Part 18
Je demeurai trois mois en cette cour. Dans ces trois mois, Sa Majesté me combla de ses bontés, et me fit des offres très-gracieuses, pour me retenir dans ses États; mais trop profondément était gravé dans mon âme le souvenir de mon pays, de mes enfants, de ma chère épouse, privés depuis trop longtemps des douceurs de ma présence.
CHAPITRE IX
Des Struldbruggs ou Immortels.
Les Luggnaggiens sont un peuple très-poli, très-brave; ils ne manquent pas, j'en conviens, de cet orgueil qui est l'apanage de toutes les nations de l'Orient; en revanche, ils sont honnêtes et civils à l'égard des étrangers, et surtout de ceux qui ont été bien reçus à la cour. Je fis connaissance et me liai avec des personnes du grand monde et du bel air, et, grâce à mon interprète, j'eus souvent avec ces braves gens des entretiens agréables et fort instructifs.
Un d'eux me demandait un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs Struldbruggs ou immortels. Je lui répondis que non, et que j'étais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à des créatures de la race bipède des hommes. Il me dit que parfois, mais rarement, naissait dans une famille un enfant orné d'une tache rouge et ronde au sourcil gauche, et que cette incroyable marque le préservait de la mort. Dans les premiers jours, cette tache était de la largeur d'une petite pièce d'argent (que nous appelons en Angleterre _three pence_), et, le sujet grandissant, elle croissait et changeait de couleur. A douze ans, elle était verte; à vingt ans, elle passait du noir au bleu; à quarante ans, elle était tout à fait noire et de la grandeur d'un schelling... immuable éternellement. Il ajouta qu'il naissait si peu de ces enfants marqués au front, que l'on comptait à peine onze cents immortels de l'un et l'autre sexe en tout le royaume; il y en avait cinquante dans la capitale, et depuis trois ans on signalait un seul enfant de cette espèce, une simple fille encore! Au fait, la naissance d'un immortel n'était point attachée à telle famille de préférence à telle autre; présent de la nature ou du hasard, les enfants même des Struldbruggs naissaient _mortels_, comme les enfants des autres hommes.
Ce récit m'enchantait; la personne qui me le faisait entendant la langue des Balnibarbes, que je parlais, je lui témoignai mon admiration avec les termes les plus expressifs. Je m'écriai, enthousiaste et ravi: «Trop heureuse nation, dont les enfants peuvent prétendre à l'immortalité! Heureuse contrée, où les exemples de l'ancien temps subsistent toujours, où la vertu des premiers siècles n'a point péri, où les premiers hommes vivent et vivront pour donner des leçons de sagesse aux générations de leurs générations! Donc, louange éternelle à ces hommes délivrés des horreurs de la mort! Sans doute ils ont la sagesse, ils ont la prudence! ils touchent, par la sympathie et par l'expérience, aux conseils des dieux!»
Pourtant j'étais fort intrigué de n'avoir pas rencontré un seul de ces immortels! Sans doute la glorieuse et flamboyante empreinte sur leur front m'aurait frappé les yeux. «Comment, ajoutai-je, un roi si judicieux pourrait-il se passer de l'expérience et des services de ces hommes d'État... immortels? Mais peut-être que la rigide vertu de ces vieillards l'importune, et blesserait les yeux de sa cour! Quoi qu'il en soit, je suis résolu d'en parler à Sa Majesté à la première occasion; et, qu'elle défère à mes avis ou les trouve hors de saison, j'accepte avec un juste orgueil l'établissement qu'elle a eu la bonté de m'offrir dans ses États, afin de passer le reste de mes jours dans la compagnie illustre de ces hommes immortels!»
Celui à qui j'adressais la parole, me regardant alors avec un sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me répondit qu'il était ravi que je voulusse bien rester dans le pays, et me demanda la permission d'expliquer aux gens qui nous écoutaient ce que je venais de lui dire. Il le fit, et pendant quelque temps ils s'entretinrent ensemble dans leur langage, que je n'entendais point. Ni dans leurs yeux, ni dans leurs gestes, je ne pouvais me rendre un compte exact de l'impression que mon discours avait faite sur leurs esprits. Enfin la même personne qui m'avait parlé me dit poliment que ses amis, charmés de mes réflexions judicieuses sur le bonheur et les avantages de l'immortalité, désiraient savoir quel système de vie (au préalable) était dans mes habitudes, et quelles seraient mes ambitions, ou tout au moins mes espérances, si la nature m'avait fait naître Struldbrugg.
