Les voyages de Gulliver

Part 23

Chapter 233,789 wordsPublic domain

Je priais parfois mon maître d'avoir pour agréable que je visitasse les troupeaux de Yahous du voisinage, afin de me rendre un compte exact des mœurs, des habitudes et des passions de cette espèce de bétail humain. J'avais témoigné pour ces monstres une aversion si profonde, que j'étais sans nul doute à l'abri de leur corruption; c'est pourquoi le cheval à qui j'appartenais consentit à ces études physiologiques, à condition, cependant, qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un de ses fidèles domestiques, d'un fort bon naturel, m'accompagnât toujours, crainte d'accident.

Ces Yahous en troupeaux ne se gênaient pas pour me regarder comme un de leurs semblables, ayant une fois vu mes manches retroussées, ma poitrine et mes bras découverts. Aussitôt que je fus au milieu d'eux, ils s'approchèrent de la façon la plus familière, et se mirent à me contrefaire, en se dressant sur leurs pieds de derrière, en levant la tête, une de leurs pattes sur le côté. Ils riaient de mes yeux, de mon nez, de mes deux mains, de mon allure, et leur rire était mêlé d'envie, d'aversion et de haine; ainsi font toujours les singes, à l'égard d'un singe apprivoisé, qui porte un chapeau, un habit, une épée et des bas.

Un jour qu'il faisait grand chaud, et que je me baignais dans un courant limpide, une jeune Yahouse, hardiment, se jeta dans l'eau, s'approcha de moi, et se mit à me serrer de toute sa force. Ah! quelle peur, quand je me sentis pressé entre ses deux bras ronds et potelés: _A l'aide! au secours!_ Je poussais de grands cris, je tremblais d'être écorché vif... Malgré la fureur qui l'animait et la rage peinte dans ses yeux, je n'eus pas une égratignure... A mes cris accourut l'alezan, et la Yahouse, à regret, prit la fuite. Cette histoire assez ridicule ayant été racontée à la maison, réjouit fort mon maître et toute sa famille; elle me causa beaucoup de honte et de confusion. Je ne sais si je dois raconter que cette Yahouse avait les cheveux noirs, les yeux bleus, les lèvres roses et les dents blanches, les sourcils bruns, les ongles nacrés, et la peau bien moins brune que toutes celles que j'avais rencontrées.

Comme j'ai passé trois années entières en ce pays, le lecteur attend de moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres voyageurs je fasse ample récit des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs usages, leurs mœurs, leurs maximes, leurs façons d'agir..... Le lecteur est tout à fait dans son droit, et voilà bien ce que je vais faire en peu de mots.

Les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux dominants dans cette contrée, apportent, en venant au monde, une grande inclination pour la vertu. Ils avaient peine à mal penser d'une créature raisonnable; leur principale maxime est de cultiver et de perfectionner leur raison, elle est le guide unique de leurs moindres actions. Chez eux la raison n'est pas, tant s'en faut, un prétexte à toutes sortes de problèmes, attaqués et soutenus par toutes sortes d'arguments. Ils s'en voudraient de mettre en question toute chose, et de défendre, en disant: _C'est probable, après tout!_ des sentiments absurdes, des maximes malhonnêtes! Tout ce qu'ils disent porte une conviction dans l'esprit; ils n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé ou défiguré par les passions, par l'intérêt. Je me souviens que j'eus grand'peine à faire comprendre à mon maître ce que j'entendais par le mot _opinion_, et comment il était possible que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement du même avis.

«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est-elle pas une, et devons-nous affirmer ce qui est incertain? De quel droit nier, positivement, ce que nous ne voyons pas clairement impossible, et pourquoi donc agiter des questions que l'évidence ne peut décider? Quelque parti que vous preniez, vous serez toujours livrés au doute? Enfin, à quoi servent ces conjectures, ces vains raisonnements, ces recherches stériles et ces disputes éternelles?

«Avec de bons yeux on voit de loin l'obstacle; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point contester. Par toutes vos disputes à tout propos, il est démontré que votre raison est couverte de ténèbres, ou que vous haïssez la vérité, d'une haine sans trêve et sans merci.»

