Part 17
Le continent auquel appartient ce royaume au moins étrange s'étend, selon ma modeste estime, à l'est vers une contrée inconnue de l'Amérique, à l'ouest vers la Californie, au nord vers la mer Pacifique. Il n'est pas à plus de mille cinquante lieues de Lagado. Ce pays possède un port célèbre et fait un grand commerce avec l'île de Luggnagg, au nord-ouest, à vingt degrés de latitude septentrionale, à cent quarante degrés de longitude. L'île de Luggnagg, au sud-ouest du Japon, en est éloignée environ de cent lieues. Une étroite alliance est jurée entre l'empereur du Japon et le roi de Luggnagg, et leurs sujets, volontiers, vont d'une île à l'autre. Il était donc naturel que je prisse un si bon chemin pour retourner en Europe. Je louai deux mules, avec un guide, et du meilleur de mon cœur je pris congé de l'illustre protecteur qui m'avait témoigné tant de bonté! A mon départ, j'en reçus un magnifique présent.
Il ne m'arriva, pendant mon voyage, aucune aventure qui vaille la peine d'être rapportée. Au port de Maldonada, qui est une ville environ de la grandeur de Porstmouth, pas un navire, même un navire marchand, n'était en partance pour Luggnagg. Je fis bientôt quelques connaissances dans la ville. Un gentilhomme de l'endroit me dit que, puisqu'on ne ferait pas voile avant un grand mois pour Luggnagg, je ferais bien de me divertir à quelque petit voyage à l'île de Glubbdubdrid, à cinq lieues de là, vers le sud-ouest. Même il s'offrit d'être de la partie, avec un de ses amis, et de fournir une petite barque.
Glubbdubdrid, selon son étymologie, est l'_île des Sorciers_, l'île des Magiciens. Elle obéit au chef d'une tribu composée uniquement de sorciers. Sorciers et sorcières se marient entre eux; le prince est toujours le plus ancien de la tribu, et... ça n'est pas plus sorcier que cela. Ce sorcier-prince habite un palais magnifique, au milieu d'un parc de trois mille acres, entouré d'un mur de pierre de taille de vingt pieds de haut. Lui et les siens sont servis par des domestiques d'une espèce extraordinaire. Par la connaissance qu'il a de la nécromancie, il possède le pouvoir d'évoquer les esprits et de les obliger, pendant vingt-quatre heures, à porter sa livrée.
Il était environ onze heures du matin quand nous débarquâmes. Un des deux gentilshommes qui m'accompagnaient s'en fut, du même pas, trouver le gouverneur, pour lui annoncer qu'un étranger souhaitait avoir l'honneur de saluer Son Altesse. A ce compliment, monseigneur daigna sourire. Aussitôt la cour du palais nous est ouverte, et nous traversons un triple rang de _gardes de la manche_, dont les armes et les attitudes me firent une peur extrême. Arrivés aux appartements, nous rencontrâmes une foule de domestiques qui semblaient postés là plutôt pour défendre que pour nous indiquer la chambre du gouverneur. Après trois révérences, il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de son trône. Il entendait la langue des Balnibarbes. Il me fit différentes questions au sujet de mes voyages, et, pour me marquer qu'il voulait agir avec moi sans cérémonie, il fit signe, avec le doigt, à tous ses gens de se retirer. En un clin d'œil (ce qui m'étonna beaucoup), ils disparurent comme une fumée.
«O ciel! m'écriai-je, en levant les mains.
--Rassurez-vous,» me dit le gouverneur.
Et moi, voyant que mes deux compagnons en prenaient tout à leur aise, en gens faits à ces manières, je commençai à prendre courage, et me voilà racontant à Son Altesse mes différentes aventures, non sans un grand trouble de mon imagination! Il me semblait qu'à ma gauche et à ma droite allaient reparaître les fantômes que j'avais vus s'évanouir.