A cette intéressante question je repartis que j'allais les satisfaire et leur répondre avec grand plaisir; et quoi de plus simple, à qui se rend compte, et si volontiers, même de ses rêves? Que de fois me suis-je demandé ce que j'aurais fait si j'eusse été roi, général d'armée ou ministre d'État! A plus forte raison, ami Gulliver, que ferais-tu de l'immortalité? A part moi, j'avais déjà médité sur la conduite que je tiendrais si j'avais à vivre éternellement; et, puisqu'on le voulait, j'allais, à ce propos, donner l'essor à mon imagination.
«Mes amis (tel fut mon discours d'immortel), si véritablement le ciel m'avait fait naître au milieu de ce royaume, où tant de chances d'immortalité sont accordées aux regnicoles, mon premier soin eût été de faire une grande fortune, et deux petits siècles auraient suffi à m'enrichir, tant j'aurais été, sans cesse et sans fin, un lâche, un coquin, un proxénète, un mendiant, un délateur, un intrigant. Donc me voilà riche! En même temps, je vois, j'entends, j'étudie, et je m'applique à devenir le plus savant homme de l'univers, remarquant avec soin tous les grands événements, observant avec attention tous les princes et tous les ministres d'État qui se succèdent les uns aux autres, comparant leurs caractères, et faisant à ce propos les plus belles réflexions du monde. Oui-dà! j'aurais tracé un mémoire fidèle, exact, de toutes les révolutions de la mode et du langage, et des changements arrivés aux coutumes, aux lois, aux mœurs, aux plaisirs même. Ainsi, par cette étude et ces observations, je serais devenu à la fin un magasin d'antiquités, un registre vivant, un trésor de connaissances, un dictionnaire éloquent, toujours consulté, un oracle infaillible, l'oracle perpétuel de mes compatriotes et de tous mes dignes contemporains.
«Immortel, j'obéissais aux lois les plus strictes de l'immortalité. Point de mariage et point d'enfants; la vie élégante, en belle humeur, sans peines et sans gêne! En même temps, je m'occupe à former l'esprit de quelques jeunes gens; je leur fais part de mes lumières et de ma longue expérience. Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents naturels, je les prends parmi mes illustres confrères les Struldbruggs, dont je choisis une douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus étroitement avec eux. Toutefois je ne laisse pas que de fréquenter aussi quelques mortels de mérite. Hélas! il faudra bien m'habituer à les voir mourir, sans chagrin et sans regrets, leur postérité me consolant de leur perte. On s'accoutume à tout, si l'on est immortel, et je finirai par contempler les gens que l'on mène au tombeau, comme un fleuriste éprouve un certain plaisir à voir chaque année au printemps, dans ses plates-bandes, naître et mourir, puis renaître et mourir, ses roses, ses tulipes, ses œillets.
«Nous nous communiquerions mutuellement, entre nous autres Struldbruggs, toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur la cause et le progrès de la corruption du genre humain. Nous en composerions un beau traité de morale tout rempli de leçons bien faites, pour régénérer l'espèce humaine, qui va se dégradant de jour en jour depuis au moins deux mille ans.