C'était une chose admirable que la philosophie intelligente de ce cheval: Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions les maximes de cet alezan d'État, il y aurait assurément dans toute l'Europe, avec plus de bon sens, moins d'erreurs. Mais aussi que deviendraient nos bibliothèques, la réputation de nos savants et le négoce de nos libraires? La république des lettres ne serait plus que la république universelle de la raison: il n'y aurait dans les universités d'autres écoles que l'école même du bon sens.

Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se soutiennent, et se soulagent l'un l'autre. Ils ne se portent point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins.

Ils n'attentent point à la vie et à la liberté de leurs semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur espèce était dans les alarmes; ils disent, à l'exemple d'un ancien: _Nihil_ CABALLINI _a me alienum puto_. «Je suis cheval, et pas de chevalerie étrangère à mon souci de chaque jour.»

Ils ne médisent point les uns des autres; la satire en prose, en _voyages_, en _romans_, ils l'ignorent. Le supérieur aurait honte d'accabler son inférieur du poids de son autorité; ils commandent sans orgueil, on leur obéit sans bassesse; ici, la dépendance est un lien et non pas un joug; la puissance est toujours soumise aux lois de l'équité; l'autorité s'impose aux respects des gouvernés.

Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Le cheval noir épouse une noire, et l'alezan une alezane; un gris-pommelé épousera toujours une gris-pommelée, ainsi des autres. Les voilà donc à l'abri de nos déchéances conjugales: changements, révolutions, ni déchet dans les familles. Les enfants sont tels que leurs pères et leurs mères: armes et titres de noblesse consistent dans leur figure et leur taille, dans leur force et leur couleur, qui se perpétuent en toute leur postérité. Jamais cheval magnifique et superbe n'engendre une rosse, et jamais une rosse un beau cheval, comme cela arrive assez souvent chez nous.

Dans le genre cheval, point de mauvais ménage: épouse fidèle à son mari, et mari à son épouse.

Ils vieilliront dans la même tendresse; il sera toujours jeune pour elle, elle sera pour lui toujours nouvelle! Et ni divorce, ni séparation. Ils n'ont jamais été pratiqués chez eux. Époux toujours amants, épouses toujours maîtresses, ils ne sont point impérieux, elles ne sont point rebelles; jamais elles ne s'avisent de refuser ce qu'ils sont en droit et presque toujours en état d'exiger.

Leur chasteté réciproque est le fruit de la raison, non de la crainte, des égards ou du préjugé. Ils sont chastes et fidèles, pour la douceur de leur vie et pour le bon ordre; ils ont promis de l'être, et c'est l'unique motif qui leur fait considérer la chasteté comme une vertu.

Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. La mère attentive est là qui veille sur le corps et la santé, le père veille sur l'esprit et la raison. Ils répriment, autant que possible, les saillies et les ardeurs fougueuses de la jeunesse. En ce pays de Cocagne, on se marie avec joie et de bonne heure, conformément aux conseils de la raison, aux désirs de la nature.

On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles; et je me souviens que mon maître appelait déraisonnable et ridicule notre usage à cet égard. Il disait que la moitié de notre espèce, avec l'éducation qu'on lui donnait, n'avait pas d'autre talent que celui de multiplier.

Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et la légèreté, celui des femelles dans la souplesse et la douceur. Si la cavale a les qualités du cheval, on lui cherche un cheval qui ait les qualités de la cavale. Ainsi tout se compense.

On voit ceci chez nous: quand la femme ordonne, il faut bien que le mari obéisse. Ils ont cela de consolant, chez eux: leurs enfants ne dégénèrent point, ils ressemblent à leurs parents et perpétuent heureusement les grâces et les vertus des auteurs de leurs jours.

