Les voyages de Gulliver

Part 24

Chapter 243,934 wordsPublic domain

C'était leur maxime: en toute compagnie un peu de silence est nécessaire, et je crois qu'ils avaient raison. Dans cet intervalle et pendant cette espèce de trêve, l'esprit se remplit d'idées nouvelles, la conversation en devient plus animée et plus vive.

Leurs entretiens traitaient, le plus souvent, des avantages, de l'agrément, de l'amitié, des devoirs de la justice.

Ils parlaient de la bonté, de l'ordre, et des opérations admirables de la nature. Ils recherchaient de préférence les anciennes traditions, les conditions et les bornes de la vertu, les règles invariables de la raison; d'autres fois, ils mettaient sur la luzerne et le sainfoin les délibérations de la prochaine assemblée de leur parlement, le mérite de leurs poètes, les qualités de la bonne poésie.

Et je puis dire ici sans vanité que je fournissais moi-même à cette innocente causerie. Ils se demandaient quel mystère était caché dans cette étrange créature. Ils ruminaient mes accidents, mes aventures, les mœurs de ma nation, et vous pensez que leurs réflexions (dont je m'abstiens) faisaient peu d'honneur à l'espèce humaine. A force d'avoir étudié les mœurs des Yahous, ils parlaient du genre humain à me faire peur.

Ils découvraient la source de nos égarements, ils approfondissaient la matière de nos vices, de nos folies; ils devinaient quantité de choses dont je ne leur avais jamais parlé.

J'avoue ingénument que, si je possède aujourd'hui quelques pâles notions de philosophie, un brin de sagesse et de prudence, il en faut rapporter tout l'honneur aux leçons de mon cher maître, aux entretiens de ses judicieux amis, préférables aux doctes conférences des académies d'Angleterre, de France, d'Allemagne et d'Italie. Oh! je l'avoue et j'en suis fier, j'avais pour ces illustres personnages une inclination mêlée de respect, en même temps que j'étais pénétré de reconnaissance pour leur bonté de ne me point confondre avec leurs Yahous et de me croire un peu moins imparfait que ceux de mon pays.

Souvent, au souvenir de ma famille, de mes amis, de mes compatriotes et de toute la race humaine en général, je me les représentais comme de vrais Yahous, pour la figure et pour le caractère, un peu plus civilisés seulement, avec le don de la parole et un petit grain de raison.

Si je considérais ma figure au courant d'un clair ruisseau, je tournais la tête aussitôt, ne pouvant soutenir l'aspect d'un animal qui me paraissait aussi difforme qu'un Yahou. Mes yeux, accoutumés à la noble figure des Houyhnhnms, trouvaient en eux le type excellent de la parfaite beauté. A force de les regarder, de les entendre et de leur parler, j'avais pris un peu de leurs manières, de leurs gestes, de leur maintien, de leur démarche; aujourd'hui que je suis redevenu un libre et digne citoyen anglais sur le pavé du roi, mes amis vous diront que je trotte assez souvent comme un cheval. Quand je parle et que je ris, je hennis; on me raille, et je suis content.

Dans cet heureux état, et goûtant les douceurs d'un parfait repos, je me croyais tranquille pour tout le reste de ma vie, en cette situation la plus agréable. Un jour, mon maître m'envoya chercher de meilleur matin qu'à l'ordinaire, et je le trouvai très-sérieux, l'air inquiet, embarrassé; il voulait me parler, et ne pouvait ouvrir la bouche.

Après un morne silence, il me tint ce discours: «Je ne sais comment vous accepterez, mon cher fils, ce que je vais vous dire: à la dernière assemblée du Parlement, à l'occasion de l'affaire des Yahous, un député recommandable et justement honoré a représenté à l'assemblée qu'il était indigne et honteux que j'eusse sous mon toit un Yahou que je traitais comme un Houyhnhnm; il m'avait vu converser avec ce triste animal, et prendre plaisir à son entretien comme à celui d'un de mes semblables!

«Certes, disait-il, je sais bien que notre honoré confrère est innocent de pareil scandale, et pourtant le scandale existe, et je devais le signaler à Votre Honneur comme un procédé contraire à la raison, et dont on n'avait jamais ouï parler!»

