Les voyageurs du XIXe siècle

Part 22

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En 1781, le lieutenant Bligh, un des officiers qui s'étaient signalés sous les ordres de Cook, avait été nommé au commandement de la _Bounty_ et chargé d'aller prendre à Taïti des arbres à pain et d'autres productions végétales, afin de les transporter aux Antilles, que les Anglais désignent communément sous le nom d'Indes occidentales. Après avoir doublé le cap Horn, Bligh s'était arrêté sur les côtes de la Tasmanie et avait gagné la baie de Matavaï, où il avait pris un chargement d'arbres à pain, de même qu'à Namouka, l'une des îles Tonga. Jusqu'alors, aucun incident particulier n'avait marqué le cours de ce voyage, qui promettait de se terminer heureusement. Mais le caractère altier, les formes rudes et despotiques du commandant, lui avaient aliéné son équipage presque tout entier. Un complot fut tramé contre lui,--complot qui éclata dans les parages de Tofoua, le 28 avril, avant le lever du soleil.

Surpris au lit par les révoltés, lié et garrotté avant d'avoir pu se défendre, Bligh fut conduit en chemise sur le pont, et, après un semblant de jugement auquel présida le lieutenant Fletcher Christian, il fut descendu, avec dix-huit personnes qui lui étaient demeurées fidèles, dans une chaloupe où l'on mit quelques provisions, puis abandonné en pleine mer.

Bligh, après avoir enduré les tortures de la soif et de la faim, après avoir échappé à d'horribles tempêtes et à la dent des sauvages indigènes de Tofoua, était parvenu à gagner l'île de Timor, où il reçut un chaleureux accueil.

«Je fis débarquer notre monde, dit Bligh. Quelques-uns pouvaient à peine mettre un pied devant l'autre. Nous n'avions plus que la peau sur les os, nous étions couverts de plaies et nos habits étaient tout en lambeaux. Dans cet état, la joie et la reconnaissance nous arrachaient des larmes, et le peuple de Timor nous observait en silence avec des regards qui exprimaient à la fois l'horreur, l'étonnement et la pitié. C'est ainsi que, par le secours de la Providence, nous avons surmonté les infortunes et les difficultés d'un aussi périlleux voyage!»

Périlleux en effet, car il n'avait pas duré moins de quarante et un jours, sur des mers imparfaitement connues, dans une embarcation qui n'était même pas pontée, avec des vivres plus qu'insuffisants, au prix de souffrances inouïes, pendant un parcours de plus de quinze cents lieues, et sans avoir eu à déplorer d'autre perte que celle d'un matelot, tué au début du voyage par les naturels de Tofoua!

Quant aux révoltés, leur histoire est singulière, et l'on peut en tirer plus d'un enseignement.

Ils avaient fait voile pour Taïti, où les attiraient les facilités de la vie et où furent abandonnés ceux qui avaient pris la part la moins active à la révolte. Christian avait alors remis à la voile avec huit matelots décidés à le suivre, dix insulaires de Taïti et de Toubouai et une douzaine de Taïtiennes.

On n'avait plus entendu parler d'eux.

Quant à ceux qui étaient restés à Taïti, ils avaient été capturés, en 1791, par le capitaine Edwards de la _Pandora_, que le gouvernement anglais avait envoyé à la recherche des mutinés avec mission de les ramener en Angleterre. Mais la _Pandora_ ayant échoué sur un écueil, dans le détroit de l'Entreprise, quatre des mutins et trente-cinq matelots avaient péri dans cette catastrophe. Sur les dix qui arrivèrent en Angleterre avec les naufragés de la _Pandora_, trois seulement furent condamnés à mort.

Vingt années se passèrent avant qu'on pût obtenir le moindre éclaircissement sur le sort de Christian et de ceux qu'il avait emmenés avec lui.

En 1808, un bâtiment de commerce américain toucha à Pitcairn, pour y compléter sa cargaison de peaux de phoques. Le commandant croyait l'île inhabitée; mais, à sa très vive surprise, il s'était vu accoster par une pirogue montée par trois jeunes gens de couleur, qui parlaient fort bien l'anglais. Étonné, le capitaine les avait questionnés, et il apprit d'eux que leur père avait servi sous les ordres du lieutenant Bligh.

