manille, Lütké fit une croisière dans la partie septentrionale des Carolines, qu'il n'avait pas eu le temps de reconnaître l'hiver précédent. Il vit successivement les groupes de Mourileu, Fananou, Faieou, Namonouïto, Maghyr, Farroïlep, Ear, Mogmog, et trouva à Manille la corvette le _Möller_, qui l'attendait.
L'archipel des Carolines embrasse un immense espace, et les Mariannes, ainsi que les Radak, pourraient sans inconvénient lui être attribuées, car on y trouve une population absolument identique. Les anciens géographes n'avaient eu longtemps d'autres guides que les cartes des missionnaires, qui, manquant de l'instruction et des instruments nécessaires pour apprécier avec exactitude la grandeur, l'emplacement et l'éloignement de tous ces archipels, leur avaient donné une importance considérable, et avaient souvent fixé à plusieurs degrés l'étendue d'un groupe qui n'avait que quelques milles.
Aussi, les navigateurs s'en tenaient-ils prudemment éloignés. Freycinet fut le premier à mettre un peu d'ordre dans ce chaos, et, grâce à la rencontre de Kadou et de don Louis Torrès, il put identifier les nouvelles découvertes avec les anciennes. Lütké apporta sa part, et non une des moindres, à l'établissement de la carte réelle et scientifique d'un archipel qui avait fait longtemps l'effroi des navigateurs.
Le savant explorateur russe n'est pas de l'avis de l'un de ses prédécesseurs, Lesson, qui rattachait à la race mongole, sous le nom de rameau mongolo-pélagien, tous les habitants des Carolines. Il y voit plutôt, avec Chamisso et Balbi, une branche de la famille malaise, qui a peuplé la Polynésie orientale.
Si Lesson rapproche les Carolins des Chinois et des Japonais, Lütké trouve, au contraire, à leurs grands yeux saillants, à leurs lèvres épaisses, à leur nez retroussé, un air de famille avec ceux des habitants des Sandwich et des Tonga. La langue n'offre pas non plus le moindre rapprochement avec le Japonais, tandis qu'elle présente une grande ressemblance avec celle des Tonga.
Lütké passa son temps de séjour à Manille à approvisionner, à réparer la corvette, et il quitta, le 30 janvier, cette possession espagnole, pour rentrer en Russie, où il jeta l'ancre, sur la rade de Cronstadt, le 6 septembre 1829.
Il reste maintenant à dire ce qu'il était advenu de la corvette le _Möller_, depuis sa séparation à Valparaiso. De Taïti, gagnant le Kamtchatka, elle y avait débarqué à Pétropaulowsky une partie de son chargement, puis avait fait voile, en août 1827, pour Ounalachka, où elle était restée un mois. Après une reconnaissance de la côte occidentale d'Amérique, abrégée par le mauvais temps, après un séjour à Honolulu jusqu'en février 1828, elle avait découvert l'île Möller, reconnu les îles Necker, Gardner, Lissiansky, et signalé, à six milles au sud de celle-ci, un récif très dangereux.
La corvette avait ensuite prolongé l'île de Kur, la Basse des frégates françaises, le récif Maras, celui de la Perle et de l'Hermès, et, après avoir cherché certaines îles marquées sur les cartes d'Arrowsmith, elle avait regagné le Kamtchatka. A la fin d'avril, elle avait appareillé pour Ounalachka et opéré la reconnaissance de la côte septentrionale de la presqu'île d'Alaska. C'est en septembre que le _Möller_ s'était réuni au _Séniavine_, et, depuis cette époque, les deux bâtiments, jusqu'à leur retour en Russie, ne s'étaient plus séparés qu'à de courts intervalles.
Comme on a pu en juger par le récit assez détaillé qui vient d'en être fait, cette expédition n'avait pas été sans amener des résultats importants pour la géographie. Il faut ajouter que les différentes branches de l'histoire naturelle, la physique et l'astronomie lui durent également de nombreuses et importantes acquisitions.
CHAPITRE II
LES CIRCUMNAVIGATEURS FRANÇAIS
I
Voyage de Freycinet.--Rio-de-Janeiro et ses gitanos.--Le Cap et ses vins.--La baie des Chiens-Marins.--Séjour à Timor.--L'île d'Ombay et sa population anthropophage.--Les îles des Papous.--Habitations sur pilotis des Alfourous.--Un dîner chez le gouverneur de Guaham.--Description des Mariannes et de leurs habitants.--Quelques détails sur les Sandwich.--Port-Jackson et la Nouvelle-Galles du Sud.--Naufrage à la baie Française.--Les Malouines.--Retour en France.--Expédition de la _Coquille_ sous les ordres de Duperrey.--Martin-Vaz et la Trinidad.--L'île Sainte-Catherine.--L'indépendance du Brésil.--La baie Française et les restes de l'Uranie.--Relâche à Concepcion.--La guerre civile au Chili.--Les Araucans.--Nouvelles découvertes dans l'archipel Dangereux.--Relâche à Taïti et à la Nouvelle-Irlande.--Les Papous.--Station à Ualan.--Les Carolins et les Carolines.--Résultats scientifiques de l'expédition.
L'expédition, commandée par Louis-Claude de Saulces de Freycinet, fut due aux loisirs que la paix de 1815 venait d'accorder à la marine française. Un de ses officiers les plus entreprenants, celui-là même qui avait accompagné Baudin dans la reconnaissance des côtes de l'Australie, en conçut le plan et fut chargé de l'exécuter. C'était le premier voyage maritime qui ne dût pas avoir exclusivement l'hydrographie pour objet. Son but principal était le relèvement de la forme de la Terre dans l'hémisphère sud et l'observation des phénomènes du magnétisme terrestre; l'étude des trois règnes de la nature, des mœurs, des usages et des langues des peuples indigènes ne devait pas être oubliée; enfin les recherches de géographie, sans être exclues, étaient cependant placées au dernier rang.
Freycinet trouva dans les officiers du corps de santé de la marine, MM. Quoy, Gaimard et Gaudichaud, d'utiles auxiliaires pour les questions d'histoire naturelle; en même temps, il s'adjoignit un certain nombre d'officiers de marine très distingués, dont les plus connus sont Duperrey, Lamarche, Bérard et Odet-Pellion, qui devinrent, l'un membre de l'Institut, les autres officiers supérieurs ou généraux de la marine.
Freycinet eut également soin de choisir ses matelots parmi ceux qui se trouvaient en état d'exercer un métier, et, sur les cent vingt hommes qui composèrent l'équipage de la corvette l'_Uranie_, il n'y en avait pas moins de cinquante qui pouvaient être au besoin charpentiers, cordiers, voiliers, forgerons, etc.
Des rechanges pour deux ans, des approvisionnements de tout genre et tels que pouvaient les fournir les appareils perfectionnés dont on commençait à se servir, des caisses en fer pour garder l'eau douce, des alambics pour distiller l'eau de mer, des conserves et des antiscorbutiques, furent entassés sur l'_Uranie_. Elle quitta le port de Toulon, le 17 septembre 1817, emportant, déguisée en matelot, la femme du commandant, qui ne craignait pas d'affronter les périls et les fatigues de cette longue navigation.