Les voyages de Gulliver

Part 14

Chapter 143,864 wordsPublic domain

A quoi je répondis en baissant le ton: «Mon Dieu, capitaine, c'est pure habitude. Il y a deux ans que je crie, et que j'ai cessé de parler. Mon oreille est aussi empêchée en ce moment que ma voix: il me semble que chacun me parle à l'oreille. Aux pays d'où je viens, j'étais un homme appelant dans la rue un autre homme huché sur un clocher.» Je lui dis que j'avais remarqué autre chose: en entrant dans son navire, et les matelots se tenant autour de moi rangés, ils me paraissaient des êtres infimes. «Oui, capitaine, il faut que je m'habitue et me déshabitue. A cette heure, je ne sais plus entendre et parler; je ne me reconnais plus si je me regarde, tout m'étonne et me blesse. J'élève la voix, j'étends les mains, je fais des enjambées à passer par-dessus le bord, et je me coupe avec mon couteau.

--Ma foi, mon cher passager, reprit le bon capitaine, à qui si bien se confesse, accordons miséricorde. Et, s'il vous plaît, commencez par nous pardonner nos petites bouchées, nos petits pains, nos petites assiettes, nos petits plats, nos petits poulets, notre petit bateau. Vous quittez le royaume des géants, vous en avez encore le fumet. Quelle pitié que ce petit globe, au milieu de ce petit Océan, sous ce misérable petit soleil!»

Il riait, je ris de bon cœur! j'étais encore uniquement possédé des colosses avec lesquels j'avais vécu. Quel homme, ici-bas, ne s'oublie, aussitôt qu'il se trouve mêlé à quelque illustre compagnie? Une fréquentation de vingt-quatre heures à la cour du premier roi venu, voilà notre homme, juché sur ses ergots, qui se dit à lui-même: «Comte (ou baron), je te salue!...» Et de rire! Et le bon capitaine, faisant allusion au vieux proverbe anglais: «En tout cas, dit-il, monsieur le géant, vous avez _plus grands yeux que grand ventre_, et si vous ouvrez une grande bouche, encore y jetez-vous de petits morceaux.» Il ajouta qu'il aurait volontiers donné de sa petite poche cent livres sterling pour le plaisir de voir ma caisse au bec de l'aigle, et retomber d'une si grande hauteur dans la mer, beau spectacle et digne en effet d'être transmis aux siècles futurs.

Le capitaine, en revenant du Tonquin, faisait route vers l'Angleterre; il avait été poussé vers le nord-est, à quarante-quatre degrés de latitude, à cent quarante-trois de longitude... Un vent hors de saison s'élevant deux jours après que je fus à son bord, nous fûmes poussés au nord plusieurs jours de suite; et, côtoyant la Nouvelle-Hollande, nous fîmes route vers l'ouest-nord-ouest, et depuis au sud-ouest jusqu'à ce qu'enfin nous eussions doublé le cap de Bonne-Espérance. Ainsi, notre voyage fut un voyage heureux, j'en ferai grâce au lecteur. Le capitaine mouilla à un ou deux ports, et envoya sa chaloupe y chercher des vivres et faire de l'eau; pour moi, je ne sortis point du vaisseau que nous ne fussions arrivés aux Dunes. Ce fut, je crois, si sa mémoire est fidèle, un samedi, le 3 juin 1706, environ neuf mois après ma délivrance. En quittant ma goëlette, je proposai au bon capitaine de laisser mes meubles en nantissement de mon passage... il protesta qu'il ne voulait rien recevoir. Sur quoi nous prîmes congé l'un de l'autre, avec de grandes amitiés des deux parts, lui me promettant de me venir voir à Redriff. Je louai cheval et guide pour un écu, que me prêta le capitaine.

Pendant le cours de ce voyage, en remarquant la petitesse des maisons, des arbres, du bétail et du peuple, je me croyais encore à Lilliput. J'avais peur de fouler à mes pieds les voyageurs que je rencontrais, et je criai souvent pour les faire reculer du chemin; peu s'en fallut qu'une ou deux fois mon impertinence ne me coûtât cher.

