Les voyages de Gulliver

Part 6

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Après la conclusion du traité, Leurs Excellences, étant averties secrètement des bons offices que j'avais rendus à leur nation par la manière dont j'avais parlé à l'empereur, me rendirent une visite en cérémonie. Ils commencèrent par m'adresser beaucoup de compliments sur ma valeur et sur ma générosité, puis ils m'invitèrent au nom de leur maître, à passer dans son royaume. Je les remerciai de leur louange, et les priai de me faire l'honneur de présenter mes très-humbles respects à Sa Majesté blefuscutienne, dont les vertus éclatantes étaient répandues par tout l'univers. Enfin je promis de me rendre auprès de sa personne royale, avant de retourner dans mon pays.

Peu de jours après, je demandai à l'empereur la permission de faire mes compliments au grand roi de Blefuscu; il me répondit froidement qu'il ne s'y opposait pas.

J'ai oublié de dire que les ambassadeurs m'avaient parlé avec le secours d'un interprète. Les langues des deux empires sont très-différentes l'une de l'autre; chacune des deux nations vante l'antiquité, la beauté et la force de sa langue, et (naturellement) méprise l'autre. Cependant, l'empereur, fier de l'avantage qu'il avait remporté sur les Blefuscutiens par la prise de leur flotte, obligea les ambassadeurs à présenter leurs lettres de créance et à faire leur harangue en langue lilliputienne. Pour être juste, il faut reconnaître ici qu'à raison du trafic et du commerce qui se fait entre les deux royaumes, de la réception réciproque des exilés, et de l'usage où sont les Lilliputiens d'envoyer leur jeune noblesse dans le Blefuscu, afin de s'y polir et d'y faire leurs caravanes, il y a très-peu de personnes de distinction dans l'empire de Lilliput, encore moins de négociants ou de matelots dans les places maritimes, qui ne parlent pas à la fois le _lilliputien_ et le _blefuscutien_. Le lecteur se rappelle à ce propos certains articles du traité qui avait précédé ma délivrance, articles que la nécessité m'avait fait accepter..... Ils me réduisaient, ou peut s'en faut, à la condition d'un esclave. Maintenant ma nouvelle dignité me dispensait de services semblables, et l'empereur, je dois lui rendre cette justice, ne m'en a jamais parlé.

J'eus alors occasion de rendre à Sa Majesté impériale un service très-signalé. Tout dormait: le palais impérial était plongé dans le profond sommeil qu'apportent avec soi la victoire et la sécurité. Soudain je fus réveillé (sur le minuit), par les cris d'une foule de peuple assemblée à la porte de mon hôtel. J'entendis le mot _Burgum!_ répété plusieurs fois. Quelques-uns de la cour de l'empereur, s'ouvrant un passage à travers la foule, me prièrent de venir incessamment au palais, où l'appartement des dames, garni de bois précieux et très-inflammable, était en feu, par la faute d'une de ces dames d'honneur, très-spirituelle et connaisseuse en beaux ouvrages, qui s'était endormie en lisant un poëme blefuscutien. Aussitôt je me lève, et, m'habillant en toute hâte, j'arrive au palais avec assez de peine, mais sans fouler personne à mes pieds. Je trouvai qu'on avait déjà appliqué des échelles aux murailles: mais l'eau était assez éloignée, et les seaux à incendie étant à peine de la grosseur d'un dé à coudre, c'était en vain, malgré son désir de tout sauver, que le peuple faisait la chaîne. L'incendie, en ce moment, grandissait d'une façon terrible. Hélas! que faire et que devenir? un palais si magnifique aurait été infailliblement réduit en cendre, si, par une présence d'esprit peu ordinaire, je ne me fusse avisé d'un expédient. Le soir précédent, j'avais bu en grande abondance d'un petit vin blanc assez joli, appelé _Glimigrin_, qui vient d'une province de Blefuscu, et qui est très diurétique. «Allons! dis-je, aux grands maux les grands remèdes!» Et j'appliquai l'eau si à propos et si adroitement aux endroits convenables, qu'en trois minutes, le feu fut éteint, et que le reste de ce superbe édifice, ouvrage de tant d'années, qui avait coûté des sommes immenses, fut préservé d'un fatal embrasement.

