Les voyages de Gulliver

Part 13

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Ils possèdent de temps immémorial l'art de l'imprimerie, et l'on pense assez généralement qu'ils l'ont enseigné aux Chinois. Mais leurs bibliothèques ne sont pas volumineuses. La Bibliothèque Royale, qui est la plus nombreuse, est composé de mille volumes, rangés dans une galerie de douze cents pieds de longueur, où j'eus la liberté de lire à ma fantaisie. On posait le tome indiqué par moi sur la table, où j'étais porté. Je commençais par le haut de la page, et me promenais sur le livre même, à droite, à gauche, environ huit ou dix pas, selon la longueur des lignes, je reculais à mesure que j'avançais dans ma lecture. Et d'une page à l'autre ainsi, j'allais d'un pas ferme, et je tournais hardiment le feuillet à deux mains; il était aussi épais, aussi roide qu'un gros carton.

Leur style est clair, mâle et doux, peu imagé. Ils ignorent la redondance et la période éloquentes, et les synonymes, tout ce qui sert à l'enflure, à l'emphase, à l'inutile ornement du discours. Je parcourus plusieurs de leurs livres, surtout les livres d'histoire et de morale. Entre autres, je lus avec plaisir un vieux petit traité qui était dans la chambre de Glumdalclitch. Ce livre était intitulé: _Traité de la faiblesse du genre humain_ et n'était estimé que des femmes et du menu peuple. Cependant je fus curieux de voir ce qu'un auteur de ce pays pouvait dire en pareil sujet. Vraiment, il démontrait tout au long combien l'homme est peu en état de se mettre à couvert des injures de l'air ou de la fureur des bêtes sauvages; combien il était surpassé par d'autres animaux en force, en vitesse, en prévoyance, en industrie. Il démontrait que la nature avait dégénéré dans ces derniers siècles, et qu'elle était incontestablement sur son déclin.

Il enseignait que les lois mêmes de la nature exigeaient que nous eussions été d'une taille plus grande et d'une complexion moins délicate. «Ah! disait-il, nos pères étaient des géants, comparés à nous autres! Nous avons donné le jour à des enfants qui n'ont déjà plus notre taille; ils auront des fils plus petits qu'eux-mêmes!»

Pauvre espèce! un rien la tue! Une tuile, une pierre, un coup de vent, un ruisseau à franchir! De ces raisonnements, l'auteur tirait plusieurs applications utiles à la conduite de la vie, et moi, je ne pouvais m'empêcher de faire des réflexions morales sur cette morale même, et sur le penchant universel des hommes à se plaindre incessamment de la nature, à exagérer ses défauts. Ces géants se trouvaient petits et faibles! Que sommes-nous donc, nous autres Européens? Ce même auteur disait que l'homme était un ver de terre, et sa petitesse un sujet d'humiliation éternelle. Hélas! que suis-je? (ainsi me disais-je) un atome, en comparaison de ces hommes qui se disent si petits et si peu de chose!

Dans ce même livre, on démontrait la vanité du titre d'_Altesse_ et de _Grandeur_. On riait de la _Majesté_, et combien il était ridicule qu'un homme, au plus de cent cinquante pieds de hauteur, osât se dire: haut et puissant seigneur des X*** et autres lieux. Que penseraient les princes et les grands seigneurs de l'Europe, s'ils lisaient ce livre, eux qui, avec cinq pieds et quelques pouces, prétendent, sans façon, qu'on leur donne à tour de bras de l'_Altesse_ et de la _Grandesse_? Pourquoi n'ont-ils pas exigé les titres de _Grosseur_, de _Largeur_, d'_Épaisseur_? Au moins auraient-ils pu inventer un terme général pour comprendre au besoin toutes les dimensions, et se faire appeler _Votre Étendue_! On me répondra peut-être que ces mots _Altesse_ et _Grandeur_ se rapportent à l'âme, et non au corps. Mais pourquoi ne pas prendre aussi des titres plus marqués et plus déterminés à un sens spirituel? Pourquoi pas, s'il vous plaît, _Votre Sagesse_! _Votre Pénétration! Votre Prévoyance! Votre Libéralité! Votre Bonté! Votre Bon Sens! Votre Bel Esprit?_ Ces belles et bonnes qualifications, bienséantes avec le véritable orgueil, eussent ajouté une ineffable aménité dans les rapports du prince et du sujet, dans les compliments du subalterne à son chef d'emploi, rien n'étant plus divertissant qu'un discours tout rempli de contre-vérités.