Voilà donc ma maison! La revoici! Sous son humble toit est renfermé tout ce que j'aime: mes enfants, ma femme et mes chers souvenirs! A la fin, me voilà délivré de ces créatures et de ces choses hors de proportion avec l'espèce humaine! O bonheur! je vais presser sur mon cœur des créatures à mon image! C'est donc vrai! Des mains me seront tendues, que je tiendrai dans ma main, des regards comprendront mes regards, des larmes répondront à mes larmes! Je retrouve à la fois mon Dieu, mon roi, mon foyer domestique et les douces fleurs de mon jardin. Je suis un homme au milieu des hommes. Poëmes, chansons, festins, plaisirs, murmures, fêtes ineffables de la tendresse conjugale, enchantements de la sympathie avec les plantes, avec les étoiles, avec l'oiseau, avec mon chien de garde, avec le pauvre aussi, qui me salue et me tend une main que je puis remplir... Telle était l'extase, et telles étaient les fêtes du retour!

Pourtant, retrouvant ma douce et chère maison, j'eus de la peine à reconnaître mon toit domestique; ouvrant la porte, je me baissai pour entrer, de crainte de me briser la tête au guichet. Ma femme accourut pour m'embrasser; mais je me courbai plus bas que ses genoux, songeant qu'elle ne pourrait atteindre à mes lèvres. Ma fille, à mes genoux, demandait ma bénédiction; je ne pus la distinguer que lorsqu'elle fut levée, ayant été depuis si longtemps accoutumé à me tenir debout, avec ma tête et mes yeux levés en l'air. Je regardai mes serviteurs, mes amis, comme s'ils avaient été des pygmées et que je fusse un géant.

Ainsi, dans mes grandeurs, j'avais misérablement perdu mes plus chères habitudes. J'étais devenu un véritable _Micromégas_, trop petit pour ceux-ci, trop grand pour ceux-là! Mais bientôt je revins à ma simplicité première; et, modeste et content, je finis par trouver que moi et mes semblables nous avions la taille véritable des créatures intelligentes: cinq pieds et quelques pouces, la taille de Newton, la taille de Cromwell et du prince Noir; cinq pieds, la taille de la reine Élisabeth et de la duchesse de Portsmouth.

Et comme aux premiers jours de ma chère délivrance, insolent que j'étais, je dédaignais toute chose, en ce moment de simplicité, de bonhomie et de vérité avec moi-même, humble et rentré dans mon bon sens, j'aimais, j'admirais, je reconnaissais ma joyeuse Angleterre!--un lac d'argent plein de cygnes qui chantent! Et ma femme à mon bras, ma fillette à ma main, les arbres à mon front, le gazon à mes pieds, je rendais grâce au Ciel de tous ces biens à ma portée qui m'étaient rendus; et je jurais de ne plus les quitter.

Un Dieu jaloux, un destin funeste, ont emporté mes serments avec les serments de Godolphin, le premier ministre, et de Son Altesse sérénissime le duc de Marlborough.

TROISIÈME PARTIE

LE VOYAGE A LAPUTA AUX BALNIBARBES, A LUGGNAGG, A GLOUBBDOUBDRID ET AU JAPON

CHAPITRE PREMIER

Gulliver entreprend un troisième voyage.--Il tombe aux mains des pirates. Méchanceté d'un Hollandais.--Arrivée à Laputa.

«Qui a bu boira!» J'étais fou de voyages, et le repos me semblait un supplice. Il n'y avait guère que deux ans que j'étais chez moi, lorsqu'un certain capitaine Guillaume Robinson, de la province de Cornouailles (il montait la _Bonne-Espérance_, navire de trois cents tonneaux), vint me trouver. J'avais été le chirurgien d'un autre bâtiment dont il était capitaine, dans un voyage au Levant; il m'avait toujours bien traité. Le capitaine ayant appris mon arrivée, me rendit une visite; il me marqua la joie qu'il avait de me trouver en bonne santé, me demanda si je m'étais fixé pour toujours; enfin il m'apprit qu'il méditait un voyage aux Indes orientales et qu'il comptait partir dans deux mois. Il me fit comprendre en même temps que je lui ferais plaisir d'être encore une fois son chirurgien et que j'aurais un aide avec moi. Ajoutez qu'il me promettait double paie (ayant éprouvé que la connaissance que j'avais de la mer était au moins égale à la sienne), et il s'engageait à se comporter à mon égard comme avec un capitaine en second.