J'ignorais si l'empereur me saurait gré du service que je venais de lui rendre. Il est expressément défendu, par les lois fondamentales de l'empire, et c'est un crime capital, de souiller ces murailles sacrées; mais je fus rassuré, lorsque j'appris que Sa Majesté avait donné l'ordre au grand juge de m'expédier des lettres de grâce.

Il est vrai que les dames du palais, moins contentes d'avoir échappé à ces flammes que honteuses de cette ignoble inondation, témoignèrent une profonde horreur pour tant de souillures, et quittèrent ce palais déshonoré, faisant le serment solennel de n'y jamais rentrer.

CHAPITRE VI

Les mœurs des habitants de Lilliput.--Leur littérature, leurs coutumes, leur façon d'élever les enfants.

Certes, je n'ai pas oublié ma promesse au lecteur de renvoyer la description de cet empire à un traité particulier; cependant, pour satisfaire à ta juste impatience, ami lecteur, je t'en veux donner une idée approchante. Comme la taille ordinaire des gens de Lilliput est tout au plus de six pouces, il existe une exacte proportion dans les animaux, dans les plantes, dans les arbres. Les chevaux et les bœufs les plus hauts sont de quatre ou cinq pouces; les moutons d'un pouce et demi, plus ou moins; les oies, environ de la grosseur d'un moineau; les insectes étaient presque invisibles pour moi: mais la bonne nature a si bien ajusté les yeux des habitants de Lilliput à tous les objets qui leur sont proportionnés, que les puces mêmes, ils les découvrent! Pour faire connaître à quel point leur vue est perçante, je dirais que je vis une fois un cuisinier habile plumant une alouette qui n'était pas si grosse qu'une mouche ordinaire, et une jeune fille enfilant une aiguille invisible avec de la soie impalpable.

Ils ont des caractères et des lettres; mais leur façon d'écrire est remarquable, n'étant ni de la gauche à la droite, comme celle de l'Europe, ni de la droite à la gauche, à la façon des Arabes, ni de haut en bas comme celle des Chinois, ni de bas en haut à la mode des Cascariens; mais obliquement et d'un angle du papier à l'autre angle! On dirait les pattes de mouche des dames d'Angleterre, et de leur _zig-zag_!

Ils enterrent les morts la tête en bas, parce qu'ils s'imaginent que dans onze mille lunes, tous les morts ressuscitant, la terre (qu'ils croient plate) se tournera sens dessus dessous. Donc, au jour de leur résurrection, ils seront debout sur leurs pieds. Il est vrai que messieurs les esprits forts de Lilliput, amis du doute et libres penseurs, reconnaissent l'absurdité de cette opinion.

Ils ont des lois et des coutumes très-singulières, que j'entreprendrais peut-être de justifier, si elles n'étaient pas trop contraires à celles de ma chère patrie. La première, dont je ferai mention, regarde les délateurs. Tous les crimes contre l'État sont punis, en Lilliput, avec une rigueur extrême; mais que l'accusé démontre évidemment son innocence, l'accusateur est aussitôt condamné à une mort ignominieuse, et tous ses biens sont confisqués au profit de l'innocent. Si l'accusateur est un gueux, l'empereur, de ses propres deniers, dédommage l'accusé de sa prison, de ses tortures et de ses interrogatoires.