Quant à ces mots: _Corbeille_, _apport_, _dot_, _espérances_, _douaires_, _préciput_, _communauté_, _régime dotal_, _dernier survivant_, _part_, _demi-part_, _agnats et cognats_, _inventaires_, _successions_, _testaments_, _part d'enfants_, _premier lit_, _second lit_, _enfants légitimes et naturels_, _obligations_, _assurances_, _bénéfice d'inventaire_, _nourrices_, _biberons_, _bourrelets_, _langes_, _maillots_, _code_, _coutumes_... on n'en sait pas le premier mot chez messieurs les chevaux! «Quoi! disent-ils, tant de précautions pour faire un bon ménage... et ne dirait-on pas que ces fils-là vivent cinq cents ans!»

Puis les voilà qui se gaussent en leur patois, et se moquent de nous!

Ils sont heureux à meilleur compte, et tout simplement.

CHAPITRE IX

Parlement des Houyhnhnms.--Question importante agitée dans l'assemblée de toute la nation.--De quelques usages du pays.

Pendant mon séjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois avant mon départ, il y eut une assemblée générale de la nation, une espèce de parlement où mon maître, appelé par les élections, se rendit, député par son canton. On y traita une affaire... Elle avait été déjà cent fois mise sur le bureau... Elle était la seule question qui eût jamais partagé les esprits des Houyhnhnms. Mon maître, à son retour, me rapporta tout ce qui s'était passé.

Il s'agissait de décider s'il fallait absolument exterminer la race des Yahous. Un des membres soutenait l'affirmative, appuyant son avis de diverses preuves très-solides.

Il prétendait que le Yahou était l'animal le plus difforme et le plus dangereux que la nature eût jamais produit; il était également indocile et malin, il ne songeait qu'à nuire à tous les autres animaux. Il rappela une tradition répandue en ce pays: on assurait que les Yahous n'y avaient pas été de tout temps; en un certain siècle il en avait paru deux sur le haut d'une montagne, et qu'ils eussent été formés d'un limon échauffé par les rayons du soleil, qu'ils fussent sortis de la vase de quelque marécage, ou que l'écume de la mer les eût fait éclore, ces deux Yahous avaient engendré; l'espèce ainsi s'était multipliée au point que le pays en était infecté.

Or, à cette infection il était utile de pourvoir. Il n'y avait guère plus d'un siècle que, pour prévenir les inconvénients de cette hideuse multiplication, les Houyhnhnms avaient ordonné une chasse générale des Yahous; on en avait pris une grande quantité, et, après avoir détruit tous les vieux, on avait gardé les plus jeunes pour les apprivoiser, autant que cela serait possible à l'égard d'un animal aussi méchant; et, comme les anciens ne savaient qu'en faire, ils en avaient fait des bêtes de somme.

«A coup sûr, disait ce logicien féroce, les Yahous ne sont point _Ylnhniamshy_» (c'est-à-dire aborigènes). Il représenta que les habitants du pays, ayant eu la fantaisie de se servir des Yahous, avaient mal à propos négligé l'usage des ânes, qui étaient de très-bons animaux, doux, paisibles, aisés à nourrir, infatigables; ils n'avaient d'autre défaut que d'avoir une voix désagréable; mais la voix de l'âne était un concert véritable, comparée à la voix des Yahous.

Plusieurs autres sénateurs ayant harangué diversement sur le même sujet, mon maître à la fin, monte à la tribune, et propose un expédient judicieux dont, malgré moi, je lui avais donné l'idée. Il reconnut que, cette fois, le sénat pouvait s'appuyer sur la tradition, et que l'honorable préopinant avait sans réplique démontré l'extranéité des Yahous.

Seulement il était persuadé que les deux premiers Yahous étaient venus de quelque pays d'outre-mer, qu'ils avaient été déportés, et par suite abandonnés de leurs camarades.

Ils s'étaient d'abord retirés sur les montagnes, dans les forêts; plus tard, ils étaient devenus sauvages et farouches, et entièrement différents de ceux de leur espèce, habitants des pays éloignés. Pour établir solidement cette proposition, il raconta qu'il avait chez lui, depuis quelque temps, un Yahou très-extraordinaire, dont tous les membres de l'assemblée avaient sans doute ouï parler, et que plusieurs même avaient vu.

