Part 10
Le 26 octobre, nous arrivâmes enfin à la capitale, appelée en leur langue: _Lorbruldrud_, ou l'_Orgueil de l'Univers_. Le rustre à qui j'appartenais, et qui disposait de moi comme de sa chose, fit garnir un appartement dans la rue principale, et non loin du palais royal. En même temps il fit distribuer, selon sa coutume, des affiches contenant (avec l'image) une description merveilleuse de ma personne et de mes talents. Dans une très-grande salle de trois ou quatre cents pieds de large, il plaça une table de soixante pieds de diamètre, un vrai théâtre, où je devais jouer tous mes rôles, et, toujours prudent, il la fit entourer de palissades, pour me mettre à l'abri des brutalités, voire des gentillesses de la foule. Et, cette fois encore, je fus exhibé, dix fois par jour, au grand étonnement, à la satisfaction de tout le peuple. Je savais alors passablement parler la langue, et j'entendais parfaitement tout ce qu'on disait de moi: d'ailleurs, j'avais appris leur alphabet, et je pouvais, quoique avec peine, expliquer leurs livres classiques; la bonne Glumdalclitch m'avait donné des leçons chez son père, et aux heures de loisir pendant notre voyage. Elle portait dans sa pochette un petit livre un peu plus gros qu'un _atlas_ de géographie; on eût écrit volontiers sur les marges toutes les œuvres de MM. Pope, Addison, Swift, Dryden, toute la _Clarisse Harlowe_ de M. Robertson, l'inépuisable; le poëme de Milton, et le _Voyage du Pèlerin_, par Jean Bunyan. De ce bluet elle se servait pour m'enseigner les lettres de l'alphabet.
CHAPITRE III
Gulliver mandé à la cour.--La reine l'achète et le présente au roi.--Il dispute avec les savants de Sa Majesté.--On lui prépare un appartement.--Il devient favori de la reine.--Il soutient l'honneur de son pays.--Ses querelles avec le nain de Sa Majesté.
Les peines et les fatigues qu'il me fallait essuyer apportèrent un changement considérable à ma santé. Plus d'argent gagnait mon maître, et plus il devenait insatiable. J'avais perdu l'appétit, et j'étais presque un squelette. Mon maître, à la fin, s'en aperçut, et, jugeant que je mourrais bientôt, résolut de me faire valoir autant qu'il le pourrait. Pendant qu'il raisonnait de cette façon, un _slardral_ (écuyer du roi) apporta l'ordre que je fusse incessamment dirigé sur le Wite-Hall de ce pays, pour le divertissement de la reine et de ses dames. Quelques-unes de ces belles dames m'avaient déjà vu; elles avaient rapporté des choses merveilleuses de ma figure mignonne, de mon maintien gracieux et de mon esprit délicat.
A cet ordre il fallut obéir: ce pays des géants n'est rien moins qu'un pays constitutionnel; la loi du plus fort est la Loi; quand le maître exprime un désir, son désir est un ordre. A peine arrivé, la reine me voulut voir, et Dieu sait si Sa Majesté et sa suite furent extrêmement diverties de mes manières! Je me mis à genoux, et demandai l'honneur de baiser le pied royal. Mais la gracieuse princesse me présenta son petit doigt, que j'embrassai de mes deux bras, et dont j'appliquai le bout avec respect à mes lèvres. Elle me fit des questions générales touchant mon pays, mes voyages, auxquelles je répondis aussi distinctement et en aussi peu de mots que faire se pouvait. Elle me demanda si je serais bien aise de vivre à la cour. Je fis la révérence jusqu'au bas de la table sur laquelle j'étais huché, et je répondis humblement que j'appartenais à mon maître. _Ah! reine! Ah! Majesté, si j'étais libre! il n'y a pas de service qui me semblât préférable à votre service._ Un chambellan n'eût pas mieux dit. On m'eût pris, à mon attitude humble et fière à la fois, pour le lord-maire ouvrant la porte de la cité de Londres à la reine Élisabeth.