On regarde la fraude comme un crime plus énorme que le vol; c'est pourquoi elle est toujours punie de mort. Lilliput a pour principe que le soin et la vigilance, avec un esprit ordinaire, peuvent garantir les biens d'un homme contre les attentats des voleurs; la probité est sans défense contre la fourberie et la mauvaise foi. Une fois, je suppliai l'empereur de pardonner à un criminel qui s'était emparé d'une somme d'argent que son maître l'avait chargé de recevoir. Je présentai sa faute comme un simple abus de confiance; mais l'empereur trouva monstrueuse cette justification. Je donnai cette raison banale: «Chaque pays, dis-je, a ses coutumes.» Au fond du cœur, j'éprouvai une grande confusion.

Bien que chez nous autres, Européens, ce soit une habitude assez générale de regarder les châtiments et les récompenses comme les pivots du gouvernement, je reconnais que la maxime de punir et de récompenser n'est pas observée en Europe avec la même sagesse que dans l'empire de Lilliput. Quiconque peut apporter preuves suffisantes qu'il a observé exactement les lois de son pays pendant soixante-treize lunes, a le droit de prétendre à certains priviléges, selon sa naissance et son état, avec une certaine somme d'argent tirée d'un fonds destiné à cet usage. Il gagne le titre de _snilpall_ ou de légitime, lequel est ajouté à son nom; ce titre insigne est personnel à celui qui le porte, et ne saurait passer à sa postérité. Ces peuples regardent comme un crime de législation que toutes nos lois soient menaçantes, et que toute infraction soit suivie de rigoureux châtiments, tandis que la plus stricte obéissance à la loi de l'État n'est suivie d'aucune récompense: c'est pourquoi ils représentent la justice avec six yeux, deux devant, autant derrière, un seul de chaque côté pour représenter la circonspection. Elle tient un sac plein d'or à sa main droite, une épée au fourreau à sa main gauche, afin que pas un ne soit ignorant que la _loi_ est plus disposée à récompenser qu'à punir.

Dans le choix des sujets pour remplir les emplois, Lilliput a plus égard à la probité qu'au grand génie. Comme le gouvernement est nécessaire au genre humain, on croit chez ces peuples que la Providence n'eut jamais dessein de faire, de l'administration des affaires publiques, une science difficile et mystérieuse, qui ne puisse être possédée que par un petit nombre d'esprits rares et sublimes, tels qu'il en naît tout au plus deux ou trois dans un siècle! On juge, au contraire, que la vérité, la justice, la tempérance et les autres vertus sont à la portée de tout le monde; et que la pratique de ces vertus, accompagnée d'un peu d'expérience et de bonne intention, rend chaque Lilliputien parfaitement propre au service de son pays, pour peu qu'il ait de bon sens et de discernement. Lilliput est persuadé que les talents de l'esprit ne sauraient compenser l'exercice et l'absence des vertus morales; que le galant homme est contenu dans l'habile homme.

Au compte de ce peuple, éclairé des vraies lumières, les emplois ne pourraient être confiés à de plus dangereuses mains qu'à celles des gens habiles qui n'ont aucune vertu: et les erreurs de l'ignorance, dans un ministre honnête homme, n'auraient jamais de si funestes suites, à l'égard du bien public, que les pratiques ténébreuses d'un corrompu, versé dans toutes sortes de criminelles pratiques. L'honnêteté qui ne croit pas à la Providence divine, parmi les Lilliputiens, est déclarée indigne d'exercer un emploi public. Comme les rois se prétendent à juste titre les députés de la Providence, ils jugent qu'il n'est rien de plus absurde et de plus inconséquent que la conduite d'un prince acceptant les services de gens sans religion et ennemis déclarés de cette autorité suprême dont il se dit le dépositaire et dont il emprunte la sienne.

En rapportant ces lois et les suivantes, je ne parle ici que des lois originales et primitives des Lilliputiens. Je sais que, par des lois récentes et malheureuses, ces peuples sont tombés dans un grand excès de corruption: témoin l'usage honteux d'obtenir les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de distinction en sautant par-dessus un bâton. Le lecteur doit se souvenir que cet indigne usage fut introduit par le père de l'empereur régnant.

