Part 12
Le roi (je l'ai déjà dit) était un prince intelligent et curieux de toute chose; il ordonnait souvent que l'on m'apportât au palais et que l'on me posât sur son bureau. Alors il me commandait de tirer une de mes chaises hors de la boîte et de m'asseoir de sorte que je fusse au niveau de son visage. Or, dans ce tête-à-tête incroyable, j'eus plusieurs conférences avec ce grand prince. Un jour je pris la liberté de lui dire que le mépris qu'il avait conçu pour l'Europe et pour le reste du monde ne me semblait pas répondre aux rares qualités d'esprit dont il était orné; que la raison était indépendante de la grandeur du corps. Au contraire, nous avions observé dans notre pays, nous autres, les philosophes, que les personnes de haute taille n'étaient pas toujours les plus ingénieuses; que parmi les animaux, les abeilles et les fourmis avaient la réputation d'avoir le plus d'industrie et de sagacité; enfin, quelque peu de cas qu'elle fît de ma figure, j'espérais rendre à Sa Majesté de grands services. Le roi m'écoutait avec attention, et commençait à me regarder d'un autre œil.
«Ouais! disait-il à part soi, ce petit être a vraiment plus d'intelligence qu'il n'est gros.»
C'est pourquoi, par les progrès que chaque jour je faisais dans son esprit, ce prince excellent m'ordonna de lui faire une exacte relation du gouvernement d'Angleterre. «Au fait, me dit-il, peut-être as-tu raison; il ne faut pas mépriser les tout petits peuples, ils peuvent être d'un bon exemple et d'un bon conseil! Moi-même, imbu de nos maximes d'État et tout persuadé que je suis de commander à une nation parfaite et d'être en même temps le chef d'un gouvernement sans rival, je ne serais pas fâché de savoir les belles parties (s'il en est) du gouvernement anglais. Parle hardiment, et t'explique à ton bon plaisir; je t'écoute.»
A ce discours plein d'une bonhomie et d'une modestie ineffables, imaginez-vous, mon cher lecteur, combien je désirai d'avoir le génie et la langue de Démosthène et de Cicéron, pour parler dignement de l'Angleterre, ma patrie, et pour donner une idée de sa grandeur!
Je commençai par dire à Sa Majesté que nos États se composaient de deux îles, qui formaient trois puissants royaumes, sous un seul souverain, sans compter nos colonies en Amérique. Je m'étendis fort sur la fertilité de notre terrain et la température de notre climat. Je décrivis ensuite la constitution du Parlement anglais, composé en partie d'un corps illustre appelé la _Chambre des Pairs_, personnages du sang le plus noble, anciens possesseurs des plus belles terres du royaume. En même temps, je racontais de quels soins minutieux leur éducation était entourée, en tout ce qui se rapporte aux sciences, aux armes, à l'éloquence, à la politique; et que de peines et d'études pour les rendre capables d'être conseillers-nés du roi et du royaume, d'avoir une part dans l'administration, d'être un jour membres de la plus haute Cour de justice, dont les arrêts sont sans appel. Tels étaient les défenseurs zélés de la couronne et de la commune patrie, et de très-bonne heure ils se distinguaient par leur valeur, par leur fidélité, par leur connaissance approfondie des lois les plus anciennes du Royaume-Uni, qui remontent à la conquête de Guillaume le Bâtard. Ainsi je signalais nos seigneurs, l'ornement et la sûreté du royaume, les dignes successeurs de leurs ancêtres, dont les honneurs avaient été la récompense d'une vertu insigne. «Oui, sire, ils sont éternellement courageux, dévoués, prudents, magnanimes; on n'a jamais vu leur postérité dégénérer. A ces seigneurs se sont joints plusieurs saints hommes, un peuple d'évêques, dont la charge particulière est de veiller sur la religion et sur ceux qui la prêchent au peuple. On cherche et l'on choisit dans le clergé les plus saints et les plus savants hommes, pour les revêtir de cette éminente dignité.»
