Part 17
Combien de noms de peuples dont les historiens grecs ne faisaient pas mention, que de villes disparues, que de particularités relatives au culte, à l'art, à l'industrie, à la vie de chaque jour, que d'événements politiques ou militaires nous révèlent maintenant dans leurs minutieux détails les hiéroglyphes et les inscriptions cunéiformes!
Et ces peuples, que nous ne connaissions qu'imparfaitement et pour ainsi dire de surface, nous pénétrons dans leur existence quotidienne, nous avons maintenant une idée de leur littérature. Le jour n'est peut-être pas éloigné où nous saurons aussi bien la vie des Égyptiens du XVIIIe siècle avant notre ère, que celle de nos pères du XVIIe et du XVIIIe siècle après Jésus-Christ.
Carsten Niebuhr avait rapporté de Persépolis des inscriptions en caractères inconnus dont, le premier, il avait relevé une copie exacte et complète. Bien des tentatives avaient été faites pour les expliquer; toutes avaient été vaines, lorsque, par une inspiration de génie, avec une intuition lumineuse, le savant philologue hanovrien Grotefend parvint, en 1802, à percer le mystère qui les recouvrait.
C'est qu'elles étaient vraiment singulières et difficiles à interpréter, ces inscriptions cunéiformes! Que l'on se figure une suite de clous (_cuneus_) rangés de diverses façons, formant des groupes alignés horizontalement. Qu'exprimaient ces groupes? Représentaient-ils des sons et des articulations, ou des mots entiers, comme les lettres de nos alphabets? Avaient-ils cette valeur idéographique que possèdent les caractères de l'écriture chinoise? Quelle était la langue qui s'y trouvait cachée? Autant de problèmes qu'il s'agissait de résoudre. Il y avait lieu de penser que des inscriptions rapportées de Persépolis devaient être écrites dans la langue des anciens Perses; mais Rask, Bopp et Lassen n'avaient pas encore étudié les idiomes iraniens et démontré leur affinité avec le sanscrit.
Raconter par suite de quelles déductions ingénieuses, de quelles suppositions, de quels tâtonnements, Grotefend arriva à reconnaître une écriture alphabétique, à dégager de certains groupes des noms qu'il supposa être ceux de Darius et de Xerxès,--ce qui le rendit maître de la connaissance de plusieurs lettres qu'il appliqua à la lecture de nouveaux mots,--ce serait sortir de notre cadre. La méthode était désormais trouvée. A d'autres revenait le soin de la compléter et de la perfectionner.
Plus de trente ans s'écoulèrent, cependant, avant que ces études eussent accompli des progrès notables. C'est notre savant compatriote Eugène Burnouf, qui leur fit faire un pas considérable. Mettant à profit sa connaissance du sanscrit et du zend, il prouva que la langue des inscriptions persépolitaines n'était qu'un dialecte zend employé dans la Bactriane, qu'on parlait encore au VIe siècle avant notre ère, et dans lequel avaient été écrits les livres de Zoroastre. Son mémoire est de 1836. A la même époque, un savant allemand, Lassen, de Bonn, qui s'était livré de son côté aux mêmes recherches, arrivait à des conclusions identiques.
Bientôt, les inscriptions que l'on possédait étaient toutes lues, l'alphabet se dégageait de l'inconnu, sauf pour un petit nombre de signes, sur lesquels on n'était pas absolument d'accord.
Cependant, on n'avait encore qu'une base, et l'édifice était loin d'être achevé. En effet, on avait remarqué que les inscriptions persépolitaines semblaient répétées en trois colonnes parallèles. N'y avait-il pas là une triple version de la même inscription dans les trois langues principales de l'empire akhéménide, le perse, le mède et l'assyrien ou babylonien? L'hypothèse était exacte; mais, grâce au déchiffrement de l'une de ces inscriptions, on avait un point de comparaison, et l'on put procéder comme Champollion l'avait fait pour la pierre de Rosette, qui, en regard d'une traduction grecque, portait deux versions en écritures démotique et hiéroglyphique.