L'odyssée de ce dernier était alors connue du monde entier, et avait défrayé les veillées du gaillard d'avant des bâtiments de toutes les nations. Aussi le capitaine américain voulut-il obtenir plus de détails sur ce fait singulier, qui venait de réveiller dans son esprit le souvenir de la disparition des révoltés de la _Bounty_.

Descendu à terre, le capitaine, ayant rencontré un Anglais du nom de Smith, appartenant à l'ancien équipage de la _Bounty_, en avait reçu la confession qui va suivre.

Lorsqu'il eut quitté Taïti, Christian fit directement voile pour Pitcairn dont la situation isolée, au sud des Pomotou, hors de toute route fréquentée, l'avait vivement frappé. Après avoir débarqué les provisions que renfermait la _Bounty_ et l'avoir dépouillée des agrès qui pouvaient être utiles, on brûla le bâtiment, non seulement pour en faire disparaître toute trace, mais aussi afin d'ôter à tout rebelle la tentation de s'enfuir.

Tout d'abord, on avait craint, en voyant des moraïs, que l'île ne fût peuplée. On fut bien vite convaincu qu'il n'en était rien. On bâtit donc des cabanes, on défricha des terrains. Mais les Anglais réservèrent charitablement aux sauvages qu'ils avaient enlevés ou qui les avaient librement accompagnés, les fonctions d'esclaves. Quoi qu'il en soit, deux ans se passèrent sans querelles trop violentes. A ce moment, les naturels avaient tramé contre les blancs un complot, dont ceux-ci furent avertis par une Taïtienne, et les deux chefs payèrent de la vie leur tentative avortée.

Deux ans encore de paix et de tranquillité, puis nouveau complot, à la suite duquel cinq Anglais, dont Christian, furent massacrés. A leur tour, les femmes, qui regrettaient les Anglais, avaient immolé les Taïtiens survivants.

La découverte d'une plante, de laquelle on pouvait tirer une sorte d'eau-de-vie, causa un peu plus tard la mort d'un des quatre Anglais qui restaient; un autre fut massacré par ses compagnons; un troisième mourut à la suite d'une maladie, et un certain Smith, qui prit le nom d'Adams, demeura seul à la tête d'une population de dix femmes et de dix-neuf enfants, dont les plus âgés n'avaient pas plus de sept à huit ans.

Cet homme, qui avait réfléchi sur ses désordres et dont le repentir allait transformer l'existence, dut remplir les devoirs et les fonctions de père, de prêtre, d'officier de l'état civil et de roi. Par sa justice et sa fermeté, il sut acquérir une influence toute puissante sur cette bizarre population.

Ce singulier professeur de morale, qui, dans sa jeunesse, avait violé toutes les lois, pour qui nul engagement n'avait été sacré, enseigna alors la pitié, l'amour, l'union, institua des mariages réguliers entre les enfants de familles différentes, et la petite colonie prospéra sous le commandement à la fois doux et ferme de cet homme devenu vertueux sur le tard.

Tel était, au moment où Beechey y débarqua, l'état moral de la colonie de Pitcairn. Le navigateur, bien reçu d'une population dont les vertus rappelaient celles de l'âge d'or, y fit un séjour de dix-huit jours. Le village était composé de huttes propres et nettes, entourées de pandanus et de cocotiers; les champs étaient bien cultivés, et, sous la direction d'Adams, cette peuplade s'était fabriqué les instruments les plus utiles avec une habileté véritablement étonnante. De figure agréable et douce pour la plupart, ces métis avaient des membres bien proportionnés, qui annonçaient une vigueur peu commune.

Après Pitcairn, les îles Crescent, Gambier, Hood, Clermont-Tonnerre, Serles, Whitsunday, Queen Charlotte, Tehaï, des Lanciers, qui font partie des Pomotou, furent visitées par Beechey, ainsi qu'un îlot auquel il donna le nom de Byam-Martin.

