Part 11
On donna un carrosse à ma chère Glumdalclitch, qui me prit sur ses genoux, pour voir la ville, ses places et ses hôtels. Je supputai que notre carrosse était environ, en carré, comme la salle de Westminster, mais pas tout à fait de pareille hauteur. Un jour, nous fîmes arrêter le carrosse à plusieurs boutiques, où les mendiants, profitant de l'occasion, se rendirent en foule aux portières, et me fournirent le plus affreux spectacle qu'un œil anglais ait jamais vu. Comme ils étaient difformes, estropiés, sales, malpropres, couverts de plaies, de tumeurs et de vermine, et que tout cela me paraissait d'une grosseur énorme, je prie le lecteur de juger de l'impression que ces objets firent sur moi, et de m'en épargner la description.
Outre la grande boîte dans laquelle j'étais ordinairement transporté, la reine en commanda une seconde de douze pieds carrés sur dix de haut, afin que ma gouvernante la pût mettre sur ses genoux quand nous allions en voiture. L'habile ouvrier qui l'avait faite, sous notre direction, avait percé une fenêtre de trois côtés (on les avait grillées crainte d'accident), et sur le quatrième côté étaient attachées deux boucles en cuir. On passait une ceinture en ces boucles, s'il me plaisait d'aller à cheval; un domestique fixait la ceinture autour de son corps, et me tenait devant lui. C'est ainsi que j'accompagnais souvent le roi et les princes, que je prenais l'air dans les jardins ou que je rendais des visites, quand ma petite bonne se trouvait indisposée; on me traitait à la cour comme un des courtisans les plus considérables, sans doute grâce à la faveur dont le roi voulait bien m'honorer. En voyage (et je préférais de beaucoup cette façon d'aller, qui était plus commode et qui me permettait de voir le pays) ma personne était confiée à un chambellan; la reine lui confiait ce qu'elle appelait _son trésor_, et ma boîte était posée sur un coussin.
J'avais dans ce cabinet un hamac suspendu au plafond, une table et deux fauteuils vissés au plancher. Ma vieille habitude de la mer faisait que les mouvements du cheval ou de la voiture ne me causaient pas d'incommodité, bien qu'ils fussent souvent très-violents.
Toutes les fois que je désirais visiter la ville, c'était dans cette boîte qu'on me portait. Glumdalclitch la posait sur ses genoux, après être montée dans une chaise ouverte et portée par quatre hommes à la livrée de la reine. Le peuple, qui avait souvent ouï parler de moi, se rassemblait en foule autour de la chaise, et la jeune fille avait la complaisance de faire arrêter les porteurs et de me prendre dans sa main, afin que l'on pût tout à l'aise me contempler.
J'étais fort curieux de voir le temple métropolitain, avec la tour qui en fait partie et qui passe, à bon droit, comme la plus haute du royaume. Ma gouvernante m'y conduisit; mais, vanité des _Guides_ et des _Itinéraires_! cette illustre tour n'a pas plus de trois mille pieds du sol au point culminant, ce qui n'a rien de très-merveilleux, vu la différence de proportion qui existe entre ces peuples et nous: autant vaudrait se récrier, chez nous, sur la hauteur du clocher de Salisbury. Toutefois je ferai observer que ce qui manque à cette tour en élévation est compensé par la beauté et la solidité. Les murs ont cent pieds d'épaisseur, et sont en pierres de taille de quarante pieds cubes; ils sont ornés de statues colossales de dieux et d'empereurs, en marbre, et dans leurs niches. Je mesurai le petit doigt de l'une de ces statues qui était tombée et gisait parmi les décombres, et je trouvai qu'il avait juste quatre pieds un pouce de long. Glumdalclitch l'enveloppa dans son mouchoir, et l'emporta, pour le conserver avec d'autres jouets.
La cuisine royale était un superbe édifice voûté, d'environ six cents pieds de haut. Le grand four a dix pas de moins que la coupole de Saint-Paul: je m'en suis assuré en mesurant celle-ci à mon retour. Mais, si je décrivais les grilles à feu, les énormes pots et marmites, et les pièces de viande qui tournaient sur les broches, on aurait peine à me croire; du moins de sévères critiques pourraient m'accuser d'exagération. Pour éviter ces censures, je crains d'être tombé dans l'excès opposé: si le présent livre était jamais traduit dans la langue de Brobdingnac et qu'il fût transmis en ce royaume, le roi et le peuple auraient bien raison de se plaindre du tort que je leur avais fait en réduisant leurs proportions.