Dans ces deux autres inscriptions, on reconnut l'assyro-chaldéen, qui appartient, comme l'hébreu, l'himyarite et l'arabe, à la famille sémitique, et un troisième idiome, qui reçut le nom de médique, et qu'on a rapproché du turc et du tartare. Mais ce serait empiéter que de nous étendre sur ces recherches. Ce devait être la tâche des savants danois Westergaard, des Français de Saulcy et Oppert, des Anglais Norris et Rawlinson, pour ne citer que les plus célèbres. Nous aurons plus tard à y revenir.
La connaissance du sanscrit, les recherches sur la littérature brahmanique, dont il sera parlé plus loin, avaient inauguré un mouvement scientifique qui devait aller en augmentant, grâce à des études plus approfondies ou plus compréhensives. Une immense contrée, désignée par les orientalistes sous le nom d'Iran, qui comprend la Perse, l'Afghanistan et le Béloutchistan, avait été, bien avant que Ninive et Babylone fissent leur apparition dans l'histoire, le siège d'une civilisation avancée, à laquelle se rattache le nom de Zoroastre, à la fois conquérant, législateur et fondateur d'une religion. Ses disciples, persécutés à l'époque de la conquête musulmane, chassés de leur antique patrie, où leur culte s'était conservé, se réfugièrent, sous le nom de Parsis, dans le nord-ouest de l'Inde.
A la fin du dernier siècle, le français Anquetil-Duperron avait rapporté en Europe une copie exacte des livres religieux des Parsis, écrits dans la langue même de Zoroastre. Il les avait traduits, et, pendant soixante ans, tous les savants y avaient trouvé la source des notions religieuses et philologiques qu'ils possédaient sur l'Iran. Ces livres sont connus sous le nom de Zend-Avesta, mot qui renferme le nom de la langue, Zend, et le titre de l'ouvrage, Avesta.
Mais cette branche de la science, depuis les progrès des études sanscrites, avait besoin d'être renouvelée et traitée avec la rigueur des méthodes nouvelles. Le philologue danois Rask, en 1826, puis Eugène Burnouf, avec sa connaissance approfondie du sanscrit et à l'aide d'une traduction sanscrite, récemment découverte dans l'Inde, avaient repris l'étude du zend. Burnouf avait même publié, en 1834, une étude magistrale sur le Yacna, qui a fait époque. De ce rapprochement du sanscrit archaïque et du zend est née l'admission de la même origine pour ces deux langues, et la preuve de la parenté, pour mieux dire, de l'unité des peuples qui les parlaient. A l'origine, mêmes noms de divinités, mêmes traditions, sans compter la similitude des mœurs, même appellation générique pour ces deux peuples qui, dans leurs plus anciens écrits, s'appellent Aryas. Il est, croyons-nous, inutile d'appuyer sur l'importance de cette découverte, qui est venue éclairer d'un jour tout nouveau les commencements si longtemps ignorés de notre histoire.
Depuis la fin du XVIIIe siècle, c'est-à-dire depuis l'époque où les Anglais s'étaient solidement établis dans l'Inde, l'étude physique du pays, avec toutes les données qui s'y rattachent, avait été poussée activement. Elle avait naturellement devancé l'ethnologie et les sciences voisines, qui demandent pour fleurir un terrain plus sûr et des temps plus tranquilles. Il faut avouer, en même temps, que cette connaissance est nécessaire au gouvernement, à l'administration ainsi qu'à l'exploitation commerciale. Aussi, le marquis de Wellesley, alors gouverneur pour la Compagnie, comprenant de quelle importance était l'établissement d'une carte des possessions anglaises, avait-il chargé, en 1801, le brigadier d'infanterie Guillaume Lambton de relier par un réseau trigonométrique les deux rives orientale et occidentale de l'Inde à l'observatoire de Madras. Mais Lambton ne se contenta pas de cette tâche. Il détermina avec précision un arc du méridien depuis le cap Comorin jusqu'au village de Takoor-Kera, à quinze milles au sud-est d'Ellichpoor. L'amplitude de cet arc dépassait donc douze degrés. Avec l'aide d'officiers instruits, parmi lesquels il convient de citer le colonel Everest, le gouvernement de l'Inde aurait vu, bien avant 1840, l'accomplissement de la tâche de ses ingénieurs, si les annexions successives de nouveaux territoires n'étaient continuellement venues en reculer le terme.