L'ingratitude est parmi ces peuples un crime énorme: honni soit, disent les Lilliputiens, qui rend de mauvais offices à son bienfaiteur; celui-là, nécessairement, est l'ennemi de tous les hommes.

Les Lilliputiens jugent que le père et la mère ont assez fait de mettre au jour un enfant, et qu'ils ne doivent point être chargés de son éducation. C'est affaire au gouvernement de Lilliput. Il entretient, à ses frais, dans chaque ville, des séminaires publics, où les pères et les mères sont obligés d'envoyer leurs enfants de l'un et de l'autre sexe, pour être élevés et formés. Quand ils sont parvenus à l'âge de vingt lunes, on les suppose assez dociles et capables d'apprendre. Les écoles sont de différentes sortes: il y en a pour les deux sexes et pour tous les rangs: écoles d'artisans, écoles de secrétaires d'État, écoles d'officiers; les écoles de _dandys_ n'existent pas. L'oisif et le _beau_ se forment tout seuls.

Les séminaires, pour les garçons d'une naissance illustre, sont pourvus de maîtres sérieux et savants. L'habillement et la nourriture des enfants sont des plus simples. On leur inspire des principes d'honneur, de justice, de courage, de modestie et de clémence; la religion, l'amour pour la patrie. Ils sont habillés par des hommes jusqu'à l'âge de quatre ans; passé cet âge, ils s'habillent eux-mêmes, quelle que soit leur origine. Un maître est toujours là, qui préside à leurs récréations mêmes. Ils évitent ainsi ces funestes impressions de folie et de vice, qui commencent, de si bonne heure, à corrompre les mœurs et les inclinations de la jeunesse. On permet à leurs père et mère de les voir deux fois par an; la visite ne peut durer qu'une heure, avec la liberté d'embrasser leur fils à l'entrée, à la sortie, avec cette défense expresse de ne rien dire à leur marmot qui sente la flatterie! Il est défendu de lui donner des bijoux, des dragées et des confitures.

La pension pour la nourriture et l'éducation des enfants est payée par les parents, et les agents du gouvernement en perçoivent le prix. Les séminaires pour les enfants des bourgeois et des artisans sont dirigés dans le même esprit, avec les différences exigées par les divers états; par exemple, les jeunes gens destinés à des professions mécaniques terminent leurs études à onze ans, tandis que les jeunes gens des classes plus élevées continuent leurs exercices jusqu'à quinze ans, ce qui équivaut à l'âge de vingt-cinq ans parmi nous; mais les trois dernières années, ils jouissent d'un peu plus de liberté.

Dans les séminaires à l'usage du _beau sexe_, les jeunes filles de qualité sont élevées à peu près comme les garçons; seulement elles sont habillées par des habilleuses, en présence d'une maîtresse, jusqu'à ce qu'elles aient atteint l'âge de cinq ans, alors elles s'habillent elles-mêmes.

Si, par malheur, nourrices ou femmes de chambre entretenaient ces petites filles d'histoires extravagantes, de contes insipides, ou capables de leur faire peur (ce qui est en Angleterre ordinaire aux gouvernantes), nourrices et gouvernantes seraient fouettées publiquement trois fois par toute la ville, emprisonnées pendant un an, puis exilées le reste de leur vie en quelque désert inaccessible. Ainsi les jeunes filles, parmi ces peuples, sont aussi honteuses que les hommes d'être lâches; elles n'ont égard qu'à la bienséance, à la propreté. Leurs exercices ne sont pas tout à fait aussi violents que ceux des garçons; elles étudient un peu moins; toutefois, on leur enseigne aussi les sciences et les belles-lettres. C'est une maxime, à Lilliput: La femme est une compagne agréable, elle doit s'orner l'esprit, qui ne vieillit point.

Dans les séminaires des filles de la basse classe, elles sont instruites à faire toutes sortes d'ouvrages; celles qui doivent entrer en apprentissage quittent la maison d'éducation à sept ans; les autres sont gardées jusqu'à onze ans.