Ce monarque est assez bon prince et peu dépensier. Il n'a jamais plus de six cents chevaux dans ses écuries, chevaux de carrosses et chevaux de main, de cinquante-quatre à soixante pieds de haut. Dans les grandes solennités, il est suivi d'une garde de cinq cents cavaliers. Au premier abord, je m'étais écrié: «_Ah! quelle armée!_» Eh bien, rangée en bataille, il n'y eut jamais rien de plus imposant sous le soleil!
CHAPITRE V
Aventures diverses.--Gulliver montre ses connaissances en navigation.
J'aurais passé ma vie assez doucement dans ce pays, si ma petite taille ne m'eût exposé à mille accidents. Ma gouvernante me portait quelquefois dans les jardins, et là me tirait de ma boîte ou me laissait me promener librement. Un jour, le nain de la reine (avant sa disgrâce) nous avait suivis dans les jardins, et, Glumdalclitch m'ayant posé à terre, nous nous trouvâmes, lui et moi, à côté d'un pommier _nain_. Je fus tenté de montrer mon esprit par une comparaison assez sotte entre mon compagnon et l'arbre. Le drôle, pour se venger de ma plaisanterie, se mit à secouer une branche chargée de fruits, et voici qu'une douzaine de pommes, plus grosses que des tonneaux de Bristol, tombèrent dru comme grêle. Une seule m'atteignit à l'instant où je me baissais, et me fit choir à me briser. Mais quoi! j'étais le provocateur, et j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre de cette méchanceté.
Un autre jour, ma bonne me laissa sur un gazon bien uni, tandis qu'elle causait à quelque distance avec sa gouvernante. Tout à coup l'orage et la grêle... et je fus à l'instant renversé et meurtri par les grêlons. Je me traînai jusqu'à une bordure de thym, sous laquelle j'étais à moitié abrité; mais ces grêlons m'avaient moulu des pieds à la tête, et je gardai la chambre pendant huit jours. Quoi d'étonnant? toutes choses ayant, en ce pays surnaturel, la même proportion gigantesque par rapport aux habitants, les grêlons ordinaires étaient dix-huit cents fois plus gros que les nôtres.
Un plus dangereux accident m'arriva dans ces jardins. Un jour que ma petite gouvernante, croyant m'avoir mis en lieu sûr, me laissa seul, comme je la priais souvent de le faire, pour me livrer à mes pensées, elle oublia mon refuge ordinaire, à savoir ma boîte, et, m'ayant posé à terre, elle s'éloigna avec quelques dames de sa connaissance. Elle absente, un petit épagneul, qui appartenait à l'un des jardiniers, vint par hasard près de l'endroit où j'étais, courut à moi, flairant et jappant, me prit dans sa gueule, et, me portant à son maître, il me posa devant lui en remuant la queue. Heureusement, il m'avait saisi d'une dent si légère, que je n'eus pas le moindre mal; mais le jardinier, qui me connaissait et m'aimait beaucoup, eut la plus grande frayeur. «Tout beau! tout beau!» disait-il à l'épagneul, qui finit par me lâcher. Puis, se tournant vers moi: «Comment vous trouvez-vous?...» Hélas! j'avais grand'peine à lui répondre, tant j'avais été suffoqué par la frayeur et par la rapidité de la course. Il me reporta où l'épagneul m'avait pris. Glumdalclitch était là, désespérée et m'appelant de tous côtés. Elle gronda le jardinier à cause de son chien. Cependant nous convînmes de taire cette aventure, qui ne pouvait que jeter un ridicule de plus sur ma personne.
Ce dernier accident décida ma gouvernante à ne plus me perdre de vue; et, comme je craignais depuis longtemps cette résolution, je lui avais caché plusieurs petits incidents fâcheux qui m'étaient arrivés. Un cerf-volant avait failli m'emporter, si je n'avais pas eu la présence d'esprit de me mettre à l'abri d'un espalier. Un jour, je m'enfonçai jusqu'au cou dans une taupinière, et je manquai peu de temps après de me casser l'épaule contre une coquille de limaçon, sur laquelle je trébuchai en rêvant à ma chère Angleterre.
