Les voyages de Gulliver

Part 19

Chapter 193,937 wordsPublic domain

QUATRIÈME PARTIE

LE VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS

CHAPITRE PREMIER

Gulliver entreprend un dernier voyage en qualité de capitaine.--Son équipage se révolte, et l'abandonne sur un rivage inconnu.--Description des Yahous.--Deux Houyhnhnms viennent au-devant du voyageur.

Je passai cinq mois, fort doucement, avec ma femme et mes enfants; heureux si j'avais dignement apprécié mon bonheur! Hélas! j'appartenais, de mon âme et de mon corps, à tous les démons du voyage, et je fus tenté plus que jamais, lorsqu'on m'eut offert le titre flatteur de capitaine sur l'_Aventure_, un navire marchand de quatre cents tonneaux. J'entendais bien la navigation, et, sans renoncer tout à fait à la lancette, il me parut qu'il était convenable de la mettre au repos jusqu'à nouvel ordre. Il me suffirait d'emmener avec moi un jeune apprenti qui ferait la grosse besogne, et vogue la galère! Adieu donc à ma pauvre femme! Adieu l'enfant qu'elle portait dans son sein! De Portsmouth, je mis à la voile, un deuxième jour du mois d'août 1710.

Les maladies m'enlevèrent, pendant la route, une partie de mon équipage, et je fus obligé de faire une recrue aux Barbades, aux îles de Leeward, où les négociants dont je tenais ma commission m'avaient donné l'ordre de mouiller. Mais j'eus bientôt à me repentir de cette maudite recrue, un ramassis de bandits qui avaient été boucaniers! Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage, et tous ensemble ils complotèrent de se saisir de ma personne et de mon petit navire. Un matin, je dormais encore, ils brisent la porte de ma cabine, et quand ils me tiennent pieds et poings liés: «Obéis! disent-ils, ou l'on te jette à la mer!» Certes, si je possède une qualité, ce n'est pas l'héroïsme! A force d'avoir rencontré çà et là des maîtres de toute espèce, des pygmées, des géants, j'ai tout à fait oublié l'art de commander, et j'aurais dû le savoir, avant de m'imposer à des hommes sans loi et sans foi... Je promis volontiers de me soumettre, et les voilà qui m'enchaînent au bois de mon lit; ils postent une sentinelle à la porte de ma cabine, avec ordre de me casser la tête à la moindre tentative. Ils avaient résolu d'exercer la piraterie et de donner la chasse aux Espagnols; mais ils n'étaient pas assez forts d'équipage. «Allons, se dirent-ils, à Madagascar; nous vendrons la cargaison et chercherons une douzaine de bons garçons, à notre humeur!» Cependant j'étais fort inquiet du sort que me préparait cette importante délibération.

Le 9 mai 1711, un certain Jacques Welch (justement une nouvelle recrue) entra chez moi, et me dit qu'il avait reçu ordre exprès de monsieur le capitaine de me mettre à terre. En vain je protestai contre la violence qui m'était faite, il m'ordonna de me taire au nom du brigand qu'il appelait _monsieur le capitaine_. On me fit descendre aussitôt dans la chaloupe, après m'avoir permis d'emporter quelques hardes. Cependant on me laissa mon sabre, on eut la politesse de ne point visiter mes poches, où se trouvait quelque argent. Après avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me déposa sur le rivage. «Au moins dites-moi, matelots, sur quels écueils vous m'abandonnez.--Ma foi, dirent-ils, nous ne le savons guère, mais prenez garde que la marée ne vous surprenne. Adieu.» Et la chaloupe s'éloigna.

Je quittai les grèves et montai sur une hauteur, pour m'asseoir et délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Un peu calmé, j'avançai dans les terres, avec la résolution de me livrer au premier sauvage que je rencontrerais, et de racheter ma vie, au moyen de petites bagues, bracelets et autres bagatelles dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir, et dont j'avais une assez bonne provision.

A ma grande surprise, il m'apparut que cette terre était bien cultivée, et n'avait rien de l'écueil. Je n'avais pas marché deux heures que je découvris de grands arbres, de vastes herbages, et des champs où l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de crainte de surprise ou de quelque flèche au passage... et tout à coup je rencontrai un grand chemin où je remarquai le pas des hommes et le pas des chevaux, les traces des taureaux et des génisses. Je vis en même temps grand nombre d'animaux dans un champ; quelques-uns de la même espèce étaient perchés sur un arbre. Ah! les singulières créatures! Comme elles firent mine de se rapprocher, je me cachai derrière un buisson, pour les mieux voir.