«Sur quoi l'assemblée, unanime en sa résolution, exigea à l'instant de deux choses l'une: ou vous reléguer parmi les Yahous pour être employé comme eux, ou vous renvoyer dans le pays d'où vous êtes venu. La plupart des sénateurs qui vous connaissent et vous ont vu chez moi ont rejeté l'alternative; ils ont soutenu qu'il serait injuste et contraire à la bienséance de vous mettre au rang des Yahous de ce pays, et que vous aviez un commencement de raison.

«Il serait à craindre, ont-ils ajouté, que, par une communication fréquente avec un Yahou de votre génie, ils ne devinssent intelligents à leur tour, c'est-à-dire plus détestables, ajoutons plus dangereux! Le danger est aussi, mes frères, dans quelque Yahou surnaturel qui leur démontre à quel point ils sont opprimés, les pousse à la révolte et s'en vienne avec toutes ces forces sur les Houyhnhnms, pour les déchirer et les détruire.»

«Cet avis a passé à la pluralité des voix.

«Il faut donc que je vous renvoie incessamment. Voyez à vous tirer de peine, à vous mettre à la nage, à vous construire un petit bâtiment semblable à celui qui vous a jeté dans ces lieux, et dont vous m'avez fait la description. En un mot, par tous les moyens que vous pourrez imaginer, avec tous les aides et les appuis que nous vous donnerons, délivrez-nous de cette inquiétude, obéissez au sénat à quatre pieds.

«S'il n'eût tenu qu'à moi, je vous aurais gardé à mon service, en récompense de vos bonnes inclinations et de votre attention sur vous-même à corriger ce qui restait en vous du Yahou primitif; de votre ardeur à vous conformer, autant que votre malheureuse nature en est capable, à la nature excellente des Houyhnhnms.»

(_N. B._ Les décrets de l'assemblée générale de la nation des Houyhnhnms s'expriment toujours par le mot _Hnhloayn_, qui signifie exhortation. Ils ne peuvent concevoir qu'il soit jamais nécessaire de _contraindre_ une créature raisonnable à se soumettre à la raison.)

Ce discours me frappa comme un coup de foudre... Ainsi furent anéanties mes plus chères espérances! De désespoir, je m'évanouis aux pieds de mon maître... Il me crut mort!

«Seigneur, lui dis-je en reprenant mes sens, d'une voix dolente, il n'appartient pas à une créature infime de discuter les volontés d'une auguste assemblée, et je m'incline avec respect devant sa décision souveraine! Il faut que j'obéisse, et j'obéirai.

«Mais qu'il me soit permis de vous dire à quel point je suis malheureux; et que peut-être on pouvait décerner contre moi une peine moins rigoureuse. Il m'était impossible, hélas! de me mettre à la nage et de nager plus d'une lieue... (Or la terre la plus proche était à cent lieues de là peut-être.) On me dit: «Construisez une barque!» Avec quoi je vous prie, et comment la construire? Néanmoins je voulais obéir, malgré l'obstacle, et déjà je me regardais comme une créature condamnée à périr.

«Oui, mon cher maître, sans le vouloir, vous m'avez donné le coup de la mort! Supposons cependant que je construise une barque assez solide pour affronter la tempête et les flots de l'Océan, supposez que je trouve un port qui me recueille, un navire qui me ramène..... hélas! soudain je retombe au milieu des Yahous traîtres, faussaires, menteurs, vendeurs de fumée, et redeviens leur semblable.

«O misère! votre heureux disciple est à jamais perdu, mon cher maître, au milieu du bourbier dont vous l'avez tiré!»

Je parlai ainsi; mon discours fut tout plein de désordre et de douleur; je me taisais, je pleurais, je me lamentais, je recommençais, ajoutant à ce bon sénateur, qui s'apitoyait de ma peine, une suite de raisonnements irrésistibles.

Les raisons qui avaient déterminé MM. les Houyhnhnms étaient trop solides pour oser leur opposer celles d'un misérable Yahou, tel que moi. Donc j'acceptai l'offre obligeante qu'il me faisait du secours de ses domestiques pour m'aider à construire une barque; et je le priai de vouloir bien m'accorder un espace de temps qui pût suffire à ce difficile ouvrage.

