Part 21
Lorsque parut le _Rurik_, Kadou était loin de la côte, dans les bois. On l'envoya aussitôt chercher, car il passait pour un grand voyageur, et peut-être pourrait-il dire quel était le monstre qui s'approchait de l'île. Kadou, qui n'était pas sans avoir vu des bâtiments européens, avait persuadé à ses amis de venir au devant des étrangers et de les recevoir amicalement.
Telles avaient été les aventures de Kadou. Resté sur le _Rurik_, il avait reconnu les autres îles de l'archipel et n'avait pas tardé à faciliter aux Russes les communications avec les indigènes. Drapé dans un manteau jaune, coiffé, comme un forçat, d'un bonnet rouge, Kadou regardait maintenant de haut ses anciens amis et semblait ne plus les reconnaître. Lors de la visite d'un superbe vieillard appelé Tigedien, à la barbe fleurie, Kadou se chargea d'expliquer à ses compatriotes l'usage des manœuvres et de tout ce qui se trouvait sur le bâtiment. Comme tant d'Européens, il remplaçait le savoir par un aplomb imperturbable et trouvait réponse à toutes les questions.
Interrogé au sujet d'une petite boîte dans laquelle un matelot puisait une poudre noire qu'il s'introduisait dans les narines, Kadou débita les fables les plus extravagantes, et, pour terminer par une démonstration irréfutable, il approcha la boîte de son nez. La jetant aussitôt loin de lui, il se mit à éternuer et à crier si fort, que ses amis, épouvantés, s'enfuirent de tous côtés; mais, lorsque la crise fut passée, il sut encore faire tourner l'incident à son avantage.
Kadou fournit encore à Kotzebue quelques informations générales sur le groupe que, pendant un mois entier, les Russes venaient de visiter et de relever. Toutes ces îles étaient sous la domination d'un seul et même tamon, appelé Lamary, et leur nom indigène était Radak. Dumont d'Urville, quelques années plus tard, devait les appeler îles Marshall. Au dire de Kadou, plus loin dans l'ouest et parallèlement s'alignait une chaîne d'îlots, d'attolls et de récifs, nommée Ralik.
Kotzebue n'avait pas le temps de les reconnaître, et, se dirigeant vers le nord, il atteignit le 24 avril Ounalachka, où il dut réparer les avaries très graves que venait d'éprouver le _Rurik_ pendant deux violentes tempêtes. Dès qu'il eut embarqué des «baïdares,» bateaux garnis de peaux, et quinze Aléoutes, habitués à la navigation de ces mers polaires, le commandant reprit l'exploration du détroit de Behring.
Kotzebue souffrait d'une violente douleur à la poitrine, depuis qu'en doublant le cap Horn, il avait été renversé par une vague monstrueuse et lancé par-dessus bord, ce qui lui aurait coûté la vie, s'il ne se fût raccroché à quelque cordage. Son état prit alors une telle gravité, que, le 10 juillet, en abordant à l'île Saint-Laurent, il dut se résigner à ne pas pousser plus loin sa reconnaissance.
Le 1er octobre, le _Rurik_ faisait une nouvelle et courte station aux îles Sandwich, y prenait des semences et des animaux, et, à la fin du mois, débarquait à Otdia, au milieu des démonstrations enthousiastes des naturels. Ceux-ci voyaient arriver avec bonheur plusieurs chats dont la présence les aiderait sans doute à se débarrasser des innombrables bandes de rats qui infestaient l'île et ravageaient les plantations. En même temps, on fêtait le retour de Kadou, auquel les Russes laissèrent un assortiment d'outils et d'armes qui en fit l'habitant le plus riche de l'archipel.
Le 4 novembre, le _Rurik_ quitta les îles Radak, après avoir reconnu le groupe de Legiep, et relâcha à Guaham, l'une des Mariannes, jusqu'à la fin du même mois. Une station de quelques semaines à Manille permit au commandant de rassembler sur les Philippines des renseignements curieux, sur lesquels il y aura lieu de revenir.