J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, et nous fûmes servis par une nouvelle troupe de spectres. Nous quittâmes la table au coucher du soleil. «Couchez ici, disait le prince...--Altesse, agréez nos remercîments, et souffrez que nous nous retirions.» Il n'insista pas davantage, et nous fûmes, mes deux amis et moi, chercher un lit dans la ville capitale. Le lendemain matin, nous rendions à Son Altesse le gouverneur tous nos devoirs. Pendant les deux jours que nous sommes restés dans cette île, j'en vins à me familiariser avec les esprits, à tel point que non-seulement je ne les craignais plus, mais encore il me plaisait de les évoquer. «Puisque vous voilà si hardi, voulez-vous, me dit Son Altesse, éprouver ce que je sais faire? Eh bien, nommez-moi tels morts qu'il vous plaira d'évoquer. Soudain je les oblige à se montrer; je les force à répondre à vos questions.» Seulement, il y mettait cette acceptable condition: que je ne les interrogerais que sur les choses qui s'étaient passées de leur temps; de mon côté, je pourrais être assuré qu'ils me diraient toujours vrai! C'est une de leurs tristesses, là-bas le mensonge est inutile aux morts.
Je rendis de très-humbles actions de grâces à Son Altesse, et, content de mettre à l'épreuve une autorité si grande, je revins par la mémoire aux grands événements que j'avais lus autrefois, dans l'histoire romaine, et tout d'abord il me vint dans l'esprit d'évoquer Lucrèce, la victime de Tarquin, Lucrèce qui se tue et ne veut pas survivre à son déshonneur! Aussitôt je vis sous mes yeux une dame assez belle, et vêtue à la romaine. Je pris la liberté de lui demander pourquoi donc elle avait vengé sur elle-même le crime d'un autre? Elle baissa les yeux, et me répondit que les historiens, de peur de la trouver faible, avaient imaginé qu'elle était folle..... A ces mots, elle disparut.
Le gouverneur, obéissant à mon caprice, fit signe à César, à Brutus, à la victime, à l'assassin de s'avancer. Je fus frappé d'admiration et de respect à la vue de Brutus. Jules César m'avoua que toutes ses belles actions étaient au-dessous des hauts faits de son meurtrier, juste vengeur de la liberté romaine... Il avait tué César pour délivrer Rome de la tyrannie et du tyran.
Après ces illustres fantômes dont on dit tant de fables vulgaires, je voulus voir Homère. Il m'apparut, je l'entretins et lui demandai ce qu'il pensait de l'_Iliade_. Il m'avoua qu'il était surpris des louanges excessives qu'on lui donnait depuis trois mille années, que son poëme était médiocre et semé de sottises; qu'il n'avait plu de son temps que par la grâce et la beauté de la diction, de l'harmonie, en un mot, il était fort surpris que, puisque sa langue était morte et que personne après tant de siècles n'en pouvait plus distinguer les agréments et les finesses, il se trouvât encore des gens assez vains ou stupides pour l'admirer. Sophocle et son disciple Euripide me tinrent à peu près le même langage, et se moquèrent surtout de nos savants modernes. Obligés de convenir des bévues des anciennes tragédies, lorsqu'elles étaient fidèlement traduites, ils soutenaient qu'en grec c'étaient des beautés véritables et qu'il fallait savoir le grec absolument, pour en juger avec équité.
Je voulus aussi saluer ces deux grands philosophes, Aristote et Descartes. Le premier m'avoua qu'il n'avait rien compris à la physique, et qu'il était un physicien de la force des philosophes, ses contemporains! Non pas que ceux-là en aient su davantage qui avaient vécu entre lui et Descartes. Il ajouta que Descartes avait pris un bon chemin, quoiqu'il se fût souvent trompé, surtout par son système extravagant de l'âme des bêtes. A son tour, Descartes prit la parole. Il convint de bonne grâce de certaines découvertes qu'il avait faites. Certes, il avait établi d'assez bons principes; mais il n'était pas allé fort loin dans sa voie, et tous ceux qui désormais voudraient courir la même carrière seraient toujours arrêtés par la faiblesse de leur esprit, et forcés d'aller à tâtons. Ce même Descartes répétait que c'était une grande folie de passer sa vie à chercher des systèmes, et que la vraie physique utile et convenable à l'homme était de faire un amas d'expériences, et de s'y tenir. Que d'insensés, disait-il, ont été mes disciples, parmi lesquels on pouvait compter un certain Spinosa!