Il raconta sa trouvaille, et comment mon corps était couvert d'une composition artificielle de poils et de peaux de bêtes; il dit que je parlais une langue qui m'était propre, et que j'avais appris la leur. Je lui avais fait le récit de l'accident qui m'avait conduit sur ce rivage; il m'avait vu, dépouillé de mes couvertures, et par lui-même il s'était assuré que j'étais un vrai et parfait Yahou..., seulement j'avais la peau blanche et des griffes fort courtes.

«Ce Yahou étranger, ajouta monsieur le cheval, m'a voulu persuader que dans son pays, et dans beaucoup d'autres qu'il a parcourus, les Yahous sont les animaux maîtres, dominants et raisonnables, que les Houyhnhnms y sont dans l'esclavage et dans la misère. Il a, sans conteste, toutes les qualités extérieures de nos Yahous; mais, incontestablement, il est tourné comme pas un de sa race; il a quelque teinture de raison.

«S'il ne raisonne pas tout à fait comme un Houyhnhnm, il a du moins des connaissances et des lumières fort supérieures à celles de nos Yahous. Mais voici, messieurs, ce qui va vous surprendre, et sur quoi je vous demande une extrême attention: le croirez-vous? Il m'a assuré que dans son pays les Houyhnhnms étaient retranchés du nombre des pères dès leur plus tendre jeunesse, et que cette opération, la plus simple du monde, les rendait obéissants et dociles.

«Or je me demande en ce moment si cette leçon pour nous sera perdue, uniquement parce que de tels animaux nous l'ont donnée? Humanité, docilité, sagesse et prudence, on nous promet toutes ces vertus, et nous hésiterions? La fourmi nous apprend l'industrie et la prévoyance; à l'hirondelle nous devons les premiers éléments de l'architecture. Je conclus qu'on peut fort bien introduire en ce pays-ci, par rapport aux jeunes Yahous, l'usage dont il est question. Traitons-les, s'il vous plaît, nous, les Houyhnhnms, comme ils nous traitent chez eux, rendons-les, par cette simple cérémonie, obéissants et sages.

«Ainsi, sans violence, au contraire, en nous délivrant doucement de ces monstres, nous accomplirons une réforme indispensable! En même temps (c'est mon avis), seront exhortés les Houyhnhnms à entourer de soins les jeunes ânons; un âne est préférable à quatre ou cinq Yahous. Un âne, à cinq ans, travaille et fait un bon service; d'un Yahou nous ne savons que faire avant qu'il ait quinze ans!...»

Tel fut ce discours mémorable; on en parle encore au pays des Houyhnhnms. Mais à ce récit de mon maître il y avait un _tu autem_! A ce _tu autem_ il y avait une réticence... A quels dangers fus-je exposé dans ce parlement de malheur!... Souffrez cependant que je touche un dernier mot du caractère et des usages des Houyhnhnms.

Les Houyhnhnms n'ont point de livres: ils ne savent lire ni écrire; toute leur science est la tradition. C'est un peuple uni, sage et vertueux, très-raisonnable; il n'a commerce avec aucun peuple étranger; les grands événements sont très-rares dans ce trop heureux pays; les traits de leur histoire qui méritent un souvenir, peuvent aisément se conserver dans leur mémoire et ne la surchargent pas.

Maladies et médecins, ils les ignorent. Que le médecin manque à la maladie, ou la maladie au médecin, peu leur importe! Ils ont bien quelques légères indispositions, mais ils se guérissent aisément eux-mêmes, par la connaissance excellente qu'ils ont des plantes et des herbes salutaires; leur instinct les pousse à étudier la botanique dans leurs promenades, et pendant leurs repas.

Leur poésie est belle, harmonieuse. Elle dédaigne également la rusticité, le langage affecté, le jargon précieux, les pointes épigrammatiques, les subtilités obscures, les antithèses puériles, les _agudezas_ des Espagnols, les _concetti_ des Italiens, les figures outrées des Orientaux. L'agrément des similitudes, la vérité des descriptions, la liaison et la vivacité des images, voilà l'essence et le caractère de leur poésie. Ils savent par cœur des morceaux admirables de leurs meilleurs poëmes: on dirait un composé de la sublimité d'Homère, de la grâce de Virgile, et de la grandeur de Milton.