Après avoir échappé aux tempêtes violentes qui l'assaillirent lorsqu'il doubla le cap de Bonne-Espérance, le _Rurik_ jeta l'ancre, le 3 août 1818, dans la Neva, en face du palais du comte Romantzoff.
Ces trois années de voyage n'avaient pas été perdues par les hardis navigateurs. Ils n'avaient pas craint, malgré leur petit nombre et la faiblesse d'échantillon de leur navire, d'affronter des mers redoutables et des archipels encore peu connus, les glaces du pôle et les ardeurs de la zone torride. Si leurs découvertes géographiques étaient importantes, leurs rectifications l'étaient plus encore. Deux mille cinq cents espèces de plantes, dont plus d'un tiers étaient nouvelles, de nombreux matériaux pour la connaissance de la langue, de l'ethnographie, de la religion et des mœurs des peuplades visitées, c'était là une riche moisson, qui prouvait le zèle, l'habileté et la science du capitaine, ainsi que l'intrépidité et la force de l'équipage.
Aussi, lorsque, en 1823, le gouvernement russe se détermina à envoyer au Kamtchatka des renforts pour mettre fin au commerce de contrebande qui se faisait dans ses possessions de la côte nord-ouest de l'Amérique, le commandement de cette expédition fut-il confié à Kotzebue. La frégate la _Predpriatie_ fut mise sous ses ordres, et on le laissa libre de choisir, à l'aller comme au retour, la route qui lui conviendrait pour accomplir sa mission.
Si Kotzebue avait fait, comme garde-marine, le tour du monde avec Krusenstern, celui-ci lui donnait alors pour compagnon son fils aîné, et Möller, le ministre de la marine, en faisait autant. C'est dire quelle confiance on avait en lui.
L'expédition quitta Cronstadt le 15 août 1823, gagna Rio-de-Janeiro, doubla le cap Horn le 15 janvier 1824, se dirigea vers l'archipel des Pomotou, où fut découverte l'île Predpriatie, reconnut les îles Araktschejef, Romantzoff, Carlshoff et Palliser, et jeta l'ancre, le 14 mars, dans la rade de Matavaï, à Taïti.
Depuis le séjour de Cook au milieu de cet archipel, une transformation complète s'était produite dans les mœurs et la manière de vivre des habitants.
En 1799, des missionnaires s'étaient établis à Taïti et y avaient fait un séjour de dix ans sans opérer une seule conversion, et, il faut le dire à regret, sans s'attirer l'estime et le respect de la population. Forcés, par suite des révolutions qui bouleversèrent Taïti à cette époque, de chercher un refuge à Eiméo et dans les autres îles de l'archipel, leurs efforts obtinrent plus de succès. En 1817, le roi de Taïti, Pomaré, rappela les missionnaires, leur concéda un terrain à Matavaï, se convertit, et son exemple fut bientôt suivi par une notable partie des indigènes.
Kotzebue était au courant de cette transformation, mais il ne croyait pas, cependant, trouver en pleine prospérité les usages européens.
Au coup de canon qui annonçait l'arrivée des Russes, une embarcation, portant le pavillon taïtien, se détacha du rivage, et un pilote vint conduire fort habilement la _Predpriatie_ au mouillage.
Le lendemain, qui était un dimanche, les Russes furent surpris, en débarquant, du silence religieux qui régnait dans l'île tout entière. Ce silence n'était interrompu que par les cantiques et les psaumes que chantaient des insulaires enfermés dans leurs cabanes.
L'église, bâtiment simple et propre, de forme rectangulaire, couverte de roseaux, que précédait une large et longue avenue de cocotiers, était remplie d'une foule attentive et recueillie, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, tous un livre de prières à la main. La voix de ces néophytes se mêlait souvent au chant des missionnaires, hélas! avec plus de bonne volonté que d'harmonie et d'à propos.
