Les voyages de Gulliver

Part 21

Chapter 213,879 wordsPublic domain

Il est impossible aussi de représenter l'impression pénible que mon discours produisit sur l'esprit de mon maître, et le noble courroux dont il fut saisi de notre impiété pour les Houyhnhnms, et de cette abominable façon de «les retrancher du nombre des pères,» afin de les rendre obéissants et dociles. Il convint que s'il y avait un pays où les Yahous fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y fussent les maîtres et que les autres animaux se soumissent à leurs lois, la raison l'emportant sur la force. Oui! mais, considérant la figure de mon corps, il ajouta qu'une créature ainsi faite était trop mal faite pour être raisonnable, ou pour se servir de sa raison dans la plupart des choses de la vie. Il voulut savoir si tous les Yahous de mon pays me ressemblaient. Je lui répondis que nous avions à peu près la même figure, et que je passais pour assez bien fait; les jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate: une _fille_ anglaise étant un composé de deux fleurs célèbres et charmantes, la rose et le lis. Il me répliqua qu'il y avait sans doute une certaine différence entre moi et les Yahous de sa basse-cour: j'étais moins horrible, il est vrai; mais, par toutes les qualités qui me manquaient, il croyait qu'ils l'emportaient sur moi. «Fi! me disait-il, de tes pieds de derrière: ils s'écorchent, ils se gercent, ils ne sont bons à rien! Parlons aussi de tes pieds de devant, est-ce que l'on marche avec ces pieds-là? Deux pieds pour aller vite, est-ce assez? Nous autres, les intelligences à quatre pieds, nous faisons, sans fatigue et sans peine, dix fois plus de chemin que le plus léger des Yahous à deux pattes!» Il trouvait à redire à toute la configuration de mon corps: mon visage était plat, mon nez était une montagne, à l'entendre! Il se moquait de mes deux yeux, percés dans le front... «Tu ne peux regarder à droite, à gauche, sans tourner la tête.» Il démontra que je ne pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que c'était pourquoi, sans doute, la nature y avait mis tant de jointures. Il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres séparés l'un de l'autre à l'extrémité de mes pieds de derrière; ils étaient assurément trop faibles et trop tendres pour n'être pas coupés et brisés par les pierres et par les broussailles, et j'avais besoin, pour y remédier, de les couvrir de la peau de quelque autre bête! Enfin mon corps, tout nu et sans défense, était exposé au froid; et pour l'en garantir j'étais contraint de m'habiller et de me déshabiller chaque jour, ce qui était, certes, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante. A toutes ces causes réunies, tous les animaux de son pays avaient une horreur naturelle des Yahous et les fuyaient. C'est leur raison qui les guide: ils obéissent à des répugnances naturelles. En vain je me parais de ce grand titre d'animal raisonnable; il se demandait par quels prodiges nous viendrions à bout de l'antipathie que tous les animaux ont pour ceux de notre espèce. «Oui, disait-il, Yahous que vous êtes, comment feriez-vous pour mériter l'amitié des autres bêtes? Mais, tenez, je suis bon prince et n'insiste pas sur cette question pénible, essentielle... Au fait, je vous tiens quitte de toutes les réponses que vous me pourriez faire, et je suis content si vous me racontez l'histoire de votre vie et du pays où vous êtes né.»

Je répondis que j'étais disposé à lui donner satisfaction sur tous les points qui intéressaient sa curiosité; mais je doutais fort qu'il me fût possible de m'exprimer assez clairement sur des matières dont _Son Honneur_ ne pouvait avoir aucune idée. En effet, je n'avais rien vu jusqu'à ce jour de semblable en son pays; néanmoins, je ferais de mon mieux, et je tâcherais de m'exprimer par des similitudes et des métaphores, le priant de m'excuser si je ne me servais pas du terme exact.

