Les voyages de Gulliver

Part 22

Chapter 223,828 wordsPublic domain

--C'est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant de génie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre côté et n'en fassent pas un meilleur usage. Au fait, ne vaudrait-il pas beaucoup mieux utiliser sa science et sa vie en donnant à ses semblables des leçons de sagesse et de vertu? J'imagine, en effet, que ces arbitres suprêmes du droit et du devoir, de la fortune et de l'honneur de toute une nation, sont autant de demi-dieux.

--Point du tout, répliquai-je, ils ne savent que leur métier, rien de plus. Ce sont les plus grands ignorants du monde en tout autre matière; ils sont les plus acharnés ennemis des beaux-arts, des artistes, des écrivains, de la belle littérature et de toutes les sciences; dans le commerce ordinaire de la vie, ils paraissent stupides, pesants, ennuyeux, impolis. Je parle en général; on en voit, clair-semés, qui sont spirituels, agréables et galants. C'est le cas de dire, ou jamais, que la règle, en ceci, est confirmée par l'exception.»

CHAPITRE VI

Du luxe, de l'intempérance et des maladies qui règnent en Europe. Et caractère de la noblesse.

J'avais beau dire, on ne pouvait comprendre à quel point cette race des praticiens était malfaisante et redoutable à la fois. «Quel motif, disait Son Honneur à quatre pieds en frappant du pied la terre, les porte à faire un tort si considérable à ceux qui ont besoin de leur secours, et que voulez-vous dire aussi, cette _récompense_ que l'on promet à un procureur?»

Je lui répondis que cette _récompense_ était de l'argent. J'eus quelque peine à lui faire entendre ce mot _argent_. Je lui expliquai nos différentes espèces de monnaies, les métaux dont elles sont composées. «L'argent, chez nous, monsieur le cheval, est le commencement et la fin de toute chose. Il commande, il gouverne, il châtie, il récompense!

«A l'argent tout se rapporte! Il donne à qui le possède... un peu plus que tout! Par l'argent vous avez de beaux habits, de belles maisons, de belles terres; l'argent amène à vous les plus belles cavales; il vous pare, il vous fait _bonne chère_; il vous glorifie! _Argent_ dit tout. C'est pourquoi nous ne croyons jamais avoir assez d'argent; plus nous en avons, plus nous en voulons avoir, le riche oisif jouit des travaux du pauvre! Et plus j'ai d'argent, plus je force à la gêne, au travail, quantité de malheureux sans argent.

--Et quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient donc pas à tous les animaux? Ils n'auraient pas un droit égal aux fruits qu'elle produit pour la nourriture de chacun? De quel droit, s'il te plaît, des Yahous privilégiés recueillent-ils ces fruits, à l'exclusion de leurs semblables? et si quelques-uns y prétendent un droit plus particulier, il me semble à moi que ceux-là ont mérité de vivre avant tous les autres, qui par leur travail ont contribué à fertiliser la terre.

--Oh! pour cela, non! lui répondis-je; et ceux qui font vivre tous les autres par la culture de la terre sont justement ceux-là qui meurent de faim.

--Mais, dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de _bonne chère_, lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait _bonne chère_ en votre pays?» Alors je lui racontai les mets les plus exquis dont la table des riches est ordinairement couverte, et les différentes façons d'apprêter les viandes.

Je lui dis de nos gourmandises tout ce qui me vint en mémoire, ajoutant que, pour bien assaisonner ces viandes, et surtout pour boire à souhait de bonnes liqueurs, nous équipions des bateaux, nous courions mille hasards. Tant de voyages! tant d'écueils! des terres si lointaines!

Rien que pour offrir une honnête collation à quelque riche, il nous fallait des voiles, gonflées des quatre vents du ciel, dans toutes les parties de l'univers.

«Votre pays est donc bien misérable (il disait cela, enflant ses naseaux jusqu'à l'insulte), qu'il ne fournit pas de quoi nourrir ses habitants? Quoi donc! vous n'avez pas de quoi boire, et vous êtes obligés de traverser les mers pour vous désaltérer! Et vous appelez cela une patrie!...»

