Part 1
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HISTOIRE GÉNÉRALE DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS
LES VOYAGEURS DU XIXe SIÈCLE
COLLECTION J. HETZEL
HISTOIRE GÉNÉRALE DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS
LES VOYAGEURS DU XIXe SIÈCLE
PAR
JULES VERNE
51 DESSINS PAR LÉON BENETT 57 FAC-SIMILÉS (D'APRÈS LES DOCUMENTS ANCIENS) ET CARTES PAR MATTHIS ET MORIEU
BIBLIOTHÈQUE D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
PARIS
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
LES VOYAGEURS DU XIXe SIÈCLE
TABLE DES CARTES ET GRAVURES
REPRODUITES EN FAC-SIMILÉ D'APRÈS DES DOCUMENTS ORIGINAUX AVEC INDICATION DES SOURCES
PREMIÈRE PARTIE
_Portrait de Burckhardt._--D'après Burckhardt. Travels in Nubia and in the interior north-eastern Africa, performed in 1813.--London, Murray, 1821, in-4.
_Marchande de pain de Djeddah._--D'après Niebuhr. Voyage en Arabie....--Amsterdam, Baalde, 1776, 4 vol. in-4.
_Guerriers Béloutchistans._--D'après Pottinger. Voyage dans le Béloutchistan et le Sindhy... traduit par Eyriès.--Paris, Gide, 1818, 2 vol. in-8.
_Costumes Afghans._--D'après John-Mountstuart Elphinstone. Tableau du royaume de Caboul....--Paris, Nepveu, 1817, 3 vol. in-16.
_Costumes Persans._--D'après: Costumes orientaux inédits, dessinés d'après nature en 1796, 1797, 1798, 1802 et 1809.--Paris, 1813, in-4.
_Guerrier Javanais._--D'après Raffles. The history of Java....--London, Black, 1817. 2 vol. in-4.
_Une Khafila d'esclaves._--D'après Lyon. A narrative of travels in northern Africa....--London, Murray, 1821, in-4.
_Garde du corps du cheik de Bornou._--D'après Denham. Narrative of travels and discoveries in northern and central Africa....--London, Murray, 1826, in-4.
_Réception de la mission._--D'après Denham. _Op. cit._
_Lancier du sultan de Begharmi._--D'après Denham. _Op. cit._
_Cartes des voyages de Denham et de Clapperton._--D'après Clapperton. Journal of a second expedition into the interior of Africa....--London, Murray, 1829, Gr. in-4.
_Portrait de Clapperton._--D'après une gravure du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale.
_Vues des bords du Congo._--D'après Tuckey. Narrative of an expedition to explore the river Zaïre....--London, 1818, in-4.
_Capitaine Ashantie._--D'après Bowdich. Mission from Capecoast castle to Ashantees.--London, 1819, in-4.
_Portrait de Caillié._--D'après une gravure du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale.
_Vue d'une partie de Tembouctou._--D'après Caillié. Journal d'un voyage à Tembouctou....--Paris, 1830, 3 vol. in-8 et atlas in-fol.
_Carte du voyage de René Caillié._--D'après le même ouvrage.
_Carte du voyage de Laing._--D'après le major Laing. Travels through the Timanee.--London, 1835, in-8.
_Le mont Kesa._--D'après Lander. Journal d'une expédition entreprise dans le but d'explorer le cours et l'embouchure du Niger....--Paris, Paulin, 1832, 3 vol. in-8.
_Tabouret carré du sultan de Bornou._--D'après Lander. _Op. cit._
_Carte du cours inférieur du Niger._--D'après Lander. _Op. cit._
_Vue du Temple principal de Sekkeh._--D'après Cailliaud. Voyage à l'Oasis de Siouah.--Paris, de Bure, 1823, in-fol.
_Types Circassiens._--D'après Bell. Journal of a residence in Circassia.--London, 1840. 2 vol. in-8.
_Carte des sources du Mississipi._--D'après le _Bulletin de la Société de géographie_, 1844.
_Monuments du Palenké._ Pyramide de Xochicaleo.--D'après Nebel. Voyage pittoresque et archéologique dans la partie la plus intéressante du Mexique.--Paris, Moench, 1836, in-fol.
DEUXIÈME PARTIE
_Néo-Zélandais._--D'après Krusenstern. Voyage autour du monde fait pendant les années 1803-1806. Traduit par Eyriès.--Paris, Gide, 1821. 2 vol. in-8 et atlas de 30 pl. in-fol. Pl. 16.