Je lui dis que j'étais né d'honnêtes parents, dans une île appelée _Angleterre_, si éloignée que le plus vigoureux des Houyhnhnms pourrait à peine accomplir ce voyage pendant la course annuelle du soleil. J'avais d'abord exercé la chirurgie, qui est l'art de guérir les blessures; mon pays était gouverné par une femelle que nous appelions la _Reine_; je l'avais quitté pour tâcher de m'enrichir et mettre enfin ma famille à son aise: dans le dernier de mes voyages, j'avais été capitaine d'un navire marchand, ayant environ cinquante Yahous sous mes ordres, dont la plupart étaient morts en chemin. Bientôt j'avais été forcé de les remplacer par d'autres, tirés de diverses nations; enfin ce malheureux navire avait deux fois couru le danger de faire un grand naufrage: la première fois par une violente tempête, et la seconde pour avoir heurté contre un écueil.

Ici mon maître interrompit mon discours pour me demander comment j'avais pu engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de venir avec moi, après les périls que j'avais courus et les pertes que j'avais déjà faites. Je lui répondis que c'étaient tous des malheureux sans feu ni lieu, chassés de leur pays par le mauvais état de leurs affaires, ou pour les crimes qu'ils avaient commis. Quelques-uns avaient été ruinés par les procès, d'autres par la débauche ou par le jeu; la plupart étaient des traîtres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des ravisseurs, des diffamateurs de profession, des suborneurs, des soldats déserteurs et presque tous des échappés des galères; enfin nul d'entre eux n'osait retourner dans son pays, de peur d'être pendu ou de pourrir dans un cachot.

Tel fut mon discours, et mon maître, entier dans son opinion, se vit forcé de m'interrompre à plusieurs reprises. J'usais de beaucoup de circonlocutions pour lui donner l'idée approchante de tous les crimes qui avaient obligé la plupart des gens de ma suite à quitter leur pays. Il ne pouvait concevoir à quelle intention ces gens-là avaient commis ces forfaits, et ce qui les y avait poussés. Il n'était certes pas très-facile d'expliquer ces mystères à une bête ignorante des plus mauvaises passions de l'espèce humaine; et, sans y trop parvenir, je tâchai de lui donner une idée exacte du désir insatiable que nous avions les uns les autres de nous agrandir, de nous enrichir, et des funestes effets du luxe, de l'intempérance, de la malice et de l'envie. Il me fallut, pour cette explication sommaire, une foule d'exemples et d'hypothèses; il ne pouvait comprendre avec sa naïveté... chevaleresque, une botte de tant de crimes, et que tous ces vices qui n'avaient pas même de nom dans sa propre langue existassent réellement. _Joueur! usurier! débauché! ivrogne! impie! hypocrite! imposteur!_ autant de mystères pour cette honnête conscience; et quand enfin, par un effort surnaturel, il en eut compris quelque chose, il me parut tout semblable à une personne dont l'imagination est frappée: elle écoute une chose qu'elle n'a jamais vue et dont elle n'a jamais ouï parler; elle baisse les yeux et ne saurait jamais exprimer sa surprise et son indignation.

Ces idées: _pouvoir_, _gouvernement_, _guerre_, _loi_, _punition_, et plusieurs autres idées pareilles, ne peuvent se représenter dans la langue des Houyhnhnms que par de longues périphrases. Ils sont à ce point dépourvus de toute expérience, qu'ils ne se doutaient pas, les malheureux! de l'habile agencement de nos lois; de l'excellence de notre admirable procédure, et du double jeu de notre admirable gouvernement représentatif; on leur eût demandé quelle différence ils mettaient entre la liberté naturelle et la liberté _octroyée_, ils n'auraient su que répondre.

Ah! certes, j'eus donc beaucoup de peine à faire à messieurs les chevaux une intelligible relation de l'Europe, et particulièrement de l'Angleterre, ma patrie.

CHAPITRE V

Gulliver expose à son maître les causes les plus ordinaires de la guerre entre les princes de l'Europe; il explique ensuite comment les particuliers se font la guerre les uns aux autres.--Portrait des procureurs et des juges en Angleterre.