J'eus la curiosité de voir plusieurs morts illustres de ces derniers temps, parmi les morts de qualité, car j'ai toujours eu grande vénération pour la noblesse. Oh! que je vis de choses étranges, quand le gouverneur fit passer en revue, et sous mes yeux, toute la suite des aïeux de la plupart de nos ducs, marquis, comtes et gentilshommes modernes! Que j'eus grand plaisir à remonter à ces illustres origines, à contempler les divers personnages qui leur ont transmis le sang de leurs veines! Je vis clairement pourquoi certaines familles ont le nez long, d'autres le menton pointu, celles-ci le visage hideux, telle race a les yeux beaux et le teint délicat, telle autre abonde en insensés, celle-ci est féconde en fourbes, en fripons; le caractère de celle-là est la méchanceté, la brutalité, la bassesse, la lâcheté. Telles sont les _qualités_ qui les distinguent entre elles toutes, comme leurs armes et leurs livrées. A dater de cette inspection... rétrospective, je compris enfin pourquoi Polidore Virgile avait dit au sujet de certaines maisons:
Ne cherche pas dans cette caste Homme hardi, ni femme chaste.
Et que dire aussi des tristes descendants des vrais aïeux, de certaines contagions qui se transmettent avec la noblesse, de l'aïeul au grand-père, au père, au fils, au petit-fils, à l'arrière-petit-fils?
Quelle surprise enfin, de rencontrer, au beau milieu de certaines généalogies, des voleurs, des biographes, des faussaires, des rimeurs, des cuisiniers, des faiseurs de cantates, des pages, des laquais, des maîtres à danser, des maîtres à chanter!
Je reconnus clairement pourquoi les historiens ont transformé des guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés et de petits génies en grands politiques; des flatteurs et des courtisans en gens de bien; des athées en hommes pleins de religion; d'infâmes débauchés en gens chastes, et de vrais délateurs en hommes vrais et sincères. Je sus aussi pourquoi donc et comment des personnes très-innocentes avaient été condamnées à la mort ou au bannissement, par l'intrigue des favoris. Grands corrupteurs de la justice et de la vérité! ne m'interrogez pas... Je vous dirais comme il est advenu que des hommes de basse extraction et sans mérite ont été bombardés aux plus illustres emplois; par quelle suite de malheurs un vil proxénète, un coquin d'antichambre, un drôle affublé d'un habit brodé, vendeur de corruptions toutes faites, et fabricant de vénales amours, finissait par être un homme considérable, et arrivait à peser sur les destinées d'une nation! Oh! que je conçus alors une basse idée de l'humanité! Que la sagesse et la probité des hommes me parut peu de chose en voyant la source de toutes les révolutions, le motif honteux des entreprises les plus éclatantes, les ressorts, ou plutôt les accidents imprévus, et les bagatelles qui les avaient fait réussir!
Je découvris l'ignorance et la témérité de nos historiens! Malepeste! voilà d'habiles gens! Ils savent, à point nommé, les rois qui sont morts du poison! Ils vous disent, sans en rien oublier, les entretiens secrets d'un prince avec son premier ministre! Ils ont, à votre intention, crocheté la serrure la plus embrouillée (à l'exemple de la politique) des plus mystérieux cabinets; ils ont appliqué à leurs tortures particulières nos seigneurs les ambassadeurs, pour en tirer les anecdotes les plus curieuses et d'intéressantes révélations!
«Vous savez bien ma grande victoire de X***, s'écriait un général, je l'ai gagnée en prenant la fuite!--Et moi, s'écriait l'amiral N***, j'allais amener mon pavillon au moment juste où la flotte ennemie a battu la chamade!»
Il y eut trois têtes... couronnées qui me dirent que sous leur règne elles n'avaient jamais récompensé aucun homme de mérite; une seule fois pourtant leur ministre les trompa et se trompa lui-même. Aussi bien, ils s'en étaient repentis cruellement, rien n'étant plus incommode que la vertu.