Peu à peu, m'animant par degrés au spectacle enchanteur de ce gouvernement modèle, et plus jaloux d'imposer une admiration sincère à mon auguste auditeur que de me maintenir dans la limite étroite de la vérité: «Admirez, sire! admirez qu'après les seigneurs, le peuple arrive aux affaires. C'est très-beau, la Chambre des Lords; mais il ne faut guère moins admirer la _Chambre des Communes_, composée d'hommes habiles, choisis librement, et députés par le peuple même, uniquement pour leurs lumières, leurs talents et leur amour de la patrie, afin de représenter la sagesse de toute la nation. Le monde entier, si Votre Majesté le pouvait interroger, lui répondrait que la réunion de ces deux sénats représente, en tous lieux, la plus auguste assemblée de l'univers; de concert avec le prince, elle dispose et règle en quelque sorte la destinée de tous les peuples européens.»
Ce n'est pas tout (car je voulais que le susdit prince restât écrasé sous la plus écrasante admiration), après avoir expliqué le mécanisme et l'équilibre de nos Chambres, combinées avec nos pairies, j'en vins à parler des Cours de justice, où se tenaient de vénérables interprètes de la loi, arbitres souverains entre les différentes contestations des particuliers, châtiant le crime et protégeant l'innocence. Je ne manquai pas de parler de la sage et économique administration de nos finances, et de m'étendre sur la valeur et les exploits de nos guerriers de mer et de terre. Je supputai le nombre infini du peuple, en comptant combien il y avait de millions d'hommes de différentes religions et de différents partis politiques. Je finis par raconter ce que je savais de nos plaisirs, de nos fêtes, de nos élégances. Je lui parlai de Shakspeare, un demi-dieu dont la voix puissante évoquait les morts, brisait les sceptres: «Il ôte, il rend à son gré la couronne. Il est Dieu!» Et je finis par un récit très-historique des dernières révolutions d'Angleterre, depuis environ cent ans.
Cette conversation dura cinq audiences, fut de trois heures chaque audience; le roi m'écoutait avec grande attention, écrivant l'extrait de toute chose, et marquant en même temps les questions à m'adresser.
Quand j'eus achevé mes longs discours, Sa Majesté, dans une sixième audience, examinant ses extraits, me proposa plusieurs doutes et de fortes objections sur chaque article. Elle me demanda quels étaient les moyens ordinaires de cultiver l'esprit de notre jeune noblesse; quelles mesures l'on prenait quand une maison noble venait à s'éteindre, ce qui devait arriver de temps en temps; quelles si rares qualités étaient nécessaires à ceux qui devaient rentrer dans les pairies? Qui les donne? A qui sont-elles données? Suffit-il d'un caprice de Son Altesse ou d'une somme d'argent donnée à propos à quelque dame de la cour, voire à un favori, ou même le dessein de fortifier un parti opposé au bien public? Le roi trouvait, dans son bon sens, que la pairie anglaise était une grosse affaire. En même temps, il s'informait si vraiment, pour tant de priviléges accordés aux nouveaux seigneurs, l'État exigeait de plus grandes études, plus de science avec plus de vertus que n'en avaient les autres hommes? Il voulait savoir si ces élus de la fortune et de la nature étaient plus que les simples mortels purgés d'ambition, de vanité, d'avarice et de toutes mauvaises passions. Il eût voulu savoir, en même temps, si les saints évêques dont j'avais parlé parvenaient toujours à ce haut rang par leur science théologique et par la sainteté de leur vie, et s'ils n'avaient jamais eu de faiblesses; s'ils n'avaient jamais intrigué, lorsqu'ils n'étaient que de simples prêtres; s'ils n'avaient pas été au préalable aumôniers d'un seigneur qui les avait bombardés au banc épiscopal, avec cette espérance que cet évêque servile obéirait, de toute son âme, aux moindres désirs de son maître et seigneur.