A quoi je répondis: «Plaise à Votre Honneur de prendre en sa grâce l'Angleterre, ma patrie! Elle produit trois fois plus de nourriture que ses habitants n'en peuvent consommer; qu'elle cherche, au loin, des boissons qui lui plaisent, ce n'est pas qu'elle n'ait en abondance une eau fraîche! Elle compose une boisson avec le suc de certains fruits, ou l'extrait de quelques grains; en un mot, rien ne manque à ses besoins.

«C'est donc uniquement pour nourrir notre luxe et notre intempérance que nous envoyons dans les pays étrangers les productions de notre île de la Grande-Bretagne, et que nous rapportons en échange, et de si loin, des substances qui nous brûlent, des boissons qui nous enivrent, des vices qui nous tuent!

«Cet irrésistible attrait du luxe, de la bonne chère et du plaisir, est le principe de tous les mouvements de nos Yahous; pour y atteindre, à tout prix il faut s'enrichir. Or ce besoin de fortune à tout prix, voilà la source intarissable d'où nous viennent les mendiants, les filous, les voleurs, les pipeurs, les courtisans, les courtisanes, les parjures, les flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les faux témoins, les menteurs, les joueurs, les fanfarons, les mauvais auteurs, les empoisonneurs, les impudiques, les précieux ridicules, les esprits forts, la race abjecte des vendeurs et des acheteurs de fumée!...»

Et, comme il m'écoutait bouche béante, il me fallut expliquer à cette bête chacune de ces ignobles professions, de mentir, de flatter, de calomnier; bassesse! abjection! coquinerie! la vénalité! Vénalité de l'âme et vénalité de l'esprit! vénalité du cœur... et tout est vénalité!

«Et quand je vous raconte ici toutes ces peines pour rapporter chez nous des vins mûris sur tous les coteaux, ce n'est pas que le vin nous soit nécessaire; il est mieux que nécessaire, il est charmant! Il apporte avec soi la gaieté sans frein, l'oubli complet des choses sérieuses, mille folies, et le courage et le bel esprit!

«Le vin nous affranchit de la tyrannie et des volontés souveraines du bon sens.

«Par cette obéissance aux volontés des plus riches, se nourrissent les pauvres de notre nation. De la misère ils se sauvent par un travail sans trêve. Suis-je habillé comme je dois l'être, je porte sur mon corps l'ouvrage de cent ouvriers. Un millier de mains ont contribué à bâtir, à meubler ma maison; il en a fallu cinq ou six fois davantage pour habiller, orner et parer ma femme.»

Ici, pour faire un pendant au tableau des gens de justice, il me fallut donner le tableau des médecins. J'avais dit à Son Honneur que la plupart de mes compagnons étaient morts de maladie; il n'avait qu'une idée imparfaite de ce mot: _maladie!_

Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, sous la faiblesse de l'âge, à moins que nous n'eussions été blessés par quelque accident. Je fus obligé de lui expliquer la nature et la cause de nos diverses maladies.

1º Nous mangions sans avoir faim, nous buvions sans avoir soif.

2º Nous passions les nuits à avaler des liqueurs brûlantes, buvant pour boire, au détriment de nos entrailles. Cette façon de vivre, inévitablement, répandait dans tous nos membres une faiblesse, une langueur mortelles.

3º Des maladies funestes naissaient quelquefois avec nous, transmises avec le sang, et se prolongeaient de génération en génération.

Mais je n'en finirais pas de dresser la liste des maladies auxquelles nous étions exposés; il y en avait cinq ou six cents pour chaque membre; et de notre corps, chaque partie, interne, externe, en avait une infinité qui lui étaient propres.

«Pour guérir tous ces maux, nous avons des _Yahous_ qui se consacrent uniquement à l'étude du corps humain; ils prétendent, par des remèdes efficaces, extirper nos maladies, lutter contre la nature même, et prolonger notre existence!» En ma qualité de chirurgien, j'expliquai avec plaisir à Son Honneur les différentes méthodes, les mystères de la médecine.