Presque en même temps, naissait un mouvement considérable pour la connaissance de la littérature de l'Inde.
C'est à Londres, en 1776, qu'avait paru, traduit pour la première fois, un extrait des codes indigènes les plus importants, sous le nom de _Code des Gentoux_.
Neuf ans plus tard était fondée à Calcutta la Société asiatique, par sir William Jones, le premier qui sût véritablement le sanscrit, Société dont la publication, _Asiatic Researches_, accueillit toutes les investigations scientifiques relatives à l'Inde.
Bientôt après, en 1789, Jones publiait sa traduction du drame de _Çakuntala_, ce charmant spécimen de la littérature hindoue, si plein de sentiment et de délicatesse. Les grammaires, les dictionnaires sanscrits, se publiaient à l'envi. Une véritable émulation se produisait dans l'Inde britannique. Elle n'aurait pas tardé à rayonner en Europe, si le blocus continental n'eût empêché l'introduction des livres publiés à l'étranger. A cette époque, un Anglais, Hamilton, prisonnier à Paris, étudiait les manuscrits orientaux de notre Bibliothèque et initiait Frédéric Schlegel à la connaissance du sanscrit, qu'il n'était plus, dès lors, nécessaire d'aller étudier sur place.
Schlegel eut Lassen pour élève; il se livra avec lui à l'étude de la littérature et des antiquités de l'Inde, à la discussion, à la publication et à la traduction des textes. Pendant ce temps, Franz Bopp s'acharnait à l'étude de la langue, rendait ses grammaires accessibles à tous, et arrivait à cette conclusion, alors surprenante, aujourd'hui unanimement acceptée: la parenté des langues indo-européennes.
On constatait bientôt que les Vedas,--ce recueil entouré d'un respect général qui avait empêché les interpolations,--étaient, par cela même, écrites dans un idiome très ancien, très pur, qui n'avait pas été rajeuni, et dont l'étroite ressemblance avec le zend reculait la composition de ces livres sacrés au delà de la séparation en deux rameaux de la famille aryenne.
Puis, on étudiait les deux épopées de l'époque brahmanique, qui succède aux temps védiques, le Mahabharata et le Ramayana, ainsi que les Paranas. Les savants parvenaient, grâce à une connaissance plus approfondie de la langue et à une initiation plus intime aux mythes, à fixer, approximativement, l'époque de la composition de ces poèmes, à en relever les innombrables interpolations, à démêler ce qui avait trait à l'histoire et à la géographie dans ces allégories merveilleuses.
Par ces patientes et minutieuses investigations, on arrivait à cette conclusion, que les langues celtique, grecque, latine, germanique, slave et persique, ont toutes une même origine, et que la langue mère n'est autre que le sanscrit. Si la langue est la même, il faut donc que le peuple ait été le même. On explique les différences, qui existent aujourd'hui entre ces divers idiomes, par des fractionnements successifs du peuple primitif,--dates approximatives que permettent d'apprécier le plus ou moins d'affinité de ces langues avec le sanscrit et la nature des mots qu'elles lui ont empruntés, mots correspondant par leur nature aux différents degrés d'avancement de la civilisation.
En même temps, on se faisait une idée nette et précise de l'existence qu'avaient menée les pères de la race indo-européenne et des transformations que la civilisation lui a fait subir. Les Vedas nous la montrent alors qu'elle n'a pas encore envahi l'Inde et qu'elle occupe le Pendjab et le Caboulistan. Ces poèmes nous font assister aux luttes contre les populations primitives de l'Hindoustan, dont la résistance fut d'autant plus acharnée, que les vainqueurs ne leur laissaient, dans leur division en castes, que la plus infime et la plus déshonorée. On pénètre, grâce aux Vedas, dans tous les détails de la vie pastorale et patriarcale des Aryas, on s'initie à cette existence peu mouvementée de famille, et l'on se demande si la lutte acharnée des modernes vaut les paisibles jouissances que le manque de besoins réservait à leurs pères.