Même, en sa prévoyance, avec tous les instincts d'un chef de l'opposition, le bon roi voulut savoir comment on s'y prenait pour l'élection de ceux que j'avais appelés les _Communes_: si jamais, au grand jamais, un courtier d'élections, un marchand de fumée et de popularité, un harangueur de place publique, à force de prodiguer sa viande et son vin, les flatteries et l'argent, n'avait gagné le suffrage intéressé de la plèbe électorale, et poussé au gouvernement de ce pays libre un traître, un coquin, un prêteur de serments, un marchand de sa conscience et de son propre honneur qui, par toutes ses manigances, prenait le pas sur les hommes les plus riches, les plus honnêtes et les plus qualifiés.
«D'où vient, disait-il encore, une si violente passion d'être élu pour l'assemblée du Parlement, puisque cette élection était l'occasion d'une très-grande dépense et ne rendait rien?» Il fallait donc que ces élus fussent des hommes d'un désintéressement parfait et d'une éminente vertu; ou bien ils comptaient être indemnisés et remboursés avec usure par le prince et par ses ministres, en leur sacrifiant le bien public. Sa Majesté me proposa sur cet article des difficultés insurmontables, que la prudence, ici, ne me permet pas de répéter.
Sur ce que je lui disais de nos cours de justice, Sa Majesté voulut être éclairée sur plusieurs articles. J'étais assez en état de la satisfaire, ayant été presque ruiné à suivre un long procès à la chancellerie. Et pourtant, par un suprême arrêt, j'avais gagné mon procès de point en point!
«J'aime assez, me dit le roi, les apparences de votre justice, encore faudrait-il savoir combien de temps on emploie ordinairement à mettre une affaire en état d'être jugée. Il importe aussi de s'informer s'il en coûte beaucoup pour plaider; s'il est permis à vos avocats de défendre des causes évidemment injustes; si l'on a jamais remarqué que l'esprit de parti et de religion ait fait pencher la balance du côté du plaideur le plus recommandé. Là, voyons, mon ami, ta petite main sur ta petite conscience, oserais-tu jurer que tes avocats soient animés du pur sentiment de la justice, qu'ils aient pâli sur l'étude et les commentaires de leurs lois fondamentales, et qu'ils n'aient jamais donné une seule entorse au bon droit? Ça doit être assez beau, j'en conviens, ce spectacle d'une justice éclairée et constante, et la même pour tous!»
Ensuite, il s'attachait à me questionner sur l'administration des finances; il me dit qu'il croyait que je m'étais mépris sur cet article, parce que je n'avais fait monter les impôts qu'à cinq ou six millions par an; que cependant la dépense de l'État allait beaucoup plus loin, et que, sans nul doute, elle excédait la recette, et de beaucoup.
«Non, non, me disait-il, je ne saurais accepter vos explications financières, et jamais vous ne me ferez comprendre qu'il soit permis à un royaume d'empiéter sur l'avenir comme un simple particulier. La dette est une dette, après tout; non payée, elle augmente, elle double; elle amène une suite incalculable de désastres. Vous devez! mais à qui? Comment payez-vous? dans quels délais? avec quel argent?»
Il n'était pas moins étonné du détail que je lui avais fait de nos guerres et des énormes dépenses qu'elles entraînaient. Il fallait, disait-il, que nous fussions un peuple inquiet et querelleur, ou que nous eussions de bien mauvais voisins. «Qu'avez-vous à démêler hors vos îles? Devez-vous avoir d'autres affaires que celles de votre commerce? Eh! de quel droit songer à des conquêtes inutiles? Enfin, quelle tâche est meilleure que de bien garder vos ports et vos côtes?» Ce qui l'étonna fort, ce fut d'apprendre aussi que nous entretenions une armée, une flotte, en pleine paix, au milieu d'un peuple libre! Il disait que si nous étions vraiment gouvernés de notre propre consentement, il ne pouvait s'imaginer de qui nous avions peur et quel intime ennemi nous avions à combattre. Il demandait si la maison d'un particulier ne serait pas mieux défendue par lui-même, par ses enfants et les serviteurs nés sous son toit, que par une troupe de fripons et de coquins, tirés au hasard de la lie du peuple, avec un salaire aussi misérable que leur fortune, et qui pourraient gagner cent fois plus en coupant la gorge aux citoyens qu'en se faisant tuer pour des gens qui les payaient si mal.