«Il faut supposer que toute maladie est une réplétion: d'où nos médecins concluent sensément que l'évacuation est nécessaire, et par en haut, et par en bas. Ils ont reconnu certaines propriétés... évacuantes à certains herbages; ils ont assigné son emploi médical à chaque substance: gomme, huile, écailles, sels, excréments, écorces, serpents, crapauds, grenouilles, araignées; le poisson même a son emploi dans la guérison; de ces drogues, mêlées ensemble ou prises séparément, ils composent certains breuvages, d'une odeur et d'un goût abominables, qui soulèvent le cœur et révoltent les sens.

«A chaque instant ils tirent de leur pharmacopée un vomissement (évacuation par en haut), un lavement (évacuation par en bas), selon leur fantaisie, et le malheureux qui tombe entre leurs mains ne saurait éviter la potion qui purge les entrailles et cause d'effroyables tranchées, ou le clystère qui lave et relâche les intestins. La nature, disent-ils, nous a donné l'orifice supérieur et visible pour ingérer, et l'orifice inférieur et secret pour égérer: or la maladie est une révolution dans la disposition naturelle du corps.

«Il faut donc que le remède agisse en sens inverse, et combatte la nature; et c'est pourquoi il est nécessaire, indispensable, de changer l'usage des orifices, d'_avaler_ par l'orifice d'en bas, d'_évacuer_ par celui d'en haut.

«D'autres maladies qui n'ont rien de réel tiennent à l'imagination, et sont presque aussi redoutables que les maladies réelles. Ceux qui sont attaqués de cette sorte de mal s'appellent des _malades imaginaires_. Et, naturellement, on s'essaye à les guérir, par des remèdes imaginaires. Voire le plus souvent nos médecins donnent ces remèdes pour les maladies réelles. En général, les fortes maladies d'imagination attaquent nos yahous femelles.»

Je parlai aussi du charlatanisme de beaucoup de médecins et de leur talent pour pronostiquer sûrement la mort, dans certains cas désespérés.

Un jour mon maître me fit un compliment que je ne méritais pas. Comme je lui parlais des gens de qualité d'Angleterre, il me dit qu'il croyait que j'étais gentilhomme, parce que j'étais beaucoup plus propre et bien mieux fait que tous les Yahous de son pays, quoique je leur fusse inférieur pour la force et pour l'agilité: cela venait sans doute, à son sens, des respects que j'avais pour moi-même, et de mon talent pour la parole. Il ajoutait (modestement) que ma fréquentation avec un animal de son espèce avait beaucoup développé mes penchants de Yahou bien disant et bien pensant.

Il me fit observer en même temps que parmi les Houyhnhnms les bruns ou les azelans bruns n'étaient pas si bien faits que les bais châtains, les gris pommelés et les noirs; ceux-là, certes, ne naissaient pas avec les mêmes talents et les mêmes dispositions que ceux-ci; donc ils restaient toute leur vie en servitude, aucun d'eux ne songeant à sortir de sa caste...

Pour exemple: un alezan brun qui tenterait de traiter d'égal à égal avec un gris pommelé ferait jeter les hauts cris à toute la nation chevaline. «Il faut, disait-il, rester dans l'état que la nature indique; et c'est l'offenser, c'est se révolter contre elle, de vouloir sortir du rang qui nous appartient.

«Quant à vous, maître Yahou, si vous avez évité l'abjection dans laquelle végètent vos semblables, si vous n'êtes pas, comme eux, un exécrable objet de haine et de réprobation, si vous êtes admis à vivre, à parler familièrement avec un alezan doré tel que moi, il faut en remercier d'abord la nature, et puis l'éducation que je vous ai donnée... Au reste, on devine à votre aspect toutes les supériorités de la noblesse, et, pour ma part, je ne doute pas que vous ne soyez d'un sang supérieur à celui des Yahous.»

Je rendis à Son Honneur de très-humbles actions de grâces pour la bonne opinion qu'elle avait de moi; je l'assurai en même temps que ma connaissance était très-vulgaire, étant né seulement d'honnêtes parents, qui m'avaient donné une assez bonne éducation.