On comprend que nous ne puissions nous arrêter plus longtemps sur ce sujet; mais le lecteur aura pu saisir, par le peu que nous en avons dit, l'importance de ces études au point de vue de l'histoire, de l'ethnographie et de la linguistique. Nous renverrons pour plus de détails aux ouvrages spéciaux des orientalistes et aux excellents manuels d'histoire ancienne de MM. Robiou, Lenormant et Maspero. Tous les résultats, obtenus jusqu'en 1820 dans les différents ordres de recherches scientifiques, avaient été enregistrés, avec compétence et impartialité, dans le grand travail de Walter Hamilton, qui a pour titre: _Description géographique, statistique et historique de l'Hindoustan et des pays voisins_. C'est un de ces ouvrages qui, marquant les étapes de la science, établissent avec précision son degré d'avancement à une époque donnée.
Après ce rapide aperçu des travaux relatifs à la vie intellectuelle et sociale des Hindous, il convient d'enregistrer les études qui ont pour but la connaissance physique de la contrée.
Un des résultats qui avaient le plus surpris dans les voyages de Webb et de Moorcroft, c'était la hauteur extraordinaire que ces explorateurs prêtaient aux montagnes de l'Himalaya. Leur élévation, d'après l'estime de ces voyageurs, devait être, au moins, égale aux plus hautes cimes des Andes. Les observations du colonel Colebrook donnaient à cette chaîne vingt-deux mille pieds, et encore ces calculs semblaient-ils être au-dessous de la réalité. De son côté, Webb avait mesuré un des pics les plus remarquables de la chaîne, le Jamunavatari, et il lui attribuait vingt mille pieds au-dessus du plateau sur lequel il reposait et qui lui-même s'élevait à cinq mille pieds environ au-dessus de la plaine. Peu satisfait d'une mesure qui lui paraissait trop approximative, Webb avait alors mesuré, avec toute la rigueur mathématique possible, le Dewalagiri, ou «montagne blanche», et il avait reconnu que le sommet de cette cime atteignait vingt-sept mille cinq cents pieds.
Ce qui frappe surtout dans la chaîne de l'Himalaya, c'est la succession de ces montagnes, ces rangées de projections, qui grimpent au-dessus les unes des autres. Cela donne une impression beaucoup plus vive de leur hauteur que ne le ferait le spectacle d'un pic isolé surgissant de la plaine pour perdre sa cime sourcilleuse dans les nuages.
Les calculs de Webb et de Colebrook s'étaient trouvés bientôt vérifiés par les observations mathématiques du colonel Crawford, qui avait mesuré huit des plus hauts sommets de l'Himalaya. Le plus élevé de tous était, suivant l'observateur, le Chumulari, situé près des frontières du Bouthan et du Thibet, dont le sommet devait être de trente mille pieds au-dessus de l'Océan.
Ces résultats, bien qu'ils concordassent ensemble et qu'il fût difficile d'admettre que tous ces observateurs s'étaient uniformément trompés, avaient grandement surpris le monde savant. L'objection capitale, c'était que, dans ces contrées, la limite des neiges devait être à peu près à treize mille pieds au-dessus de la mer. Il semblait donc impossible que les montagnes de l'Himalaya fussent couvertes de forêts de pins gigantesques, comme se plaisaient à les représenter tous les explorateurs.
Et, cependant, l'observation donnait tort à la théorie. Dans un second voyage, Webb monta jusqu'au Niti-Gaut, le col le plus élevé de l'univers, dont il fixa l'altitude à seize mille huit cent quatorze pieds. Non seulement Webb n'y trouva pas de neige, mais les rochers, qui le dominent de trois cents pieds, n'en conservent pas non plus pendant l'été. Là, aussi, sur ces pentes rapides, où la respiration devient si difficile, s'étageaient des forêts magnifiques de pins, de cyprès, de cèdres et de sapins.