J'eus la curiosité de m'informer par quel moyen un si grand nombre de personnes étaient parvenues à une très-haute fortune. Je me bornai à des temps déjà loin de nous, sans toucher au temps présent, de peur d'offenser même les étrangers. (Est-il donc nécessaire de vous prévenir, ami lecteur, que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde point ma chère patrie?) Or, parmi ces moyens de fortune et de succès, voici les meilleurs, si j'en crois les renseignements que j'ai recueillis:
Parjure!
Oppression!
Perfidie!
Injustice!
Mensonge!
Subornation!
Serments!
Pendaisons!
Confiscations!
Ajoutons, s'il vous plaît, à ces bagatelles de l'envie de parvenir:
Meurtres!
Poisons!
Assassinats!
Prostitutions!
Suppositions!
Suppressions!
Après ces découvertes, je crois bien que l'on me pardonnera désormais un peu moins d'estime et de vénération pour la grandeur, que j'honore et respecte naturellement, comme tous les inférieurs doivent faire à l'égard de ceux que la nature ou la fortune ont placés dans un rang supérieur à celui que nous occupons, nous autres, les faibles mortels.
J'avais lu dans certains livres que des sujets avaient rendu de grands services à leur prince, à leur patrie. «Ami sorcier, lui dis-je, ayez la bonté de me montrer ces grands citoyens, ces sujets fidèles, que je les voie!--On ne sait plus ces noms-là, répondit le sorcier, princes et nations oublient volontiers le nom de leurs bienfaiteurs.» On se souvenait seulement de quelques-uns... les historiens, en leurs diatribes, les avaient fait passer pour des traîtres et des lâches! Ces gens de bien, dont on avait oublié les noms, obéirent cependant à mon ordre... et se montrèrent... mais qu'ils étaient humiliés, et dans quel triste équipage! Hélas! les braves gens sans récompense! Ils étaient morts dans la pauvreté et dans la disgrâce, et quelques-uns même sur un échafaud!
Parmi ces victimes de leur courage et de leur dévouement, je vis un homme intéressant, s'il en fut onques. Il avait à ses côtés un jeune fils de dix-huit ans. Il me dit qu'il avait été capitaine de vaisseau pendant plusieurs années; dans le combat naval d'Actium, il avait enfoncé la première ligne, et coulé à fond trois vaisseaux de premier rang. Bien plus, il en avait pris le vaisseau amiral, ce qui avait été la seule cause de la fuite d'Antoine et de l'entière défaite de sa flotte. Enfin le jeune homme ici présent était son fils unique, tué dans le combat. Cet homme ajouta que, la guerre étant terminée, il vint à Rome y solliciter pour sa récompense le commandement d'un vaisseau dont le capitaine avait péri dans le combat. Que direz-vous de ceci? sans avoir égard à sa demande, ce commandement avait été donné au fils de certain affranchi qui n'avait encore jamais vu la mer! A cette injustice odieuse il avait baissé la tête, et, sans mot dire, il était retourné à son poste... On avait profité de son absence pour donner son propre navire au page du vice-amiral Publicola! C'est pourquoi il avait été obligé de se retirer chez lui, dans une humble métairie, à cent lieues de Rome, et dans ce dernier asile il avait fini ses jours. Quelle incroyable histoire! Agrippa, qui dans ce combat avait été l'amiral de la flotte victorieuse, me confirmant la vérité de ce récit, ajouta des circonstances que la modestie et la réserve du bon capitaine avaient omises.
Comme chacun des personnages évoqués paraissait tel qu'il avait été dans le monde, avec douleur je compris combien depuis cent ans le genre humain avait dégénéré, combien la débauche, avec toutes ses conséquences, avait altéré les traits du visage et rapetissé les corps, retiré les nerfs, relâché les muscles, effacé les couleurs, corrompu la chair des Anglais!