La médecine, la chirurgie et la pharmacie sont très-cultivées en ce pays-là. On me fit visiter un vaste édifice, assez semblable à l'arsenal de Greenwitch. C'était, bel et bien, une pharmacie! Et tant de boulets étaient... des pilules, et tant de canons étaient... des seringues! En comparaison, nos gros canons sont, en vérité, de petites coulevrines.

A l'égard de leur milice, on dit que l'armée du roi est composée de cent soixante-seize mille hommes de pied et trente-deux mille de cavalerie! Au fait, cette armée est composée de marchands et de laboureurs; ils ont pour les commander les _pairs_ et les _nobles_, sans aucune paye ou récompense. Ils sont à la vérité assez parfaits dans leurs exercices, et la discipline est très-bonne; et quoi d'étonnant? Chaque laboureur est commandé par son propre seigneur, et chaque bourgeois par les principaux de sa propre ville, élus à la façon du conseil des Dix à Venise.

Je fus curieux de savoir pourquoi donc ce prince, dont les États sont inaccessibles, s'avisait de faire apprendre à son peuple la pratique de la discipline militaire. Et je l'appris bientôt par la tradition et par la lecture de leurs histoires. Voici la chose: pendant plusieurs siècles ils furent affligés de la maladie à laquelle tant d'autres gouvernements sont sujets, ces étranges maladies de la pairie et de la noblesse qui se disputent pour le pouvoir; les maladies du peuple se disputant pour la liberté; les fréquents accès du roi, pris soudain de cette espèce de fièvre maligne, appelée: le pouvoir absolu. Ces ambitions, l'une à l'autre si contraires, quoique sagement tempérées par les lois du royaume, ont parfois allumé des passions et causé des guerres civiles dont la dernière fut heureusement terminée par l'aïeul du prince régnant. Souvent aussi ces luttes étranges pour la domination ont perdu le peuple en le dépravant, perdu la royauté en l'isolant, perdu les seigneurs en les déshonorant.

Émeutes, révolutions, régicides, confiscations, échafauds, prisons, exils, telle était ta menue monnaie, ô politique!

C'était à qui sèmerait le plus de ruines et verserait le plus de sang dans ces sentiers traversés par le char des révolutions!

Donc il fallut un contrepoids à ces misères, une balance où seraient balancées toutes ces forces diverses... On inventa la milice! La milice, en ce pays, est semblable aux armes de l'Angleterre... Des roses en peinture et des lions en action!

Et la milice aveugle et sourde... a remis tout en ordre, a tout sauvé.

CHAPITRE VIII

Le roi et la reine font un voyage vers la frontière.--Comment Gulliver sort de ce pays, pour retourner en Angleterre.

J'avais toujours dans l'esprit que je recouvrerais quelque jour ma liberté. Par quel moyen? Je l'ignorais. Je comptais sur ma fortune et sur ma bonne étoile. Hélas! le vaisseau qui m'avait porté et qui avait échoué sur ces côtes était le premier navire européen qui eût approché de ces rocs formidables, les Acérauniens, et le roi avait donné des ordres très-précis, que si jamais il arrivait qu'un autre apparût, il fût envoyé, en toute hâte, avec tout l'équipage et les passagers, sur un tombereau, à Lorbrulgrud.

J'étais, il est vrai, traité d'une façon courtoise, et, favori de la reine, on m'appelait les _délices de la cour_. Mais cette faveur n'était guère bienséante avec la dignité de la nature humaine. Je ne pouvais d'ailleurs oublier tout à fait ces précieux gages que j'avais laissés chez moi. Enfin j'étais pris du vif désir de me retrouver parmi des peuples avec lesquels je me pusse entretenir d'égal à égal, et retrouver l'inappréciable liberté de me promener par les rues et par les champs, sans redouter d'être écrasé comme une grenouille, ou d'être le jouet d'un jeune chien. Ma délivrance arriva, grâce à Dieu, plus tôt que je ne m'y attendais, et d'une manière extraordinaire, ainsi que je vais le raconter avec toutes les circonstances de cet admirable événement.