Ce que nous appelons la _noblesse_ n'avait rien de commun avec l'idée qu'il en avait conçue. Au contraire, il ferait une énorme confusion entre _noblesse_ et _vertu_! Et en preuve: nos jeunes gentilshommes étaient nourris dès leur enfance, dans l'oisiveté, dans le luxe; aussitôt que l'âge le permettait, ils s'épuisaient dans la débauche, et se mariaient ensuite à quelque femme de basse extraction, laide et mal faite, malsaine, mais riche; un pareil couple engendrant, à coup sûr, des enfants mal constitués, noués, scrofuleux, difformes, ce qui continuait parfois jusqu'à la troisième génération.

Tels étaient nos usages; nos mœurs étaient ainsi faites. _Antique naissance_ était synonyme, ou peu s'en faut, de _difformité_.

Parmi nous, un corps sec, maigre et décharné, faible, infirme, est devenu une marque presque infaillible de noblesse; une complexion robuste, un air de santé, vont si mal à l'homme de qualité, que tout de suite, à le voir actif, bien fait, courageux, éveillé, sans tare, et radieux de jeunesse, on en tire une conclusion hostile à l'égard de ses ancêtres...

A plus forte raison, s'il a l'esprit élevé, juste et bien fait, s'il n'est pas bourru, efféminé, brutal, capricieux, débauché, ignorant.

«Vraiment! me disait ce bonhomme de cheval, plus je t'écoute, et plus il me semble, en effet, que tu te moques de moi, avec ta _noblesse_ et tes chimères d'une race à part et contrefaite, idiote et toute-puissante, et destinée à gouverner, éclairer, conseiller tout le reste de sa nation!»

Je m'inclinais, affirmant de nouveau que ces choses, qui semblaient incroyables, étaient la vérité même!

Et plus que jamais mon bon maître hennissait d'indignation et pitié.

CHAPITRE VII

Parallèle des Yahous et des hommes.

Peut-être, ami lecteur, serez-vous scandalisé des portraits fidèles que je fis alors de l'espèce humaine, et de la sincérité avec laquelle j'en parlai devant cet animal dédaigneux, qui avait déjà une si mauvaise opinion de tous les Yahous?

Mais quoi! j'avoue ingénument que le caractère et les grandes qualités des Houyhnhnms avaient fait une telle impression sur mon esprit, que je ne pouvais les comparer à nous autres humains, sans mépriser tous mes semblables.

Ce mépris me les fit regarder comme indignes de tout ménagement. D'ailleurs, mon maître avait l'esprit très-pénétrant; il remarquait tous les jours, dans ma personne, de grands défauts dont je ne m'étais jamais aperçu; je les regardais tout au plus comme de fort légères imperfections.

Son bon sens pratique m'inspirait une extrême bienveillance; l'amour qu'il avait pour la vérité me fit détester le mensonge et le déguisement dans mes récits.

J'avouerai encore un autre motif de mon extrême sincérité. Lorsque j'eus passé une année parmi les Houyhnhnms, je conçus pour eux tant d'estime et de vénération, que je résolus de ne jamais songer à retourner dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse contrée, où le Ciel m'avait conduit pour m'apprendre à cultiver la vertu. Heureux si j'eusse obéi à cette inspiration d'en haut!

La Fortune ennemie a fait obstacle à ce grand rêve, et maintenant que je ne suis plus guère, hélas! qu'un citoyen anglais, je me sais bon gré de n'avoir pas tout dit, et d'avoir caché aux Houyhnhnms les trois quarts de nos extravagances et de nos vices. Bien plus, je palliais parfois, autant qu'il m'était possible, les défauts de mes compatriotes. Lors même que je les révélais, j'usais de restrictions mentales, tournant la difficulté sans la nier. N'étais-je pas en quelque sorte excusable? Une certaine partialité est permise, après tout, quand il s'agit de sa chère patrie.

J'ai rapporté jusqu'ici la substance de mes entretiens avec mon maître, aussi longtemps que j'eus l'honneur d'être à son service, et, comme il fallait abréger, j'ai passé sous silence plusieurs détails qui ne sont pas sans intérêt.