Que vous dirai-je? il me dit tant de choses obligeantes et me parut un si honnête homme, que je me laissai gagner. La seule difficulté que je prévoyais était d'obtenir le consentement de ma femme... et pourtant elle me laissa partir, sans trop de résistance! Un mari qui s'ennuie à la maison, la ménagère n'y tient guère, et puis ma femme avait cure des avantages que ses enfants en pourraient retirer.

Nous mîmes à la voile le 5 août 1706, pour arriver au fort Saint-Georges le 1er avril 1707, où nous restâmes trois semaines à rafraîchir notre équipage, dont la plus grande partie était malade. De là nous fîmes voile pour Tonquin, où notre capitaine résolut de s'arrêter quelque temps, la plus grande partie des marchandises qu'il voulait acheter ne pouvant lui être livrées avant plusieurs mois. Pour se dédommager de ce retard, cet homme entreprenant acheta une barque chargée de différentes sortes de marchandises, dont les Tonquinois font commerce avec les îles voisines; il mit sur ce petit navire quarante hommes (il y en avait trois du pays), il m'en fit capitaine, avec plein pouvoir pour tout le temps qu'il passerait au Tonquin.

Il n'y avait pas trois jours que nous tenions la mer, soudain par une grande tempête et sur une mer violente nous fûmes poussés pendant cinq jours vers le nord-est. Au dernier jour le temps devint peut-être un peu plus calme, mais le vent d'ouest soufflait encore. Lorsque enfin le flot tomba, deux pirates nous donnèrent la chasse, il fallut nous rendre, il n'y eut pas moyen de mieux faire. Eh! le moyen de nous défendre et de manœuvrer sur cette lourde machine, semblable au vaisseau de l'État, lorsqu'il est conduit par milord Suderland?

Les deux pirates grimpèrent à l'abordage et s'emparèrent du navire à la tête de leurs gens; mais nous trouvant tous couchés sur le ventre et sans défense, ils se contentèrent de nous lier et de nous bien garder, puis ils se mirent à visiter la barque à leur bel aise.

Je remarquai parmi ces écumeurs de mer un Hollandais qui paraissait avoir quelque autorité. Il connut à nos manières que nous étions Anglais, et nous parlant en sa langue, il nous dit qu'on allait nous lier dos à dos et nous jeter à la mer. Comme je parlais hollandais assez bien, je lui déclarai qui nous étions, et le conjurai, en considération du nom commun de chrétiens, et de chrétiens réformés, de voisins, d'alliés, d'intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paroles ne firent que l'irriter. Il redoubla ses menaces, et s'étant tourné vers ses compagnons, il leur parla en langue japonaise, répétant souvent le nom de _christianos_.

Le plus gros de ces bateaux pirates était commandé par un capitaine japonais qui parlait un peu le hollandais. Il vint à moi; après diverses questions, auxquelles je répondis, il m'assura qu'on ne nous ôterait point la vie. A cette assurance, je répondis par une très-profonde révérence, et, me tournant vers le Hollandais, je lui dis que j'étais fâché de trouver plus d'humanité dans un idolâtre que dans un chrétien. Mais j'eus bientôt lieu de me repentir de ces paroles inconsidérées: ce misérable ayant en vain tenté de persuader aux deux capitaines de me jeter dans la mer (ce qu'on ne lui accorda pas, le pirate étant lié par sa parole), il obtint que je serais plus rigoureusement traité que si l'on m'eût fait mourir. Ces bandits, après avoir partagé mes gens dans les deux vaisseaux et dans la barque, résolurent de m'abandonner à mon sort dans un petit canot, avec des avirons, une voile, et des provisions pour quatre jours. Le capitaine japonais les augmenta du double, et tira de ses propres vivres cette charitable augmentation; il poussa la condescendance jusqu'à me laisser le contenu de toutes mes poches. Ainsi lesté, je descendis dans mon canot, pendant que mon féroce Hollandais m'accablait de toutes les injures et imprécations que son langage et son mauvais cœur lui pouvaient fournir.

Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates, j'avais pris la hauteur au sextant; j'avais trouvé que nous étions à quarante-six degrés de latitude, à cent quatre-vingt-trois de longitude. Lorsque je fus un peu éloigné, je découvris avec une lunette différentes îles au sud-ouest. Alors, le vent étant bon, je haussai ma voile, dans le dessein d'aborder à la plus prochaine de ces îles. Il me fallut trois grandes heures pour cet abordage. Hélas! cette île était une roche, où je trouvai beaucoup d'œufs d'oiseaux. «C'est toujours cela,» me dis-je, et, grâce à mon briquet, je fis cuire à un petit feu de bruyères et de genêts tous les œufs que je pus ramasser. Ma provision tout ensemble augmentée et ménagée, et bien repu, je passai la nuit sur une roche, étendu sur un lit de bruyères et de joncs marins.

Le jour suivant, je ramai vers une autre île, et de celle-ci à celle-là, j'en visitai quatre, en quatre jours... Le cinquième jour, j'atteignis la dernière île que j'avais découverte; elle était au sud-sud-ouest de la première.

Cette dernière île était plus éloignée que je ne croyais, et je n'y pus arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout le tour avant de trouver un abordage, et je pris terre à une petite baie une fois plus large que mon canot. Je trouvai que l'île entière était un rocher, orné de quelques espaces où croissaient du gazon et des herbes. Ma prudence eut bientôt retiré mon lard et mon biscuit du canot; et, quand j'eus dîné, j'enfouis le reste de mes provisions dans un des caveaux que la mer avait creusés dans le rocher. Je ramassai des œufs; j'arrachai des joncs marins, afin de les allumer le lendemain, pour le déjeuner. Je passai toute la nuit dans la cave aux provisions; mon lit était d'herbes sèches. Je dormis peu, mon inquiétude l'emportant sur ma fatigue. Au fait, je considérais comme impossible de ne pas mourir dans un lieu si misérable, et je me trouvai si abattu de ces réflexions, que je n'eus pas le courage de me lever. J'hésitais encore à sortir de mon trou qu'il faisait déjà grand jour. Le temps était beau, et le soleil ardent. Mon visage était tout brûlé de ses rayons.

Mais tout à coup le temps s'obscurcit d'une manière pourtant très-différente de ce qui arrive par l'interposition d'un nuage. Un regard me suffit pour m'expliquer ce phénomène... Un grand corps opaque et mobile, allant ça et là, s'interposait entre moi et le soleil. Ce corps suspendu, qui me paraissait à deux milles de hauteur, me cacha l'astre environ six minutes: l'obscurité m'empêcha de le bien voir. Mais, à mesure qu'il approchait de l'endroit où j'étais, il me parut être une substance solide, à base plate, unie et luisante par la réverbération de la mer. Je m'arrêtai sur une hauteur à deux cents pas du rivage, et je vis ce même corps descendre et s'approcher de moi, à un mille de distance, ou peu s'en faut. Très-étonné de ce phénomène, je m'armai de mon télescope, et je découvris sur ces hauteurs tout un peuple de personnes en mouvement, qui me regardaient et se regardaient les unes les autres.