Il y avait deux ans déjà que j'étais dans ce pays des fables. Au commencement de la troisième année, Glumdalclitch et moi étions à la suite du roi et de la reine, dans un voyage qu'ils faisaient vers la côte méridionale du royaume. On me portait à l'ordinaire dans ma maison de voyage, qui était un cabinet très-commode, à peu près large de douze pieds. On avait, par mon ordre, attaché le brancard à des cordons de soie aux quatre coins du haut de la boîte, afin que je sentisse moins les secousses un peu violentes du cheval sur lequel un domestique me portait devant lui. J'avais ordonné au menuisier de faire au toit de ma boîte une ouverture d'un pied carré; le vasistas s'ouvrait et se fermait à ma volonté.

Arrivés au terme de notre voyage, le roi voulut passer quelques jours à sa maison de plaisance, proche de Flanflasnic, ville située à dix-huit milles anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi nous étions bien fatigués, moi d'un rhume, et ma bonne Glumdal... (par abréviation, car les noms mêmes n'en finissaient pas) avait une fièvre ardente et gardait le lit. Si près de l'Océan, quel Anglais résiste à la tentation de tâter de l'eau salée? Au fait, je fis semblant d'être un peu plus malade que je n'étais, et je voulus prendre l'air de la mer, avec un page, assez bon homme, à qui j'avais été confié quelquefois. Je n'oublierai jamais avec quelle répugnance Glumdalclitch y consentit, ni l'ordre qu'elle donna au page d'avoir soin de moi, ni les larmes qu'elle répandit. Le page obéissant me porta dans ma boîte, à une demi-lieue du palais, vers les rochers, sur le rivage de la mer. Je le priai de me mettre à terre, et, levant le châssis d'une de mes fenêtres, je contemplai tout à mon aise le vaste Océan. Que mon âme était triste! Et quel tumulte, en ce moment, dans mon âme et dans mon cœur! «Mon ami, dis-je au page, un peu de sommeil me ferait tant de bien!» Il ferma la fenêtre, et bientôt je m'endormis. Tout ce que je puis conjecturer, c'est que, pendant que je dormais, ce page, oublieux des dangers que je pouvais courir, grimpa sur les rochers pour chercher des œufs d'oiseaux. Il était jeune, et folâtre aux jeux de son âge; et puis j'avais cessé d'être une nouveauté pour tout ce monde, et je n'étais plus guère qu'un embarras. Mais voici que soudain je me réveille en sursaut. O terreur! par une secousse violente donnée à ma boîte, je sentis qu'elle était portée en avant avec une vitesse prodigieuse. La première secousse m'avait presque jeté hors de mon brancard, mais le mouvement fut assez doux. Je criai de toute ma force... inutilement. Je regardai à travers ma fenêtre, et ne vis que des nuages. J'entendais un bruit formidable au-dessus de ma tête, assez semblable au battement de grandes ailes. Alors je commençai à comprendre le dangereux état où je me trouvais. Un aigle avait pris le cordon de ma boîte dans son bec, et sans doute il la laissera tomber sur quelque rocher, comme une tortue en sa carapace. Ils sont terribles, ces oiseaux de proie! Odorat, courage et sagacité, rien ne manque à ces tyrans des airs! Cette fois, j'étais perdu, bien perdu, et je remettais mon âme entre les mains de Dieu.

Bientôt, le bruit et le battement de ces grandes ailes augmentant beaucoup, ma boîte allait agitée çà et là, comme une enseigne de boutique par un grand vent. J'entendis plusieurs coups violents qu'on donnait à l'aigle, et puis... je me sentis tomber perpendiculairement pendant plus d'une minute, avec une vitesse incroyable. Ma chute amena une secousse terrible, qui retentit plus haut, à mes oreilles, que notre cataracte de Niagara. Puis le silence et l'abandon des ténèbres! Et lentement ma carapace en bois se releva, et s'éleva si bien, que je voyais le jour par le haut de ma fenêtre.