Le navigateur y rencontra un sauvage, du nom de Tou-Wari, qui y avait été jeté par la tempête. Parti d'Anaa, avec cent cinquante de ses compatriotes, dans trois pirogues, pour aller rendre hommages à Pomaré III, qui venait de monter sur le trône, Tou-Wari avait été jeté loin de sa route par les vents d'ouest. A ceux-ci avaient succédé des brises variables, et bientôt les provisions furent si complètement épuisées que l'on dut manger les cadavres de ceux qui avaient succombé. Enfin, Tou-Wari était arrivé à l'île Barrow, au milieu de l'archipel Dangereux, où il s'était un peu ravitaillé; il avait ensuite repris la mer, mais ce n'avait pas été pour longtemps, car sa pirogue s'étant défoncée près de Byam-Martin, il avait dû rester sur cet îlot.

Beechey finit par céder aux prières de Tou-Wari en le prenant à son bord, avec sa femme et ses enfants, pour les ramener à Taïti. Le lendemain, par un de ces hasards qu'on ne voit d'ordinaire que dans les romans, Beechey s'étant arrêté à Heïou, Tou-Wari y avait rencontré son frère, qui le croyait mort depuis longtemps. Après les premiers élans d'effusion, les deux naturels gravement assis l'un à côté de l'autre, les mains serrés avec tendresse, s'étaient raconté leurs aventures réciproques.

Beechey quitta Heïou le 10 février, reconnut les îles Melville et Croker, et jeta l'ancre, le 18, à Taïti, où il eut de la peine à se procurer des rafraîchissements. Les naturels exigeaient maintenant de bons dollars chiliens et des vêtements européens, articles qui faisaient complètement défaut sur le _Blossom_.

Le capitaine, après avoir reçu la visite de la régente, fut invité à une soirée qui devait être donnée en son honneur dans la demeure royale, à Papeïti. Mais, lorsque les Anglais se présentèrent, ils trouvèrent que tout le monde dormait au palais. La régente avait oublié son invitation et s'était couchée plus tôt que d'habitude. Elle n'en reçut pas moins gracieusement ses hôtes, et organisa une petite sauterie, malgré la rigoureuse défense des missionnaires. Seulement, la fête dut se passer pour ainsi dire en silence, afin que le bruit n'en parvînt pas aux oreilles de l'agent de police qui se promenait sur la plage. On jugera par ce seul détail de la liberté que le missionnaire Pritchard laissait aux premiers personnages de Taïti. Que devait-ce être pour la tourbe des naturels?

Le 3 avril, le jeune roi rendit sa visite à Beechey, qui lui fit présent, de la part de l'Amirauté, d'un superbe fusil de chasse. Les relations furent très amicales, et l'influence que les missionnaires anglais avaient su prendre se trouva encore consolidée par la cordialité et les prévenances dont l'état-major du _Blossom_ leur donna des preuves réitérées.

Parti de Taïti, le 26 avril, Beechey gagna les îles Sandwich, où il fit une station d'une dizaine de jours, et mit à la voile pour le détroit de Behring et la mer polaire. Ses instructions lui prescrivaient de s'enfoncer au long de la côte d'Amérique, aussi loin que l'état des glaces le lui permettrait. Le _Blossom_ s'arrêta dans la baie Kotzebue, séjour aussi inhospitalier que repoussant, où les Anglais eurent plusieurs entrevues avec les indigènes, sans pouvoir se procurer le moindre renseignement sur Franklin et sa troupe. Puis, Beechey expédia au-devant de cet intrépide explorateur une chaloupe pontée, sous le commandement du lieutenant Elson. Celui-ci ne put dépasser la pointe Barrow, par 71° 23´ de latitude nord, et fut obligé de regagner le _Blossom_, que les glaces forcèrent à repasser le détroit, le 13 octobre, par un temps clair et une forte gelée.

Afin d'utiliser la saison d'hiver, Beechey visita le port de San-Francisco, et relâcha encore une fois, le 25 janvier 1837, à Honolulu, dans les îles Sandwich. Grâce à la politique habile et libérale de son gouvernement, cet état s'avançait, à grands pas, dans la voie du progrès et de la prospérité.