Le lecteur, s'il lui plaît, se fera cette observation à lui-même: ce qu'il va lire est l'extrait de plusieurs conversations, pendant deux années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son Honneur me faisait des questions; elle exigeait de moi des récits détaillés, à mesure que j'avançais dans la connaissance et dans l'usage de la langue; et de mon mieux je lui disais l'état de toute l'Europe. En même temps je lui disais les arts utiles et les beaux-arts, les manufactures, le commerce, les sciences. Les diverses réponses que je fis à toutes ses demandes furent le sujet d'une conversation inépuisable. A peine on rapporte ici la substance de nos entretiens sur l'état politique et moral de l'Angleterre. Il y fallut un ordre, une méthode! et d'autant plus, que je m'attachais moins au temps et aux circonstances qu'à l'exacte vérité. Tout ce qui m'inquiète ici, c'est de rendre avec grâce, avec énergie, la suite des beaux discours de mon maître, et ses raisonnements solides. Ami lecteur, excusez ma faiblesse; et, s'il vous plaît, mettez-la sur le compte de la langue défectueuse dans laquelle je suis, écrivant ces pages pour des Yahous anglais, obligé de m'exprimer.

Pour obéir aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai la dernière révolution arrivée en Angleterre par l'invasion du prince d'Orange, et la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite au roi de France, le monarque le plus puissant de l'Europe: un roi, le grand roi par excellence, dont la gloire était répandue en tout l'univers, et qui possédait toutes les vertus de la majesté royale. Ajoutez que la reine Anne, qui avait succédé au prince d'Orange, avait continué cette guerre, où toutes les puissances de la chrétienté étaient engagées. Bien plus, cette guerre avait fait périr environ un million de Yahous; plus de cent villes florissantes avaient été assiégées, prises et saccagées; plus de trois cents vaisseaux de guerre avaient été brûlés ou coulés à fond.

Au récit de ces meurtres, de ces désastres, de ces misères implacables, mon philosophe hennissant voulut savoir quelles étaient les causes les plus ordinaires de nos querelles, et de ce crime énorme en morale, que j'appelais la guerre. «Hélas! monseigneur, ces causes sont innombrables. Dans la plupart de nos guerres, c'est l'ambition de certains princes, qui ne croient jamais posséder assez de terres et gouverner assez de peuples. Quelquefois c'est la prudence des ministres: ils tiennent à leur office; et tantôt pour que le roi, leur esclave, ait quelque chose à faire, et tantôt pour que les peuples, facilement ergoteurs, aient quelques occupations sérieuses, ils font la guerre à des voisins, qui n'en peuvent mais. Plus d'une fois, la guerre est dans les opinions, et voilà les épées tirées. L'un croit que siffler est une bonne action; l'autre (un applaudisseur) vous soutiendra que siffler est un meurtre. Celui-ci a l'opinion qu'il faut porter des habits blancs; l'autre, qu'il faut s'habiller de noir, de rouge et de gris; sur quoi... bataille, exil, égorgement! Tel prétend qu'il faut porter un petit chapeau retroussé, l'autre est d'avis qu'il en faut porter un grand, dont les bords retombent sur les oreilles.» (J'imaginais ces exemples chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes véritables de nos dissensions, j'aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire entendre.) Et je conclus: que nos guerres les plus sanglantes étaient causées par ces opinions diverses; des cerveaux échauffés les font valoir. De part et d'autre on crie: _Aux armes!_ et voilà des gens morts, des deux parts.