Si la piété des insulaires était vraiment édifiante, le costume que portaient ces singuliers fidèles était bien fait pour donner quelques distractions aux visiteurs. Un habit noir ou une veste d'uniforme anglais composait tout le vêtement des uns, tandis que les autres ne portaient qu'un gilet, une chemise ou un pantalon. Les plus fortunés s'enveloppaient dans des manteaux de drap, mais tous, riches ou pauvres, avaient rejeté comme inutile l'usage des bas et des souliers.
Quant aux femmes, elles n'étaient pas moins grotesquement accoutrées: à celles-ci une chemise d'homme, blanche ou rayée, à celles-là une simple pièce de toile, mais des chapeaux européens à toutes. Si les femmes des ariis portaient des robes de couleur, luxe suprême, la robe alors remplaçait tout autre vêtement.
Le lundi, eut lieu une cérémonie imposante. Ce fut la visite de la régente et de la famille royale à Kotzebue. Ces hauts personnages étaient précédés d'un maître des cérémonies. C'était une sorte de fou, vêtu seulement d'une veste rouge; mais ses jambes portaient un tatouage figurant un pantalon rayé; au bas de son dos était dessiné un quart de cercle aux divisions minutieusement exactes, et il mettait un sérieux des plus comiques à exécuter ses cabrioles, ses contorsions, ses grimaces et ses gambades.
Sur les bras de la régente reposait le petit Pomaré III. A côté d'elle s'avançait la sœur du roi, gentille fillette d'une dizaine d'années. Si le bébé royal était vêtu à l'européenne, comme ses compatriotes, il ne portait pas plus de chaussures que le plus pauvre de ses sujets. Sur les instances des ministres et des grands taïtiens, Kotzebue lui fit fabriquer une paire de bottes qui devaient lui servir le jour de son couronnement.
Que de cris de joie, que de témoignages de plaisir, que de regards d'envie, pour toutes les bagatelles distribuées aux dames de la cour! Que de pugilats, pour ce galon d'or faux dont elles s'arrachèrent les moindres bouts!
Etait-ce donc une affaire d'importance que celle qui amenait tant d'hommes sur le pont de la frégate, apportant des fruits et des cochons en abondance? Non, ces solliciteurs étaient les maris des infortunées Taïtiennes, qui n'assistaient pas à la distribution de ce galon, plus précieux pour elles que les rivières de diamants pour des Européennes.
Au bout de dix jours, Kotzebue se décida à quitter ce singulier pays, où la civilisation et la barbarie se côtoyaient si fraternellement, et il gagna l'archipel des Samoa, fameux par le massacre des compagnons de La Pérouse.
Quelle différence avec les naturels de Taïti! Sauvages et farouches, défiants et menaçants, les indigènes de l'île Rose eurent peine à s'enhardir jusqu'à monter sur le pont de la _Predpriatie_. L'un d'eux, à la vue du bras nu d'un matelot, ne put même retenir un geste aussi éloquent que féroce, indiquant tout le plaisir qu'il aurait à dévorer cette chair ferme et, sans doute, savoureuse.
Bientôt, avec le nombre des pirogues augmenta l'insolence de ces indigènes. Il fallut les frapper à coups de croc pour les repousser, et la frégate, reprenant sa route, laissa derrière elle les frêles embarcations de ces féroces insulaires.
Oiolava, l'île Plate et Pola, qui font, comme l'île Rose, partie de l'archipel des Navigateurs, furent dépassées presque aussitôt qu'entrevues, et Kotzebue se dirigea vers les Radak, où il avait reçu un si amical accueil à son premier voyage.
Mais, à la vue de ce grand bâtiment, les habitants prirent peur, s'empilèrent dans les canots ou s'enfuirent dans l'intérieur, tandis que, sur la grève, une procession d'insulaires se formait et s'avançait, une branche de palmier à la main, au devant des étrangers dont ils venaient implorer la paix.
A cette vue, Kotzebue se jeta avec le chirurgien Eschscholtz dans une embarcation, fit force de rames vers le rivage en criant: «Totabou aïdara!» (Kotzebue, ami). Ce fut un changement complet. Les supplications que les naturels allaient adresser aux Russes se changèrent en cris d'allégresse, en démonstrations enthousiastes de joie; les uns se précipitèrent au devant de leurs amis, les autres coururent annoncer à leurs compatriotes l'arrivée de Kotzebue.