Un jour, il m'envoya chercher de grand matin, et, m'ordonnant de m'asseoir à quelque distance (honneur qu'il ne m'avait point encore accordé), il me parla en ces termes: «J'ai repassé dans mon esprit tout ce que tu m'as dit, à ton sujet, au sujet de ton pays. Je vois bien que toi et tes compatriotes vous avez une étincelle de raison, sans que je puisse, au vrai, deviner comment ce petit lot vous est échu. Je vois aussi que l'usage que vous faites de la raison augmente inutilement vos défauts naturels, et vous en donne quantité d'autres que la nature vous avait refusés.

«Il est certain que vous ressemblez aux Yahous pour la figure extérieure, et vous leur seriez tout à fait semblables, avec plus de force et d'agilité, des griffes plus longues. Du côté des mœurs, la ressemblance est entière. Ils se haïssent les uns les autres, et la raison en est qu'ils voient leur laideur et leur figure odieuse, sans qu'aucun d'eux ait jamais considéré la sienne propre.

«Avec ce petit grain de raison que vous avez, et qui leur manque, il vous était impossible de nier que vous fussiez aussi laids, grêles, difformes et mal bâtis que les Yahous, et, prudents, vous avez caché ces disgrâces sous la parure et l'ornement. Vos habits sont des mensonges! Mâles et femelles, vous vous êtes trouvés si difformes, que vous avez inventé mille ajustements, dans l'espérance où vous étiez que vous seriez moins insupportables les uns pour les autres. Vaines précautions! si vous êtes moins hideux au premier aspect, vous ne vous haïssez pas moins; d'autres sujets de division, qui règnent parmi nos Yahous, règnent aussi parmi vous.

«Si nous jetons à cinq Yahous autant de viande qu'il en suffirait à rassasier cinquante... au lieu de manger en paix ce qu'on leur donne en abondance, ils se heurtent, ils se mordent, ils se déchirent; chacun voudrait engloutir les cinquante portions des cinq autres, et nous sommes obligés de les repaître à part, et de lier ceux qui sont repus, de peur qu'ils ne se ruent sur les Yahous non rassasiés. Si la vache du voisin meurt de vieillesse ou par accident, nos Yahous n'ont pas plutôt appris cette agréable aubaine, que les voilà tous en campagne; et troupeau contre troupeau, basse-cour contre basse-cour, c'est à qui mettra la bête en lambeaux. On se bat, on s'égratigne, on se déchire, et, si ces misérables Yahous ne finissent point par rester morts sur la place, il n'en faut rien attribuer à la prudence: ils sont privés des machines meurtrières et des armes massacrantes de vos pays.

«On rencontre assez souvent dans notre sol certaines pierres luisantes de différentes couleurs, dont nos Yahous sont fort amoureux. Rien ne leur coûte pour les tirer de la terre, où elles sont ordinairement enfouies: ils les portent dans leurs loges; ils en font un amas qu'ils cachent, et sur lequel ils veillent sans cesse et sans fin, comme un trésor, prenant bien garde que leurs camarades ne les découvrent. D'où leur vient cette inclination violente pour les pierres luisantes? à quoi peuvent-elles leur être utiles? C'est un mystère qui m'échappe!

«Il faut que cette abominable avarice de vos Yahous dont vous m'avez parlé, se trouve aussi dans les nôtres, et voilà ce qui les rend si passionnés pour les pierres luisantes. Je voulus une fois enlever à ce vieil Yahou que vous voyez là-bas, accroupi dans les fanges, de vieux cailloux pour lesquels il avait creusé, pendant dix ans, la terre avec ses griffes, avec son groin... Il poussa des hurlements terribles, et se révolta comme un cheval que l'on voudrait maltraiter; il écumait de rage, il avait le feu dans les yeux... Aussitôt qu'il se vit dépouillé de ses chers cailloux, pour lesquels il serait mort vingt fois, ce triple animal ne voulut plus boire ni manger; il tomba dans la tristesse, il pleurait et se lamentait, il levait au ciel ses mains abominables; malgré les coups, il refusa toute espèce de travail jusqu'à ce que j'eusse ordonné de reporter ce ridicule trésor à l'endroit où je l'avais pris.

«Alors maître Yahou commença de reprendre ses esprits, sa bonne humeur, et de recacher ses bijoux.