Enfin, si je retournais jamais en Angleterre, je tâcherais de me rendre utile à mes compatriotes, en leur traçant le portrait et les vertus des illustres Houyhnhnms, que je proposerais en exemple à tout le genre humain.

Son Honneur me répliqua en peu de mots; il me dit que la république m'accordait deux mois pour la construction de ma barque; en même temps il ordonnait à l'alezan, mon camarade (il m'est bien permis de lui donner ce nom-là en Angleterre), de suivre en leurs moindres détails toutes mes instructions. J'avais dit à mon maître que l'alezan me suffirait et je savais que ce brave garçon avait beaucoup d'affection pour moi.

Mon premier soin fut d'aller avec lui vers cet endroit de la côte où j'avais abordé, il y avait trois années, sitôt passées!

Je montai sur une hauteur, et, jetant les yeux de tous côtés sur le vaste espace, j'entrevis au nord-est une petite île. Avec mon télescope je la vis clairement, et je supputai qu'elle pouvait être éloignée de quatre ou cinq lieues. Le bon alezan disait d'abord que c'était un nuage! Il n'avait jamais vu d'autre terre que sa terre natale; il ne savait pas distinguer sur mer les objets éloignés. Ce fut à cette île que je résolus de me rendre aussitôt que ma barque serait construite.

Ici se présentaient en foule une suite d'obstacles. L'alezan et moi, nous étant consultés, nous allâmes dans la forêt voisine, et moi avec mon couteau, lui avec un caillou tranchant emmanché fort adroitement, nous coupâmes le bois nécessaire à notre œuvre... Au fait, je ne veux pas fatiguer le lecteur de ces minuties; en six semaines nous eûmes construit une espèce de canot à la façon des Indiens, mais beaucoup plus large. Avec deux peaux de Yahous cousues ensemble je me fis une voile, ayant choisi deux peaux de jeunes Yahous: celle des vieux aurait été trop dure. En même temps, je me fournis de quatre rames; je fis provision d'une quantité de chair cuite de lapins et d'oiseaux, avec deux vases assez profonds, celui-ci plein d'eau, celui-là plein de lait.

Je fis l'épreuve de mon canot dans un grand étang, corrigeant l'un après l'autre les défauts que j'y pus remarquer, bouchant toutes les voies d'eau avec du suif d'Yahou, et m'efforçant de le mettre en état de me porter avec ma petite cargaison. Je le mis enfin sur une charrette, et le fis conduire au rivage par des Yahous, sous la conduite de l'alezan et d'un autre domestique.

Et, quand tout fut prêt, le jour de mon départ arrivé, je pris congé de mon maître, de la haquenée son épouse et de toute l'écurie; hélas! j'avais les yeux baignés de larmes, mon cœur était transpercé de douleur. Son Honneur voulut me voir dans mon canot, et s'avança jusqu'au rivage avec plusieurs de ses amis, de ses voisins. Je fus obligé d'attendre une heure, à cause de la marée; alors, le vent étant bon pour aller à l'île, je pris le dernier congé de mon maître.

A ses pieds je me prosternai pour les lui baiser; il me fit l'honneur de lever son pied droit jusqu'à ma bouche; et, si je rapporte ici cette circonstance, ce n'est point par vanité: c'est tout simplement que j'imite en ceci tous les voyageurs, qui ne manquent guère de faire mention des honneurs extraordinaires qu'ils ont reçus.

Je fis une profonde révérence à toute la compagnie, et, me jetant dans mon canot, je m'éloignai du rivage en pleurant.

CHAPITRE XI

Gulliver est percé d'une flèche que lui décoche un sauvage.--Il est pris par des Portugais qui le conduisent à Lisbonne.--Il passe en Angleterre.

Je commençai ce malheureux voyage le 15 février de l'an 1715, à neuf heures du matin. Quoique j'eusse le vent en poupe, il me suffit d'abord de mes rames. Mais, considérant que je serais bientôt las et que le vent pouvait changer, je déployai ma voile, et, la marée arrivant à mon aide, je cinglai l'espace d'une heure et demie.

