Les voyages de Gulliver

Part 2

Chapter 23,456 wordsPublic domain

Voilà comment il fallait répondre, et voilà comme il fut répondu à cet envahissement de l'Irlande par les gros sous de l'Angleterre. Association! Spoliation! comme autrefois Hampden, qui refusa au Stuart l'impôt, et qui gagna sa cause. Et par l'écriture, et par la parole, et par le serment, Jonathan Swift opposa l'Irlande à l'Angleterre, écrasant le ministère et s'arrêtant à peine à la prérogative royale. On n'a jamais vu pareil succès chez nous, sinon peut-être (un seul instant!) les pamphlets de Paul-Louis Courrier, que personne aujourd'hui ne lit plus... Les _Lettres du Drapier_ sont dans toutes les mémoires... tant le pamphlétaire avait raison, tant il écrivait d'un style ardent, convaincu! Aussi bien il eut pour aide à son œuvre toutes les passions du peuple irlandais, et le ministère, obligé de reculer, finit par rappeler le batteur de fausse monnaie. Alors quel triomphe et quelle gloire! Aux pieds de son défenseur se prosterna l'Irlande. Il n'y eut pas de chaumière où l'on ne vit l'image du _Doyen_, car voilà comment on l'appelait.

Son nom était dans toutes les bouches, il était gravé dans tous les cœurs. Le ministre un instant voulut faire arrêter le Doyen. «Ce sera très-bien fait, lui dit quelqu'un; mais au préalable, envoyez dix mille soldats, pour le conduire en prison.»

Telle fut cette idolâtrie. Il devint le Dieu de tout un peuple; il parle, on l'écoute; il marche, on le suit. Trop heureux le Doyen, s'il se fût contenté de cette popularité, dont la popularité d'O'Connell donne à peine une idée approchante. Hélas! c'était une âme inquiète, un esprit volage. Il n'eut pas de cesse qu'il n'eût quitté cette Irlande, où il était adoré, pour retourner à Londres, où l'attendaient les déceptions amères. Walpole, une contrefaçon de notre duc de Choiseul, était en ce temps-là le premier ministre. Esprit futile, inquiet, mécontent, plein d'insolence, il ne pouvait guère oublier que Jonathan Swift avait été l'agitateur de l'Irlande, et de toute sa force, en secret, en détail, il maltraita le doyen de Saint-Patrick.

Swift cependant (ce que c'est que de nous! à quels fils misérables tiennent la bonne renommée et l'honneur des écrivains!) faisait une cour assidue à mistress Howard, maîtresse du prince de Galles et confidente de la princesse Caroline... Il fut, sans le savoir, le jouet de ces deux femmes... Il fut le jouet de ce ministre... Il n'était pas de ces hommes que l'on maltraite impunément.

Écrivain de forte race, énergique, audacieux, il revient en Irlande, en laissant un brûlot, un véritable incendie, au milieu du royaume d'Angleterre. Ici nous voulons parler de son grand titre aux respects de la postérité, les _Voyages de Gulliver_. Le manuscrit de _Gulliver_ fut jeté, par un passant, dans la boutique d'un libraire appelé Mathe, et le libraire eut bientôt publié, non pas sans quelques retranchements de sa façon, ce chef-d'œuvre armé de mille insultes. Jamais satire à la fois plus ingénieuse et plus éloquente, en tant de formes, en tant de façons, par une variété plus piquante, n'avait paru dans aucune littérature. Un livre étrange et charmant, où l'Anglais retrouvait, émerveillé de la ressemblance: le roi, la reine et la maîtresse royale, et le peuple, et la cour, et le ministre. Ici, tories et whigs, les _talons hauts_ et _talons plats_; plus loin, protestants et papistes, les _gros boutiens_, les _petits boutiens_; le prince de Galles, le duc d'Ormond, lord Bolingbroke; les intrigues, les scandales, les courtisans, les filles d'honneur, rien n'y manque.