Alors je reconnus que j'étais tombé dans la mer, et que ma boîte était flottante. Il n'y eut plus de doute, en ce moment, que l'aigle emportant mon humble logis avait été poursuivi de deux ou trois brigands de son espèce et contraint de lâcher sa proie. Il avait laissé l'empreinte ardente de ses terribles serres, sur l'enveloppe en fer de ma maison.

Ah! comme, en ces terreurs, je regrettai l'aide et l'appui de ma chère Glumdalclitch, dont cet accident m'avait tant éloigné! Au milieu de mes malheurs, je plaignais et regrettais ma chère petite maîtresse, et je pensais au chagrin qu'elle aurait de ma perte, au déplaisir de la reine. Je suis sûr qu'il y a très-peu de voyageurs qui se soient trouvés dans une situation aussi désespérée que celle où je me trouvais alors, attendant à chaque instant de voir ma boîte brisée, ou tout au moins renversée au premier coup de vent et submergée. Si un carreau de vitre se fût brisé dans la chute, c'en était fait de moi.

Ma fenêtre, heureusement, fut préservée par des fils de fer d'assez grosse dimension, destinés à me protéger contre les accidents du voyage... En peu d'instants, je vis l'eau pénétrer dans ma boîte par quelques petites fentes, que je bouchai de mon mieux. Hélas! je n'avais pas la force de lever le toit de ma maison; il résistait à tous mes efforts. Je me serais si bien assis sur mon toit, comme, au pont de sa frégate, un bon capitaine armé de son porte-voix!

Dans cette déplorable situation, j'entendis ou je crus entendre un bruit à côté de ma boîte, et bientôt après je commençai à m'imaginer qu'elle était tirée, et en quelque façon remorquée. En effet, l'onde amère atteignait ma fenêtre... en même temps qu'un secours inespéré m'arrivait... De l'une et de l'autre aventure j'avais peine à me rendre compte. A la fin, je montai sur mes chaises, et, m'approchant d'une fente qui s'était faite aux solives de ma maison flottante: _A l'aide! au secours! Pitié pour moi!_ m'écriai-je en toutes les langues que je savais. Pour aider à ma plainte, j'attachai mon mouchoir à un bâton, et, le haussant par l'ouverture, je l'agitai plusieurs fois, afin que, si quelque barque était proche, les matelots fussent avertis qu'il y avait un malheureux mortel renfermé dans cet appareil.

Que mon appel fût entendu, que mon signal fût aperçu, c'était un doute. En revanche, il m'apparut évidemment que ma boîte était tirée en avant. Au bout d'une heure, je sentis qu'elle heurtait quelque chose de très-dur. Je craignis d'abord que ce fût un rocher, et j'en fus très-alarmé. J'entendis alors distinctement du bruit sur le toit de l'arche, un bruit de cordages, et pour le coup je me trouvai haussé peu à peu, au moins de trois pieds plus haut que je n'étais auparavant; sur quoi je levai encore mon bâton et mon mouchoir, criant: A l'aide! au secours! à m'enrouer. A mes cris répondirent de grandes acclamations qui me donnèrent des transports de joie. En même temps j'entendis marcher sur mon toit, et quelqu'un appelant par l'ouverture: _Y a-t-il quelqu'un là-dedans?_ je répondis: «_Hélas, oui!_ Je suis un pauvre Anglais réduit par la fortune à la plus grande calamité qu'aucune créature ait jamais soufferte; au nom de Dieu, délivrez-moi de ce cachot.» La voix me répondit: «Rassurez-vous, vous n'avez rien à craindre, votre boîte est attachée au vaisseau, et le charpentier va venir pour faire un trou dans le toit, et vous tirer dehors.» Je répondis que cela demanderait trop de temps; qu'il suffisait que quelqu'un de l'équipage mît son doigt dans le cordon, afin d'emporter la boîte hors de la mer dans le navire, et dans la chambre du capitaine. Quelques-uns d'entre eux, m'entendant parler ainsi, pensèrent que j'étais un pauvre insensé; d'autres en rirent de tout leur cœur. Je ne pensais pas que j'étais redevenu un vulgaire citoyen parmi des hommes de ma taille et de ma force. En peu d'instants, le charpentier, poussé par la curiosité non moins que par la sympathie, eut vite fait un trou au sommet de ma boîte, et me présenta une petite échelle, sur laquelle je montai. Or c'était tout ce que je pouvais faire, à bout que j'étais de mes forces, en touchant ce navire hospitalier.