Les fermiers et les laboureurs gardent chez eux leurs enfants, parce que, leur besogne étant de cultiver la terre, il importe peu à l'État qu'ils soient plus ou moins instruits; mais, devenus vieux, ils sont recueillis dans des hospices; la mendicité est inconnue à Lilliput.

Je dois parler ici de ma façon de vivre en ce pays pendant un séjour de neuf mois et treize jours. Avec les plus grands arbres du parc royal, je me fis moi-même une table et un fauteuil assez commodes. Deux cents couturières furent chargées de faire mon linge avec la plus forte toile que l'on trouva, mise en plusieurs doubles et piquée. Leurs toiles sont larges de trois pouces et longues de trois pieds. Les ouvrières prirent la mesure de mon pouce, et ce fut assez; elles avaient calculé, par un A + B, que deux fois la circonférence de mon pouce formait celle de mon poignet; en doublant encore, on avait le tour de mon cou; en doublant encore, on avait la grosseur de ma taille. Je déployai une de mes vieilles chemises, et elles l'imitèrent parfaitement. Trois cents tailleurs confectionnèrent mes habits, et s'avisèrent d'un autre moyen pour prendre leurs mesures. M'étant mis à genoux, ils dressèrent contre mon corps une échelle; un d'eux y monta jusqu'à la hauteur de mon cou, et laissa tomber un plomb de mon collet à terre, ce qui donna la mesure de mon habit. Ils travaillèrent chez moi, aucune de leurs maisons ne pouvant contenir des pièces de la grandeur de mes vêtements, qui, achevés, ressemblaient à ces couvertures composées de petits morceaux carrés cousus ensemble; heureusement ils étaient tous de la même couleur.

Trois cents cuisiniers préparaient mes repas dans des baraques construites autour de ma maison, où ils logeaient avec leurs familles; ils étaient chargés de me fournir deux plats à chaque service. Une vingtaine de laquais s'empressaient sur ma table; une centaine se tenaient en bas, apportant sur leurs épaules les mets, les vins et les liqueurs; ceux qui étaient sur la table déchargeaient les porteurs de ces objets, à mesure que j'en avais besoin, avec le secours d'une sorte de poulie. Un plat répondait à une bouchée, un baril à une gorgée raisonnable. Leur mouton ne vaut pas le nôtre, mais leur bœuf est parfait. Une fois on me servit un aloyau dont je fis trois bouchées; cet aloyau est une exception. Mes domestiques étaient émerveillés de me voir manger ce rôti, os et viande, comme nous croquons la cuisse d'une mauviette.

Sa Majesté voulut un jour se donner le plaisir de dîner avec moi, ainsi que la reine et les jeunes princes. Ils vinrent donc, et je leur fis prendre place dans des fauteuils sur ma table, en face de moi, avec leurs gardes autour d'eux. Le grand trésorier Flimnap les accompagnait aussi; il me regardait de mauvais œil; j'eus l'air de ne pas m'en apercevoir. Flimnap profita de l'occasion de cette visite pour me desservir auprès de son maître. Ce ministre avait toujours été mon ennemi secret; à tout propos, il me faisait un accueil charmant. Il représenta à l'empereur le mauvais état de ses finances, qui le forçait d'emprunter à très-gros intérêts, les bons du trésor étant tombés à neuf pour cent au-dessous du pair; il représentait que j'avais déjà coûté plus d'un million de leur monnaie, et qu'il serait bon de profiter du premier prétexte pour me renvoyer dans ma patrie.

Flimnap me suscita beaucoup d'autres tracasseries; il fit sur mon compte de faux rapports qui indisposèrent contre moi l'empereur lui-même, sur lequel ce favori exerce un empire absolu.