_Types Aïnos._--D'après Krusenstern. _Op. cit._ Pl. 15.
_Intérieur d'une maison à Radak._--D'après Kotzebue. Entdeckung's Reise.... Voyage de découvertes dans la mer du Sud.--Weimar, 1821, 2 vol. in-4.
_Officier du roi en grand costume._--D'après Freycinet. Voyage autour du monde sur les corvettes _l'Uranie_ et _la Physicienne_, 1817-1820.--Paris, Pillet aîné, 1824-1844, 9 vol. in-4 avec 4 atlas de 348 pl. (Historique, pl. 85.)
_Un moraï à Karakakoua._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 87.
_Habitant d'Ualan._--D'après Duperrey. Voyage autour du monde exécuté sur la corvette _la Coquille_ pendant les années 1822-1825.--Paris, A. Bertrand, 1828 et années suivantes. Gr. in-4 et atlas in-fol. Pl. 51.
_Guerriers d'Ombai et de Guébé._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 33 et 38.
_Maison à Rawak._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 48.
_Personnage des danses de Montézuma._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 72.
_Ruines de piliers à Tinian._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 73.
_Ferme australienne._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 98.
_Baie Française aux Malouines._--D'après Freycinet. _Op. et loc. cit._ Pl. 109.
_Cascade du port Praslin._--D'après Duperrey. _Op. cit._ Pl. 21.
_Naturels de la Nouvelle-Guinée._--D'après Duperrey. _Op. cit._ Pl. 36.
_Idoles indiennes près de Pondichéry._--D'après de La Touanne. Album pittoresque du voyage de la Thétis. In-fol.
_Rivière San Mateo._--D'après de La Touanne. _Op. cit._
_Portrait de Dumont d'Urville._--D'après une gravure du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale.
_Village de Doreï._--D'après Dumont d'Urville. Voyage de la corvette _l'Astrolabe_.--Paris, Tastu, 1830 et années suivantes, 3 vol. in-8 et atlas in-fol.
_Habitants de Vanikoro._--D'après Dumont d'Urville. _Op. cit._
_Vue de la Terre Adélie._--D'après Dumont d'Urville. Voyage au pôle sud et dans l'Océanie pendant les années 1837 à 1840....--Paris, Gide, 1841-1854, 23 vol. in-8 et 6 atlas in-fol. (Histoire du voyage, tome III.)
_Carte des Orcades méridionales._--D'après Dumont d'Urville. _Op. et loc. cit._
_Portrait de John Ross._--D'après Ross. Narrative of a second voyage in search of a north-west passage....--London, Murray, 1835, Gr. in-4.
_Esquimaux._--D'après Parry. A voyage for the discovery of a north-west passage from the Atlantic to the Pacific.--London, Murray, 1821, in-4.
NOMS DES PRINCIPAUX VOYAGEURS
DONT L'HISTOIRE ET LES VOYAGES SONT RACONTÉS DANS CE VOLUME
PREMIÈRE PARTIE
SEETZEN.--BURCKHARDT.--WEBB.--CHRISTIE ET POTTINGER.--ELPHINSTONE. --GARDANNE.--DUPRÉ.--MORIER.--MACDONALD-KINNEIR.--PRICE.--OUSELEY. --GULDENSTÆDT.--KLAPROTH.--LEWIS.--CLARKE.--RAFFLES.--PEDDIE.-- CAMPBELL.--RICHTIE.--LYON.--DENHAM.--OUDNEY ET CLAPPERTON.--TUCKEY. --BOWDICH.--MOLLIEN.--GRAY ET PARTARIEUX.--CAILLIÉ.--LAING.--LES FRÈRES LANDER.--CAILLIAUD ET LETORZEC.--RÜPPELL.--RUSSEGGER.--LAMBTON.-- FRASER.--SAGLIER.--BOTTA.--FRESNEL.--SCHUBERT.--PARROT.--DUBOIS DE MONTPÉREUX.--HUMBOLDT.--PIKE.--HARMON.--LE MAJOR LONG.--CASS.--DEL RIO.--DUPAIX.--WALDECK.--WIED-NEUVIED.--SPIX ET MARTIUS.--D'ORBIGNY.