Les matelots, le capitaine, et même le subrécargue, un esprit fort, ne revenaient pas de leur surprise, et me firent mille questions auxquelles je ne savais que répondre. En ce moment (tant l'habitude est une seconde nature), il me semblait que j'étais tombé au milieu de pygmées, mes yeux étant accoutumés aux objets monstrueux que je venais de quitter. Mais le capitaine, M. Thomas Wiletcks, honnête homme, homme d'honneur, originaire du Shropshire, remarquant que j'étais près de me trouver mal, me fit entrer dans sa chambre; il me donna un cordial et me fit coucher sur son lit, me conseillant de prendre quelques heures de repos, dont j'avais grand besoin. Avant que je m'endormisse, je lui fis entendre que j'avais des meubles précieux dans ma boîte, un brancard superbe, un lit de campagne, une table, une armoire; que ma chambre était tapissée, ou, pour mieux dire, matelassée d'étoffes de soie et de coton; que, s'il voulait ordonner à quelqu'un de son équipage d'apporter ma maison dans sa cabine, je lui montrerais mes meubles. Le capitaine, entendant ces absurdités, jugea que j'étais fou. Toutefois, pour me complaire, il promit que l'on ferait ce que je souhaitais, et, montant sur le tillac, il envoya, en effet, quelques-uns de ses gens pour visiter cette étrange épave.

Je dormis quelques heures d'un sommeil troublé par l'idée du pays que j'avais quitté et du péril que j'avais couru. A mon réveil, je me retrouvai calme et reposé. Il était huit heures du soir, le capitaine ordonna qu'on me servît à souper, et me régala avec beaucoup d'honnêteté, remarquant néanmoins que j'avais les yeux égarés. Quand on nous eut laissés seuls, il me pria de lui faire un récit abrégé de mes voyages, et de lui apprendre par quel accident j'avais été abandonné au gré des flots, dans cette arche de Noé. «Il pouvait être midi et quelques minutes, me dit-il, et nous allions bon vent, quand j'aperçus au bout de ma lunette une espèce d'embarcation qui semblait venir à nous. Bon, me dis-je, elle aura peut-être à nous vendre une ou deux caisses de biscuit; et je fais stopper... A la fin, j'ai bien reconnu que la chaloupe était une espèce de citadelle flottante, et j'ai envoyé, non sans peine, mes matelots, afin de la prendre à la remorque. Ils ont eu peur, ils ont poussé de grands cris... et je suis venu à leur aide.»