Les Lilliputiens sont persuadés, beaucoup plus qu'on ne l'est en Europe, que rien ne demande autant de soins et d'application que l'éducation des enfants. Il est aisé, disent-ils, d'en mettre au monde, autant qu'il est aisé de semer et de planter; mais conserver certaines plantes, les défendre et les protéger contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et les orages de l'été, contre les attaques des insectes, et si bien faire enfin qu'elles se couvrent des plus belles fleurs et portent des fruits en abondance, il y faut toute l'attention et les peines d'un habile jardinier.

Ils prennent garde que le maître ait un esprit bien fait et plus que sublime, et plutôt des mœurs que de la science. Ils ne peuvent souffrir ces tristes pédagogues qui étourdissent sans cesse les oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de discussions frivoles, de remarques puériles! Pour leur apprendre l'ancienne langue de leur pays (elle a peu de rapports avec celle qu'on parle aujourd'hui), ils accablent les jeunes esprits de règles et d'exceptions, oublieux de l'usage et de l'exercice, pour farcir la mémoire de principes et de préceptes épineux. Donc, les Lilliputiens prévoyants exigent que le maître instituteur de la jeunesse, avant tout, se familiarise avec dignité; rien n'étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme et le pédant. Le maître est fait plutôt pour s'abaisser que pour s'élever devant son disciple. Il faut beaucoup plus d'attention sur soi-même pour se faire humble avec les petits que pour se montrer superbe avec les grands.

Ils prétendent que les maîtres doivent bien plus s'appliquer à former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie qu'à l'enrichir de connaissances curieuses, mais presque toujours inutiles. On leur enseigne, et de très-bonne heure, à être sages et prudents, afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goûter en philosophes. N'est-il pas ridicule, après tout, de n'apprendre la nature et le vrai usage des passions que si les passions nous abandonnent; d'apprendre à vivre, à l'heure où la vie est presque passée, et de commencer à être un homme lorsqu'on va cesser de l'être?

On leur propose (et voilà qui est bien fait) des récompenses pour l'aveu ingénu et sincère de leurs fautes; ceux qui savent raisonner sur leurs propres défauts obtiennent des grâces et des honneurs. On veut qu'ils soient curieux, et qu'ils fassent souvent des questions sur tout ce qu'ils voient et sur tout ce qu'ils entendent; ceux-là sont punis très-sévèrement qui, à la vue d'une chose extraordinaire et remarquable, témoignent peu d'étonnement et de curiosité.

On leur recommande aussi d'être fidèles, très-soumis et très-attachés à leur prince; mais d'un attachement général et de devoir, et non pas d'aucun attachement particulier, qui blesse assez souvent la conscience, et toujours la liberté.

Les professeurs d'histoire sont moins en peine d'apprendre à leurs élèves la date d'un événement que de leur peindre le caractère, les bonnes et les mauvaises qualités des rois, des généraux d'armée et des ministres. Ils pensent qu'il leur importe assez peu de savoir qu'en telle année, en tel mois, telle bataille était gagnée ou perdue; il y va de leurs intérêts les plus chers de considérer combien les hommes, dans tous les siècles, sont barbares, injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie au premier prétexte, à commettre un attentat sans raison. Apprenons aussi combien les combats déshonorent l'humanité, qu'en bon gouvernement il n'y a que les plus puissants motifs pour justifier cette extrémité funeste. Ils regardent l'histoire de l'esprit humain comme la meilleure de toutes les histoires; ils apprennent aux jeunes gens à retenir les faits et surtout à les juger.

Ils veulent que l'amour des sciences s'arrête à de certaines limites, et que chacun choisisse le genre d'étude qui convient le plus à son inclination, à son talent. Ils font aussi peu de cas d'un homme qui étudie au delà de ses besoins que d'un glouton qui s'indigère; ils sont persuadés que l'esprit a ses indigestions comme le corps.

Dans tout l'empire de Lilliput, l'empereur est le seul qui ait une vaste et nombreuse bibliothèque. A l'égard de quelques particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde comme des ânes chargés de livres.