Et tantôt Gulliver est le géant, tantôt le pygmée. Une autre fois, dans le _Voyage à Laputa_, vous retrouverez les philosophes, les écrivains, les poëtes et les faiseurs de projets, semblables aux courtisans de Quinte-Essence, reine d'Entéléchie, au chapitre XIII du livre V du _Pantagruel_.

Mais que la satire aille au fond de la politique, ou qu'elle s'arrête à la surface des belles lettres de ce grand siècle littéraire qui commence à Milton, qui s'arrête à Dryden, dont Shakespeare est le dieu, ce qu'il y a de plus rare et de plus charmant, dans ces _Voyages de Gulliver_, c'est que la satire et l'allusion, et la malice directe, étant disparues, il reste un livre, une histoire, un conte, un roman; le charme enfin, l'intérêt, la curiosité, le sourire. Il est fâcheux, sans doute (mais le dommage était facile à réparer), que le _voyage chez les Houyhnhnms_, tout rempli d'une amertume exagérée, ait souillé ces aimables fictions. Cette fois, Lucien, Rabelais, Bergerac, les humoristes, on les regrette; ils piquaient tout le monde, ils ne tuaient personne, ils ne souillaient personne.

Au demeurant, le succès de _Gulliver_ fut immense: il dure encore.

On y retrouvait d'une façon nette et vive et précise, avec le style irrégulier du _Drapier_, l'ironie et le bon sens, au degré suprême. Ajoutez la vérité des caractères, et l'aimable abandon de ces choses impossibles, racontées dans le ton le plus simple et le plus vrai de l'histoire. Admirons ce bonheur si rare... un pamphlet politique, après avoir jeté sa flamme et sa fumée, accepté bientôt comme un conte, un drame, un poëme, une vision!... Donc, s'il vous plaît, nous laisserons les _gros boutiens_ et les _petits boutiens_ se moquer, tout à leur aise, de la politique... Elle est l'expression de la vie et du mouvement d'un grand peuple. Croyez-moi, ne médisons pas de la politique; elle est féconde en force, en beau style, en fictions charmantes: l'_Utopie_ de Thomas Morus, les _Aventures de Télémaque_, l'_Annus mirabilis_ de John Dryden, autant de livres politiques. Ils ne sont pas le moindre honneur de la littérature qui les enfanta.

Les _Voyages de Gulliver_ représentent non pas le dernier travail, mais le dernier succès, le dernier bonheur de Jonathan Swift. Ce rare esprit avait jeté dans son livre une clarté suprême, et désormais, au jour le jour, il ne sut plus que languir et s'éteindre. A son retour en Irlande, il avait retrouvé Stella, cette autre femme qui l'avait tant aimé. Elle était mourante, à peine elle eut le temps de lui sourire: «Ami, je te pardonne.» Elle mourut calme et résignée, un 28 janvier 1728. Désormais seul au monde et plein de repentir, Jonathan Swift résista quelque temps encore à l'envahissement de tous les maux et de toutes les peines. Il se plongea dans la solitude, il s'entoura de silence; il prit en haine les hommes d'abord, les choses ensuite. Sa colère augmentait à mesure que s'en allait sa raison. Triste abandon, découragement, plus rien que le nom, qui reste, et la vieillesse approchante! Il avait gardé une grande part du talent qui était en lui. A défaut de tous les amours qu'il avait perdus, il s'était repris d'une grande passion pour l'Irlande, la pauvre et catholique Irlande! Elle a la grâce et la piété. Swift, un jour, la voyant si affamée et si pauvre, lui proposa de manger ses propres enfants; ce fut là son dernier sourire et sa dernière ironie.

On le craignait encore, il faisait peur au ministère: il avait des ennemis qui le prenaient à partie, et lui, il dédaignait

L'insecte impertinent qui piquerait un Dieu.