Le commandant apprit avec plaisir que Kadou vivait toujours à Aur, sous la protection de Lamary, dont il avait acheté la bienveillance au prix de la moitié de ses richesses.
De tous les animaux que Kotzebue avait déposés à Otdia, seuls les chats, devenus sauvages, étaient encore vivants, mais ils n'avaient pu exterminer jusqu'alors les légions de rats qui infestaient le pays.
Le commandant resta quelques jours avec ses amis, qui le régalèrent de représentations dramatiques, et, le 6 mai, il fit route pour le groupe Legiep, incomplètement reconnu par lui pendant son premier voyage. Après avoir procédé à ce relèvement, Kotzebue se proposait de continuer l'exploration des Radak, mais le mauvais temps l'en empêcha, et il dut faire voile pour le Kamtchatka.
Du 7 juin au 20 juillet, l'équipage y jouit d'un repos qu'il avait bien gagné. Alors il reprit la mer, et, le 7 août, laissa tomber l'ancre à la Nouvelle-Arkhangel, sur la côte d'Amérique.
Mais la frégate, que la _Predpriatie_ venait remplacer dans cette station, s'y trouvait encore et y devait rester jusqu'au 1er mars de l'année suivante. Kotzebue mit donc à profit cet intervalle, en visitant l'archipel Sandwich, où il jeta l'ancre devant Waihou, en décembre 1824.
Le havre de Rono-Rourou, ou Honolulu, est le plus sûr de l'archipel. Aussi recevait-il déjà de nombreux navires, et l'île de Waihou était-elle en passe de devenir la plus importante du groupe et de détrôner Hawai ou Owyhee. Déjà l'aspect de la ville était à demi européen; les maisons de pierre avaient remplacé les cabanes primitives; des rues régulièrement percées, avec des boutiques, des cafés, des marchands de liqueurs fort achalandés par les matelots baleiniers et les marchands de fourrures, ainsi qu'une forteresse, munie de canons, étaient les signes les plus apparents de la transformation rapide des habitudes et des mœurs des indigènes.
Cinquante années s'étaient écoulées depuis la découverte de la plupart des îles océaniennes, et partout s'étaient produits des changements aussi brusques qu'aux Sandwich.
«Le commerce des fourrures, dit Desborough Cooley, commerce qui se fait sur la côte nord-ouest de l'Amérique, a opéré une étonnante révolution dans les îles Sandwich, dont la situation offre un abri avantageux aux bâtiments engagés dans ce commerce. Les marchands avaient l'habitude d'hiverner, de réparer et de ravitailler leurs vaisseaux dans ces îles; l'été venu, ils retournaient sur la côte d'Amérique pour compléter leurs cargaisons. Les outils de fer, mais par-dessus tout les fusils, étaient demandés par les insulaires en échange de leurs provisions, et, sans songer aux conséquences de leur conduite, les trafiquants mercenaires s'empressaient de satisfaire à ces désirs. Les armes à feu et les munitions, étant le meilleur moyen d'échange, furent transportées en abondance dans les îles Sandwich. Aussi les insulaires devinrent-ils bientôt formidables à leurs hôtes; ils s'emparèrent de plusieurs petits navires et déployèrent une énergie mêlée d'abord de férocité, mais qui indiquait chez eux une propension puissante vers les améliorations sociales. A cette époque, un de ces hommes extraordinaires, qui manquent rarement à se produire lorsqu'il se prépare de grands événements, compléta la révolution commencée par les Européens. Kamea-Mea, chef qui s'était déjà fait remarquer dans ces îles durant la dernière et fatale visite de Cook, usurpa l'autorité royale, soumit les îles voisines, à la tête d'une armée de seize mille hommes, et voulut faire servir ses conquêtes aux vastes plans de progrès qu'il avait conçus. Il connaissait la supériorité des Européens et mettait tout son orgueil à les imiter. Déjà, en 1796, lorsque le capitaine Broughton visita ces îles, l'usurpateur lui envoya demander s'il lui devait les saluts de son artillerie. Dès l'année 1817, on a dit qu'il possédait une armée de sept mille hommes munis de fusils, et parmi lesquels se trouvaient au moins cinquante Européens. Kamea-Mea, après avoir commencé sa carrière par le massacre et l'usurpation, a fini par mériter l'amour sincère et l'admiration de ses sujets, qui le regardèrent comme un être surhumain et qui pleurèrent sa mort avec des larmes plus vraies que celles que l'on verse ordinairement sur les cendres d'un monarque.»