«Lorsqu'un Yahou a découvert dans un champ une de ces pierres précieuses, souvent un autre Yahou survient, qui la lui dispute. Or, tandis qu'ils se battent, un troisième accourt emportant la pierre; et voilà le procès terminé! Selon ce que vous m'avez dit, vos procès ne se vident pas si promptement dans votre pays, ni à si peu de frais. Ici, les deux plaideurs (si je puis les appeler ainsi) en sont quittes pour n'avoir ni l'un ni l'autre la chose disputée, au lieu que chez vous, en plaidant, on perd souvent ce qu'on veut avoir avec ce qu'on a.

«Il prend souvent à nos Yahous une fantaisie ignoble, inconcevable. Gras, bien nourris, bien couchés, traités doucement par leurs maîtres, pleins de force et de santé, ils tombent tout à coup dans un abattement, dans un dégoût, dans une mélancolie..., et les voilà tout à fait stupides. Ils fuient leurs camarades, ils ne mangent plus, ils rêvent, abîmés dans leurs pensées lugubres. Pour les guérir de cette maladie, un seul remède: on les réveille par un traitement un peu dur et sévère, on les emploie à des travaux pénibles. L'occupation que nous leur donnons alors met en mouvement tous leurs esprits, et rappelle à la fin leur vivacité naturelle, et tout va bien pour quelque temps.»

A ce détail ingénu, je me rappelai ma chère Angleterre, où l'on voit des hommes comblés de biens et d'honneurs, pleins de santé, de vigueur, environnés de plaisirs et préservés de toute inquiétude, tomber tout à coup dans la tristesse et dans la langueur, devenir à charge à eux-mêmes, se consumer par des réflexions chimériques, s'affliger, s'appesantir et ne faire plus aucun usage de leur esprit, livré à l'hypocondrie...

Je suis persuadé que le remède à cette maladie est tout à fait celui qu'on donne aux Yahous: une vie laborieuse et pénible est un régime excellent pour la tristesse et la mélancolie. Un remède que j'ai moi-même éprouvé, et que je conseille au lecteur lorsqu'il se trouve en pareil état: pour prévenir le mal, je l'exhorte à fuir l'oisiveté... Si, par malheur, il n'a rien à faire ici-bas, qu'il s'amuse à la poésie, à la musique, au voyage, à l'éducation de ses enfants.

«Rien, continua mon maître, ne rend les Yahous plus odieux que la voracité qui les porte à manger avidement tout ce qu'ils trouvent: herbes, racines, fruits, chairs corrompues... ou tout cela mêlé ensemble; ils préfèrent ce qu'ils obtiennent par le vol ou la rapine. Tant que leur proie dure, ils mangent au point de crever; ensuite leur instinct leur a fait connaître une certaine racine qui leur procure une prompte digestion.

«Nos Yahous, ajouta mon maître, ont une passion violente pour une affreuse racine;--on la fume, on la mâche; en poudre, ils en bourrent leurs fosses nasales; et tantôt la racine empoisonnée est une joie, et tantôt une bataille! Elle endort le plus éveillé, il faut qu'il tombe assassiné par ces tristes vapeurs! Le tabac!... un brin de sainfoin coupé dans la prairie est à nos yeux préférable à ce jus horrible, à cette infecte vapeur.

«Les femelles des Yahous ressemblent beaucoup, quant au moral, aux belles dames de votre pays et du monde entier.»

Ici s'arrêta la déclamation de _Son Honneur_. J'avais grand peur qu'il n'en dît davantage au sujet des Yahous, et que pas un ne lui échappât de tous nos vices. J'en rougissais d'avance pour l'honneur de mon espèce. Hélas! comment l'arrêter dans le récit de tous les genres d'impudicité qui règnent parmi les Yahous de son pays?... Son innocence et son ignorance naturelles empêchèrent ce vrai sage de s'appesantir sur tant de crimes contre nature, que sa bonne qualité de cheval l'avait empêché de comprendre, et, cette fois, j'en fus quitte pour la peur!

CHAPITRE VIII

Philosophie et mœurs des Houyhnhnms.