Peu à peu, ces langueurs restées intelligentes se changèrent en diatribes, en pièces fugitives, en obscénités, et ces tristes licences annoncèrent la décomposition finale. En même temps que la santé du corps, s'en allait la santé de l'âme. Il mangeait seul; tout lui déplaisait, même l'aubépine en fleur. A la fin, le désastre de ses sens n'eut plus de bornes; il ne fut plus que l'ombre incertaine et flottante d'un grand nom: _magni nominis umbra..._

Il voulut corriger ses ouvrages, et ses corrections les dégradèrent; il voulut écrire des satires... il dépassa le but, lui qui ne l'avait jamais dépassé! Il tomba misérablement dans la personnalité, de la personnalité dans la charge. Il finit par ne plus s'entendre... on avait cessé de l'écouter.

En même temps, une irritation funeste, une violence, une fantaisie, une suite incroyable de caprices, et chaque jour un ami qui s'en va emporté par la mort: Gay, Arbuthnot... Il devint sourd. Un jour il trouve un arbre étêté et s'arrête: «Ah! dit-il au docteur Young (le triste auteur des _Nuits_, un sot livre adopté par le dix-huitième siècle français), _voyez cet arbre, il est mort par le haut! je mourrai comme lui_.» Un autre jour, il se fâche, entendant qu'on l'appelle un _beau_ vieillard: «Non, disait-il, il n'y a pas de beau vieillard.» Il sentait venir la folie. A toute heure, il s'interrogeait lui-même. Dans son testament, il consigna sa volonté dernière: «que l'on bâtît à ses frais, une maison pour les insensés!» ajoutant que pas une nation plus que la nation anglaise n'avait besoin de ces tristes asiles. Dans cet acte de sa volonté suprême, il oublia sa famille; il ne l'avait jamais trop aimée. Ah! la triste fin! Un ami, un contemporain de Jonathan Swift, Shéridan, si pauvre, était resté si charmant! Il a souvent consolé le _Doyen_ par ses vives saillies, et Swift souriait, par habitude, au pauvre et gai Shéridan.

Arrêtons-nous, n'allons pas plus loin; contemplons en silence un si terrible malheur, et, quand le doyen sera mort, accompagnons sa dépouille mortelle dans la cathédrale de Saint-Patrick, où lui-même il s'était creusé un tombeau avec cette épitaphe:

_Ici repose enfin Jonathan Swift, le doyen de cette église. Il na jamais poussé la colère jusqu'aux injures. Imitez, si Dieu vous en fait la grâce, la virile ardeur qui fit du Doyen le vengeur de la liberté._

Jonathan Swift est mort le 19 du mois d'octobre 1745, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Il avait été un des beaux hommes de son siècle; il avait la taille haute et robuste, les yeux bleus, le teint brun, les sourcils noirs, une physionomie à la fois sévère et fière. _Il riait peu... «il sourit de manière à faire penser qu'il se moque de lui-même.»_ C'est un mot de Shakespeare. Il était éloquent, il pensait bien, avec mille réparties et mille saillies. Il savait bien notre langue. Il aimait la promenade. Il avait une grande autorité sur son entourage; il était charitable, économe et bienfaisant, très-bon prêtre, attentif à son œuvre, exact à sa tâche; un fidèle administrateur de sa cathédrale, et surtout un admirable, un infatigable écrivain, «un esprit créateur,» disait le cardinal de Polignac; un vrai génie. On lira sans cesse et sans fin, de Jonathan Swift, le _Conte du Tonneau_, «dédié au prince Postérité,» les _Lettres du Marchand de drap_, et surtout les _Voyages de Gulliver_.

S'il vous plaît, nous dirons un mot de cette _nouvelle_ traduction des _Voyages de Gulliver_.

«Nouvelle,» on peut le dire: elle est revue et châtiée avec un zèle infini, dans la juste prévision que, cette fois encore, il ira, ce beau livre, entre les mains innocentes de l'adolescence et de la jeunesse. Il les faut respecter. Prenez garde à l'enfant! prenez garde à la jeune fille, au jeune homme, aux jeunes âmes ouvertes à toutes les impressions.