DEUXIÈME PARTIE
KRUSENSTERN.--KOTZEBUE.--BEECHEY.--LÜTKÉ.--FREYCINET.--DUPERREY. --LE BARON DE BOUGAINVILLE.--DUMONT D'URVILLE.--BELLINGSHAUSEN.-- WEDDELL.--BISCOË.--WILKES.--BALLENY.--JAMES ROSS.--ANJOU.-- WRANGELL.--JOHN ROSS.--PARRY.--FRANKLIN.--BACK.--DEASE ET SIMPSON.
AVERTISSEMENT
L'_Histoire des grands Voyages et des grands Voyageurs_, telle que je l'avais comprise quand j'en ai publié la première partie, devait avoir pour but de résumer l'histoire de la DÉCOUVERTE DE LA TERRE. Grâce aux dernières découvertes, cette histoire va prendre une extension considérable. Elle comprendra, non seulement toutes les explorations passées, mais encore toutes les explorations nouvelles qui ont intéressé le monde savant à des époques récentes. Pour donner à cette œuvre, forcément agrandie par les derniers travaux des voyageurs modernes, toutes les garanties qu'elle comporte, j'ai appelé à mon aide un homme que je considère à bon droit comme un des géographes les plus compétents de notre époque: M. GABRIEL MARCEL, attaché à la Bibliothèque Nationale.
Grâce à sa connaissance de quelques langues étrangères qui me sont inconnues, nous avons pu remonter aux sources mêmes et ne rien emprunter qu'à des documents absolument originaux. Nos lecteurs feront donc au concours de M. Marcel la part à laquelle il a droit dans cet ouvrage, qui mettra en lumière ce qu'ont été tous les grands voyageurs, depuis Hannon et Hérodote jusqu'aux explorateurs contemporains.
Notre œuvre suivra, à vingt-cinq années de distance, un ouvrage inspiré par la même pensée: _les Voyageurs anciens et modernes_, de M. Édouard Charton. Cet utile et excellent ouvrage d'un des hommes qui ont le plus contribué à faire naître en France le goût des études géographiques, se compose surtout de choix et d'extraits empruntés aux relations des principaux voyageurs. On voit en quoi le nôtre en diffère.
JULES VERNE.
LES VOYAGEURS DU XIXe SIÈCLE
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
L'AURORE D'UN SIÈCLE DE DÉCOUVERTES
Ralentissement des découvertes pendant les luttes de la République et de l'Empire.--Voyages de Seetzen en Syrie et en Palestine.--Le Haouran et le périple de la mer Morte.--La Décapole.--Voyage en Arabie.--Burckhardt en Syrie.--Courses en Nubie sur les deux rives du Nil.--Pèlerinage à la Mecque et à Médine.--Les Anglais dans l'Inde.--Webb aux sources du Gange.--Relation d'un voyage dans le Penjab.--Christie et Pottinger dans le Sindhy.--Les mêmes explorateurs à travers le Béloutchistan jusqu'en Perse.--Elphinstone en Afghanistan.--La Perse d'après Gardanne, Ad. Dupré, Morier, Macdonald-Kinneir, Price et Ouseley.--Guldenstædt et Klaproth dans le Caucase.--Lewis et Clarke dans les montagnes Rocheuses.--Raffles à Sumatra et à Java.
La fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe sont marqués par un sensible ralentissement dans la voie des grandes découvertes géographiques.
Nous avons vu la République française organiser l'expédition à la recherche de La Pérouse et l'importante croisière du capitaine Baudin sur les côtes de l'Australie. Ce sont là les seuls témoignages d'intérêt que les passions déchaînées et les luttes fratricides permirent au gouvernement de donner à cette science pourtant si française, la géographie.
Plus tard, en Égypte, Bonaparte s'entoura d'un état-major de savants et d'artistes distingués. Alors furent réunis les matériaux de ce grand et bel ouvrage qui, le premier, donna une idée exacte, bien qu'incomplète, de l'antique civilisation de la terre des Pharaons. Mais, lorsque Napoléon eut complètement «percé sous Bonaparte», l'égoïste souverain, sacrifiant tout à sa détestable passion, la guerre, ne voulut plus entendre parler d'explorations, de voyages, de découvertes à faire. C'étaient de l'argent et des hommes qu'on lui aurait volés. La consommation qu'il en faisait était trop grande pour qu'il permît ce futile gaspillage. On le vit bien, lorsqu'il céda pour quelques millions, aux États-Unis, le dernier débris de notre empire colonial en Amérique.