Le nombre des maisons s'était augmenté; la ville prenait, de plus en plus, un caractère civilisé; le port était fréquenté par un grand nombre de navires anglais et américains; enfin, la marine nationale était créée et comptait cinq briks et huit schooners. L'agriculture était dans un état florissant; le café, le thé, les épices, occupaient de vastes plantations, et l'on cherchait à utiliser les forêts de cannes à sucre qui prospéraient dans l'archipel.

Après une relâche, en avril, à l'embouchure de la rivière de Canton, le _Blossom_ procéda à la reconnaissance de l'archipel Liou-Kieou, chaîne d'îles qui relie le Japon à Formose, et du groupe Bonin-Sima, terres sur lesquelles l'explorateur ne rencontra d'autres animaux que de grosses tortues vertes.

A la suite de cette exploration, le _Blossom_ reprit la route du nord; mais, les circonstances atmosphériques étant moins favorables, il ne put pénétrer cette fois que jusqu'à 70° 40´. Il laissait en cet endroit de la côte des vivres, des vêtements et des instructions, pour le cas où Parry ou Franklin aurait réussi à percer jusque-là. Après avoir croisé jusqu'au 6 octobre, Beechey se détermina, à regret, à rentrer en Angleterre. Il fit escale à Monterey, à San-Francisco, à San-Blas, à Valparaiso, doubla le cap Horn, mouilla à Rio-de-Janeiro et jeta l'ancre à Spithead, le 21 octobre.

Il faut, maintenant, raconter l'expédition du capitaine russe Lütké, expédition qui produisit des résultats assez importants. La relation, très amusante, est spirituellement écrite. Aussi lui ferons-nous quelques emprunts.

Le _Séniavine_ et le _Möller_ étaient deux gabares construites en Russie, qui tenaient toutes deux très bien la mer, mais dont la seconde était assez mauvaise marcheuse, inconvénient qui, pendant presque tout le voyage, tint les deux bâtiments séparés. Le _Séniavine_ avait Lütké pour commandant, et le _Möller_, Stanioukowitch.

Les deux bâtiments appareillèrent de Cronstadt, le 1er septembre 1828, firent escale à Copenhague et à Portsmouth, où l'on acheta des instruments de physique et d'astronomie. A peine sortaient-ils de la Manche, qu'ils furent séparés. Le _Séniavine_, que nous suivrons particulièrement, fit relâche à Ténériffe, où Lütké espérait trouver sa conserve.

Cette île venait d'être, du 4 au 8 novembre, ravagée par un ouragan terrible, tel qu'on n'en avait jamais vu de semblable depuis la conquête. Trois navires avaient péri dans la rade même de Sainte-Croix; deux autres, jetés à la côte, avaient été mis en pièces. Les torrents, grossis par une pluie épouvantable, avaient renversé jardins, murailles, édifices, dévasté plusieurs plantations considérables, démoli presque entièrement l'un des forts, détruit quantité de maisons dans la ville et rendu plusieurs rues impraticables. Trois ou quatre cents individus avaient trouvé la mort dans ce cataclysme, dont les dommages étaient évalués à plusieurs millions de piastres.

Au mois de janvier, les deux bâtiments s'étaient retrouvés à Rio-de-Janeiro, et, jusqu'au cap Horn, ils avaient fait la route de conserve. Là, les tempêtes ordinaires, les brouillards habituels les avaient assaillis et séparés encore une fois. Le _Séniavine_ avait alors fait route pour Concepcion.

«Le 15 mars, dit Lütké, nous n'étions, par estime, qu'à huit milles de la côte la plus voisine, mais un brouillard épais nous en dérobait la vue. Dans la nuit, le brouillard se dissipa, et le point du jour offrit à nos regards un spectacle d'une grandeur et d'une magnificence indescriptibles. La chaîne dentelée des Andes, avec ses pics aigus, se dessinait sur un ciel d'azur, éclairé des premiers rayons du soleil. Je ne veux point augmenter le nombre de ceux qui se sont perdus en vains efforts pour transmettre aux autres les sensations qu'ils éprouvèrent au premier aspect de pareils tableaux de la nature. Elles sont aussi inexprimables que la majesté du spectacle lui-même. La variété des couleurs, la lumière que le lever du soleil répandait graduellement sur le ciel et sur les nuages, étaient d'une inimitable beauté. A notre vif regret, ce spectacle, ainsi que tout ce qui est sublime dans la nature, ne fut pas de longue durée. A mesure que la masse de lumière envahissait l'atmosphère, l'énorme géant semblait s'enfoncer dans l'abîme, et le soleil, paraissant sur l'horizon, en effaça même les traces.»