«M. Webb, dit Desborough Cooley, attribue la hauteur des limites de la neige perpétuelle dans les montagnes de l'Himalaya à la grande élévation du plateau d'où s'élancent vers le ciel leurs derniers sommets. Comme la chaleur de notre atmosphère a pour cause principale la radiation de la surface de la terre, il s'ensuit que la proximité et l'étendue des plaines environnantes doivent faire subir des modifications importantes à la température d'un lieu élevé. Ces observations nous semblent réfuter d'une manière satisfaisante les objections soulevées par quelques savants au sujet de la grande élévation des montagnes de l'Himalaya, qui peuvent, en conséquence, être regardées avec certitude comme la plus haute chaîne du monde entier.»
Il faut dire maintenant quelques mots d'une excursion entreprise dans les parages déjà visités par Webb et par Moorcroft. Le voyageur Fraser n'avait ni les instruments ni l'instruction nécessaires pour mesurer les hautes cimes à travers lesquelles il allait s'engager, mais il sentait vivement, et sa relation pleine d'intérêt, est parfois très amusante. Il visita la source de la Jumna, et bien qu'il fût à plus de vingt-cinq mille pieds, il rencontrait, à chaque instant, des villages perchés pittoresquement sur les pentes tapissées de neige. Fraser visita ensuite Gangoutri, malgré l'opposition de ses guides, qui lui représentaient la route comme extrêmement dangereuse, disant qu'un vent pestilentiel privait de ses sens tout voyageur qui osait s'y risquer. L'explorateur fut émerveillé de la grandeur et de la magnificence des paysages qu'il découvrit et se vit payé par ces jouissances d'artiste des fatigues qu'il avait endurées.
«La chaîne de l'Himalaya, dit Fraser, offre un caractère tout particulier. Les voyageurs qui l'ont vue seront forcés d'en convenir. Elle ne ressemble, en effet, à aucune autre chaîne de montagnes, car, vues d'un point élevé, leurs sommités aux formes fantastiques, leurs aiguilles d'une hauteur si prodigieuse, causent un tel étonnement à l'étranger dont elles attirent les regards, qu'il se croit parfois la victime et le jouet d'un mirage trompeur.»
Nous devons quitter maintenant la péninsule gangétique pour la presqu'île arabique, où nous allons enregistrer le résultat de quelques courses intéressantes. Au premier rang, il faut placer le voyage du capitaine Sadlier, de l'armée de l'Inde. Chargé, au mois d'août 1819, d'une mission par le gouverneur de Bombay auprès d'Ibrahim-Pacha en lutte contre les Wahabites, cet officier traversa la péninsule entière depuis le port d'El-Katif, sur le golfe Persique, jusqu'à Yambo sur la mer Rouge.
Cette relation très curieuse d'une traversée de l'Arabie, que jusqu'alors aucun Européen n'avait encore accomplie, n'a, par malheur, jamais été publiée à part, et est demeurée ensevelie dans un ouvrage presque introuvable: _Transactions of the Literary Society of Bombay_.
A peu près en même temps, de 1821 à 1826, le gouvernement anglais faisait procéder par les capitaines de vaisseau Moresby et Haines à des travaux hydrographiques, qui avaient pour but le relèvement complet des côtes de l'Arabie. Ils devaient servir à l'établissement de la première carte sérieuse que l'on possédât de cette péninsule.
Nous aurons tout dit, quand nous aurons cité les deux excursions des naturalistes français, Aucher Eloy dans le pays d'Oman, et Émile Botta dans le Yemen, lorsque nous aurons parlé des travaux d'un consul de France à Djedda, Fulgence Fresnel, à propos des idiomes et des antiquités de l'Arabie. Ce dernier, dans ses lettres sur l'histoire des Arabes avant l'islamisme, publiées en 1836, fut un des premiers à étudier la langue himyarite ou homérite, et à reconnaître qu'elle se rapproche plus des anciens dialectes hébraïque et syriaque que de l'arabe actuel.