L'amour naturel de la vie, à cet aspect, me fit éprouver ce sentiment, plein de joie et d'espérance, que cette aventure pourrait m'aider à me tirer de l'abîme où j'étais. En même temps le lecteur ne saurait s'imaginer mon étonnement de voir une espèce d'île en l'air, habitée par des hommes habiles à la hausser, à l'abaisser et à la faire avancer à leur gré; mais, sans tant disserter un pareil phénomène, je me contentai d'observer de quel côté l'île irait obéissante au gouvernail. Elle hésita plus d'une heure; à la fin elle se rapprocha, et très-distinctement je découvris plusieurs grandes terrasses, et des escaliers, d'intervalle en intervalle, qui communiquaient les uns aux autres. Sur la terrasse la plus rapprochée on voyait des oisifs qui pêchaient des oiseaux à la ligne, et d'autres qui les regardaient. Je leur fis signe avec mon chapeau en criant de toutes mes forces; je vis une grande foule amassée à mes cris (comme autrefois quand je parlais au roi des géants) au pied de l'escalier, et je compris à leur attitude, à leurs gestes, qu'ils m'avaient remarqué. En même temps cinq ou six hommes allaient avec empressement au sommet de l'île, envoyés sans doute à quelques personnages considérables dont ils prendraient les ordres sur ce qu'on devait faire en cette occasion.

La foule des insulaires augmenta; en moins d'une demi-heure, l'île à ce point se rapprocha, qu'il n'y avait plus que cent pas de distance entre elle et moi. Et moi, priant et suppliant par toutes les invocations que je pouvais inventer, je demandais assistance à ces insulaires aériens. Mais je ne reçus point de réponse! A en juger par la broderie absurde et la richesse inutile de leurs habits chargés de plaques et couverts de cordons de toutes couleurs, ces gens qui m'entendaient sans daigner me répondre étaient des personnages considérables et de la plus haute distinction.

A la fin, l'un d'eux, plus jeune... et moins décoré que ses camarades, me fit entendre un langage clair, poli et très-doux, dont le son approchait de l'italien; ce fut aussi en italien que je répondis, m'imaginant que le son et l'accent de ce doux langage en douces voyelles seraient plus agréables à leurs oreilles délicates...

O bonheur! certes, je n'avais pas deviné, moi chétif, la grammaire et le dictionnaire de ce peuple étrange, et pourtant, après la première hésitation, ce gouvernement sur les hauteurs, je puis le dire, avait compris ma pensée! On me fit signe de descendre et d'aller vers le rivage; et l'_île volante_ alors s'étant abaissée à un degré convenable, il me fut jeté, de la terrasse, une chaîne avec un petit siége qui y était attaché, sur lequel m'étant assis, je fus enlevé en un clin d'œil: telle une poulie obéissante enlève un canot et se remet à sa place accoutumée.

CHAPITRE II

Caractère des Laputiens.--Leurs savants, leur roi et sa cour.--Réception faite à Gulliver.--Les craintes et les inquiétudes des habitants.--Caractère des femmes laputiennes.

Une fois sur le tillac, je me vis entouré d'une foule de peuple qui me regardait avec admiration, et je les regardai de même, n'ayant encore jamais vu race de mortels si singulière dans sa figure, ses habits, sa façon de vivre. Ils penchaient la tête à droite, ils la penchaient à gauche alternativement. L'œil gauche, ils le tenaient baissé, l'œil droit se perdait dans le haut. Leurs habits bigarrés des figures du soleil, de la lune et des étoiles, étaient parsemés de violons, de flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de plusieurs instruments inconnus aux musiciens de l'Europe. Autour d'eux s'empressaient plusieurs domestiques armés de vessies au bout d'un bâton, dans lesquelles il y avait une certaine quantité de petits pois et de petits cailloux. Ils frappaient de temps en temps avec ces vessies, tantôt la bouche et tantôt les oreilles de ceux dont ils étaient proches, et tout d'abord je n'en devinai pas la raison. L'esprit de ce peuple était si distrait et plongé dans la méditation, que ces citoyens de l'air, toujours bayant aux corneilles, ne pouvaient ni parler ni être attentifs à ce qu'on leur disait sans être avertis de ces vessies bruyantes dont on les frappait à la bouche, aux oreilles, pour les prévenir qu'ils eussent à écouter, à répondre. Il n'était pas dans l'île entière un personnage important qui n'entretînt, à grands frais, un pareil _moniteur_. «Saluez celui-ci!--Tendez la main à celui-là!--Prenez garde à cet autre!--Avant peu vous aurez besoin de tel suffrage, allez au-devant de ce gros bonnet qui passe en rêvant!» Bref, sans le _moniteur_, pas un de ces distraits n'arriverait au moindre emploi de leur île. Et que dis-je? à chaque pas notre homme irait trébuchant, ses profondes rêveries l'auraient bientôt mis en danger de tomber dans quelque abîme, ou de se heurter la tête contre un poteau, de pousser les passants dans la rue, ou d'être jeté dans le ruisseau.