Je voulus voir enfin quelques-uns de nos anciens paysans, ces Sabins, fils des Sabines rustiques, ces paysans du Danube, étonnant le monde entier de leur éloquence austère, héros de la charrue et du toit de chaume, dont on vante encore aujourd'hui la simplicité, la sobriété, la justice, l'esprit de liberté, la valeur, nos plus précieux exemples de dévouement et d'amour pour la patrie. Ils comparurent à ma barre, et je ne pus m'empêcher de les comparer avec ceux d'aujourd'hui, qui vendent à prix d'argent leurs suffrages, dans l'élection des députés au parlement. Ces bons paysans! ces naïfs bergers! ces sages laboureurs! fils de la terre innocente, en fait de rouerie et de mensonge, ils en revendraient aux gens de cour.
CHAPITRE VIII
Retour de Gulliver à Maldonada.--Il fait voile pour le royaume de Luggnagg.--A son arrivée il est arrêté et conduit à la cour.--Comment il y est reçu.
Le jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse le gouverneur de Glubbdubdrid, et retournai avec mes deux compagnons à Maldonada. Après une attente de quinze jours, je m'embarquai enfin sur un navire qui partait pour Luggnagg. Les deux gentilshommes, et quelques autres personnes qui m'avaient été bienveillantes, eurent l'honnêteté de me fournir les provisions nécessaires pour ce voyage, et de me conduire à bord. Le second jour de notre départ nous essuyâmes une violente tempête et fûmes contraints de gouverner au nord, par les vents alizés, qui soufflent, en cet endroit, l'espace de soixante lieues. Le 21 avril 1711, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est une ville port de mer, au sud-est de Luggnagg. L'ancre est jetée à une lieue de la ville et nous faisons le signal au pilote. En moins d'une heure il en vint deux à bord, qui nous guidèrent au milieu des écueils et des rochers, très-dangereux dans cette rade, et dans le passage étroit qui conduit au bassin où les navires sont en sûreté. De la longueur d'un câble, il touche aux remparts.
Quelques-uns de nos matelots, soit trahison, soit imprudence, me signalèrent aux pilotes comme un étranger grand voyageur. Ceux-ci en avertirent le commis de la douane; et ce commis, qui voulait de l'avancement, m'adressa diverses questions dans la langue balnibardienne, qui est entendue en cette ville à cause du commerce, et surtout par les gens de mer et les douaniers. Je lui répondis en peu de mots, et lui fis une histoire aussi vraisemblable qu'il me fut possible. Je jugeai cependant qu'il était nécessaire de déguiser mon pays, et de me dire Hollandais; mon dessein étant d'aller au Japon, où je savais que les Hollandais étaient les bienvenus. Donc je répondis qu'ayant fait naufrage à la côte des Balnibarbes, et m'étant échoué sur un rocher, j'avais été dans l'île volante de Laputa, dont j'avais souvent ouï parler, et que maintenant je songeais à me rendre au Japon pour retourner dans mon pays. Le commis, qui avait du vrai sang de douanier dans les veines, répondit, en homme avisé, qu'il ne doutait pas de la véracité de mon récit; mais il avait ses ordres, et, avant de m'admettre à la libre pratique, il se voyait dans la triste obligation de me séquestrer, jusqu'à ce qu'il eût reçu des ordres de sa cour, où il allait écrire immédiatement. Il espérait recevoir une bonne réponse avant qu'il fût quinze ou vingt jours. Me voilà donc prisonnier de la douane! On me donne un logement convenable avec une sentinelle à ma porte. J'avais un grand jardin où me promener, et je fus traité aux dépens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite, excitées par la curiosité de voir un homme qui venait d'un pays dont elles n'avaient jamais entendu parler.
Je fis marché avec un jeune passager de notre navire comme interprète. Il était natif de Luggnagg; mais, ayant passé plusieurs années à Maldonada, il savait parfaitement les deux langues. Avec son secours, je fus en état d'entretenir tous ceux qui me faisaient l'honneur de me visiter: ils m'interrogeaient, je répondais à leurs questions.