«Quel spectacle imposant que de voir, de ses propres yeux, les décadences et les révolutions des empires, la face de la terre incessamment renouvelée, les villes superbes transformées en bourgades, ou tristement ensevelies sous leurs ruines honteuses; les villages obscurs devenus le séjour des rois et de leurs courtisans; les fleuves célèbres changés en petits ruisseaux; l'Océan baignant d'autres rivages; de nouvelles contrées découvertes; un monde inconnu sortant ce matin, éclatant de nouveauté, du chaos d'hier! Immortels, mes frères, quelle joie et quel orgueil! La barbarie et l'ignorance étendues sur les nations les plus polies, les voilà dissipées; nous autres, les prévoyants et les sages, nous avons mis ordre à ces tristes spectacles: l'imagination éteignant le jugement, le jugement glaçant l'imagination; le goût des systèmes, des paradoxes, de l'enflure, des pointes et des antithèses étouffant la raison et le bon goût; la vérité opprimée en un temps, et triomphant dans l'autre; les persécutés devenus persécuteurs; les persécuteurs persécutés à leur tour; les superbes abaissés; les humbles élevés; des esclaves, des affranchis, des mercenaires parvenus à l'autorité par le maniement des deniers publics, par les malheurs, par la faim, par la soif, par la nudité, par le sang des peuples! Ces abîmes sont comblés; ces crimes désormais sont impossibles! L'attraction a remplacé la répulsion, la guerre implacable a cédé aux douceurs de la paix, la force a dit son dernier mot dans l'univers régénéré. La postérité de ces brigands publics est rentrée enfin dans le néant, d'où l'injustice et la rapine l'avaient tirée!
«Comme, en cet état d'immortalité, l'idée de la mort ne serait jamais présente à mon esprit pour troubler ou ralentir mes désirs, je m'abandonnerais à tous les plaisirs sensibles dont la nature, indulgente mère, et la raison, ce flambeau plus brillant que l'étoile, approuveraient le sage et charmant emploi. Point de plaisir suivi de regrets! Fi des voluptés que le repentir empoisonne! Immortel, je suis l'ami de la science; à force de méditer, je trouverai à la fin les longitudes, la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre philosophale, et le remède à tous les maux. _Et sanando omnes_; c'était le rêve du Sauveur.»
Lorsque j'eus finis mon discours, celui qui seul l'avait entendu se tourna vers la compagnie, et leur en fit le précis dans son langage; après quoi ils se mirent à raisonner ensemble un peu de temps, sans pourtant témoigner, au moins par leur attitude, aucun mépris pour ce que je venais de dire. A la fin, cette même personne qui avait résumé mon discours fut priée par la compagnie d'avoir la charité de me dessiller les yeux et de m'avertir de mes erreurs. Ce qu'il fit bien volontiers, dans un long discours que j'abrége... attendu que je n'ai pas abrégé mon propre discours.
Il commença par reconnaître, avec beaucoup de courtoisie, à propos des immortels, que, si grande était mon erreur, il avait trouvé chez les Balnibarbes et chez les Japonais à peu près les mêmes dispositions: le désir de vivre était naturel à l'homme; un pied dans la tombe, il s'efforce encore de se tenir sur l'autre. Ainsi le vieillard le plus courbé se représente un lendemain, un avenir, et n'envisage la mort que comme un mal éloigné. Au contraire, en l'île de Luggnagg, la vieillesse était réputée une honte; l'exemple familier et la vue continuelle de leurs tristes immortels avaient préservé les habitants de cet amour insensé de la vie.
«C'est bien à tort (reprit ce mortel content de son sort) que vous portez si haut ce malheureux privilége, et vous changerez bien d'avis, quand vous connaîtrez le fond de cette immortalité lamentable. Avez-vous donc pensé que l'_immortalité_, c'était la jeunesse à l'infini, avec la force et la santé?--Toujours vingt ans? Sans cesse et sans fin le mois de mai? Quoi donc? vous supprimez la vieillesse et cette horrible caducité des jours, des années, des siècles amoncelés sur ces vieillards incapables de vivre et de mourir?»
