Les voyageurs du XIXe siècle

Part 11

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«Vous vous conduisez envers moi comme des voleurs, s'écria Clapperton. Vous manquez essentiellement à la foi jurée. Aucun peuple dans le monde ne se conduirait ainsi. Vous feriez mieux de me couper la tête que de faire une chose semblable, mais je suppose que vous en viendrez là, quand vous m'aurez tout enlevé.»

Bien plus, on voulut lui prendre ses armes et ses munitions. Clapperton s'y refusa avec la dernière énergie. Ses domestiques effrayés l'abandonnèrent, mais ils ne tardèrent pas à revenir, prêts à se soumettre aux mêmes dangers que leur maître, pour lequel ils avaient la plus vive affection.

A ce moment critique s'arrête le journal de Clapperton. Il y avait plus de six mois qu'il était à Sockatou, sans avoir pu se livrer à aucune exploration, sans avoir réussi à mener à bien la négociation pour laquelle il était venu de la côte. L'ennui, les fatigues, les maladies, ne lui avaient laissé aucun repos, et son état était tout à coup devenu très alarmant. Son domestique, Richard Lander, qui l'avait rejoint à Sockatou, se multipliait en vain.

Le 12 mars 1827, Clapperton fut attaqué d'une dysenterie que rien ne put arrêter, et ne tarda pas à s'affaiblir. Comme on était dans le rhamadan, Lander ne pouvait obtenir aucun service, pas même des domestiques. Et cependant la maladie faisait tous les jours des progrès, que développait une chaleur accablante. Pendant vingt jours, Clapperton resta dans le même état de faiblesse et d'affaissement; puis, sentant sa fin approcher, il donna ses dernières instructions à Richard Lander, son fidèle serviteur, et s'éteignit dans ses bras, le 11 avril.

«Je fis avertir le sultan Bello, dit Lander, de la perte cruelle que je venais de faire, en lui demandant la permission d'enterrer mon maître à la manière de mon pays et le priant de me faire désigner l'endroit où je pourrais déposer sa dépouille mortelle. Mon messager revint bientôt avec le consentement du sultan, et le même jour, à midi, quatre esclaves me furent amenés de la part de Bello pour creuser la fosse. Me proposant de les suivre avec le corps, je le fis placer sur le dos de mon chameau et je le couvris du pavillon de la Grande-Bretagne. Notre marche fut lente et nous nous arrêtâmes à Djungari, petit village bâti sur une éminence à cinq milles dans le sud-est de Sockatou. Le corps fut enlevé de dessus le chameau et placé d'abord sous un hangar, tandis que les esclaves creusaient la fosse, ensuite transporté près d'elle, lorsqu'elle fut achevée. J'ouvris alors un livre de prières, et, d'une voix entrecoupée de sanglots, je lus l'office des morts. Personne ne prêtait l'oreille à cette triste lecture et n'allégeait ma douleur en la partageant. Les esclaves se tenaient à quelque distance; ils se querellaient et faisaient un bruit indécent. La cérémonie religieuse terminée, le pavillon fut enlevé et le corps déposé doucement dans la terre. Et moi je pleurai amèrement sur les restes inanimés du meilleur, du plus intrépide et du plus digne des maîtres.»

La chaleur, la fatigue et la douleur accablèrent si bien le pauvre Lander, qu'il fut pendant plus de dix jours dans l'impossibilité absolue de quitter sa hutte.

Bello s'informa plusieurs fois de l'état de santé du malheureux domestique, mais celui-ci ne se trompa pas à ces démonstrations du sultan; elles n'étaient inspirées que par le désir de s'emparer des caisses et des bagages du voyageur, qu'on croyait remplis d'or et d'argent. Aussi, l'étonnement de Bello fut-il à son comble, en constatant que Lander ne possédait même pas la somme suffisante pour acquitter les frais de son voyage jusqu'à la côte. Mais ce que le sultan n'apprit jamais, c'est que Lander avait eu la précaution de cacher sur lui une montre d'or qui lui restait, avec celles des capitaines Pearce et Clapperton.