«Deux princes se sont battus parce que tous deux voulaient dépouiller un troisième de ses États. Or, ni le premier ni le second larron n'avait le droit, que dis-je? un prétexte à dépouiller le prince leur voisin. Quelquefois un souverain en attaque un autre, uniquement pour ne pas en être attaqué. On déclare à son voisin la guerre, aujourd'hui parce qu'il est trop fort; on l'attaquera demain parce qu'il est faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent, et nous avons des choses qu'il n'a pas... Bon! nous lui tirons des coups de fusil, pour qu'il nous donne ce qu'il a; nous lui tirons des coups de fusil, pour qu'il nous achète ce qu'il n'a pas. Un royaume en proie à la famine, à la guerre civile, à la peste, est un royaume à la merci du premier venu. Une ville est à la bienséance d'un prince, et la possession d'une petite province arrondit son État: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple et faible... on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre à l'esclavage, et le voilà... _civilisé_! Une guerre honorable? on peut vous proposer un exemple: un souverain généreux vient au secours d'un roi comme lui; _son frère_ (entre eux ils s'appellent _frères_), après avoir chassé l'usurpateur, s'empare à l'instant des États qu'il a secourus, et, sur la plainte de son _frère_, il le tue, ou l'emprisonne, ou le chasse à jamais de son trône et de sa patrie, et de ses domaines patrimoniaux. La _raison du plus fort_, sujet de guerres éternelles!

«La proximité du sang, les alliances, les mariages, autant de sujets de guerre entre les princes; plus ils sont proches parents, plus ils sont près d'être ennemis. Les nations pauvres sont affamées, les nations riches sont ambitieuses; l'indigence et l'ambition aiment également les changements et les révolutions. Pour toutes ces raisons, vous voyez bien que parmi nous le métier d'un homme de guerre est le plus beau de tous les métiers.--Qu'est-ce, un homme de guerre?--Un Yahou payé pour tuer, de sang-froid, ses semblables, qui ne lui ont fait aucun mal.

--Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de vos guerres, me répliqua Son Honneur, me donne une haute idée de votre raison. Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous qu'étant si méchants, vous soyez hors d'état de vous faire beaucoup de mal. Tout ce qui me reste en l'esprit de vos ruines, de vos désastres, de vos guerres cruelles où périt tant de monde, c'est que vous m'avez dit _la chose qui n'est point_! Non pas que je mette en doute votre méchanceté naturelle et vos haines les uns pour les autres, mais voyez vos dents! vous ne sauriez mordre; et vos griffes! elles sont si faibles et si courtes, qu'un seul de nos Yahous en déchirerait une douzaine comme vous.»

Je ne pus m'empêcher de secouer la tête et de sourire de l'ignorance de mon maître. Comme je savais un peu l'art de la guerre, je lui fis une ample description de nos canons, coulevrines, mousquets, carabines, pistolets, boulets, sabres, baïonnettes. Je lui expliquai que nous avions inventé la poudre... et je lui peignis les siéges de places, les tranchées, les attaques, les sorties, les mines et contre-mines, les assauts, les garnisons passées au fil de l'épée; je lui expliquai nos batailles navales et par quelles imaginations bien simples, et d'un facile emploi, de gros vaisseaux coulent à fond avec tout leur équipage; d'autres, criblés de coups de canon, sont fracassés et brûlés au milieu des eaux. Je dis, à la façon d'un poëte épique, la fumée et le feu, les gémissements des blessés, le cri des combattants, les membres qui sautent en l'air, la mer ensanglantée et couverte de cadavres. «Ah! seigneur, c'est si vaste et si terrible, une bataille en plaine rangée! ah! que de sang versé en moins de six heures! les mourants, les morts, les blessés, les ambulances; quarante mille combattants périssent en un jour.» Pour faire valoir le courage et la bravoure de mes chers compatriotes, je racontais comment je les avais admirés, dans un siége, qui faisaient sauter en l'air une centaine d'ennemis! J'en avais vu sauter davantage encore dans un combat sur mer! Les membres épars de tous ces Yahous semblaient tomber des nues, spectacle agréable aux yeux des victorieux.