Cette explication était très-utile, afin de ne pas laisser le lecteur dans la même perplexité que me faisaient éprouver les étranges actions de ces gens, qui, oubliant plusieurs fois ce qu'ils faisaient, me laissèrent là jusqu'à ce que leur mémoire fût réveillée par les frappeurs.

On me fit monter au sommet de l'île; on me fit entrer dans le palais du roi; je vis Sa Majesté sur un trône environné de personnes de la première distinction. Devant le trône une grande table était couverte de globes, sphères, instruments de mathématiques de toute espèce. Le roi ne prit point garde à moi lorsque j'entrai, bien que la foule qui m'accompagnait fît un très-grand bruit. Sa Majesté était tout appliquée à résoudre un problème, et nous fûmes, sous ses yeux, une heure entière à attendre que le roi eût fini son calcul. Il avait auprès de lui deux pages, qui tenaient des vessies monitoires à la main. L'un, sitôt que Sa Majesté eut cessé de travailler, le frappa à la bouche, et l'autre à l'oreille droite. Le roi parut alors se réveiller en sursaut, et, jetant les yeux sur moi et sur les gens qui m'entouraient, il se rappela enfin ce qu'on lui avait dit de mon arrivée, il n'y avait pas plus de deux heures. Averti de ma présence, il daigna m'adresser quelques paroles; aussitôt un jeune homme armé d'une vessie s'approcha de moi et m'en donna sur l'oreille droite. Mais je fis signe que c'était inutile, et le roi et la cour eurent soudain une haute idée de mon intelligence. Le roi, content d'un interlocuteur si éveillé, me fit diverses questions auxquelles je répondis sans que nous nous entendissions l'un l'autre. On me conduisit, bientôt après, dans un appartement où l'on me servit à dîner. Quatre personnes de distinction me firent l'honneur de se mettre à table avec moi: on servit à deux services, chacun de trois plats. Le premier service était composé d'une épaule de mouton coupée en _triangle équilatéral_, d'une pièce de bœuf sous la forme d'un _rhomboïde_, et d'un boudin _cycloïde_. Le second service amena deux canards en forme de violons, des saucisses et des andouilles semblables à des flûtes et hautbois, un foie de veau-_harpe_, et des pains-_cônes_, _cylindres parallélogrammes_.

Pendant que nous étions à table, je me hasardai à demander le nom de plusieurs choses dans la langue du pays, et mes nobles convives, grâce à l'assistance de leurs frappeurs, se firent un plaisir de me répondre, espérant exciter mon admiration pour leurs talents extraordinaires, si je pouvais un jour converser avec eux. Bientôt je fus assez savant pour demander du pain, du vin et tout ce qui m'était nécessaire.

Après le dîner, un homme vint à moi de la part du roi, avec plume, encre et papier, et me fit entendre qu'il avait ordre de m'apprendre la langue du pays. Je fus avec lui environ quatre heures, pendant lesquelles j'écrivis sur deux colonnes un grand nombre de mots, avec la traduction interlinéaire: il m'apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me fit connaître le sens, en faisant devant moi ce qu'elles signifiaient. Mon maître, ensuite, me montra, dans un de ses livres, la figure du soleil et de la lune, des étoiles, du zodiaque, tropiques et cercles polaires, en me disant le nom de la mécanique céleste. Il y avait dans son alphabet toute sorte d'instruments de musique, avec les termes de cet art, convenables à chaque instrument. Quand il eut fini sa leçon, je composai en mon particulier un très-joli petit dictionnaire de tous les mots que j'avais appris; en peu de jours, grâce à mon heureuse mémoire, et peut-être à la logique, à la clarté de cet idiome illustre, je sus passablement la langue laputienne.