Cependant, Lander comprenait qu'il lui fallait à tout prix et au plus vite regagner la côte. Au moyen de quelques présents adroitement distribués, il gagna plusieurs conseillers du sultan, qui représentèrent à celui-ci que, si le voyageur venait à mourir, on ne manquerait pas de répandre le bruit que Bello l'avait fait assassiner ainsi que son maître. Bien que Clapperton eût conseillé à Lander de se joindre aux marchands arabes qui gagnent le Fezzan, celui-ci, craignant que les papiers et les journaux de l'expédition ne lui fussent enlevés, se détermina à regagner le littoral.

Le 3 mai, Lander partit enfin de Sockatou, se dirigeant vers Kano. Si, pendant la première partie de ce voyage, Lander avait failli mourir de soif, la seconde fut moins pénible, car le roi de Djacoba, qu'il eut pour compagnon de route, le traita avec affabilité et l'engagea même à visiter son pays. Il lui raconta qu'il avait pour voisins des peuples nommés Nyam-Nyams, qui lui avaient servi d'alliés contre le sultan de Bornou, et, qu'à la suite d'un combat, ces Nyam-Nyams, après avoir enlevé les cadavres de leurs ennemis, les avaient rôtis et mangés. C'est, croyons-nous, depuis Hornemann, la première fois que paraît, dans une relation de voyage, avec cette réputation d'anthropophagie, ce peuple qui devait être le sujet de tant de fables ridicules.

Lander entra le 25 mai dans Kano et, n'y faisant qu'un court séjour, prit la route de Funda, au bord du Niger,--route qu'il comptait suivre jusqu'à Benin. Le voyageur trouvait d'ailleurs plusieurs avantages à cette direction. Si le chemin était plus sûr, il était en même temps nouveau, et Lander pourrait ajouter ainsi aux découvertes précédemment faites par son maître.

Kanfou, Carifo, Gowgie, Gatas furent successivement visitées par Lander, qui constata que les habitants de ces villes appartiennent à la race du Haoussa et payent tribut aux Felatahs. Il vit aussi Damoy, Drammalik, Coudonia, rencontra une grande rivière qui coulait vers le Kouara, visita Kottop, grand marché de bœufs et d'esclaves, Coudgi et Dunrora, en vue d'une longue chaîne de hautes montagnes qui courent à l'est.

A Dunrora, au moment où Lander faisait charger ses bêtes de somme, quatre cavaliers, aux chevaux couverts d'écume, se précipitèrent chez le chef et, de concert avec lui, forcèrent le voyageur à retourner sur ses pas pour aller trouver le roi du Zegzeg, qui avait, disaient-ils, le plus grand désir de le voir. Il n'en était pas de même de Lander, qui voulait au contraire gagner le Niger, dont il n'était plus très éloigné et qu'il comptait descendre jusqu'à la mer. Cependant, il fallut céder à la force. Les guides de Lander ne suivirent pas tout à fait la même route que celui-ci avait prise pour venir à Dunrora, ce qui permit au voyageur de voir la ville d'Eggebi, gouvernée par un des principaux guerriers du souverain de Zegzeg.

Le 22 juillet, Lander entrait à Zegzeg. Il fut aussitôt reçu par le roi, qui lui déclara ne l'avoir fait revenir sur ses pas que parce que, la guerre ayant éclaté entre Bello et le roi de Funda, ce dernier n'aurait pas manqué de le faire périr lorsqu'il aurait appris qu'il avait porté des présents au sultan des Felatahs. Lander eut l'air de se laisser prendre à ces protestations d'intérêt, mais il comprit que la curiosité et le désir d'obtenir quelques présents avaient fait agir le roi de Zegzeg. Il s'exécuta donc, en s'excusant de la pauvreté de ses cadeaux sur ce qu'il avait été dépouillé de ses marchandises, et il obtint bientôt la permission de partir.

Ouari, Ouomba, Koulfa, Boussa et Ouaoua marquent les étapes du voyage de retour de Lander à Badagry, où il entra le 22 novembre 1827. Deux mois plus tard, il s'embarquait pour l'Angleterre.