Au commencement de ce volume, il a été parlé des explorations et des recherches archéologiques et historiques de Seetzen et de Burckhardt en Syrie et en Palestine. Il reste à dire quelques mots d'une excursion dont les résultats intéressent tout particulièrement la géographie physique. Il s'agit du voyage d'un naturaliste bavarois, Heinrich Schubert.
Catholique ardent, savant enthousiaste, Schubert se sentait attiré par les paysages mélancoliques de la Terre Sainte, aux légendes merveilleuses, par les rives ensoleillées du Nil mystérieux, aux souvenirs historiques. Aussi, retrouve-t-on dans sa relation les impressions profondes du croyant et les préoccupations scientifiques du naturaliste.
C'est en 1837 que Schubert, après avoir parcouru l'Égypte inférieure et la presqu'île du Sinaï, pénétra dans la Terre Sainte. Deux de ses amis, un médecin, le docteur Erdl, un peintre, Martin Bernatz, accompagnaient le savant pèlerin bavarois.
Les voyageurs, débarqués à El-Akabah, sur la mer Rouge, se rendirent avec une petite caravane arabe à El-Khalil, l'ancien Hébron. La route qu'ils suivirent n'avait pas encore été foulée par le pied d'un Européen. C'était une large et plate vallée, qui finissait à la mer Morte et semblait lui avoir autrefois servi d'écoulement vers la mer Rouge. Burckhardt et bien d'autres, qui n'avaient fait que l'apercevoir, avaient éprouvé la même impression, et ils attribuaient à un soulèvement du sol l'interruption de cet écoulement. Les hauteurs, relevées par les voyageurs, allaient démontrer la fausseté de cette hypothèse.
En effet, à partir du fond du golfe Ælanitique, la route monte pendant deux ou trois jours de marche, jusqu'à un point que les Arabes appellent la Selle, puis elle redescend et s'enfonce vers la mer Morte. Ce point de partage est à sept cents mètres au-dessus de la mer. C'est du moins ce que constata, l'année suivante, un voyageur français, le comte de Bertou, qui explora les mêmes localités.
En descendant vers le lac Asphaltite, Schubert et ses compagnons se livrèrent à d'autres observations barométriques, et ils furent très surpris de voir accuser par leur instrument quatre-vingt-onze pieds «au-dessous» de la mer Rouge et des niveaux de moins en moins élevés.
Tout d'abord, ils avaient cru à quelque erreur, mais ils durent se rendre à l'évidence et reconnaître que jamais le lac Asphaltite n'avait pu se déverser dans la mer Rouge, par cette excellente raison que son niveau lui est très inférieur.
Or, cet enfoncement de la mer Morte est encore bien plus sensible lorsque, venant de Jérusalem, on se rend à Jéricho. On parcourt alors une longue vallée à pente très rapide, et qui le paraît même d'autant plus que les plaines montueuses de la Judée, de la Perée et du Haouran sont très hautes,--ces dernières même s'élevant à près de trois mille pieds au-dessus de la mer.
Cependant, l'aspect des lieux et le témoignage des instruments étaient en contradiction si formelle avec les idées jusqu'alors reçues, que MM. Erdl et Schubert n'accueillirent qu'avec doute ces résultats, qu'ils attribuèrent au dérangement de leur baromètre et à une perturbation subite de l'atmosphère. Mais, pendant leur retour à Jérusalem, le baromètre revint à la hauteur moyenne qu'il avait accusée avant leur départ pour Jéricho. Il fallut donc, bon gré mal gré, admettre que la mer Morte est de six cents pieds au moins au-dessous de la Méditerranée,--chiffre que les explorations postérieures allaient encore montrer de moitié trop faible.
C'était là, on en conviendra, une heureuse rectification, qui devait avoir une influence considérable, en appelant l'attention des savants sur un phénomène que d'autres explorateurs allaient bientôt vérifier.