Tel était l'état des choses lorsque l'expédition russe s'arrêta à Waihou. Le jeune roi Rio-Rio était en Angleterre, avec sa femme, et le gouvernement de l'archipel se trouvait entre les mains de la reine mère Kaahou-Manou.
Kotzebue profita de l'absence de cette dernière et du premier ministre, tous deux alors en visite sur une île voisine, pour aller voir une autre épouse de Kamea-Mea.
«L'appartement, dit le navigateur, était meublé à la mode européenne, de chaises, de tables et de glaces. Le plancher était recouvert de belles nattes, sur lesquelles était étendue Nomo-Hana, qui ne paraissait pas avoir plus de quarante ans; elle était haute de cinq pieds huit pouces et avait, à coup sûr, plus de quatre pieds de circonférence. Ses cheveux, noirs comme le jais, étaient soigneusement relevés sur le sommet d'une tête aussi ronde qu'un ballon. Son nez aplati et ses lèvres saillantes n'avaient rien de beau; cependant, dans sa physionomie, régnait un air avenant et agréable.»
La «bonne dame» se rappelait avoir vu Kotzebue dix ans avant. Aussi lui fit-elle fort bon accueil, mais elle ne put parler de son mari, sans que les larmes lui vinssent aussitôt aux yeux, et son chagrin ne paraissait pas affecté. Afin que la date de la mort de ce prince fût toujours présente sous ses yeux, elle avait fait tatouer sur son bras cette simple inscription: 6 mai 1819.
Chrétienne et pratiquante, comme la plus grande partie de la population, la reine entraîna Kotzebue à l'église, bâtiment simple et vaste, mais qui ne contenait pas une foule aussi pressée qu'à Taïti. Nomo-Hana paraissait fort intelligente, savait lire, et se montrait particulièrement enthousiaste de l'écriture, cette science qui rapproche les absents. Voulant donner au commandant, en même temps qu'une preuve de son affection, un témoignage de ses connaissances, elle lui expédia, par un ambassadeur, une épître qu'elle avait mis plusieurs semaines à rédiger.
Les autres dames voulurent aussitôt en faire autant, et Kotzebue se vit à la veille de succomber sous le poids des missives qui allaient lui être adressées. Le seul moyen de mettre fin à cette épidémie épistolaire, c'était de lever l'ancre, et c'est ce que fit Kotzebue sans attendre plus longtemps.
Toutefois, avant son départ, il reçut à son bord la reine Noma-Hana, qui vint revêtue de son costume de cérémonie. Qu'on se figure une magnifique robe en soie, de couleur pêche, garnie d'une large broderie noire, robe faite pour une taille européenne, par conséquent trop courte et trop étroite. Aussi apercevait-on, non seulement des pieds auprès desquels ceux de Charlemagne auraient semblé les pieds d'une chinoise, emprisonnés dans une grossière chaussure d'homme, mais des jambes brunes, grosses et nues, qui rappelaient des balustres de terrasses. Un collier de plumes rouges et jaunes, une guirlande de fleurs naturelles, qui jouait le hausse-col, un chapeau de paille d'Italie, orné de fleurs artificielles, complétaient cette toilette luxueuse et ridicule.
Noma-Hana visita le bâtiment, se fit rendre compte de tout, et enfin, lasse de tant de merveilles, elle pénétra dans les appartements du commandant, où l'attendait une copieuse collation. La reine se laissa tomber sur un canapé, mais ce meuble fragile ne put résister à tant de majesté et s'affaissa sous le poids d'une princesse, dont l'embonpoint avait sans doute grandement contribué à l'élévation.