En même temps, il me fit le portrait des Struldbruggs; ils ressemblaient aux mortels; ils vivent comme eux, jusqu'à trente ans; passé l'âge où tout est mûr et se déforme, hélas! ces malheureux mélancoliques tombent dans un immense ennui qui ne s'arrête plus. Au bout d'un siècle, ils ne sont plus que des vieillards courbés sous la vieillesse, avec l'idée affligeante de l'éternelle durée de leur caducité misérable; à ce point ils en sont tourmentés, que rien ne les console: ils ne sont pas seulement, comme les autres vieillards, entêtés, bourrus, avares, chagrins, babillards, insensés... Le temps les fait stupides; il en fait d'abominables égoïstes. Ils renoncent à tout jamais aux douceurs de l'amitié; ils n'ont plus même de tendresse pour leurs enfants, pour leurs petits-enfants, pour les enfants de leurs enfants; dès la troisième génération, ils ont cessé de se reconnaître en ces naissances qui se croisent et s'inquiètent fort peu de l'immortel qui est leur grand-père. Inertes, impuissants, lamentables, leur vie est un sommeil entrecoupé de haine et d'envie. Haine aux jeunes amours, haine à la vie, au printemps, au bonheur, aux fraîches chansons; envie à la fleur, au sourire, aux plaisirs, aux fiançailles, aux mariages, aux naissances; envie aux vieillards, trop heureux, qui s'éteignent doucement dans les bras d'une famille qui les pleure. O peine et désespoir! Cette absence de la mort! Point de relâche à la vie et nul repos. Pour eux seuls, la tombe est fermée; ils ignorent les Elysées, les paradis, les enchantements, les récompenses; le savoir leur pèse; ils ont peur des révolutions qu'ils ont vues; plus de sympathies et plus d'espérance. Hélas! les moins misérables, les moins à plaindre, étaient ceux qui radotaient, qui avaient tout à fait perdu la mémoire, et se voyaient réduits à l'état d'une horrible enfance, où rien ne sourit, où rien ne vous aime, où tout est silence, horreur, solitude, abandon.
Si par malheur un Struldbrugg épouse une Struldbrugge, le mariage est dissous dès que le plus jeune des deux est parvenu à l'âge de quatre-vingts ans. Il est juste, en effet, qu'un malheureux, condamné, sans l'avoir mérité, à vivre éternellement, ne soit pas obligé de vivre avec une femme éternelle. Ce qu'il y a de plus triste, est qu'après avoir atteint cet âge fatal, ils sont regardés comme étant morts civilement: leurs héritiers s'emparent de leurs biens; ils sont mis en tutelle, ils sont dépouillés de tout, et réduits à une pension alimentaire (loi très-juste, à cause de la sordide avarice ordinaire aux vieillards). Les _Immortels_ sans argent sont entretenus aux dépens du public, dans une maison appelée l'_Hôpital des pauvres Immortels_. Un immortel de quatre-vingts ans ne peut plus exercer charge, emploi, commandement. Il est incapable de négocier, contracter, acheter ou vendre. En justice, on ne reçoit plus son témoignage... Enfant au-dessous des enfants.
Sitôt qu'ils ont un siècle moins dix ans, voici l'abîme, et voilà le fantôme! Ah! que de misères entassées sur l'homme immortel! Le crâne est dépouillé, la mâchoire est dégarnie; et plus de goût, plus de saveur. Ils perdent la mémoire des choses les plus aisées à retenir, ils oublient le nom de leurs amis, et quelquefois leur nom propre. A quoi bon s'amuser à lire une phrase de quatre mots? Ils oublient, en épelant, les dernières syllabes. Par la même raison, il leur est impossible de s'entretenir avec personne... Et comme la langue est changeante autant que les feuilles des arbres, les Struldbruggs nés dans un siècle ont peine à comprendre le langage des hommes du siècle ancien. Ils ne parlent plus... Ils balbutient! Ils parlent d'une lèvre inerte une langue morte. Il faudrait un dictionnaire pour la comprendre! Esprit qui se perd en fumée! intelligence éteinte, enfantillage hébété! Les années se dandinent sur ces têtes chauves où tout vacille... Évitez, croyez-moi, ce spectacle hideux!» Ainsi parla ce mortel, tout content d'une maladie incurable qui le menait au tombeau tambour battant.
Certes, je perdis l'envie, à ce compte, d'une immortalité si lamentable, et je demeurai bien honteux de toutes les folles imaginations auxquelles je m'étais abandonné, sur le système d'une vie éternelle, ici-bas.