Lorsqu'un Houyhnhnm _a vécu_, sa mort n'afflige et ne réjouit personne. Ses proches parents et ses meilleurs amis regardent son trépas d'un œil indifférent. Le mourant lui-même s'en va sans le moindre regret de quitter ce bas monde; on dirait d'une visite qui s'achève.--On entre, on cause, on dit volontiers ce qu'on avait à dire, et l'on prend congé de la compagnie avec laquelle on s'est entretenu tout à l'aise.

Il me souvient que mon doux maître, ayant invité un de ses amis, avec toute sa famille, à se rendre chez lui pour affaire importante, on convint et du jour et de l'heure.

Nous fûmes surpris de ne point voir arriver la compagnie au temps marqué. Enfin l'épouse, accompagnée de ses deux enfants, se rendit au logis, un peu tard. «Pardonnez-moi, dit-elle en entrant, si vous avez attendu; mon mari est mort, ce matin, d'un accident.»

Elle ne se servit pas du mot _mourir_, qui est une expression malhonnête, mais de celui de _shnuwnh_, qui signifie, à la lettre, aller retrouver sa grand'mère. Elle fut alerte et presque gaie; elle-même, un mois après, elle s'en fut _retrouver sa grand'mère_ en bondissant.

Les Houyhnhnms vivent soixante-dix ou soixante-quinze ans, quelques-uns vont à quatre-vingts. Quelques semaines avant que de mourir, ils pressentent leur fin prochaine, et n'en sont point effrayés. Alors ils reçoivent les visites et les compliments de leurs amis, qui viennent leur souhaiter un bon voyage.

Dix jours avant le décès, le futur mort, qui se trompe rarement dans son calcul, va rendre à ses amis les visites qu'il en a reçues, porté dans une litière par ses Yahous. C'est alors qu'il prend congé, dans les formes, de ceux qu'il aime, il leur dit un dernier adieu en grande cérémonie; on dirait d'un bon marchand quittant la contrée où il a fait sa fortune, et qui prend congé de ses voisins, pour finir ses jours dans sa nouvelle maison des champs.

Je ne veux pas oublier que les Houyhnhnms n'ont point de terme dans leur langue pour exprimer ce qui est mauvais, ils se servent de métaphores tirées de la difformité et des mauvaises qualités des Yahous.

S'ils veulent exprimer l'étourderie et la négligence d'un domestique ou la faute d'un enfant, une pierre à leurs pieds, un mauvais temps sur leur tête, ils ajoutent le mot _Yahou_, qui veut tout dire. Pour exemple, ils diront: _Hhhm-Yahou_, _Whnaholm-Yahou_, _Ynlhmndwihlma-Yahou_; pour signifier une maison mal bâtie, ils diront _Ynholmhnmrohlnw Yahou_.

Lecteur bienveillant et bénévole qui m'écoutez bouche béante, et depuis si longtemps, que je commence à en ressentir un peu de honte, si mes explications vous paraissent insuffisantes, ou bien si quelqu'un désire en savoir davantage au sujet des mœurs et des usages des Houyhnhnms, il prendra, s'il lui plaît, la peine d'attendre qu'un gros volume in-quarto, que je prépare sur cette matière, soit achevé.

J'en publierai incessamment le prospectus, et je prends ici le strict engagement que MM. les souscripteurs ne seront point frustrés de leur espérance et de leurs droits.

Cependant que mon vieux public se contente ici de cet abrégé. La tâche est rude, au bout du compte, de raconter ce tas d'aventures, même en abrégé.

Les graveurs, dessinateurs, hydrographes et géographes sont à l'œuvre, et leur _illustration_ jettera sans nul doute un grand jour sur ma très-véridique NARRATION!

CHAPITRE X

Félicité du pays des Houyhnhnms.--Les bonheurs de la causerie.--Il est banni du pays par l'ordre du parlement.

J'ai toujours aimé l'ordre et l'économie; et dans quelque situation que je me sois trouvé, je n'ai pas manqué à me caser de mon mieux.