J'avais remarqué, dans mes promenades solitaires, que les oiseaux n'avaient aucune frayeur de moi. Une grive eut même l'effronterie de me voler un morceau de biscuit que je tenais à la main. Quand j'essayais de prendre un de ces oiseaux, il se retournait hardiment, me menaçait de son bec, puis recommençait à chercher des vers ou des grains.
Il advint que je lançai un gros bâton de toute ma force sur un linot, et si adroitement, que l'oiseau fut terrassé..... je le saisis par le cou pour le traîner jusqu'à l'endroit où ma gouvernante m'attendait. Mais le linot, qui n'avait été qu'étourdi, me donna des coups d'aile si violents, que j'aurais été forcé de le lâcher, si un domestique n'était venu à mon secours.
La reine (elle m'entretenait souvent de mes voyages sur mer) cherchait toutes les occasions de me divertir, sitôt qu'elle me voyait retombé dans mes tristesses. Elle voulut savoir comment donc je m'y prenais pour carguer une voile, et si la rame et le bateau n'auraient pas tout au moins quelque heureuse influence sur ma santé. Je répondis à sa très-gracieuse Majesté que j'entendais assez bien la rame et la voile. Il est vrai que je n'étais pas plus marin que matelot; mais ma qualité de chirurgien de marine et de première classe ne m'avait pas empêché très-souvent d'aider à la manœuvre. Toutefois j'ignorais comment cela se pratiquait dans ce pays, où la plus petite barque représentait un vaisseau de guerre de premier rang. Un navire proportionné à mes forces n'aurait pu flotter longtemps sur leurs rivières, et je n'aurais pu le gouverner. A quoi Sa Majesté répondit que son menuisier me ferait une petite barque, et que l'on trouverait une crique où le bateau pourrait naviguer. Le menuisier, suivant mes instructions, en peu de jours, construisit un petit navire avec tous ses cordages, capable de tenir commodément huit Européens. A peine achevé, la reine ordonna que l'on fît une auge de bois, longue de trois cents pieds, large de cinquante, et profonde de huit; laquelle, étant bien goudronnée pour empêcher l'eau de s'échapper, fut posée sur le plancher, le long de la muraille, dans une salle extérieure du palais. Elle avait un robinet bien près du fond, pour que l'eau s'échappât à volonté; deux domestiques la pouvaient remplir en moins d'une heure. Voilà dans quel océan d'eau douce on me donna la fête de ce navire à ma taille; les rames et la voile, et mon adresse, accomplirent aisément cette navigation peu dangereuse. Il y eut, cette fois encore, grande rumeur au palais, les uns criant à la magie, et les autres au miracle! Ici, j'étais un être surnaturel; à vingt pas de là, j'étais un sorcier. La reine et ses dames prirent grand plaisir à mon adresse: tantôt je haussais ma voile, et tantôt je tenais le gouvernail, pendant que les dames me donnaient un coup de vent avec leurs éventails; sitôt qu'elles se trouvaient fatiguées, quelques-uns des pages poussaient et faisaient avancer le navire avec leur souffle, et moi, comme un loup de mer, je signalais mon adresse à tribord et à bâbord, selon qu'il me plaisait. Quand j'avais quitté ma galère, Glumdalclitch la reportait dans son cabinet, et la suspendait à un clou.
Dans cet exercice amusant pour tout le monde, il s'en fallut de très-peu que je ne fusse un homme noyé. Un des pages ayant mis mon navire dans l'auge, une femme de la suite de Glumdalclitch me leva très-officieusement pour me mettre dans le navire; mais il arriva que je glissai d'entre ses doigts, et je serais infailliblement tombé de la hauteur de quarante pieds sur le plancher, si, par le plus heureux hasard du monde, je n'eusse pas été arrêté par une grosse épingle qui était fichée au tablier de cette femme: la tête de l'épingle passa entre ma chemise et ma ceinture, et je restai suspendu en l'air jusqu'à ce que Glumdalclitch accourût.