A la suite de cette station, Kotzebue retourna à la Nouvelle-Arkhangel, où il demeura jusqu'au 30 juillet 1825. Puis, il fit un nouveau séjour aux îles Sandwich, quelque temps après que l'amiral Byron y eut rapporté les restes du roi et de la reine. L'archipel était tranquille; sa prospérité allait toujours grandissant; l'influence des missionnaires s'était consolidée, et l'éducation du nouveau petit roi était confiée au missionnaire Bingham. Les habitants avaient été profondément touchés des honneurs que l'Angleterre avait rendus aux dépouilles de leurs souverains, et le jour ne semblait pas éloigné où les mœurs indigènes auraient complètement fait place aux habitudes des Européens.
Quelques rafraîchissements ayant été embarqués à Waihou, le voyageur gagna les îles Radak, reconnut les Pescadores, qui forment l'extrémité septentrionale de cette chaîne, découvrit, non loin de là, le groupe Escheholtz, et toucha, le 15 octobre, à Guaham. Le 23 janvier 1826, il quittait Manille, après une relâche de plusieurs mois, pendant lesquels des rapports fréquents avec les naturels lui avaient permis d'améliorer infiniment la géographie et l'histoire naturelle des Philippines. Un nouveau gouverneur espagnol était arrivé avec un renfort assez considérable de troupes, et avait si bien mis fin à l'agitation, que les colons avaient entièrement renoncé au projet de se séparer de l'Espagne.
Le 10 juillet 1826, la _Predpriatie_ rentrait à Cronstadt, après un voyage de trois années, pendant lesquelles elle avait visité les côtes nord-ouest de l'Amérique, les îles Aléoutiennes, le Kamtchatka et la mer d'Okhotsk, reconnu en détail une grande partie des îles Radak, et fourni de nouveaux renseignements sur les transformations par lesquelles passaient plusieurs peuplades océaniennes. Grâce au dévouement de Chamisso et du professeur Escheholtz, de nombreux échantillons d'histoire naturelle avaient été recueillis, et celui-ci allait publier la description de plus de deux mille animaux; enfin, il rapportait de très curieuses observations sur la formation des îles de corail de la mer du Sud.
Le gouvernement anglais avait repris avec acharnement l'étude de ce problème irritant, dont la solution avait été si longtemps cherchée: le passage du nord-ouest. Tandis que Parry par mer et Franklin par terre, allaient essayer de gagner le détroit de Behring, le capitaine Frédéric William Beechey recevait pour instructions de pénétrer aussi avant qu'il lui serait possible, par ce même détroit, le long de la côte septentrionale d'Amérique, afin de recueillir les voyageurs, qui lui arriveraient sans doute exténués par les fatigues et les privations.
Avec le navire _the Blossom_, qui appareilla de Spithead, le 19 mai 1825, Beechey s'était ravitaillé à Rio-de-Janeiro, et, après avoir doublé le cap Horn, le 26 septembre, il avait pénétré dans l'océan Pacifique. A la suite d'une courte relâche sur la côte du Chili, il avait visité l'île de Pâques, où les incidents qui avaient marqué la station de Kotzebue, à son premier voyage, s'étaient renouvelés avec fidélité. Tout d'abord, même accueil empressé de la part des indigènes, qui gagnent à la nage le _Blossom_ ou apportent, dans des pirogues, les chétives productions de leur île; puis, lorsque les Anglais débarquent, mêmes attaques à coups de pierres et de bâton, qu'il faut réprimer énergiquement à coups de fusil.
Le 4 décembre, le capitaine Beechey aperçut une île, entièrement couverte de végétation. C'était une île fameuse alors, parce qu'on y avait retrouvé les descendants des révoltés de la _Bounty_, débarqués à la suite d'un drame qui, à la fin du siècle dernier, passionna vivement l'opinion publique en Angleterre.