Mon maître, avec tous les Houyhnhnms de sa compagnie, restèrent sur le rivage, éperdus et fort attristés, jusqu'à ce qu'ils m'eussent perdu de vue, et j'entendis plusieurs fois mon cher ami l'alezan hennir: _Hnuy illa nyha, majah Yahou!_ C'est-à-dire: _Prends bien garde à toi, gentil Yahou!_

Mon dessein était de découvrir, par bonheur, quelque petite île inhabitée, où je trouvasse à point ma nourriture et de quoi me vêtir. Je me figurais, dans un pareil séjour, une situation mille fois plus heureuse que celle d'un premier ministre. Une horreur extrême de retourner en Europe et d'y vivre en la société et sous l'empire des Yahous me faisait rêver la royauté d'une île déserte.--Ah! quel bonheur si mon vœu se fût accompli! Dans cette heureuse solitude je passerais doucement le reste de mes jours, enveloppé dans ma philosophie et jouissant de mes pensées sur le souverain bien, sans autres plaisirs que le témoignage de ma conscience, sans être exposé à la contagion des vices énormes que les Houyhnhnms m'avaient fait apercevoir dans ma détestable espèce!

Le lecteur se souvient sans doute des accidents de mon voyage, de mes gens révoltés, de ma triste prison dans mon propre navire, et de Gulliver abandonné dans une île déserte. Il m'avait semblé que mon île était située à dix degrés au sud du cap de Bonne-Espérance, quarante-cinq degrés de latitude méridionale. Et sur cette inquiétante conjecture je ne laissai pas de cingler à l'est, espérant mouiller au sud-ouest de la côte de la Nouvelle-Hollande, et de là me rendre à l'ouest, en quelqu'une des petites îles situées aux environs. Le vent était directement à l'ouest, et, sur les six heures du soir, je supputai que j'avais fait environ dix-huit lieues, à l'est.

Sur ces entrefaites apparut à mes yeux clairvoyants une île infime, et, quand j'abordai, cette île était une roche; au flanc de la roche, une vague hurlante avait creusé une baie où j'amarrai mon canot. La roche était de facile escalade, et je découvris, vers l'est, une terre qui s'étendait du sud au nord. Je passai la nuit dans mon canot; le lendemain, ramant de grand matin et de grand courage, en sept heures j'arrive à cette corne de la Nouvelle-Hollande qui est au sud-ouest.

Ainsi je fus confirmé dans une opinion que j'avais depuis longtemps: que les mappemondes et les cartes placent ce pays au moins à trois degrés plus à l'est qu'il n'est réellement. Je crois avoir, il y a déjà plusieurs années, communiqué ma pensée à mon illustre ami M. Herman Moll et lui avoir expliqué mes raisons. Naturellement le savant M. Moll, après m'avoir bien écouté en approuvant de la tête, obstinément... en revint aux anciennes cartes.

L'endroit où j'avais pris terre annonçait une profonde solitude, et cependant la prudence empêchait (j'étais sans armes) que je me hasardasse plus avant dans les terres. Je ramassai des coquillages, mais le plus petit feu me pouvait déceler aux habitants de la contrée. Ainsi, pendant les trois jours que je me tins en cet endroit, je vécus d'huîtres et de moules, afin de ménager mes humbles provisions. Je trouvai très-heureusement un petit ruisseau dont l'eau jasait, courait, et me rafraîchissait.

Le quatrième jour m'étant risqué dans les terres, je découvris vingt ou trente habitants du pays, sur une hauteur qui n'était guère à plus de cinq cents pas. Ils étaient nus, et se chauffaient autour d'un grand feu. Un d'eux m'aperçut et me désigna au reste de la bande.

Aussitôt voilà mes sauvages qui se dirigent de mon côté, et moi de ramer de toutes mes forces!... Ils me suivirent le long du rivage, et comme je n'étais pas fort avancé dans la mer, ils me décochèrent une flèche; elle m'atteignit au genou gauche, et me fit une large blessure, dont je porte encore aujourd'hui la marque. Ajoutez que l'arme était peut-être empoisonnée, et pensez donc si, une fois hors d'atteinte, je tâchai de sucer ma plaie et de bander mon genou.

En ce moment cruel, je me disais: «Comment faire? et de quel côté me conduire? Ici, une terre inhospitalière, et là-bas le nuage, et rien que l'espace!...» Et comme, au loin, je cherchais à m'orienter, j'aperçus au nord-est une voile!