Fort heureusement, les autres peuples n'étaient pas opprimés par cette main de fer. Bien qu'absorbés par leur lutte contre la France, ils trouvaient encore des volontaires qui étendaient le champ des connaissances géographiques, constituaient l'archéologie sur des bases vraiment scientifiques et procédaient aux premières recherches linguistiques et ethnographiques.
Le savant géographe Malte-Brun, dans un article qu'il publia, en 1817, en tête des _Nouvelles Annales des Voyages_, marque, minutieusement et avec une extrême précision, l'état de nos connaissances géographiques au commencement du XIXe siècle et les nombreux «desiderata» de la science. Il fait ressortir les progrès déjà accomplis de la navigation, de l'astronomie, de la linguistique. Bien loin de cacher ses découvertes, comme l'avait fait par jalousie la Compagnie de la baie d'Hudson, la Compagnie des Indes fonde des académies, publie des mémoires, encourage les voyageurs. La guerre elle-même est utilisée, et l'armée française recueille en Égypte les matériaux d'un immense ouvrage. On va bientôt le voir, une noble émulation s'est emparée de tous les peuples.
Il est cependant un pays qui prélude, dès le début de ce siècle, aux grandes découvertes que ses voyageurs devaient faire, c'est l'Allemagne. Ses premiers explorateurs procèdent avec tant de soin, sont doués d'une volonté si ferme et d'un instinct si sûr, qu'ils ne laissent à leurs successeurs qu'à vérifier et à compléter leurs découvertes.
Le premier en date est Ulric Jasper Seetzen. Né en 1767 dans l'Oostfrise, Seetzen, après avoir achevé ses études à Göttingue, commença par publier quelques essais sur la statistique et sur les sciences naturelles, pour lesquelles il se sentait un penchant naturel. Ces publications attirèrent sur lui l'attention du gouvernement, qui le nomma conseiller aulique dans la province de Tever.
Le rêve de Seetzen, comme le fut plus tard celui de Burckhardt, c'est un voyage dans l'Afrique centrale; mais il veut y préluder par une exploration de la Palestine et de la Syrie, pays sur lesquels la «Palestine association», fondée à Londres en 1805, allait attirer l'attention. Seetzen n'attendit pas cette époque, et, muni de nombreuses recommandations, il partit, en 1802, pour Constantinople.
Bien qu'un grand nombre de pèlerins et de voyageurs se fussent succédé dans la Terre-Sainte et dans la Syrie, on ne possédait encore que des notions extrêmement vagues sur ces contrées. La géographie physique n'en était pas suffisamment établie, les observations manquaient, et certaines régions, telles que le Liban et la mer Morte, n'avaient jamais été explorées. Quant à la géographie comparée, elle n'existait vraiment pas encore. Il a fallu les études assidues de l'Association anglaise et la science de ses voyageurs, pour la constituer. Seetzen, qui avait poussé ses études de divers côtés, se trouvait donc admirablement préparé pour explorer ce pays, qui, tant de fois visité, était réellement un pays neuf.
Après avoir traversé toute l'Anatolie, Seetzen arriva à Alep au mois de mai 1804. Il y resta près d'une année, s'adonnant à l'étude pratique de la langue arabe, faisant des extraits des historiens et des géographes de l'Orient, vérifiant la position astronomique d'Alep, se livrant à des recherches d'histoire naturelle, recueillant des manuscrits, traduisant une foule de ces chants populaires et de ces légendes qui sont si précieux pour la connaissance intime d'une nation.
D'Alep, Seetzen partit, au mois d'avril 1805, pour Damas. Sa première course le conduisit à travers les cantons de Haouran et de Djolan, situés au sud-est de cette ville. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait visité ces deux provinces, qui jouèrent pendant la domination romaine un rôle assez important dans l'histoire des Juifs, sous les noms d'Auranitis et de Gaulonitis. Seetzen fut le premier à donner une idée de leur géographie.
Le Liban, Baalbeck furent reconnus par le hardi voyageur; il poussa ses courses au sud de la Damascène, descendit en Judée, explora la partie orientale du Hermon, du Jourdain et de la mer Morte. C'était le siège de ces peuples bien connus dans l'histoire juive, les Ammonites, les Moabites, les Galadites, les Batanéens, etc. La partie méridionale de cette contrée portait, au temps de la conquête romaine, le nom de Pérée, et c'est là que se trouvait la célèbre Decapolis, ou Ligue des dix villes. Aucun voyageur moderne n'avait visité cette région. Ce fut pour Seetzen un motif d'y commencer ses recherches.