Voilà pourtant à quelle tâche, ingrate il est vrai, mais nécessaire, on s'est attaché, dans cette édition, pour que ce pamphlet politique, écrit dans la langue même de la rue et du marché, avec le projet bien arrêté de frapper fort, plus que de frapper juste, eût enfin ses grandes entrées dans le doux sanctuaire de ces familles dont Walter Scott est l'hôte assidu, bienveillant, sans danger.

Il y a bientôt un siècle et demi (1727) que, pour la première fois, furent publiés chez nous les _Voyages de Gulliver_. Voltaire, à son retour d'Angleterre, et comme il venait d'écrire, en se jouant, ses fameuses _Lettres anglaises_, avait signalé l'ironie et les mépris de toute espèce que contenaient ces pages remplies de moquerie et de leçons. Voltaire aimait ce rire aigu, cette plaisanterie acharnée et ce style impitoyable! Il y trouvait les premiers traits de _Candide_! Il y trouvait les prémisses de son fameux conte appelé _Micromégas_, et quiconque était à sa portée, avec une certaine connaissance de l'anglais, il le poussait à traduire les _Voyages de Gulliver_.

Dans la maison de la célèbre marquise du Châtelet, dans ces fameux entre-sols de Cirey, sa fête et son orgueil, Voltaire avait introduit un jeune homme appelé Linant. Moitié lecteur, domestique à demi de la marquise, M. Linant avait le projet d'écrire une tragédie en guise d'émancipation. «Monsieur Linant, traduisez les _Voyages de Gulliver_!» lui dit Voltaire. Il essaya... Quel malheur qu'il ait été ignorant et paresseux, M. Linant! Voltaire eût sans doute ajouté son brin d'ironie aux pages offensives et défensives de Gulliver.

Mais quoi! M. Linant, ou, comme on disait, le _petit_ Linant, savait peu d'anglais, peu de français; il avait fort peu de tout ce qu'il faut avoir pour comprendre, aimer, traduire enfin les œuvres de premier jet, écrites par des écrivains maîtres. Ajoutez une grande paresse à cette grande ignorance! Après de nonchalants essais, il renonçait à l'entreprise, à demi commencée. Et Dieu sait si Voltaire en fut fâché, et prit en pitié le _petit_ Linant! Voltaire-_Micromégas_!

Sur ces entrefaites, un écrivain de la forge et de la bataille antiphilosophique, un ennemi de l'_Encyclopédie_ et des philosophes, un bretteur de la plume, un coq-plumet du pamphlet, l'abbé Desfontaines, eut vent de ce _Gulliver_. Il entendit Voltaire appeler et provoquer un traducteur, et, comme il était versé dans la double langue (_utriusque linguæ_), il traduisit en hâte, d'une plume énergique et brutale, avec peu de ces nuances si chères au lecteur français, le _Gulliver_ de Swift. Le voilà donc, ce _Gulliver_ qui fait tant de bruit, _de l'autre côté de l'eau_. Le voilà tel quel; anglais des pieds à la tête, et trait pour trait! Sans une ombre! et sans rien qui dissimule une obscénité, une grossièreté, un attentat contre les plus simples convenances du langage! Ah! l'abbé Desfontaines, le traducteur brutal et sans pitié!

Quoi d'étrange? Il avait en lui-même, ce triste abbé Desfontaines, les erreurs, la férocité et le sans-gêne des polémistes. Pamphlétaire, il rencontre en son chemin un pamphlet: le voilà content, il traduit en pamphlétaire, et plus l'œuvre à traduire est licencieuse, originale ou violente au fond, brutale dans la forme, et plus le traducteur se réjouit de ce livre écrit dans l'accent qu'il préfère! Il est à l'aise en ces violences, il a le secret des gros mots! Ces gravelures et ces grivelées ne sauraient lui déplaire! Une ou deux fois, quand l'allusion, trop directe et compromettante, heurte en passant la favorite ou le ministre (du Roy), il écrit lâchement au bas de la page une note explicative... Il sait le chemin de la Bastille... il n'y veut pas retomber.