Mon maître m'avait assigné une loge à six pas de la maison; ce logement, qui était une hutte conforme à l'usage du pays et semblable, ou peut s'en faut, à celles des Yahous, n'avait ni agrément, ni commodité.

J'allai chercher de la terre glaise dont je me fis quatre murs; avec des joncs je formai une natte dont je couvris ma hutte. Enfin je cueillis du chanvre: il croissait naturellement dans les champs; je le battis, j'en composai du fil, et de ce fil une espèce de toile que je remplis de plumes d'oiseaux pour être couché en vrai sybarite de la Cité.

Je me fis table et chaise avec mon couteau, et le secours de l'alezan. Lorsque mon habit fut entièrement usé, je m'en donnai un neuf de peaux de lapins, auxquelles je joignis les peaux de certains animaux appelés _Nnuhnoh_, qui sont fort beaux et à peu près de la même grandeur, et dont la peau est couverte d'un fin duvet. De cette peau je me fis aussi des bas très-propres. Je ressemelai mes souliers avec des planchettes que j'attachai à l'empeigne; et cette empeigne étant usée entièrement, j'en fis de peau d'Yahou.

Ainsi logé et vêtu, je me nourrissais de mon mieux: coquillages, laitage et beurre, et racines, parfois du miel dans les troncs des arbres, et je le mangeais avec mon pain d'avoine. Au fait, la nature est bonne mère; elle se contente de peu. Et puis la nécessité est mère de l'invention.

Je jouissais d'une santé parfaite et d'une paix d'esprit inaltérable. J'étais, grâce aux dieux, à l'abri de l'inconstance ou de la trahison des amis; ni piéges, ni ennemis.

Je n'étais point tenté de faire honteusement ma cour à un grand seigneur, pour avoir l'honneur de sa protection et de sa bienveillance. Je n'étais point obligé de me précautionner contre la fraude et l'oppression: il n'y avait point là d'espion et de délateur gagé, ni de lord Mayor crédule, étourdi, politique et malfaisant.

En ces domaines de la vérité, je ne craignais point de voir mon honneur flétri par des accusations absurdes, et ma liberté honteusement ravie par des complots indignes, et par des ordres surpris à la bonne foi, à l'incurie. Il n'y avait ni médecins pour m'empoisonner, ni procureurs pour me ruiner; pas même un poëte à me conduire à travers ses tristes fictions. Loin de moi la triste exigence de la plume et du sobriquet!

Fi des écrivailleurs! Tous mendiants! Tous mauvais plaisants, joueurs, impertinents nouvellistes, esprits forts, hypocondriaques, babillards, disputeurs, gens de parti, séducteurs, faux savants.

Fi des marchands trompeurs, des pasquins, des précieux ridicules, des esprits fades, damoiseaux, petits maîtres! fi des faquins, des traîneurs d'épée! Au pays des chevaux, pas un ivrogne! Le dernier pédant avait emmené la dernière caillette. En même temps, la licence et l'impiété respectaient mes yeux et mes oreilles. Mes yeux n'étaient point blessés à l'aspect d'un maraud enrichi par la ruine d'un honnête homme, tristement abandonné à sa vertu, comme à sa mauvaise destinée.

J'avais l'honneur de m'entretenir souvent avec messieurs les Houyhnhnms qui venaient au logis, et mon maître avait la bonté de souffrir que j'entrasse toujours dans la salle où ces sages parlaient avec tant de prudence. Il arrivait parfois que ces vrais sénateurs m'adressaient des questions auxquelles j'avais l'honneur de répondre. J'accompagnais aussi mon maître en ses visites; mais je gardais le silence à moins qu'on ne m'interrogeât. Je répondais bien, j'écoutais mieux; tout ce que j'entendais était utile, agréable, et toujours exprimé en peu de mots, mais avec grâce; une exacte bienséance était observée, et la plus simple politesse; on s'appliquait à bien dire, à plaire, à paraître aimable. A la porte les ennuyeux! Loin d'ici les bavards, qui chicanent à tort, qui disputent et déplaisent!