Ses amis de Damas essayèrent de le dissuader de ce voyage en lui peignant les difficultés et les dangers d'une route fréquentée par les Bédouins, mais rien ne pouvait l'arrêter. Cependant, avant de visiter la Décapole et de constater l'état de ses ruines, Seetzen parcourut un petit pays, le Ladscha, très mal famé à Damas, à cause des Bédouins qui l'occupent, mais qui passait pour renfermer des antiquités remarquables.
Parti de Damas le 12 décembre 1805, avec un guide arménien qui l'égara dès le premier jour, Seetzen, prudemment muni d'un passe-port du pacha, se fit accompagner de village en village par un cavalier en armes.
«La partie du Ladscha que j'ai vue, dit le voyageur dans une relation reproduite dans les anciennes _Annales des Voyages_, n'offre, comme le Haouran, que du basalte, souvent très poreux, et qui forme en plusieurs endroits de vastes déserts de pierres. Les villages, pour la plupart détruits, sont situés sur le flanc des rochers. La couleur noire des basaltes, les maisons, églises et tours écroulées, le défaut total d'arbres et de verdure, tout donne à ces contrées un aspect sombre et mélancolique qui remplit l'âme d'une certaine terreur. Presque chaque village offre, ou des inscriptions grecques, ou des colonnes, ou quelques autres restes de l'antiquité. (J'ai copié, entre autres, une inscription de l'empereur Marc-Aurèle.) Les battants des portes sont, ici comme dans le Haouran, de basalte.»
A peine Seetzen était-il arrivé dans le village de Gérata et goûtait-il quelques instants de repos, qu'une dizaine d'hommes à cheval lui annoncèrent qu'ils étaient venus, au nom du vice-gouverneur du Haouran, pour l'arrêter. Leur maître, Omar-Aga, ayant appris que le voyageur avait été déjà vu l'année précédente dans le pays, et supposant que ses passeports étaient faux, leur avait prescrit de le lui amener.
La résistance était impossible. Sans s'émouvoir de cet incident qu'il considérait comme un simple contre-temps, Seetzen s'avança d'une journée et demie dans le Haouran, où il rencontra Omar-Aga sur la route de la caravane de la Mecque.
Fort bien accueilli, le voyageur repartit le lendemain; mais la rencontre qu'il fit en route de plusieurs troupes d'Arabes, auxquelles il imposa par sa contenance, lui laissa la certitude qu'Omar-Aga avait voulu le faire dépouiller.
De retour à Damas, Seetzen eut grand'peine à trouver un guide qui consentît à l'accompagner dans son voyage le long de la rive orientale du Jourdain et autour de la mer Morte. Cependant, un certain Yusuf-al-Milky, de religion grecque, qui avait fait, pendant une trentaine d'années, le commerce avec les tribus arabes et parcouru les cantons que Seetzen voulait visiter, consentit à l'accompagner.
Ce fut le 19 janvier 1806 que les deux voyageurs quittèrent Damas. Seetzen n'emportait pour tout bagage que quelques hardes, les livres indispensables, du papier pour sécher les plantes et l'assortiment de drogues nécessaire à son caractère supposé de médecin. Il avait revêtu le costume d'un cheik de seconde classe.
Les deux districts de Rascheia et d'Hasbeia, situés au pied du mont Hermon, dont la cime disparaissait alors sous une couche de neige, furent ceux que Seetzen explora les premiers, parce qu'ils étaient les moins connus de la Syrie.
De l'autre côté de la montagne, le voyageur visita successivement Achha, village habité par des Druses; Rascheia, résidence de l'émir; Hasbeia, où il descendit chez le savant évêque grec de Szur ou Szeida, pour lequel il avait une lettre de recommandation. L'objet qui attira le plus particulièrement l'attention du voyageur en ce pays montagneux fut une mine d'asphalte, matière «qu'on emploie ici pour garantir les vignes des insectes.»
De Hasbeia, Seetzen gagna ensuite Baniass, l'ancienne Cæsarea Philippi, aujourd'hui misérable hameau d'une vingtaine de cabanes. Si l'on pouvait encore retrouver les traces de son mur d'enceinte, il n'en était pas de même des restes du temple magnifique qui fut élevé par Hérode en l'honneur d'Auguste.