De longs cheveux leur tombaient sur le visage; un poil épais recouvrait leur poitrine, leur dos et leurs pattes; ils avaient de la barbe au menton comme des boucs; le reste de leur corps était sans poil et laissait voir une peau très-brune. Ajoutez qu'ils étaient sans défense, exposés à la piqûre des moindres insectes; ils se tenaient assis sur l'herbe, et couchés, ou debout sur leurs pattes de derrière. Ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres avec l'agilité des écureuils; des griffes aux pattes de devant, des espèces d'ongles aux pattes de derrière; les femelles étaient un peu plus petites que les mâles; elles avaient de fort longs cheveux, et seulement un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Le duvet des uns et des autres était de diverses couleurs, brun, rouge et noir, et blond, blond ardent. Malheureux que je suis! dans tous mes voyages, je n'avais pas rencontré d'animal si difforme et si dégoûtant!

Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand chemin, qui me conduirait sans doute à quelque hutte... Hélas! je cherchais un homme et je rencontre un de ces vils animaux qui venait droit à moi. A mon aspect il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me regarder comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon sabre et le frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur d'offenser le maître à qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal frappé se mit à fuir et à crier si haut, qu'il attira une quarantaine d'animaux de sa sorte, accourant à moi avec des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, et contre cet arbre appuyé, je me tins, le sabre à la main. Si vous aviez vu la rage et le tremblement de toutes ces bêtes ridicules et féroces! Comme elles évitaient le tranchant du sabre! Elles grimpèrent à l'arbre, et, quand elles furent hors de ma portée, elles me lâchèrent leurs immondices!... Puis, tout d'un coup, prises de panique, elles s'enfuirent en hurlant.

Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, assez surpris qu'une terreur soudaine eût dissipé ces harpies. En ce moment je vis venir à moi un beau cheval marchant gravement au milieu d'un champ; sans nul doute, c'était la crainte ou le respect pour ce cheval qui avait fait décamper si vite la troupe immonde qui m'assiégeait. Le cheval, s'étant approché, s'arrêta, recula et me regarda fixement, paraissant étonné. Il me considéra de tous côtés, tournant plusieurs fois autour de moi. Je voulus avancer, il me barra le chemin, me regardant d'un œil doux et sans me faire violence. Nous nous étudiions ainsi l'un l'autre; à la fin je m'enhardis à lui mettre une main sur le cou, pour le flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers, lorsqu'ils veulent caresser un cheval. Mais l'animal, superbe, honteux de ma politesse et la tête indignée, fronça les sourcils et leva fièrement un de ses pieds de devant, pour m'obliger à retirer ma main trop familière. En même temps, il se mit à hennir, mais avec des accents variés et des inflexions impérieuses, qui représentaient, sans nul doute, un vrai langage... une espèce de sens étant attachée à ces divers hennissements.

Sur l'entrefaite arriva un autre cheval, qui salua le premier très-poliment; l'un et l'autre ils se firent des honnêtetés réciproques, hennissant en cinquante façons différentes, qui semblaient former des sons articulés. Ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur un point difficile; ils allaient et venaient, en marchant gravement côte à côte, assez semblables à des hommes d'État qui tiennent conseil sur des affaires importantes: toutefois ils ne me perdaient pas de vue, et je compris que si je voulais m'enfuir, ils m'auraient bien vite attrapé.

Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi-même: «Oui-dà! puisqu'en ce pays les bêtes ont tant de raison, il faut que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.» Cette réflexion releva mon courage, et je résolus d'avancer dans le pays, jusqu'à ce que j'eusse enfin découvert village ou maison, ou rencontré quelque habitant. Sur quoi je m'apprêtais à fausser compagnie à MM. les chevaux, à les laisser discourir ensemble, à leur bon plaisir. Mais l'un des deux, un gris-pommelé, voyant que je m'en allais, se mit à hennir après moi d'une façon si impérieuse qu'il n'y eut pas moyen de ne point obéir. Donc je me retourne et me rapproche en dissimulant mon embarras et mon trouble; au fond, je ne savais ce que tout cela deviendrait, et le lecteur peut aisément s'imaginer que je perdais quelque peu de mon sang-froid.