Si le but commercial, principal objectif du voyage de Clapperton, était complètement manqué, grâce à la jalousie des Arabes, qui avaient changé les dispositions de Bello, parce que l'ouverture d'une nouvelle route aurait ruiné leur commerce, la science, du moins, profitait largement des travaux et des fatigues de l'explorateur anglais.

Dans son histoire des voyages, Desborough Cooley apprécie ainsi qu'il suit les résultats obtenus à cette époque par les voyageurs dont nous venons de résumer les travaux:

«Les découvertes, faites dans l'intérieur de l'Afrique par le capitaine Clapperton, dépassent de beaucoup, au double point de vue de leur étude et de leur importance, celles de tous ses prédécesseurs. Le 24° de latitude était la dernière limite qu'avait atteinte au midi le capitaine Lyon; mais le major Denham, dans son expédition à Mandara, parvint jusqu'au 9° 15´ de latitude, ajoutant ainsi 14° 3/4 ou neuf cents milles aux pays découverts par les Européens. Hornemann, il est vrai, avait déjà traversé le désert, et s'était avancé au midi jusqu'à Nyffé, par 10° 1/2 latitude, mais nous ne possédons aucune relation de son voyage. Dans sa première expédition, Park atteignit Silla par 1° 34´ longitude ouest, éloigné de onze cents milles de l'embouchure de la Gamba. Enfin Denham et Clapperton, depuis la côte orientale du lac Tchad (17° longitude) jusqu'à Sockatou (3° 1/2 longitude), explorèrent cinq cents milles de l'est à l'ouest de l'Afrique; de sorte que quatre cents milles seulement demeuraient inconnus entre Silla et Sockatou; mais, dans son second voyage, le capitaine Clapperton obtint des résultats dix fois plus importants. Il découvrit, en effet, la route la plus courte et la plus commode pour se rendre dans les contrées si populeuses de l'Afrique centrale, et il put se vanter d'avoir été le premier voyageur qui complétât un itinéraire du continent africain jusqu'à Benin.»

A ces réflexions si judicieuses, à cette appréciation si honorable, il n'y a que peu de chose à ajouter.

Les informations des géographes arabes, et notamment celles de Léon l'Africain, étaient vérifiées, et l'on avait une connaissance approximative d'une partie considérable du Soudan. Si la solution du problème qui agitait depuis si longtemps les savants,--le cours du Niger,--et qui avait décidé l'envoi d'expéditions dont nous allons parler, n'était pas encore complètement trouvée, on pouvait du moins l'entrevoir. En effet, l'on comprenait maintenant que le Niger, Kouara ou Djoliba, de quelque nom qu'on voulût l'appeler, et le Nil, étaient deux fleuves différents, aux bassins complètement distincts. En un mot, un grand pas venait d'être fait.

En 1816, on se demandait encore si le fleuve connu sous le nom de Congo ne serait pas l'embouchure du Niger. Cette reconnaissance fut donc confiée à un officier de marine qui avait donné de nombreuses preuves d'intelligence et de bravoure. Fait prisonnier en 1805, Jacques Kingston Tuckey n'avait été échangé qu'en 1814. Dès qu'il apprit qu'une expédition s'organisait pour l'exploration du Zaïre, il demanda à en faire partie, et le commandement lui en fut confié. Des officiers de mérite et des savants lui furent adjoints.

Tuckey partit d'Angleterre, le 19 mars 1816, ayant sous ses ordres le _Congo_ et la _Dorothée_, bâtiment-transport. Le 20 juin, il mouillait à Malembé, sur la côte de Congo, par 4° 39´ de latitude sud. Le roi du pays fut scandalisé, paraît-il, en apprenant que les Anglais ne venaient pas acheter des esclaves, et se répandit en injures contre ces Européens qui ruinaient son commerce.