J'allais continuer par quelque éloquente description, lorsque Son Honneur m'ordonna de me taire... «Le naturel du Yahou, me dit-il, est si mauvais, que je n'ai point de peine à croire que tous ces crimes ne soient possibles, dès que vous lui supposez une force égale à sa méchanceté. Cependant quelque triste idée que j'eusse de cet animal, elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en donner. Votre discours me trouble et me met dans une situation où je n'ai jamais été; je crains que mes sens, effrayés des horribles images que vous leur avez tracées, ne viennent peu à peu à s'y accoutumer. Je hais les Yahous de ce pays; mais, après tout, je leur pardonne leurs qualités odieuses, la nature les ayant faits tels qu'ils sont, et parfaitement incapables de se gouverner, de se corriger. Mais qu'une créature orgueilleuse, qui se flatte d'avoir la raison et le partage, soit capable de commettre ces actions détestables et de se livrer à ces excès horribles, c'est ce que je ne saurais comprendre. Ainsi voilà mon opinion tout entière, et je n'en démordrai pas. Si vos récits ne sont point menteurs, et si la cent millième partie de ces meurtres est vraie, à coup sûr l'état des brutes est préférable à cette raison dépravée. Allons! parlons de bonne foi, êtes-vous vraiment des animaux raisonnables? Savez-vous comment on se sert de la raison? C'était un flambeau, vous en faites une torche! Ah! malheureux, vous vivriez mille années, vous ne sauriez vous affranchir d'un seul vice! Et quelle horrible aventure, ce que vous appelez: la guerre! Écoutez cependant une autre inquiétude qui me vient: vous m'avez dit qu'il y avait, dans cette troupe de Yahous qui vous accompagnait sur votre bateau, des misérables que les procès avaient ruinés, dépouillés, et que c'était la loi qui les avait mis en ce triste état. Comment se peut-il faire que la loi réduise en si misérable état les mêmes êtres qu'elle protége, et qu'est-ce enfin que cette loi? Votre nature et votre raison devraient suffire. Quoi donc! elles ne vous disent pas assez clairement ce qui vous est permis, ce qui vous est défendu?»

Je répondis à Son Honneur que je n'étais pas un grand légiste; le peu de connaissance que j'avais de la jurisprudence, je l'avais puisé dans le commerce de quelques avocats, pour mes propres affaires; mais puisque tel était son bon plaisir, je m'efforcerais de le satisfaire. «Ainsi, ce qui se consomme, en Angleterre, d'avocats, attorneys, juges, greffiers, huissiers, solliciteurs de procès, avocats du banc du roi, et toutes gens qui font profession d'interpréter la loi, est infini. Que dis-je? Ils ont entre eux toutes sortes d'étages, distinctions, désignations. Comme leur multitude énorme rend leur métier peu lucratif, qui veut vivre, en cette triste profession, a recours à l'industrie, au manége. Ils ont appris, dès leurs premières années, l'art merveilleux de prouver par un discours entortillé, que le noir est blanc, que le blanc est noir.--Ce sont eux surtout qui dépouillent les plaideurs par leur habileté? reprit Son Honneur.--Oui, sans doute, et je vais vous en donner un exemple, afin que vous compreniez ce que je vous ai dit.

«Envie à mon voisin prend d'avoir ma vache; aussitôt il va trouver un procureur, c'est-à-dire un docte interprète de la pratique des lois, et lui promet récompense honnête s'il peut démontrer, par des arguments puisés dans l'arsenal de ces mêmes lois, que je ne suis pas légitime propriétaire de ma vache. Aussitôt je suis forcé de comparaître en justice. Absolument il faut que j'aille aux pieds du juge, ou je suis condamné, par ce simple motif que je n'ai pas comparu. Que faire alors? De mon côté, je cherche un Yahou légiste, en opposition au légiste de mon voisin; car il n'est pas permis par la loi de me défendre moi-même.