En vain l'abbé Desfontaines se vante _à l'ami lecteur_ «d'avoir fait disparaître des _Voyages de Gulliver_ une foule d'allégories impénétrables, d'allusions insipides, de détails puérils, de réflexions triviales, de pensées basses, de redites ennuyeuses, de plaisanteries fades et grossières...» on lui peut répondre hautement qu'il en a beaucoup trop laissé, pour des lecteurs français qui veulent être respectés.

Oui, dit-il encore, en traduisant _littéralement_ ce _Gulliver_, je m'exposais à traduire des choses indécentes, pitoyables, impertinentes! Elles auraient révolté le bon sens qui règne en France; elles m'auraient moi-même couvert de confusion, et j'aurais infailliblement mérité les plus justes reproches, si j'avais été assez faible, assez imprudent pour les exposer aux yeux du public.»

Et voilà comme on ne se connaît pas soi-même! Il en avait tant épargné, l'abbé Desfontaines, de ces _choses indécentes_, que l'on est encore à s'expliquer comment il se fait que pendant un siècle et demi, dans la société polie, un pareil livre, adopté des plus honnêtes lecteurs, ait été si peu suivi de _reproches_, de _confusion_?

Ajoutez dans cette œuvre hâtée une phrase embarrassée et monotone, un retour fréquent des mêmes formules. En même temps, pas un sourire en ce plaisant sujet, nulle grâce et nulle courtoisie, et rien qui réveille le lecteur. Telle était la traduction perpétuelle du féroce abbé Desfontaines. «Sacrifier aux grâces!» est un de ces conseils qu'il a donnés toute sa vie, et qu'il n'a jamais suivis.

Cette fois, du moins, dans la traduction que nous donnons au lecteur, le livre est dégagé de ces tares, de ces obstacles, de cet ennui d'une phrase inerte et plus anglaise, à coup sûr, que française. Et désormais, grâce à tant de soins, les plus jeunes lecteurs liront sans danger, et les plus vieux lecteurs liront sans peine un livre ingénieux, la joie et l'instruction de quatre ou cinq générations.

Peut-être aussi n'est-il pas malséant d'avertir MM. les éditeurs de l'avenir, que ce livre ainsi revu et corrigé, s'ils venaient à le réimprimer tel que le voilà, produirait une véritable contrefaçon. Heureusement que les doctes images de Gavarni, si charmantes et si vraies, ce doux dire et cette innocente ironie, représentent une traduction, sans rivale entre les traductions d'autrefois. Les images de Gavarni! voilà ce qui reste à l'abri de MM. les traducteurs et contrefacteurs.

J. JANIN.

PREMIÈRE PARTIE

LE VOYAGE A LILLIPUT

CHAPITRE PREMIER

Gulliver rend compte des premiers motifs qui le portèrent à voyager. --Il fait naufrage, et se sauve à la nage dans le pays de _Lilliput_. --On l'enchaîne, on le conduit, enchaîné, plus avant dans les terres.

Mon père, dont le bien, situé dans la province de Nottingham, était médiocre, avait cinq fils; j'étais le troisième; il m'envoya au collége d'Emmanuel à Cambridge, à l'âge de quatorze ans. J'y demeurai trois années que j'employai utilement; mais, la dépense de mon entretien au collége étant trop grande, on me mit en apprentissage sous M. Jacques Bates, fameux chirurgien à Londres, chez qui je demeurai quatre ans. Mon père m'envoyait de temps en temps quelques petites sommes d'argent, je les employais à apprendre le pilotage et les autres parties des mathématiques, les plus nécessaires aux personnes qui veulent voyager sur mer. Or je prévoyais que telle était ma destinée. Ayant quitté M. Bates, je retournai chez mon père; et, tant de lui que de mon oncle Jean et de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres sterling, avec promesse de trente autres livres sterling par an, pour me soutenir à Leyde. Je m'y rendis, et m'appliquai à l'étude de la médecine, deux ans et sept mois, persuadé qu'elle me serait un jour très-utile dans mes voyages.