Le 18 juillet, Tuckey remontait le vaste estuaire du Zaïre avec le _Congo_; puis, lorsque la hauteur des rives du fleuve ne lui permit plus de s'avancer à la voile, il s'embarqua avec une partie de son monde dans ses chaloupes et ses canots. Le 10 août, la rapidité du courant, les énormes rochers dont était tapissé le lit du fleuve, le déterminèrent à s'avancer tantôt par terre, tantôt par eau. Dix jours plus tard, les canots s'arrêtaient définitivement devant une chute infranchissable. On s'avança donc par terre. Mais les difficultés devenaient tous les jours plus grandes, les nègres refusaient de porter les fardeaux, et plus de la moitié des Européens étaient malades. Enfin, alors qu'il était déjà à deux cent quatre-vingts milles de la mer, Tuckey se vit obligé de revenir sur ses pas. La saison des pluies était commencée. Le nombre des malades ne fit que s'accroître. Le commandant, affligé du lamentable résultat de cette excursion, fut à son tour pris de la fièvre et ne rentra à son bord que pour y mourir, le 4 octobre 1816.

Le seul résultat de cette déplorable tentative fut donc une reconnaissance exacte de l'embouchure du Zaïre et un redressement du gisement de la côte, qui était jusqu'alors affecté d'une erreur considérable.

Non loin des lieux où Clapperton devait débarquer un peu plus tard, sur la Côte d'Or, un peuple brave, mais d'instincts féroces, avait fait apparition en 1807. Les Aschanties, venus on ne sait au juste de quel endroit, s'étaient jetés sur les Fanties et, après en avoir fait, en 1811 et en 1816, d'horribles boucheries, ils avaient établi leur domination sur tout le territoire qui s'étend entre les monts Kong et la mer.

Forcément, une grande perturbation en était résultée dans les relations des Fanties et des Anglais, qui possédaient sur la côte quelques établissements de commerce, comptoirs ou factoreries.

En 1816 notamment, le roi des Aschanties avait porté la famine dans les forts britanniques, en ravageant le territoire des Fanties sur lequel ils sont élevés. Aussi le gouverneur de Cape-Coast s'était-il adressé à son gouvernement pour le prier d'envoyer une ambassade à ce vainqueur barbare et féroce. Le porteur de cette dépêche fut Thomas-Édouard Bowdich, jeune homme qui, tourmenté de la passion des voyages, avait secoué le joug paternel, renoncé au commerce et, après s'être marié contre le gré de sa famille, était venu occuper un modeste emploi à Cape-Coast, dont son oncle était le sous-gouverneur.

Sans hésiter, le ministre, adhérant à la proposition du gouverneur de Cape-Coast, avait renvoyé Bowdich en le chargeant de cette ambassade. Mais le gouverneur, prétextant de la jeunesse de celui-ci, nomma, pour chef de la mission, un homme qui, par sa longue expérience, par la connaissance du pays et des mœurs des habitants, lui semblait plus en état de remplir cette tâche importante. Les événements allaient se charger de lui donner tort. Bowdich, attaché à l'expédition, était chargé de la partie scientifique et surtout des observations de longitude et de latitude.

Frédéric James et Bowdich quittèrent l'établissement anglais le 22 août 1817 et arrivèrent à Coumassie, la capitale des Aschanties, sans avoir rencontré d'autre obstacle que la mauvaise volonté des porteurs. Les négociations, qui avaient pour but la conclusion d'un traité de commerce et l'ouverture d'une route entre Coumassie et la côte, furent menées avec un certain succès par Bowdich, James manquant totalement d'initiative et de fermeté. La conduite de Bowdich reçut une si complète approbation que James fut rappelé.

Il aurait semblé que la géographie eût peu de choses à attendre d'une mission diplomatique dans les contrées visitées autrefois par Bosman, Loyer, Des Marchais et tant d'autres, et sur lesquelles on avait les monographies de Meredith et de Dalzel. Mais les cinq mois de séjour à Coumassie, c'est-à-dire à dix journées de marche seulement de l'Atlantique, avaient été mis à profit par Bowdich pour observer le pays, les mœurs, les habitudes et les institutions d'un des peuples les plus intéressants de l'Afrique.

Nous allons résumer brièvement ici le récit de l'entrée pompeuse de la mission à Coumassie. Toute la population était sur pied, formant la haie, et des troupes, dont Bowdich évalue le nombre à trente mille hommes au moins, étaient sous les armes.