Le sentiment de Lütké sur l'aspect de la Concepcion n'était pas d'accord avec celui de quelques-uns de ses prédécesseurs. Il n'avait pas encore oublié les richesses exubérantes de la végétation de la baie de Rio-de-Janeiro. Aussi trouva-t-il cette côte assez pauvre. Les habitants, autant qu'il put en juger pendant une relâche très courte, lui parurent doués du caractère le plus affable et plus civilisés que les gens de la même classe dans bien d'autres pays.

En entrant à Valparaiso, Lütké aperçut le _Möller_ qui mettait à la voile pour le Kamtchatka. Les équipages se dirent adieu, et chacun suivit dès lors une direction séparée.

La première course des officiers et des naturalistes, fut pour les célèbres «quebradas».

«Ce sont, dit le voyageur, des ravins dans les montagnes, comblés pour ainsi dire par de petites cabanes qui renferment la plus grande partie de la population de Valparaiso. La plus peuplée de ces quebradas est celle qui s'élève à l'angle S.-O. de la ville. Le granit, qui, là, se montre à découvert, sert de fondement solide aux constructions, et les met à l'abri de l'effet destructeur des tremblements de terre. La communication de ces habitations, entre elles et avec la ville, s'effectue par d'étroits sentiers sans points d'appui ni degrés, qui se prolongent sur la pente des rochers, et sur lesquels les enfants, en jouant, couraient en tous sens, comme des chamois. Il n'y a là que quelques maisons, et encore appartiennent-elles à des étrangers, auxquelles aboutissent des sentiers où l'on ait pratiqué des marches; les Chiliens regardent cette précaution comme un luxe superflu et tout à fait inutile. C'est un spectacle étrange que de voir, sous ses pieds, un escalier de toits en tuiles ou en branches de palmiers, et au-dessus de sa tête un amphithéâtre de portes et de jardins. J'avais d'abord suivi messieurs les naturalistes; mais ils m'entraînèrent bientôt dans un endroit où je ne pouvais plus faire un pas ni en avant ni en arrière, ce qui me décida à m'en retourner avec un de mes officiers, et à les laisser là, en leur souhaitant de rapporter leurs têtes sauves au logis; quant à moi, je crus mille fois perdre la mienne avant d'arriver en bas.»

Au retour d'une pénible excursion que les marins avaient faite à quelques lieues de Valparaiso, ils furent tout étonnés, en rentrant à cheval dans la ville, d'être arrêtés par une patrouille, qui les força, malgré leurs protestations, à mettre pied à terre.

«C'était le jeudi saint, dit Lütké; de ce jour jusqu'au samedi saint, il n'est permis ici, sous peine d'une forte amende, ni de monter à cheval, ni de chanter, ni de danser, ni de jouer d'aucun instrument, ni même d'aller le chapeau sur la tête. Toute affaire, tout travail, tout amusement, sont sévèrement défendus pendant ces jours. La colline au milieu de la ville, sur laquelle est le théâtre, est transformée pendant ce temps en Golgotha. Au milieu d'un espace entouré de grilles, s'élève une croix avec l'image du Christ; on voit, près de lui, une multitude de fleurs et de cierges, et, de chaque côté, des figures de femmes à genoux, représentant les témoins de la Passion de notre Sauveur. Les âmes pieuses s'approchaient de ce lieu pour laver leurs péchés par une prière à haute voix. Je ne remarquai que des pécheresses et pas un seul pécheur. La plupart d'entre elles étaient, sans doute, fermement assurées d'obtenir la grâce divine, car, en venant, elles jouaient, riaient, prenaient un air contrit en approchant de là, se mettaient à genoux pour quelques instants et continuaient ensuite leur chemin, en reprenant leurs jeux et leurs rires.»

L'intolérance et les superstitions, dont les étrangers rencontrèrent des preuves à chaque pas, font naître, chez le voyageur, des réflexions judicieuses. Il regrette de voir se perdre dans des révolutions continuelles tant d'énergie et de ressources, qui pourraient être bien mieux employées pour le développement moral et la prospérité matérielle de la nation.