Bientôt après mon retour de Leyde, j'obtins, à la recommandation de mon bon maître M. Bates, l'emploi de chirurgien sur l'_Hirondelle_, où je restai trois ans et demi, sous le capitaine Abraham Panell; je fis, pendant ce temps-là, des voyages au Levant et ailleurs. A mon retour, je résolus de m'établir à Londres; M. Bates m'y encouragea et me recommanda à ses clients; je louai un appartement dans un petit hôtel d'Oldjewry; bientôt après j'épousai Mlle Marie Burton, seconde fille de M. Édouard Burton, marchand de la rue de Newgate, laquelle m'apporta quatre cents livres sterling en mariage.

Mais mon cher maître, M. Bates, étant mort deux ans après, et n'ayant plus de protecteur, bientôt mes clients, déjà peu nombreux, diminuèrent. Ma conscience ne me permettait pas d'imiter la conduite de la plupart des chirurgiens dont la science est trop semblable à celle des procureurs. C'est pourquoi, après avoir consulté ma femme et quelques autres de mes intimes amis, je pris la résolution de faire encore un voyage sur mer. Je fus chirurgien successivement dans deux vaisseaux, et plusieurs autres voyages que je fis pendant six ans, aux Indes orientales et occidentales, augmentèrent quelque peu ma petite fortune. J'employais mon loisir à lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, étant toujours fourni d'un certain nombre de livres; si je me trouvais à terre, aussitôt j'étudiais les mœurs et les coutumes des peuples, en même temps j'apprenais la langue du pays, ce qui me coûtait peu, ayant la mémoire excellente.

Le dernier de ces voyages fut pour moi d'un résultat médiocre, et, quelque peu dégoûté de la mer, je pris le parti de rester avec ma femme et mes enfants. Je changeai de demeure, et me transportai de l'Oldjewry à la rue Fatterlane, et de là à Wapping, avec cette espérance que les matelots malades me feraient vivre... Hélas! ils se portaient aussi bien que vous et moi.

Après avoir vainement attendu, pendant trois ans, un changement dans mes affaires, j'acceptai un parti avantageux qui me fut proposé par le capitaine Guillaume Prichard; il montait l'_Antelope_, et faisait voile pour la mer du Sud. Nous nous embarquâmes à Bristol, le 4 de mai 1699, voyage entrepris sous les auspices les plus heureux.

Il serait malséant d'ennuyer le lecteur par le détail de nos aventures maritimes; il lui suffira de savoir que, dans notre passage aux Indes orientales, nous essuyâmes une tempête dont la violence nous poussa vers le nord-ouest de la terre de Van-Diémen. Par une observation que je fis, je trouvai que nous étions à trente degrés deux minutes de latitude méridionale. Douze hommes de notre équipage étaient morts par le travail excessif plus que par les maladies et la mauvaise nourriture. Le 5 novembre, qui était le commencement de l'été de ce pays-là, le temps étant un peu noir, les mariniers aperçurent un roc à peine éloigné du vaisseau de la longueur d'un câble; mais le vent était si fort, que nous fûmes poussés directement contre l'écueil, et nous échouâmes dans un moment. Six passagers (j'étais du nombre), s'étant jetés à propos dans la chaloupe, trouvèrent le moyen de se débarrasser et du navire et de la roche où le vaisseau s'était brisé. Nous fîmes à la rame environ trois lieues; à la fin la lassitude ne nous permit plus de ramer. Entièrement épuisés, nous appartenions à la fureur des flots, et bientôt nous fûmes renversés par un coup de vent du nord.