La rivière de Baniass passait, dans l'opinion des anciens, pour la source du Jourdain, mais c'est la rivière d'Hasbeny qui, formant la branche la plus longue du Jourdain, doit mériter ce nom. Seetzen la reconnut, ainsi que le lac Méron ou Samachonitis de l'antiquité.
A cet endroit, il fut abandonné à la fois par ses muletiers, qui pour rien au monde n'auraient voulu l'accompagner jusqu'au pont Dschir-Behat-Jakub, et par son guide Yusuf, qu'il dut envoyer par la grande route l'attendre à Tibériade, tandis que lui-même s'avançait à pied vers ce pont si redouté, suivi d'un seul Arabe.
Mais, à Dschir-Behat-Jakub, Seetzen ne pouvait trouver personne qui voulût l'accompagner sur la rive orientale du Jourdain, lorsqu'un indigène, apprenant sa qualité de médecin, le pria de venir visiter son cheik, attaqué d'ophtalmie, qui demeurait sur le rivage oriental du lac de Tibériade.
Seetzen n'eut garde de refuser cette occasion, et bien lui en prit, car il observa à loisir la mer de Tibériade et la rivière Wady-Szemmak, non sans avoir risqué d'être dévalisé et assassiné par son guide. Il put enfin arriver à Tibériade, la Tabaria des Arabes, où Yusuf l'attendait depuis plusieurs jours.
«La ville de Tibériade, dit Seetzen, est située immédiatement sur les bords du lac de ce nom; et du côté de la terre elle est entourée d'un bon mur de pierres de taille de basalte; malgré cela, elle mérite à peine le nom de bourg. On n'y retrouve aucune trace de son antique splendeur, mais on reconnaît les ruines de l'ancienne ville qui s'étendent jusqu'aux bains chauds situés à une lieue vers l'est. Le fameux Djezar-Pacha a fait construire une salle de bains au-dessus de la source principale. Si ces bains étaient situés en Europe, ils obtiendraient probablement la préférence sur tous les bains connus. La vallée dans laquelle se trouve le lac, favorise, par la concentration de la chaleur, la végétation des dattiers, des citronniers, des orangers et de l'indigo, pendant que le terrain plus élevé pourrait fournir les productions des climats tempérés.»
A l'ouest de la pointe méridionale du lac gisent les débris de l'ancienne ville de Tarichœa. C'est là que commence la belle plaine El-Ghor, entre deux chaînes de montagnes, plaine peu cultivée, que parcourent des Arabes nomades.
Seetzen continua sans incident remarquable son voyage à travers la Décapole, si ce n'est qu'il dut se déguiser en mendiant pour échapper à la rapacité des indigènes.
«Je mis sur ma chemise, dit-il, un vieux kambas ou robe de chambre et par-dessus une vieille chemise bleue et déchirée de femme; je me couvris la tête de quelques lambeaux et les pieds de savates. Un vieux _abbaje_ en loques, jeté sur les épaules, me garantissait contre le froid et la pluie, et une branche d'arbre me servait de bâton. Mon guide, chrétien grec, prit à peu près le même costume, et c'est dans cet état que nous parcourûmes le pays pendant dix jours, souvent arrêtés par des pluies froides qui nous mouillèrent jusqu'à la peau. Je fus même obligé de marcher toute une journée, pieds nus, dans la boue, parce qu'il m'était impossible de me servir de mes savates sur cette terre grasse et toute détrempée par l'eau.»
Draa, qu'on rencontre un peu plus loin, n'est plus qu'un amas de ruines désertes, et l'on n'y trouve aucun reste des monuments qui la rendaient célèbre autrefois.
Le district d'El-Botthin, qui vient ensuite, renferme plusieurs milliers de cavernes, creusées dans le roc, qu'occupaient ses anciens habitants. Il en était encore à peu près de même lors du passage de Seetzen.
Mkês était jadis une ville riche et considérable, comme le prouvent ses débris très nombreux de colonnes et ses sarcophages. Seetzen l'identifie avec Gadara, une des villes secondaires de la Décapolitaine.
A quelques lieues de là, sont situées les ruines d'Abil, l'Abila des anciens. Seetzen ne put déterminer son guide Aoser à s'y rendre, effrayé qu'il était des bruits qui couraient sur les Arabes Beni-Szahar. Il dut donc aller seul.