«Or, ayant de mon côté la justice et le bon droit, je me trouve entre deux embarras considérables. Premier point: le Yahou auquel j'ai eu recours pour plaider ma cause est, selon l'esprit de sa profession, accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux; en sorte qu'il se trouve hors de son élément lorsque je lui donne à défendre, à protéger la vérité pure et nue: il ne sait alors comment s'y prendre.

«Autre embarras: ce Yahou, docteur ès lois, malgré la simplicité de l'affaire dont je l'ai chargé, est obligé de l'embrouiller, pour se conformer à l'usage de ses confrères, et la traîner en longueur: sinon ils l'accuseraient de gâter le métier et de donner mauvais exemple. Ceci posé, pour me tirer d'affaire, il me reste deux moyens. C'est d'aller trouver le procureur de ma partie et de tâcher de le corrompre, en lui donnant le double de ce qu'il espère, avant peu, recevoir de son client; et vous jugez qu'il ne m'est pas difficile de lui faire accepter une proposition si avantageuse. Un second moyen, qui pourra vous surprendre, également infaillible, est de recommander à ce Yahou qui me sert d'avocat, d'entourer ma cause de nuages favorables, de plaider pour ma vache entre _chien et loup_, c'est-à-dire en plein clair-obscur; en un mot, de faire entrevoir à mes juges que la vache appartient peut-être à mon voisin. Les juges, peu accoutumés aux choses claires et simples, s'arrêteront volontiers aux subtiles arguments de mon avocat, ils trouveront du goût à l'écouter et à balancer le pour et le contre, et les voilà, par la seule puissance de ces subtilités, beaucoup plus disposés à juger en ma faveur que si l'on se contentait de leur prouver mon droit en quatre mots.

«C'est une maxime aussi parmi les juges: «Tout ce qui a été jugé ci-devant est bien jugé; ce qui est dit est dit, ce qui est fait est fait!» Aussi bien ont-ils grand soin de conserver dans un greffe éternel les arrêts antérieurs aux arrêts qu'ils prononcent, et qui seront de vieux arrêts à leur tour. Ils poussent, de leurs jugements, l'idolâtrie à ce point, qu'ils ne sauraient effacer de leurs greffes même ceux que l'ignorance a dictés, et qui sont le plus opposés à l'équité, à la raison. Ces arrêts antérieurs forment ce qu'on appelle, en bon anglais, la _jurisprudence_; on les produit comme des autorités; il n'est rien que l'on ne justifie en les citant. Depuis peu, il est vrai, la jurisprudence autorise à revenir de l'abus où l'on était de donner tant de force à l'autorité des choses jugées: on cite en effet des jugements _pour_ et _contre_; on s'attache à démontrer que les _espèces_ ne peuvent jamais être entièrement semblables, et j'ai ouï dire à un juge habile que _les arrêts sont pour ceux qui les obtiennent_.

«Au reste, l'attention des juges se tourne plutôt vers les circonstances que vers le fond d'une affaire. Par exemple, en parlant de ma vache, ils voudront savoir si elle est rouge ou noire; si elle a de longues cornes; dans quel champ elle a coutume de paître, et combien elle rend de lait par jour. Ainsi du reste. Après quoi ils se mettent à consulter les anciens arrêts: longues consultations, et très-coûteuses! Tous les six mois, ma vache ainsi revient sur le tapis et j'ai lieu de me féliciter si la cause est jugée au bout de dix ans.

«Remarquez aussi que les gens de loi ont une langue à part, un jargon qui leur est propre, une façon de s'exprimer que les autres n'entendent point. En cette belle langue inconnue aux simples mortels, les lois sont écrites; lois multipliées à l'infini, lois accompagnées d'exceptions innombrables.

«Dans ce labyrinthe inextricable, le bon droit s'égare aisément, le meilleur procès est très-difficile à gagner. Qu'un malhonnête étranger, né à trois cents lieues de mon pays s'avise de me disputer un héritage appartenant à ma famille depuis trois cents ans, il faudrait trente ans pour terminer ce différend et vider cette affaire difficile.