Les deux chevaux me serrèrent de près, et se mirent à considérer mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre, aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit à flatter ma main droite, paraissant charmé de la douceur et de la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force: aussitôt mille autres caresses pleines d'amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient aussi de grandes inquiétudes: ils les flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe, inquiet d'un phénomène, et qui cherche à l'expliquer.

Enfin la contenance et les manières de ces deux animaux me parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus en moi-même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs; ils s'étaient transformés en chevaux pour un motif que j'ignorais encore, et, trouvant un étranger sur leur route, ils avaient voulu se divertir un peu à ses dépens; peut-être étaient-ils tout simplement frappés de sa figure, de ses habits et de ses manières. C'est ce qui me fit prendre aussi la liberté de leur parler en ces termes:

«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, vous entendez toutes les langues; ainsi j'ai l'honneur de vous dire en la mienne, que je suis un pauvre Anglais; mon malheur m'a fait échouer sur ces côtes hospitalières (je disais cela à tout hasard), et je vous prie humblement, l'un ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir bien souffrir que je monte sur vous, afin de me mettre en quête de quelque village ou maison qui me veuille accepter pour son hôte. En reconnaissance, acceptez, messeigneurs, ce petit couteau et ce bracelet.»

Les deux animaux parurent écouter mon discours avec grande attention; et, quand j'eus fini, ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un vers l'autre; à cette fois, je compris clairement que leurs hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait peut-être écrire un alphabet tout aussi simple que celui des Chinois.

Je les entendis souvent répéter le mot _Yahou_, dont je distinguai le son, sans en distinguer le sens. Va donc pour _Yahou!_ et, sans savoir ce que je disais, je me mis à crier de toute ma force: «_Yahou! Yahou!_» en tâchant de les imiter. Cela parut les surprendre extrêmement; alors le gris-pommelé, répétant deux fois le même mot, semblait m'enseigner comme il le fallait prononcer; je répétai sa leçon de mon mieux avec toute l'intelligence que j'y pouvais mettre... et, certes, si ma prononciation n'était point encore parfaite, il me sembla que mon professeur équestre en était assez content. L'autre cheval, un grave bai-brun, sembla vouloir m'apprendre un autre mot, beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire: _Houyhnhnm_. Je ne réussis pas si bien dans la prononciation de ce _Houyhnhnm_ que dans le _Yahou_; mais, après les premiers essais, je m'en tirai mieux, et les deux seigneurs-chevaux me trouvèrent une certaine intelligence.

Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon sujet), ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie. Le _bai-brun_ me fit signe de marcher devant lui, et j'obéis, décidé à le suivre, en effet, jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque autre introducteur. Comme je marchais fort lentement (je tombais de lassitude), il se mit à hennir, _hhum, hhum_. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre que j'étais las et marchais avec peine; et lui, bonhomme, en dépit de ses quatre pieds qui pouvaient brûler la terre, il s'arrêta charitablement pour me laisser reposer!

CHAPITRE II

Gulliver est conduit au logis d'un Houyhnhnm: comment il y est reçu.--Quelle était la nourriture des Houyhnhnms.--Embarras de l'auteur aux heures du repas.

Après avoir marché environ trois milles, nous arrivons à une grande maison de bois fort basse, et couverte en chaume, et déjà je tirais de ma poche les petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison, pour en être honnêtement reçu. Le cheval me fit entrer dans une grande salle assez propre, où pour tout meuble, il y avait un râtelier et une auge. Je vis trois chevaux entiers avec deux cavales; la compagnie avait dîné et se tenait assise sur ses jarrets. Au même instant rentrait le gris-pommelé, qui se mit à hennir en maître. Il me fit parcourir, à sa suite, deux autres salles de plain-pied, et dans la dernière il me fit signe d'attendre, et passa dans la chambre voisine. Alors je m'imaginai que le maître de céans était une personne de qualité, et que je devais attendre ainsi son bon plaisir. Toutefois, je ne pouvais guère concevoir qu'un homme de qualité eût des chevaux pour valets de chambre. «Ah! me disais-je, ai-je, en effet, perdu le sens commun? Suis-je donc fou, à force d'abandon et de malheur?...» Je regardai attentivement autour de moi, et me mis à considérer l'antichambre aussi nue que le premier salon. J'ouvrais de grands yeux; je regardais tout ce qui m'environnait; je voyais toujours la même chose! En vain, pour me reconnaître et retrouver la conscience de mon _moi_ je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour m'éveiller si j'étais endormi..... les mêmes objets frappaient ma vue! Et toujours le même problème à résoudre! Eh non, je ne dormais pas: j'étais la victime éveillée et malheureuse de quelque odieux enchantement.

Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi dans le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe de le suivre en la chambre, où je vis sur une natte élégante, une belle cavale, avec un beau poulain et une belle petite jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se leva à mon arrivée, et s'approcha de moi; mais du premier coup d'œil jeté sur mon visage et sur mes mains, elle me tourna le derrière d'un air dédaigneux, et se mit à hennir, en prononçant souvent le mot _Yahou!_ Je compris bientôt, à mes risques et périls, le sens funeste de ce mot plein de dégoût, car mon cheval introducteur, me faisant signe de la tête et me répétant souvent le mot _hhnn, hhnn_, m'introduisit dans la basse-cour d'un autre bâtiment séparé de la maison, comme on fait chez nous pour les étables ou les toits à porcs, et tout d'abord mes yeux s'arrêtèrent sur un trio de ces maudits animaux que j'avais vus d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description: ils étaient attachés par le cou à leur auge, et mangeaient des racines hachées avec de la chair d'âne, de chien et de vache morte. Ils tenaient cette abominable pâtée entre leurs griffes, et la déchiraient avec leurs dents.

Le maître-cheval commanda alors à un certain petit bidet alezan, qui était un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, afin de nous comparer l'un avec l'autre; et désormais plus de doute: Yahou! j'en étais un! Ce fut alors que le mot de _Yahou_ fut répété plusieurs fois, et je compris enfin que ces vils animaux s'appelaient _Yahous_. Je ne puis exprimer ma surprise et mon horreur, lorsqu'ayant considéré de très-près cet animal, je retrouvai, ô quelle honte! les caractères distinctifs de notre espèce, mais dégradés et déprimés. Le visage était plat, le nez écrasé, les lèvres étaient épaisses et la bouche énorme! L'Yahou avait cela de commun avec toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent leurs enfants, le visage tourné contre terre, les portent sur leur dos, et leur battent le nez avec leurs épaules. Ce Yahou avait les pattes de devant semblables à mes mains; elles étaient armées d'ongles fort grands; la peau en était brune, rude et velue. Ses jambes ressemblaient à mes jambes. Cependant les bas et les souliers que je portais avaient fait croire à messieurs les chevaux que la différence était plus grande. A l'égard du reste du corps, c'était la même chose, et je soutiendrais un véritable paradoxe, en soutenant qu'au premier abord je n'étais pas un parfait Yahou.

Quoi qu'il en soit, ces messieurs les chevaux n'en jugeaient pas de même, parce que mon corps était vêtu; ils croyaient que mes habits étaient ma peau même et tenaient à ma substance, et ils en tiraient cette conclusion que j'étais par cet endroit, du moins, différent des Yahous. Le petit laquais, Bidet, tenant une racine entre son sabot et son paturon, me la présenta. Je la pris, et, ayant goûté, je la lui rendis sur-le-champ. Du même pas, il s'en fut chercher dans la loge des Yahous un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Fi! l'horreur! Je n'y voulus point toucher, témoignant que cette viande me faisait mal au cœur. Le Bidet jeta le morceau au Yahou, qui sur-le-champ le dévora de grand appétit. Quand donc il se fut assuré que la nourriture des Yahous ne me convenait point, mon Bidet s'avisa de me présenter de la sienne: avoine et foin! Mais je secouai la tête en niant que ce fût là ma nourriture. Impatienté de me trouver si difficile, il me fit signe avec un de ses pieds de devant, qu'il portait à la bouche d'une façon très-surprenante et pourtant très-naturelle, qu'il ne savait comment me nourrir, et ce que je voulais donc manger? Mais que répondre, et par quels signes indiquer ma pensée? Et quand je l'aurais pu, je ne voyais pas que maître Bidet fût en état de me satisfaire.

Sur ces entrefaites une vache passa; je la montrai du doigt, et fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller traire. On me comprit; aussitôt on me fait entrer dans la maison, et l'on commande à une servante-jument de m'ouvrir une salle, où je trouvai une quantité de terrines pleines de lait, et rangées en bon ordre. Ah! quel doux breuvage! Ah! comme enfin je pris ma réfection fort à mon aise, et de grand courage!