Dans la même semaine, un des domestiques, dont la fonction était de remplir mon auge d'une eau fraîche tous les trois jours, fut si négligent, qu'il laissa échapper de son seau une grenouille. Or, la grenouille se tint cachée au fond de cet océan jusqu'à ce que je fusse dans mon navire; alors, voyant un endroit pour se reposer, elle grimpe sur le tillac et le fait pencher de telle sorte, que je me trouvai forcé de faire le contre-poids de l'autre côté; sinon tout était perdu, le navire coulait et disparaissait dans le gouffre. A la fin, je l'emportai sur cette horrible bête, et je l'obligeai à coups de rames à déguerpir.
Voici le plus grand péril que je courus dans ce royaume. Glumdalclitch m'avait enfermé au verrou, dans son cabinet, étant sortie pour rendre une visite à la première dame d'honneur, madame de l'Étiquette! Le temps était très-chaud, et la fenêtre était ouverte; ouvertes, les fenêtres et la porte de ma maison portative. Pendant que j'étais assis, paisible et rêveur, songeant à ma femme, à mes enfants, j'entendis quelque chose entrer dans le cabinet et sauter çà et là. Quoique je fusse alarmé, j'eus pourtant le courage de regarder dehors, mais sans abandonner mon siége, et... Dieu du ciel! je vis un animal capricieux bondissant et sautant de tous côtés. De gambade en gambade il s'approcha de ma boîte et la regarda avec une apparence de plaisir et de curiosité, mettant sa tête à la porte, à chaque fenêtre. En vain, je me blottis dans le coin le plus reculé de mon logis; cet animal... un singe, allait çà et là, regardant d'un côté, regardant de l'autre, et, quand il posa sa tête énorme à ma fenêtre, oh! j'en conviens, son horrible aspect me causa une telle frayeur, que je n'eus pas la présence d'esprit de me cacher sous mon lit, comme je pouvais le faire assez facilement. Après bien des grimaces et des gambades, il me découvrit, et, fourrant une de ses pattes par l'ouverture de la porte, comme fait un chat qui joue avec une souris, quoique je changeasse souvent de lieu pour me mettre à couvert de son atteinte, il me saisit par les pans de mon justaucorps (du drap de ce pays, épais et très-fort), et d'une irrésistible impulsion, il me tira hors de ma demeure. Hélas! j'appartenais au singe.
Il me prit dans sa patte droite, et me tint comme une nourrice un enfant qu'elle allaite, et de la même façon que j'ai vu la même espèce d'animal faire avec un jeune chat, en Europe. Si je me débattais, il me pressait à m'étouffer... Bon gré, mal gré, je me résignai à passer par tout ce qu'il lui plairait. J'ai quelque raison de penser qu'il me traitait comme un petit singe; avec son autre patte il flattait doucement mon visage.
Il fut tout à coup interrompu par un bruit à la porte du cabinet, comme si quelqu'un eût tâché de l'ouvrir. Soudain il saute à la fenêtre par laquelle il était entré, et de là sur les gouttières, marchant sur trois pattes et me tenant dans la quatrième, il alla jusqu'à ce qu'il eût grimpé à un toit attenant au nôtre. En ce moment j'entendis jeter des cris pitoyables à la triste Glumdalclitch. La pauvre fille était au désespoir, et ce quartier du palais se trouva tout en tumulte: on se hâte, on s'empresse, on appelle, et de tous côtés les domestiques ahuris, cherchent des échelles. Mais mon singe, à l'abri de l'escalade, était bien tranquillement assis sur le faîte du palais; il me tenait comme une poupée, et me donnant à manger, fourrait dans ma bouche quelques viandes qu'il avait attrapées, et me tapait si je résistais à ses bombances. Certes, je ne riais pas; mais la canaille qui me regardait d'en bas riait à se tordre, en quoi elle n'avait pas tort: excepté pour moi, la chose était plaisante. Quelques-uns jetèrent des pierres, dans l'espérance de rebuter ce maudit animal, mais bien vite on défendit de jeter les plus petits cailloux... un de leurs grains de sable m'eût brisé la tête sans rémission.