Il rit beaucoup de ma bizarre arithmétique à supputer le nombre de notre peuple, en calculant les différentes sectes qui sont parmi nous, en politique, en religion.
Il avait été frappé de mon discours à propos des cartes, dés, paris, et autres jeux de commerce ou de hasard par lesquels bourgeois et seigneurs _tuaient_ le temps. Il voulut savoir à quel âge ce divertissement était pratiqué, à quel âge on le quittait, combien d'heures on y consacrait, s'il n'altérait pas quelquefois la fortune des particuliers, et ne faisait pas commettre une foule de coquineries. Il cherchait à s'expliquer par quel funeste compromis le jeu associait des coquins aux honnêtes gens, des fourbes à des joueurs de bonne foi? «Çà, disait-il, vos gouvernements ne voient-ils pas que jouer, c'est s'accoutumer à voir mauvaise compagnie, et se détourner de la culture de l'esprit et du soin des affaires domestiques? Enfin, j'ai bien peur que, par tant de pertes successives, le plus honnête homme en arrive à pratiquer cette adresse infâme, à tendre pour son compte les piéges mêmes dans lesquels il est tombé!»
Il était extrêmement étonné du récit que je lui avais fait de notre histoire du dernier siècle. Il y voyait un enchaînement horrible de conjurations, de rébellions, de meurtres, massacres, révolutions, exils, et des plus tristes résultats que l'avarice, l'esprit de faction, l'hypocrisie, la perfidie, la cruauté, la rage, la folie, la haine, l'envie, la malice et l'ambition aient jamais enfantés dans un monde oublieux des plus sages principes. «Ce que vous me dites là, reprenait le roi, n'appartient qu'à des brigands dans leur caverne, et je me demande où donc vous prenez cette urbanité, cette civilisation, ces merveilles dont vous êtes si fier.»
Sa Majesté, dans une autre audience, eut la bonté de récapituler la substance de tout ce que j'avais dit; elle compara les questions qu'elle m'avait faites avec les réponses que j'avais données; puis, me prenant dans ses mains et me flattant doucement, elle s'exprima en ces mots, que je n'oublierai jamais, non plus que la manière dont elle les prononça: «Mon petit ami Grildrig, vous avez fait un panégyrique extraordinaire de votre pays: vous avez fort bien prouvé que l'ignorance et le vice étaient, trop souvent, les qualités d'un homme d'État; que vos lois sont éclaircies, interprétées et appliquées le mieux du monde par des gens que l'avarice et des alliances coupables poussent à la corruption des lois les plus saintes! Je remarque enfin parmi vous une constitution de gouvernement qui, dans son origine, a peut-être été supportable; mais le vice et l'ambition l'ont tout à fait défigurée. Il ne m'apparaît même pas, après toutes les preuves que vous m'avez données d'un gouvernement excellent, qu'une seule vertu soit requise pour parvenir à vos distinctions les plus honorables, à vos dignités les plus sérieuses. Comment donc! vos hommes d'État se passent de probité, vos prêtres se passent de charité, vos juges de science, et vos soldats de courage! Ah! quel égoïsme en vos sénats! quels nuages autour du trône, et partout que de mensonges! Civilisés, tant que vous voudrez; mais, à mes yeux, vous n'êtes que des barbares. Quant à toi, mon Poucet, tu as passé ta vie à voyager, et je crois bien que tu es innocent de tous ces crimes; mais, par tout ce que tu m'as raconté sans y prendre garde, et par les réponses que je t'ai obligé de faire à mes objections, j'estime que la plupart de tes compatriotes sont la plus pernicieuse et la pire espèce et la plus abjecte de toutes les races d'insectes que la nature ait jamais fait ramper sur la surface de la terre!»