Voilà comme, après avoir ramé autour de la grande caisse et en avoir fait le tour plusieurs fois, il avait remarqué ma fenêtre; alors il avait commandé d'approcher de ce côté-là, puis, attachant un câble à l'une des gâches de la fenêtre, il avait vu mon bâton et mon mouchoir hors de l'ouverture. «Hâtons-nous, dit-il à ses gens, un homme est là-dedans, qui nous appelle et nous implore!--Et, repris-je, a-t-il échappé à votre observation que des oiseaux prodigieux volaient dans les airs, juste au moment où vous m'avez découvert?» A quoi il répondit que, tout à l'heure, interpellant ses matelots au sujet de ces oiseaux prodigieux, un d'entre eux lui avait dit qu'il avait observé trois aigles volant vers le nord; mais il n'avait point remarqué qu'ils fussent plus gros qu'à l'ordinaire, ce qu'il faut imputer, sans doute, à la grande hauteur où ils se trouvaient; et aussi ne put-il deviner pourquoi je faisais cette question. Après quoi je demandai au capitaine de combien il croyait que nous fussions éloignés de terre... Il répondit que par le meilleur calcul qu'il eût pu faire, nous en étions éloignés de cent lieues. Je l'assurai qu'il s'était certainement trompé de la moitié, parce que je n'avais pas quitté le pays d'où je venais plus de deux heures avant que je tombasse dans la mer. Sur quoi il en revint à son idée fixe, que mon cerveau était troublé, et me conseilla de me remettre au lit, dans la cabine qu'il avait fait préparer pour moi. Je l'assurai que j'étais bien rafraîchi de son bon repas et de sa gracieuse compagnie, et que j'avais l'usage de mes sens et de ma raison aussi parfaitement qu'homme du monde. «Là, voyons, me dit-il, ayez confiance, et dites-moi si, par malheur, votre conscience est bourrelée de quelque horrible crime, pour lequel vous auriez été, par l'ordre exprès de quelque prince, claquemuré dans cette caisse, comme autrefois les criminels, en certains pays, étaient abandonnés à la merci des flots, dans un vaisseau sans voiles et sans vivres? Allons, un peu de franchise! et, nonobstant le mauvais présage et le chagrin d'avoir souillé ma goëlette de la présence d'un scélérat, comme, après tout, la misère est sacrée, eh bien, je vous jure ici, sur ma parole d'honneur, de vous mettre à terre au premier port où nous arriverons.» Il ajouta que ses soupçons s'étaient augmentés par les discours absurdes que j'avais tenus d'abord aux matelots, ensuite à lui-même, en leur proposant de hisser sur le tillac toute une maison. Mon attitude effarée, et mes grands yeux étonnés, avaient confirmé le bon capitaine dans la mauvaise opinion qu'il avait de moi. Étais-je un criminel? étais-je un insensé? J'étais l'un ou l'autre, assurément.

Je le priai d'avoir la patience d'entendre le récit de mon histoire, et je lui fis un récit très-fidèle de mes étranges aventures, depuis mon funeste départ de l'Angleterre jusqu'au moment où il m'avait découvert. Et, comme la vérité s'ouvre un passage dans les esprits raisonnables, cet honnête gentilhomme (il avait un très-bon sens et n'était pas tout à fait dépourvu de lettres) fut satisfait de ma sincérité. D'ailleurs, pour confirmer tout ce que j'avais dit, je le priai de donner l'ordre de m'apporter l'armoire dont j'avais la clef; je l'ouvris en sa présence, et lui fis voir toutes les choses curieuses, travaillées dans le pays même d'où j'avais été tiré par un miracle... Il y avait, entre autres merveilles, le peigne que j'avais formé des poils de la barbe du roi, et l'autre peigne, hardiment taillé par moi, dans une élégante et transparente rognure de l'ongle du pouce de Sa Majesté. Il y avait un paquet d'aiguilles et d'épingles longues d'un pied et demi; la bague d'or que la reine m'avait donnée, et d'une façon très-obligeante, l'ôtant de son petit doigt et me la mettant au cou comme un collier. Je priai le capitaine de vouloir bien accepter cette bague en reconnaissance de ses honnêtetés, ce qu'il refusa absolument. Enfin, je le priai de considérer l'_inexpressible_ que je portais alors, qui était faite de peau de souris.

Le capitaine, édifié complétement sur tout ce que je lui racontais, me dit qu'il espérait fort qu'après notre retour en Angleterre je voudrais bien écrire la relation de mes voyages, servitude et délivrance, et la donner au public. «Mais, capitaine, y pensez-vous? L'Angleterre, en ce moment, est débordée par les livres de voyages: mes aventures passeront pour un roman et pour une fiction ridicules; ma relation ne contiendra que des descriptions de plantes et d'animaux extraordinaires, de lois, de mœurs et d'usages bizarres; je prendrai rang (tout au plus) parmi les faiseurs de _voyages imaginaires_, les faiseurs de romans, les bouffons dont on se moque et qu'on désigne en disant: _Voyez les menteurs!_ Non, non, mon maître, à quoi bon parler pour ne pas être écouté, écrire pour ne pas être lu? Pourquoi donc m'exposer à l'immédiate application du proverbe: _A beau mentir qui vient de loin_?»

Je lui dis cela en criant _comme un sourd_. Sur quoi il me demanda si, des pays que je quittais, la reine était sourde et le roi était sourd.