A la fin, des échelles furent appliquées, et plusieurs hommes montèrent jusqu'au mur. Aussitôt le singe effrayé décampa, me laissant tomber sur une gouttière. Un des laquais de ma petite maîtresse, honnête garçon, grimpa jusque-là au risque de se casser le cou, et, me mettant dans la poche de sa veste, il me fit descendre en sûreté.
J'étais presque suffoqué des ordures que le singe avait fourrées dans mon gosier; mais ma chère petite maîtresse me les fit rendre et me soulagea. J'étais si faible et si froissé des embrassades de cet animal, que je fus obligé de garder le lit quinze jours. Le roi et toute la cour envoyèrent pour demander des nouvelles de ma santé; la reine me fit plusieurs visites pendant ma maladie, et du singe on fit un exemple: un décret fut porté, faisant défense d'entretenir désormais aucun animal de cette espèce aux alentours du palais. La première fois que je me rendis auprès du roi, ma santé rétablie, pour le remercier de ses bontés, il me fit l'honneur de me railler sur cette aventure. Il riait du grand singe et du petit homme. Il me demanda quels étaient mes sentiments et mes réflexions entre les pattes de ce bandit; de quel goût étaient les viandes qu'il me donnait, et si l'air frais que j'avais respiré sur le toit n'avait pas aiguisé mon appétit. «Mais, dit-il, vous autres, puisque vous êtes des hommes, vous avez des singes qui se moquent de vous. Comment donc agissez-vous les uns vis-à-vis des autres? Quel animal est le plus fort, le plus intelligent, le plus hardi? Même à taille égale, il me semble que le pari serait mauvais de parier pour vous, mon petit ami!» En souriant de ces belles paroles, je répondis à Sa Majesté qu'en Europe nous n'avions point de singes, excepté ceux qu'on apportait des pays étrangers, et qui n'étaient point à craindre. A l'égard de cet animal énorme auquel je venais d'avoir affaire (il était sans rien exagérer, aussi gros qu'un éléphant), si la peur m'avait permis d'user de mon sabre (à ces mots je pris un air superbe et portai la main sur la poignée de mon sabre) quand il a fourré sa patte dans ma chambre, peut-être aurais-je occasionné à cette bête une telle blessure, qu'elle eût été bien aise de la retirer plus promptement qu'elle ne l'avait avancée. Je prononçai ces mots avec un accent martial, en véritable Anglais digne d'appartenir à un peuple de philosophes, de héros et de chercheurs de nouveaux mondes. Voyez cependant quelle bravoure en pure perte! Un si beau discours ne produisit rien qu'un éclat de rire, et tout le respect dû à Sa Majesté ne put arrêter les rieurs; ce qui me donna à penser sur la vanité du point d'honneur, et la maladresse de faire, comme on dit en France, _blanc de son épée_, et de se vanter devant les géants, quand on est soi-même un pygmée. Or, ce qui m'arriva, je l'ai vu souvent en Angleterre, où tel croquant va trancher du petit seigneur et prendre un air d'importance avec les plus grands du royaume, parce qu'il saura jouer du clavecin.
Ainsi je fournissais tous les jours le sujet de quelque conte ridicule; elle-même, Glumdalclitch, ma meilleure amie, assez volontiers se donnait la peine d'instruire la reine quand je faisais quelque sottise qu'elle croyait de force à réjouir Sa Majesté. Par exemple, étant descendu de carrosse à la promenade, où j'étais avec Glumdalclitch, porté par elle dans ma boîte de voyage, je me mis à marcher: il y avait dans la rue une bouse de vache, et je voulus, pour montrer mon agilité, sauter par-dessus l'obstacle, à pieds joints. Patatras! je tombai au milieu, et j'en eus jusqu'aux genoux! Je me tirai de là avec peine, et l'un des laquais me nettoya comme il put, avec son mouchoir. La reine, instruite de cette aventure fâcheuse, en fit des gorges chaudes, et jusqu'à l'antichambre, tout s'en divertit dans le palais.
CHAPITRE VI
Différentes inventions de Gulliver pour plaire au roi et à la reine.--Le roi daigne s'informer de l'état de l'Europe.--Observations du roi sur la politique des peuples civilisés.