CHAPITRE VII
Zèle de Gulliver pour l'honneur de sa patrie.--Il fait une proposition avantageuse au roi.--Sa proposition est rejetée.--La littérature de ce peuple imparfaite et bornée. Leurs lois, leurs affaires militaires et les divers partis dans l'État.
Mon profond respect pour la vérité me défendait de rien adoucir de mes entretiens avec Sa Majesté. Ce même respect ne me permit pas de me taire, à ces paroles royales, dans lesquelles mon cher pays était indignement traité. J'éludais adroitement la plupart de ces questions, je donnais à toute chose le tour le plus favorable. Il me pressait des arguments d'une logique invincible! Il était plein de ressources dans la discussion, retors à la réplique; il voyait bien, il comprenait tout. Il ne me passait aucune divagation; bref, comme on dit, il me serrait le bouton, chaque fois que je m'efforçais de cacher les infirmités, les difformités de ma patrie, et de poser sa vertu, sa beauté, dans leur jour le plus favorable. Or, voilà ce que je m'efforçai de faire en les différents entretiens que j'eus avec ce judicieux monarque. Il avait une certaine façon de vous empêtrer dans le tissu très-délié de ses raisonnements, à laquelle un maître raisonneur, appelé Socrate, habile au degré suprême, eût infailliblement succombé.
Soyons juste! on n'en saurait vouloir de ses méfiances à un chef d'État séparé du reste du monde, et parfaitement ignorant des mœurs et des coutumes des autres nations. Ce défaut de connaissance est... et sera toujours la cause de plusieurs préjugés. En vain, ce roi des grands hommes nous semble encore aujourd'hui un grand politique, un bon logicien. Il serait, j'en conviens, tout à fait ridicule que les idées de vice et de vertu d'un prince isolé fussent proposées pour règles et pour maximes infaillibles à des nations civilisées qui marchent au premier rang de la civilisation.
Pour confirmer ce que je viens de dire, et pour bien montrer les effets malheureux d'une éducation bornée, on rapporte ici une chose assez difficile à croire. Avec mon envie absurde, à tout prix, de gagner les bonnes grâces de Sa Majesté, je lui donnai avis d'une découverte faite depuis trois ou quatre cents ans, de certaine poudre ainsi faite et triturée, qu'une seule étincelle l'allumait de telle façon, qu'elle était capable de faire sauter en l'air des montagnes, avec un bruit et un fracas plus grands, certes, que le bruit du tonnerre. «Oui, sire, une quantité de cette poudre étant mise en un tube de bronze ou de fer, selon sa grosseur, pousse une balle de plomb, un boulet de fer, avec une si grande violence et tant de vitesse, que rien n'est capable de soutenir sa violence!» En ce moment, je crois bien que le roi ne me crut guère. «Eh bien, sire, un seul boulet, poussé et chassé d'un tube de fonte par l'inflammation de cette poudre, aussitôt brise et renverse escadrons, bataillons, remparts, tours et tourelles! Oui, sire, et cette poudre est un globe de fer lancé avec une machine qui brûle, écrase et ruine, en un clin d'œil, une ville, une armée. Éclair, foudre et tonnerre, et débris, tout cède et tout succombe.., un grain de poudre! Or je sais les ingrédients de ce tonnerre, et s'il plaît à Votre Majesté, je lui donnerai ce secret terrible. Ainsi le rendant invincible, alors malheur à qui l'offense, à qui l'attaque et résiste à sa volonté! Et pour conclure: avec les plus vils ingrédients, on arrive à fabriquer cette flamme obéissante, irrésistible! Oui, sire!... un ordre, un mot de Votre Majesté: fusils, canons, obus, fusées, sapes, serpents et serpenteaux... tout un arsenal, avec les forces dont elle dispose, elle l'aura dans huit jours.»