Avant d'être admis devant le roi, les Anglais furent témoins d'un spectacle bien fait pour leur donner une idée de la cruauté et de la barbarie des Aschanties. Un homme, les mains liées derrière le dos, les joues percées par une lame, une oreille coupée, l'autre ne tenant plus que par un lambeau, le dos tailladé, avec un couteau passé dans la peau au-dessus de chaque omoplate, traîné par une corde qui lui traversait le nez, était promené à travers la ville au son des tambours, avant d'être sacrifié en l'honneur des Anglais.

«Tout ce que nous avions vu, dit Bowdich, nous avait préparés à un spectacle extraordinaire, mais nous ne nous attendions pas encore à la magnificence qui frappa nos yeux. Un emplacement d'environ un mille carré avait été préparé pour nous recevoir. Le roi, ses tributaires et ses capitaines étaient sur le dernier plan, entourés de leurs suites respectives. On voyait devant eux des corps militaires si nombreux, qu'il semblait que nous ne pourrions approcher. Les rayons du soleil se réfléchissaient avec un éclat presque aussi insupportable que leur chaleur dans les ornements d'or massif qui brillaient de toutes parts. Plus de cent troupes de musiciens jouèrent en même temps à notre arrivée, chacune faisait entendre les airs particuliers du chef à qui elle appartenait. Tantôt on était étourdi par le bruit d'une multitude innombrable de cors et de tambours; tantôt c'était par les accents de longues flûtes qui n'étaient pas sans harmonie et par un instrument du genre des cornemuses qui s'y mariait agréablement. Une centaine de grands parasols ou dais, dont chacun pouvait mettre à l'abri au moins trente personnes, étaient agités sans cesse par ceux qui les portaient. Ils étaient de soie écarlate, jaune et d'autres couleurs brillantes, et surmontés de croissants, de pélicans, d'éléphants, de sabres et d'autres armes, le tout d'or massif. Les messagers du roi, portant sur la poitrine de grandes plaques d'or, nous ayant fait faire place, nous nous avançâmes précédés par les cannes[1] et par le pavillon anglais. Nous nous arrêtâmes pour prendre la main de chacun des cabocirs. Tous ces chefs portaient des costumes magnifiques, avec des colliers d'or massif, des cercles d'or au genou, des plaques en or au-dessus de la cheville, des bracelets ou des morceaux d'or au poignet gauche, et si lourds qu'ils étaient obligés d'appuyer le bras sur la tête d'un enfant. Enfin, des têtes de loup ou de bélier en or de grandeur naturelle étaient suspendues au pommeau de leur épée, dont la poignée était de même métal et dont la lame était souillée de sang. De gros tambours étaient portés sur la tête d'un homme suivi de deux autres qui frappaient l'instrument. Les poignets de ceux-ci étaient ornés de sonnettes et de morceaux de fer qui les accompagnaient, quand ils battaient du tambour. Leur ceinture était garnie des crânes et des os des cuisses des ennemis qu'ils avaient tués dans les combats. Au-dessus des grands dignitaires, assis sur des sièges de bois noir incrustés d'or et d'ivoire, on agitait d'immenses éventails en plumes d'autruche, et derrière eux se tenaient les jeunes gens les mieux faits, qui, ayant sur le dos une boîte en peau d'éléphant remplie de cartouches, tenaient à la main de longs mousquets danois incrustés d'or et portaient à la ceinture des queues de cheval, blanches pour la plupart, ou des écharpes de soie. Les fanfares prolongées des cors, le tapage assourdissant des tambours et, dans les intervalles, le son des autres instruments, annonçaient que nous approchions du roi. Nous étions déjà près des principaux officiers de sa maison; le chambellan, l'officier porteur de la trompette d'or, le capitaine des messagers, le chef des exécutions, le capitaine du marché, le gardien de la sépulture royale et le chef des musiciens étaient assis au milieu de leur suite, brillant d'une magnificence qui annonçait l'importance des dignités dont ils étaient revêtus. Les cuisiniers étaient entourés d'une immense quantité de vaisselle d'argent étalée devant eux, de plats, d'assiettes, de cafetières, de coupes et de vases de toute espèce. Le chef des exécutions, homme d'une taille presque gigantesque, portait sur la poitrine une hache d'or massif, et l'on voyait devant lui le bloc sur lequel on devait abattre la tête des condamnés. Il était teint de sang et couvert en partie d'énormes taches de graisse. Les quatre interprètes étaient entourés d'une splendeur qui ne le cédait à la magnificence d'aucun des autres grands officiers, et leurs marques particulières de distinction, les cannes à pommes d'or, étaient portées devant eux liées en faisceaux. Le gardien du trésor joignait à son luxe personnel celui de la place qu'il occupait, et l'on voyait devant lui des coffres, des balances et des poids en or massif. Le délai de quelques minutes qui s'écoula pendant que nous nous approchions du roi, pour lui prendre la main tour à tour, nous permit de le bien voir. Son maintien excita d'abord mon attention. C'est une chose curieuse que de trouver un air de dignité naturelle dans ces princes qu'il nous plaît d'appeler barbares. Ses manières annonçaient autant de majesté que de politesse, et la surprise ne lui fit pas perdre un instant l'air de calme et de sang-froid qui convient à un monarque. Il paraissait âgé d'environ trente-huit ans et disposé à l'embonpoint; sa figure portait le caractère de la bienveillance.»