Le roi, ayant appris ce qui s'était passé dans ce mémorable entretien, rit beaucoup de mes idées sur l'immortalité, et de l'envie absurde que j'avais portée aux _Struldbruggs_. Il finit par me demander sérieusement si je ne voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays, pour guérir mes compatriotes du désir de vivre et de la peur de mourir.
Je répondis à Sa Majesté que je le voulais bien, mais, à vrai dire, il m'eût paru bien cruel de me charger de cet ignoble fardeau, et, Dieu merci, j'en fus quitte pour la peur. Une loi fondamentale a défendu, à perpétuité, aux immortels de quitter le royaume de Luggnagg.
CHAPITRE X
Gulliver, de l'île de Luggnagg, se rend au Japon.--Il s'embarque sur un vaisseau hollandais.--Il arrive dans Amsterdam, et, de là, passe en Angleterre.
J'espère un peu que tout ce que je viens de dire ici des _Struldbruggs_ n'aura point ennuyé le lecteur. Ce ne sont point, certes, des choses communes, usées et rebattues, que l'on trouve à satiété dans les relations des voyageurs; au moins, puis-je affirmer que je n'ai rien vu de pareil dans celles que j'ai lues. Si pourtant quelque autre, avant moi, avait raconté ses propres voyages dans les pays dont je crois être, au moins, le Christophe Colomb, le lecteur aura la bonté de considérer qu'un voyageur, sans copier son voisin, est en droit de raconter les mêmes choses qu'il aura vues dans les mêmes pays.
Comme il se fait un très-grand commerce entre le royaume de Luggnagg et l'empire du Japon, les auteurs japonais n'auront pas oublié, dans leurs livres, de faire mention de ces Struldbruggs. Mais, le séjour que j'ai fait au Japon ayant été très-court, et d'ailleurs sans aucune teinture de la langue japonaise, il ne m'a pas été facile de m'assurer si j'avais été précédé dans mes découvertes. Je m'en rapporte à MM. les voyageurs hollandais.
Le roi de Luggnagg, m'ayant souvent pressé, mais en vain, de rester dans ses États, eut enfin la bonté de m'accorder mon congé; même il me fit l'honneur de me donner une lettre de recommandation, écrite de sa propre main, pour son cousin, l'empereur du Japon. Il me fit présent de quatre cent quarante-quatre pièces d'or, de cinq mille cinq cent cinquante-cinq petites perles, et de huit cent quatre-vingt-huit mille huit cent quatre-vingt-huit grains d'une espèce de riz très-rare, pour l'acclimatation. Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix, plaisent beaucoup en ce pays-là.
Le sixième jour du mois de mai 1709, je pris congé de Sa Majesté; je dis adieu à tous les amis que j'avais à sa cour. Ce prince excellent me fit conduire par un détachement de ses gardes au port de Glanguestald, au sud-ouest de l'île. Au bout de six jours, je trouvai un navire en partance pour le Japon: en moins de cinquante jours, nous débarquâmes à un petit port nommé Xamoski.
J'exhibai tout d'abord aux officiers de la douane la lettre dont j'avais l'honneur d'être chargé de la part du roi de Luggnagg pour Sa Majesté Japonaise. Ils reconnurent tout d'un coup le sceau de Sa Majesté Luggnaggienne, dont l'empreinte représentait _un roi soutenant un pauvre estropié, et l'aidant à marcher_.
Les magistrats de la ville, aussitôt qu'il leur fut démontré que j'étais porteur de cette auguste lettre, me traitèrent en ministre d'État, et me fournirent une voiture pour me transporter à Yédo, qui est la capitale de l'empire. A peine arrivé, j'obtins une audience de Sa Majesté, et l'honneur de lui présenter le rescrit royal. La lettre étant ouverte en grande cérémonie, l'empereur se la fit expliquer par son interprète, ajoutant en _post-scriptum_, que j'eusse à lui demander quelque grâce! En considération de son très-cher frère le roi de Luggnagg, il me l'accorderait aussitôt.