Le roi, frappé de la description que je lui faisais, des effets terribles de ma poudre, en vain cherchait à comprendre comment un insecte, impuissant, tel que nous autres, les Européens de rien du tout, avait imaginé cette chose effroyable. «Ah! disait-il en levant ses grandes mains jusqu'aux cieux, bête féroce, oses-tu donc parler à la légère de ces machines de carnage et de désolation?» Il fallait, disait-il encore, que ce fût un mauvais génie, ennemi de Dieu et de ses ouvrages, qui en eût été l'auteur. Donc il protesta que si les nouvelles découvertes, dans la nature ou dans les arts, lui semblaient avantageuses, il aimerait mieux perdre à jamais la couronne que de faire usage d'un si funeste secret, et il me défendit, sous peine de mort, d'en faire part à aucun de ses sujets. Effet pitoyable des préjugés d'un prince ignorant!
Ce monarque, orné de toutes les qualités qui gagnent la vénération, l'amour et l'estime des peuples, d'un esprit juste et pénétrant, d'une sagesse active, d'une profonde science, et doué de talents admirables pour le gouvernement, ce prince adoré de son peuple, ô scrupule inconcevable! un rien l'arrête! un doute excessif et bizarre, dont nous n'avons jamais eu la moindre idée en Europe! et il laisse échapper une occasion qu'on lui met entre les mains de se rendre le maître absolu de la vie et de la liberté et des biens de tous ses sujets! Certains moralistes se rencontreront, j'en suis sûr, qui feront à ce prince ingrat une louange de sa modération! A Dieu ne plaise cependant que je veuille abaisser les mérites de ce roi désintéressé! Toutefois nous ne saurions justifier tant d'ignorance, en démontrant que ces malheureux peuples, privés de canons et de poudre à canon, étaient privés même de la politique, un grand art qui depuis si longtemps fait le bonheur du genre humain. Même, il me souvient, dans un entretien que j'eus un jour avec le roi, sur ce que je lui avais dit, par hasard, qu'il y avait parmi nous un grand nombre de volumes écrits sur l'art du gouvernement, Sa Majesté en conçut une opinion très-médiocre de notre esprit, ajoutant qu'il méprisait et détestait tout mystère ou raffinement, et toute intrigue dans les procédés d'un prince ou d'un ministre d'État. Il ne pouvait comprendre ce que je voulais dire par les _secrets du cabinet_. Il renfermait la science de gouverner dans les bornes les plus étroites, la réduisant au sens commun, à la raison de la justice, à la douceur, à la prompte décision des affaires civiles et criminelles, et d'autres semblables pratiques à la portée de tout le monde... une suite naïve de niaiseries qui ne méritent pas qu'on en parle. Enfin, il avança ce paradoxe étrange (il était chez lui, sur son trône, plus haut que la tour de Babel), que si, par une faveur nouvelle, un homme était assez habile, assez heureux pour augmenter de deux épis de blé ou d'un brin d'herbe la moisson prochaine, il aurait mérité beaucoup plus du genre humain, et rendrait un service plus essentiel à son pays, que toute la race de nos sublimes politiques.
La littérature, en ce pays, privé du grand art de la rhétorique, est assez peu honorée. On s'y contente de la morale, de l'histoire, de la poésie et des mathématiques; c'est bien peu, pour des gens qui savent, comme nous, la théologie et le droit civil, les coutumes, le droit canon. Mais le peu qu'ils savent, il faut convenir qu'ils le savent bien. Moralistes austères, historiens judicieux, mathématiciens exacts, poëtes excellents... Mais quoi! ils sont mauvais coiffeurs, mauvais danseurs et médiocres cuisiniers.
Ils ne sont pas même algébristes! Ils n'entendent rien aux entités métaphysiques, aux abstractions, aux catégories! Il me fut impossible absolument de les leur faire concevoir.
Dans ce pays, ignorant, ignoré, le croirez-vous, races futures? il n'est pas permis de dresser une loi en plus de mots qu'il n'y a de lettres dans leur alphabet, qui n'est composé que de vingt-deux lettres: il y a même très-peu de lois qui s'étendent jusque-là. Elles sont toutes exprimées dans les termes les plus simples; ces peuples ne sont ni assez vifs ni assez ingénieux pour y trouver plusieurs sens: c'est d'ailleurs un crime capital de chercher l'_esprit des lois_.