[1]: Des cannes à pomme d'or sont la marque distinctive des interprètes.

Suit une description, qui dure plusieurs pages, de la toilette du roi, du défilé des chefs, des troupes, de la foule, et de la réception qui dura jusqu'à la nuit.

Lorsqu'on lit cette étonnante narration de Bowdich, on se demande si elle n'est pas le produit de l'imagination exaltée du voyageur, si le luxe merveilleux de cette cour barbare, si les sacrifices de milliers de personnes, à certaines époques de l'année, si les mœurs étranges de cette population belliqueuse et cruelle, si ce mélange de civilisation et de barbarie, inconnu jusqu'alors en Afrique, est bien véritable. On serait tenté de croire que Bowdich a singulièrement exagéré les choses, si les voyageurs qui l'ont suivi et les explorateurs contemporains n'avaient confirmé son récit. On demeure donc étonné qu'un pareil gouvernement, fondé seulement sur la terreur, ait pu avoir une durée si longue!

Parmi tant de voyageurs étrangers qui prodiguent leur vie pour contribuer à l'avancement de la science géographique, le Français est heureux lorsqu'il rencontre le nom d'un compatriote. Sans cesser d'être impartial dans l'appréciation de ses travaux, il se sent plus ému à la lecture du récit de ses dangers et de ses fatigues. C'est ce qui arrive, maintenant que nous avons à parler de Mollien, de Caillié, de Cailliaud et de Letorzec.

Gaspard Mollien était le neveu du ministre du Trésor de Napoléon Ier. Embarqué sur la _Méduse_, il eut le bonheur d'échapper au naufrage de ce bâtiment dans un des canots qui gagnèrent la côte du Sahara et parvinrent, en la suivant, jusqu'au Sénégal.

Le désastre, que Mollien venait d'éviter, aurait tué, dans tout esprit moins bien trempé, le goût des aventures et la passion des voyages. Il n'en fut rien. Dès que le gouverneur de la colonie, le commandant Fleuriau, eut accepté l'offre que le jeune voyageur lui faisait de rechercher les sources des grands fleuves de la Sénégambie et plus particulièrement celles du Djoliba, Mollien quitta Saint-Louis.

Parti de Diedde, le 29 janvier 1818, Mollien, se dirigeant dans l'est, entre le 15e et le 16e parallèle, traversa le royaume de Domel et pénétra chez les Yoloffs. Détourné de suivre la route du Woulli, il prit celle du Fouta-Toro, et, malgré le fanatisme des habitants et leur soif de pillage, il réussit à atteindre le Bondou sans accident. Il lui fallut trois jours pour traverser le désert qui sépare le Bondou des pays au delà de la Gambie; puis, il pénétra dans le Niokolo, contrée montagneuse, habitée par des Peuls et des Djallons presque sauvages.