Sur l'heure de midi, je vis arriver à la maison une espèce de chariot tiré par quatre Yahous. Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval qui paraissait un personnage de distinction; il venait rendre visite à mes hôtes et dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement, avec de grands égards. Ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle; outre du foin et de la paille à profusion qu'on leur servit d'abord, on leur servit de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, au milieu de la salle, était disposée à peu près comme un pressoir de Normandie, et divisée en compartiments, autour desquels ils étaient rangés, assis sur leurs hanches et sur des bottes de paille. Chaque compartiment avait son râtelier, en sorte que cheval et cavale à son gré mangeait sa provende avec beaucoup de décence et de propreté. Le poulain et la petite jument, enfants bien élevés du maître et de la maîtresse du logis, avaient place à ce repas; leur père et leur mère étaient fort attentifs à les servir. Au dessert (prunes et poires), le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès de lui, et il me sembla qu'il s'entretenait à mon sujet avec son ami. Le vieux seigneur-cheval me regardait de temps en temps, et répétait souvent le mot: _Yahou_.

Sur ces entrefaites, ayant mis mes gants, le maître gris-pommelé s'en aperçut, et ne voyant plus mes mains telles qu'il les avait vues d'abord, il fit plusieurs signes qui marquaient son embarras. Il me toucha deux ou trois fois avec son pied, et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles reprissent leur première figure; aussitôt je me dégantai, ce qui fit jaser toute la compagnie et lui inspira de l'affection pour moi. J'en ressentis bientôt les effets. On s'appliqua à me faire prononcer certains mots que j'entendais, et l'on m'apprit les noms de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau, et très-heureusement je retins tous ces beaux noms; plus que jamais je fis usage de cette prodigieuse facilité linguistique que la bonne nature m'a donnée.

Le repas fini, le maître-cheval me prit en particulier, et par des signes, par certains mots que je savais déjà, il me fit entendre qu'il était mal content de ma façon de vivre. _Hlunnh_, dans leur langue, signifie avoine. Je prononçai ce mot deux ou trois fois: il est vrai que j'avais refusé l'avoine; après mûre réflexion, je jugeai que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant avec du lait, et que ce serait pour attendre l'occasion de m'échapper, avec l'aide et l'appui des créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval ordonna à sa servante-maîtresse, qui était une jument très-jolie, à robe blanche, de m'apporter une bonne quantité d'avoine, en un plat de bois. Alors, de mon mieux, me voilà torréfiant cette avoine et l'écrasant entre deux pierres; je pris de l'eau et fis une espèce de gâteau, que je fis cuire et que je mangeai tout chaud, en le trempant dans du lait.

C'était là, certes, un mets primitif, s'il en fut onque; mais je m'y accoutumai bien vite, et, m'étant trouvé souvent réduit à des états fâcheux, ce n'était pas la première fois que j'avais éprouvé qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins de la nature, et que le corps se fait à tout. C'est même une remarque à faire, et je la fais volontiers: aussi longtemps que j'habitai le pays des chevaux, je n'eus pas la moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la chasse aux lapins et petits oiseaux, que je prenais avec des filets de cheveux d'Yahou: quelquefois je cueillais des herbes, que je faisais bouillir, ou que je mangeais en salade, et de temps en temps je faisais du beurre. Ah! si j'avais eu du sel, quelle saveur eût complété mes inventions culinaires! Mais de tout on se passe, même de sel. La nécessité est la plus inexorable des ménagères; d'où je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre intempérance; il fut introduit pour exciter à boire. L'homme est le seul animal qui mêle du sel à ce qu'il mange. Il me fallut, plus tard, un certain temps pour reprendre et l'usage et le goût du sel.

C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Insister serait imiter, dans leurs relations, la plupart des voyageurs: ils s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait bonne chère. Et pourtant j'ai pensé que ce détail de ma nourriture était nécessaire: on se serait peut-être imaginé qu'il est impossible de subsister dans un pays où j'ai vécu trois ans, et parmi de tels habitants.

Sur le soir, le maître-cheval me fit donner une chambre à six pas de la maison, et séparée du quartier des Yahous. J'étendis quelques bottes de paille et me couvris de mes habits; bref, la nuit fut bonne et mon sommeil fut tranquille. Un peu plus tard, grâce à Dieu! je complétai tout ce bien-être, et le lecteur s'en peut assurer dans les chapitres suivants.

CHAPITRE III