A chaque instant elle avançait. J'étais sauvé... Mais l'horreur que j'avais conçue pour toute la race des Yahous me fit prendre en ce moment le parti de virer de bord et de ramer vers le sud, pour me rendre à cette même baie d'où j'étais parti le matin. Plutôt mille fois servir de pâture aux anthropophages de l'Océan que de vivre avec des Yahous! J'approchai donc mon canot le plus près qu'il me fut possible, et me cachai à quelques pas de là, derrière une petite roche assez voisine du petit ruisseau dont j'ai parlé.

Cependant le navire que je fuyais s'arrête à une demi-lieue de la baie; il envoie au rivage ses tonneaux vides, à remplir de cette eau fraîche; elle était célèbre en ces parages. Les mariniers, en prenant terre, aperçurent mon canot, et reconnurent sans peine que le propriétaire n'était pas loin.

Quatre d'entre eux, bien armés, cherchèrent aux environs, et me trouvèrent, couché la face contre terre, à l'abri de la roche. Ils furent d'abord très-surpris de ma figure: un habit de peau de lapin, des souliers de bois, des bas fourrés!

«Voilà, dirent-ils, un sauvage qui a perdu le talent d'aller tout nu!--Lève-toi, reprit un de ces matelots, et réponds-nous! Qui es-tu? d'où viens-tu? où vas-tu?»

Il parlait portugais; je lui répondis, en portugais, que j'étais un pauvre Yahou banni du pays des Houyhnhnms, et que je le conjurais de me laisser libre. Ils furent surpris de m'entendre parler leur langue, et jugèrent, par la couleur de mon visage, que j'étais un Européen; mais ils ne savaient ce que je voulais dire par ces mots de _Yahous_, _Houyhnhnms_, et de grand cœur ils s'amusèrent de mon accent, qui ressemblait au hennissement d'un cheval.

Je ressentais à leur aspect des mouvements de crainte et de haine, et déjà je me mettais en état de leur brûler la politesse et de rentrer dans mon canot... Ils mirent la main sur moi, et m'obligèrent de répondre à leurs questions. Je répondis:

«Je suis Anglais, j'ai quitté l'Angleterre il y aura tantôt cinq ans, à l'heure où la paix était profonde entre le Portugal et l'Angleterre. Ainsi j'espérais qu'ils voudraient bien ne me point traiter en ennemis, puisque je ne leur voulais aucun mal. Encore une fois, j'étais un pauvre Yahou qui cherchait quelque île déserte où passer dans la solitude le reste d'une vie infortunée!»

A leur tour ils me parlèrent, et Dieu sait quelle fut ma surprise et si je crus voir un prodige! Cela me paraissait aussi extraordinaire que si j'entendais aujourd'hui un chien, une vache parler en bon anglais. Ces marins... _Yahous_ me répondirent avec toute l'humanité et la politesse imaginables!

«Ayez bon courage, me disaient-ils; certainement notre capitaine voudra vous prendre sur son bord, et _gratis_, vous ramener à Lisbonne, et de Lisbonne en Angleterre.»

Ainsi, deux d'entre eux iraient en toute hâte trouver le capitaine, l'informer de ce qu'ils avaient vu et recevoir ses ordres; en même temps, à moins que je ne leur donnasse ma parole de ne point m'enfuir, ils allaient me lier. «Faites-en, leur dis-je, à votre volonté.»

Ils avaient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures; mais je leur donnai peu de satisfaction, et tous conclurent que mes malheurs m'avaient troublé l'esprit. Au bout de deux heures, la chaloupe, qui avait porté l'eau douce au navire, revint avec l'ordre de m'amener tout de suite à bord.

Je me jetai à genoux, priant qu'on me laissât et qu'on voulût bien respecter ma liberté! Vaine prière... On me lie, on m'emporte, on me mène au navire, et me voilà en présence du Yahou qui le conduit.

Il s'appelait Pedro de Mendez, honnête homme. Il me pria d'abord de lui dire qui j'étais; ensuite il me demanda ce que je voulais boire et manger, m'assurant que je serais traité comme lui-même. Il me dit tant de choses obligeantes, que je fus tout stupéfait de trouver tant de bonté dans un Yahou.