Cet interprète, ordinairement employé dans les affaires du commerce avec les Hollandais, connut aisément à mon air que j'étais Européen, et me rendit en langue hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que j'étais un marchand de Hollande, triste jouet du naufrage et des vents. J'avais fait beaucoup de chemin par terre et par mer, pour me rendre à Luggnagg, et de là dans l'empire du Japon, où mes compatriotes se livraient à un grand commerce, et me fourniraient l'occasion de retourner en Europe. Ainsi je suppliai Sa Majesté de me faire conduire en sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui demander une autre grâce. En considération du roi de Luggnagg, qui me faisait l'honneur de me protéger, je fus dispensé de la cérémonie abominable imposée aux gens de mon pays. Les avares! Pour un peu d'or, ils foulent aux pieds la sainte image du Rédempteur. Dieu merci! je n'étais pas de ces vils marchands; je venais au Japon pour passer en Europe, et non point pour y trafiquer.
Sitôt que l'interprète eut exposé à Sa Majesté Japonaise la dernière grâce que je demandais, elle parut surprise infiniment de ma proposition, et me répondit que j'étais le premier homme de mon pays à qui pareil scrupule fût venu à l'esprit; ce qui le faisait un peu douter que je fusse un véritable Hollandais. «Cet homme est un chrétien, tout simplement,» disait-il. Cependant l'empereur, goûtant la raison que je lui avais alléguée, et poussé par la recommandation du roi de Luggnagg, voulut bien compatir à ma faiblesse, à condition du moins que je sauverais les apparences. Il donnerait l'ordre aux officiers préposés à l'observance de cet horrible usage qu'ils eussent, et pour cette fois, à se contenter de l'apparence. Il ajouta qu'il était de mon intérêt de tenir la chose secrète; infailliblement les Hollandais, mes compatriotes, me poignarderaient dans le voyage, s'ils venaient à savoir la dispense étrange que j'avais obtenue, et le scrupule injurieux que j'avais eu de ne pas les imiter.
Je rendis de très-humbles actions de grâces à Sa Majesté pour cette faveur singulière, et, quelques troupes étant alors en marche pour se rendre à Nangasaki, l'officier commandant eut l'ordre de me conduire en cette ville, avec une instruction secrète sur l'affaire du crucifix.
Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage assez pénible, j'arrivai à Nangasaki, où je rencontrai une compagnie de Hollandais; ils étaient partis d'Amsterdam pour négocier à Amboine, et déjà ils étaient prêts à se rembarquer sur un gros navire de quatre cent cinquante tonneaux. J'avais passé un temps considérable en Hollande, ayant fait mes études à Leyde, et j'en parlais bien la langue. On me fit plusieurs questions sur mes voyages, auxquelles je répondis comme il me plut; je soutins parfaitement mon personnage de Hollandais; très-libéralement, je me donnai des amis et des parents dans les Provinces-Unies, et je choisis pour ma patrie une des plus jolies villes de mon royaume adoptif.
J'étais disposé à donner au capitaine (un certain Théodore Vangrult) tout ce qu'il lui aurait plu de me demander pour mon passage... En ma qualité de chirurgien de navire, il se contenta de la moitié du prix ordinaire; il fut convenu en même temps que j'exercerais ma profession jusqu'à la fin du voyage et sans appointements.
Avant de nous embarquer, plusieurs passagers s'étaient inquiétés de savoir si j'avais pratiqué la cérémonie. A quoi j'avais répondu... sans répondre... Un d'entre eux, qui était un mécréant de la pire espèce, s'avisa de me montrer malignement à l'officier japonais: «_Celui-là_, disait-il, _s'est abstenu de fouler aux pieds le crucifix_.» L'officier, qui avait ordre de ne point exiger de moi cette formalité, lui répliqua par vingt coups de canne; autant de motifs pour que pas un, pendant tout le voyage, osât renouveler son indiscrète question.
Nous fîmes voile avec un vent favorable; au cap de Bonne-Espérance, on s'arrêta deux jours; le 16 avril 1710, nous débarquâmes à Amsterdam, et de là je m'embarquai bientôt pour l'Angleterre. Ah! que je fus heureux de revoir ma chère patrie, après cinq ans et demi d'absence! Ah! que je fus heureux de retrouver, dans ma douce maison, ma femme et mes enfants en bonne santé!