Au bout de quinze jours arriva la réponse du gouvernement: ordre exprès de me conduire avec ma suite, par un détachement de chevaux, à _Traldragenbh_ ou _Trildragdrib_; autant que je m'en puis souvenir, on prononce ainsi des deux manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre garçon, qui me servait de trucheman, de secrétaire et de valet de chambre. On fit partir un courrier devant nous, qui nous devança d'une demi-journée, pour donner avis au roi, son maître, de ma prochaine arrivée et pour demander à Sa Majesté le jour et l'heure où je pourrais avoir l'honneur et le plaisir de lécher la poussière du pied de son trône invincible.
Deux jours après mon arrivée, on m'accordait mon audience; et d'abord on me fit coucher et ramper sur le ventre et balayer le plancher avec ma langue, à mesure que j'avançais vers le trône de Sa Majesté. Grâce à ma qualité d'étranger, on avait eu l'honnêteté de nettoyer le plancher; et, ma foi! cette poussière à balayer, ce n'était pas la mer à boire. Ils me firent en ceci une faveur toute particulière, et qui ne s'accordait guère même aux personnes du premier rang, lorsqu'elles avaient l'honneur d'être reçues à l'audience de Sa Majesté. Quelquefois même on laissait le plancher très-sale... il suffisait d'un ennemi puissant pour être exposé à ces disgrâces. J'ai vu un seigneur la bouche obstruée à ce point de poussière et souillée de l'ordure qu'il avait recueillie avec sa langue, que parvenu aux pieds de ce trône intelligent, il lui fut impossible d'articuler une seule parole. A ce malheur point de remède; il est défendu, sous des peines graves, de cracher ou de s'essuyer la bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour un autre usage abominable: une fois que vous étiez bel et bien condamné à mort, le roi dans sa bonté, pour vous épargner la honte du supplice, ordonnait que l'on jetât sur le plancher certaine poudre qui ne manque guère de vous faire mourir doucement et sans éclat, au bout de vingt-quatre heures. Mais, pour rendre justice au prince, à sa grande douceur, à la bonté qu'il a de ménager la vie de ses sujets, il faut dire à sa louange qu'après de semblables exécutions il a coutume d'ordonner très expressément de bien balayer le plancher, en sorte que, si ses domestiques l'oubliaient, ils courraient risque de tomber dans sa disgrâce. Je l'ai vu, moi qui vous parle, j'ai vu Sa très-clémente Majesté condamner un page au fouet, pour avoir malicieusement négligé de procéder à un balayage exact... Un jeune seigneur de grande espérance avait léché un restant de poison, et de cette légère inadvertance il était mort! Admirez cependant la bonté du monarque! Il voulut bien encore pardonner cette étourderie à son page, et lui fit grâce du fouet.
Revenons à mon audience. A quatre pas et à quatre pattes des pieds sacrés, je me levai sur mes genoux; là, je frappai sept fois la terre de mon front, et je prononçai ces paroles, que, la veille, on m'avait apprises par cœur... _Ickpling Gloffthrobb suqutserumm blhiop mlashnalt, zwin tnodbalkguffh slhiophad gurdlubh asth._ Ceci est un formulaire établi par les lois de ce royaume, à l'usage des hommes d'honneur qui sont admis à l'audience, et qu'on peut traduire ainsi: _Puisse votre céleste Majesté survivre au Soleil!_ Le roi, sans se déconcerter (il disait la même chose à tout le monde), me fit une réponse à laquelle je ne compris rien, et moi, de mon côté, je criai très-distinctement: _Fluft drin yalerick dwuldom prastrod mirpush_, qui peut se traduire ainsi: Ma langue est dans la bouche de mon ami!... Si bien que, de leur côté, les interprètes royaux finirent par comprendre (ils étaient très-intelligents) que je désirais me servir de mon interprète; alors on fit entrer le jeune garçon dont j'ai parlé, et par son trucheman, je répondis à toutes les questions que Sa Majesté m'adressa pendant une demi-heure. Je parlais le _balnibarbien_, et mon interprète rendait mes paroles en _lugnaggien_.
Le roi prit grand plaisir à mon entretien; il ordonna à son _blisfmarklub_, ou chambellan, de faire préparer un logement dans son palais pour moi et mon interprète. Il fit mieux, il me gratifia d'une somme par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or, pour mes menus plaisirs.