Cependant je gardais un air morne et fâché, et ne répondis autre chose à ses honnêtetés, sinon que j'avais à manger dans mon canot. Pour en finir, il voulut qu'on mît un poulet à la broche et qu'on tirât de son meilleur vin. En attendant que mon repas fût prêt, il me fit conduire en un bon lit, dans la meilleure cabine. On eut grand'peine à me coucher tout habillé; peu s'en fallut même que je ne me jetasse à la mer, pour n'être point obligé de vivre avec des Yahous.

Je fus retenu par les matelots, et le capitaine, informé de ma tentative, ordonna de m'enfermer.

Après le dîner, don Pedro me vint retrouver; il voulut savoir quel motif m'avait porté à cette entreprise d'un homme au désespoir, et pourquoi donc je résistais à toute sa bienveillance. «Et quoi! me disait-il, on vous sauve, on s'empresse autour de vous, et vous voulez mourir?» Il parlait si bien, d'une façon si touchante et si persuasive, que je commençai à le regarder comme un animal un peu raisonnable. En peu de mots je lui racontai mon voyage, la révolte de mes gens sur une embarcation dont j'étais capitaine, et la résolution qu'ils avaient prise de me laisser sur un rivage inconnu.

Je lui dis ces trois belles années passées parmi les Houyhnhnms, qui étaient des chevaux parlants, raisonnants et raisonnables... Il prit mon récit tout entier pour un tissu de visions et de mensonges, et j'en fus extrêmement choqué.

«Monsieur, lui dis-je, on ne ment que chez les Yahous d'Europe, on ne sait pas mentir chez les Houyhnhnms, non pas même les enfants et les valets.» Au surplus, il croirait ce qu'il lui plairait; mais j'étais prêt à répondre à toutes les difficultés qu'il pourrait m'opposer, et je me flattais de lui faire enfin connaître la vérité.

Le capitaine, homme sensé, après m'avoir fait plusieurs questions pour s'assurer que je gardais l'ordre et la logique du discours, comprenant enfin que je n'étais pas un visionnaire et que les parties de mon histoire se rapportaient l'une à l'autre, commença à ne plus douter de ma sincérité.

Même il se souvint qu'il avait jadis rencontré un matelot hollandais qui lui avait dit avoir pris terre, avec cinq de ses camarades, à une certaine île ou continent, au sud de la Nouvelle-Hollande, où ils avaient mouillé pour faire aiguade, et bel et bien ils avaient aperçu un cheval, chassant devant lui un troupeau d'animaux semblables aux Yahous dont je parlais.

Il avait ajouté plusieurs particularités que le capitaine avait oubliées; et maintenant ces étranges détails lui revenaient en mémoire et le rendaient tout honteux de son incrédulité.

Donc, puisque aussi bien je faisais profession d'un si grand attachement à la vérité, il exigeait ma parole d'honneur de rester avec lui pendant tout le voyage, et sans songer à plus attenter sur ma vie; ou bien il m'enfermerait jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Lisbonne. Je lui promis ce qu'il exigeait de moi, non pas sans de grandes protestations que je souffrirais plutôt les traitements les plus fâcheux que de consentir jamais à retourner parmi les Yahous de mon pays.

Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Afin de témoigner au capitaine combien j'étais sensible à ses bontés, je m'entretenais quelquefois avec lui, s'il me priait instamment de lui parler, et m'efforçais de lui cacher mon aversion pour tout le genre humain.

Il m'échappait néanmoins quelques traits satiriques; il les prenait en galant homme, ou bien il ne faisait pas semblant d'y prendre garde. Je passais la plus grande partie du jour, seul dans ma chambre, et ne voulais parler à qui que ce fût de l'équipage. Ainsi j'obéissais aux répugnances que m'avaient laissées les Houyhnhnms avec leurs idées philosophiques.

J'étais dominé par une misanthropie insurmontable; on m'eût pris pour quelqu'un de ces sombres esprits, de ces farouches solitaires, qui, sans avoir fréquenté les Houyhnhnms, se piquent de connaître à fond le caractère des hommes et d'avoir un souverain mépris pour l'humanité.