Pour Lütké, rien ne ressemble moins à une vallée du paradis que Valparaiso et ses environs. Des montagnes pelées, coupées de profondes quebradas, une plaine sablonneuse, au milieu de laquelle se dresse la ville, les hautes montagnes des Andes à l'arrière-plan, tout cela ne constitue pas, à proprement parler, un Éden.

Les traces de l'affreux tremblement de terre de 1823 n'étaient pas alors entièrement effacées, et l'on voyait encore de grands espaces couverts de débris.

Le 15 avril, le _Séniavine_ reprit la mer et fit voile pour la Nouvelle-Arkhangel, où il entra le 24 juin, après une navigation qui n'avait été marquée par aucun incident. La nécessité de procéder à des réparations que rendait indispensables une campagne de dix mois, et le débarquement des provisions dont le _Séniavine_ était chargé pour la Compagnie, retinrent cinq semaines le capitaine Lütké dans la baie de Sitkha.

Cette partie de la côte nord-ouest de l'Amérique offre un aspect sauvage mais pittoresque. De hautes montagnes, recouvertes jusqu'à leur cime d'un épais et sombre manteau de forêts, forment le dernier plan du tableau. A l'entrée de la baie, c'est le mont Edgecumbe, volcan éteint aujourd'hui, qui s'élève à 2,800 pieds au-dessus de la mer. Lorsqu'on pénètre dans la baie, on rencontre un labyrinthe d'îles derrière lesquelles se dresse, avec sa forteresse, ses tours et son église, la ville de la Nouvelle-Arkhangel, qui ne se compose que d'une rangée de maisons avec jardin, d'un hôpital, d'un chantier, et, hors des palissages, d'un grand village d'Indiens Kaloches. La population était alors mélangée de Russes, de créoles et d'Aléoutes au nombre de huit cents, dont les trois huitièmes étaient au service de la Compagnie. Mais cette population diminue sensiblement avec les saisons. L'été, presque tout le monde est à la chasse, et l'on n'est pas plus tôt rentré à l'automne, qu'on part pour la pêche.

La Nouvelle-Arkhangel ne présente pas précisément beaucoup de distractions. A vrai dire, ce séjour, l'un les plus maussades qu'on puisse imaginer, est une terre déshéritée, triste au delà de toute expression, où l'année entière, sauf les trois mois de neige, ressemble plus à l'automne qu'à toute autre saison. Tout cela n'est rien encore pour le voyageur qui ne fait que passer; mais il faut, à celui qui y réside, un grand fonds de philosophie ou une bien grande envie de ne pas mourir de faim. Le commerce, assez important, se fait avec la Californie, avec les naturels et avec les bâtiments étrangers.

Les fourrures que se procurent les Aléoutes, chasseurs de la Compagnie, sont la loutre, le castor, le renard et le «souslic». Ils pêchent le morse, le phoque et la baleine, sans compter, dans la saison, le hareng, la morue, le saumon, le turbot, la lotte, la perche et des «tsouklis», coquillages qu'on trouve aux îles de la Reine-Charlotte et dont la Compagnie a besoin pour ses échanges avec les Américains.

Quant à ceux-ci, du 46e au 60e degré, ils paraissent appartenir à la même race; c'est du moins à cette conclusion que semblent amener la ressemblance de leurs formes extérieures, de leurs usages, de leur vie, et la conformité de leur langue.

Les Kaloches de Sitkha reconnaissent pour fondateur de leur race un homme du nom d'Elkh, favorisé de la protection du corbeau, cause première de toutes choses. Remarque curieuse, chez les Kadiaques, qui sont Esquimaux, cet oiseau joue aussi un rôle important. On retrouve, chez les Kaloches, suivant Lütké, la tradition d'un déluge et quelques fables qu'il rapproche de la mythologie grecque.

Leur religion n'est autre chose que le chamanisme. Un Dieu suprême leur est inconnu, mais ils croient aux esprits malins et aux sorciers qui prédisent l'avenir, guérissent les maladies, et dont la profession est héréditaire.