C'était ma coutume: une ou deux fois la semaine, j'assistais au petit lever; je voyais raser le roi, non pas certes sans pâlir et sans trembler, le rasoir du barbier étant près de deux fois plus long qu'une faux. Sa Majesté, selon l'usage du pays, n'était rasé que deux fois par semaine. Je demandai au barbier quelques poils de la barbe royale: il me les accorda très-volontiers.
Sur un petit morceau de bois, je fis plusieurs trous à distance égale, et j'attachai les poils si adroitement, que je m'en fis un peigne, et j'en fus bien heureux: le mien s'était perdu dans la bagarre avec le singe, et pas un ébéniste du pays n'avait osé entreprendre un ouvrage à ce point impossible et délicat.
Je me souviens aussi d'un amusement que je me procurai vers le même temps. Je priai une des femmes de chambre de la reine de recueillir les cheveux fins qui tombaient de la tête de Sa Majesté quand on la peignait et de me les donner. J'en amassai une quantité considérable; alors, prenant conseil de l'ouvrier qui avait reçu ordre de faire tous les petits ouvrages que je lui commanderais, je lui donnai des instructions pour me disposer deux fauteuils de la grandeur de ceux qui se trouvaient dans ma boîte, et les percer de plusieurs petits trous avec une alène imperceptible. Aussi bien, sitôt que les pieds, les bras, les barres et les dossiers des fauteuils furent prêts, je composai le fond avec les cheveux de la reine, et j'en fis des fauteuils pour l'été, semblables aux fauteuils de canne dont nous nous servons en Angleterre. J'eus l'honneur d'offrir ces bagatelles à Sa Majesté, qui les posa sur une étagère comme un objet de curiosité.
Elle voulut un jour me faire asseoir dans un de ces fauteuils; mais je m'en excusai, protestant que je n'étais pas assez téméraire pour appliquer ma personne sur de respectables cheveux qui avaient orné une tête royale. Comme j'avais du génie pour la mécanique, et que la Nécessité, institutrice de tous les arts, avait fait de Gulliver un inventeur, je tressai de ces cheveux une petite bourse admirable et longue environ de deux aunes, avec le nom de Sa Majesté tissu en lettres d'or, que je donnai à Glumdalclitch, du consentement de la reine.
Le roi, qui aimait fort la musique, avait très-souvent des petits concerts de chambre auxquels j'assistais, placé dans ma boîte. Mais le bruit même des violons et des flûtes (on avait supprimé trompettes et tambours) était si grand, que je ne pouvais guère distinguer les accords. Tenez pour certain que tous les tambours et trompettes de notre armée, battant et sonnant à la fois, ne produiraient guère plus de bruit qu'une de leurs musettes. Ma coutume était de faire placer ma maison loin de l'endroit où chantaient les basses, de fermer les portes et les fenêtres, et de tirer les rideaux. Grâce à ces précautions, en bouchant mes oreilles de mes deux mains, je ne trouvais pas leur musique désagréable.
J'avais appris pendant ma jeunesse à jouer du clavecin. Glumdalclitch en avait un dans sa chambre, et deux fois par semaine elle prenait une leçon de musique. La fantaisie me prit de régaler le roi et la reine d'un air anglais sur cet instrument. Mais le moyen? Le plus modeste instrument était long de soixante pieds, et les touches larges d'un pied, de telle sorte qu'avec mes deux bras bien étendus je ne pouvais atteindre à plus de cinq touches. Enfin, pour tirer un son, il me fallait toucher à grands coups de poing! Pourtant voici le moyen dont je m'avisai. J'accommodai deux bâtons de la grosseur d'une canne ordinaire, et je couvris le bout de ces bâtons d'une peau de souris, afin de ménager les touches et le son de l'instrument. Ceci fait, je plaçai un banc vis-à-vis, sur lequel je montai, et par le moyen de cet escabeau, me voilà sur le champ de musique, et marchant en _mi bémol_, et courant en _fa dièze_, et frappant le clavier de mes deux bâtons en _ut_, je vins à bout de jouer une gigue anglaise, à la satisfaction de Leurs Majestés. Mais il faut convenir que je ne fis jamais d'exercice plus violent.