La reine, à ces mots, daigna sourire, et d'un petit geste assez dédaigneux elle fit comprendre à mon propriétaire qu'elle désirait m'acheter. Comme il était pris de la crainte de me perdre, et que à son compte, à peine avais-je encore un mois à vivre, il fut ravi de la proposition, et fixa le prix de ma vente à mille pièces d'or, plus un chien savant que la reine avait acheté naguère, et dont elle s'était déjà dégoûtée. Je dis alors à la reine que, puisque j'étais devenu un humble esclave de Sa Majesté, je lui demandais la grâce que Glumdalclitch, qui avait toujours eu pour moi tant d'attentions et d'amitié, fut admise à l'honneur de son service, et continuât d'être ma gouvernante. Sa Majesté y consentit; elle y fit consentir aussi le laboureur, qui était bien aise de voir sa fille à la cour. Quant à Glumdalclitch, elle ne pouvait cacher sa joie. Enfin mon cornac se retira, et me dit, en partant, qu'il me laissait dans un bon endroit: à quoi je répliquai en lui tournant le dos.
La reine remarqua la froideur avec laquelle j'avais reçu le compliment et l'adieu du laboureur, et m'en demanda la raison. «Plaise à Votre Majesté, lui dis-je, de ne point porter un mauvais jugement des qualités de mon cœur. Si ce croquant avait été bon pour moi, s'il m'avait été seulement hospitalier, je lui aurais fait les adieux que l'on doit à son hôte, à son ami, à son frère... Il m'a traité plus mal qu'une bête de somme, et quelle autre obligation puis-je avoir à ce manant que celle de n'avoir pas écrasé un innocent animal trouvé par hasard dans son blé? Du reste, ce bienfait avait été assez payé par le profit qu'il avait fait en me montrant pour de l'argent, et par le prix qu'il venait de recevoir en me vendant. Oui, madame! En même temps, considérez que ma santé était très-altérée par mon esclavage et par l'obligation continuelle d'entretenir et d'amuser le menu peuple à toutes les heures du jour; et comptez que si cet homme injuste n'avait pas cru ma vie en danger, Sa Majesté ne m'aurait pas eu à si bon marché! Et maintenant soyez la bien remerciée, ô reine! pour tant de grâces et de bienfaits. Grâce à vous, je touche au port de toutes mes infortunes; eh! le moyen de ne pas être un mortel fortuné, sous la protection d'une princesse et si grande et si bonne, ornement de la nature, admiration du monde, et les délices de ses sujets, le phénix de la création?» Ainsi, désormais, je voulais vivre et mourir au service de ma reine; et déjà, voyez le miracle! il me semblait que mes esprits étaient ranimés par l'influence de sa présence auguste.
Tel fut le sommaire de mon discours, prononcé avec plusieurs barbarismes et bon nombre de balbutiements.
La reine, excusant avec bonté les défauts de ma harangue, fut surprise de trouver tant d'esprit et de bon sens dans un si chétif animal: elle me prit dans ses mains, et sur-le-champ me porta au roi, qui était alors retiré dans son cabinet. Sa Majesté, prince assez sérieux et d'un visage austère, ne remarquant pas bien ma figure à la première vue, demanda froidement à la reine depuis quand elle était devenue amoureuse d'un _splack-nock_ (car il m'avait pris pour cet insecte). Mais la reine, qui avait infiniment d'esprit, me mit doucement debout sur l'encrier royal... il était profond comme un puits; si j'y fusse tombé, je me serais noyé infailliblement... et m'ordonna de dire à Sa Majesté qui j'étais. Je le fis en très peu de mots: Glumdalclitch, qui était restée à la porte du cabinet, ne pouvant souffrir que je fusse longtemps hors de sa présence, entra, et raconta à Sa Majesté comment j'avais été trouvé dans un champ de blé, à la dernière moisson.
Le roi, aussi savant qu'homme du monde en ses États, avait été élevé dans l'étude de la philosophie, et surtout des mathématiques; cependant, quand il vit de près ma figure et ma démarche, avant que j'eusse commencé à parler, il s'imagina que je pouvais être une machine artificielle, un tourne-broche, ou tout au plus quelque horloge inventée et exécutée par un habile artiste. A peine il eut entendu ma voix, et trouvé du raisonnement dans les petits sons que je rendais, il ne put cacher son étonnement et son admiration.
Il n'était guère satisfait de la relation que je lui avais donnée de mon arrivée en ce royaume; il supposait même que c'était un conte inventé par le père de Glumdalclitch, que l'on m'avait fait apprendre par cœur. Dans cette pensée, il m'adressa d'autres questions, et je répondis à toutes avec justesse, mais avec un léger accent villageois et quelques locutions rustiques que j'avais apprises chez le fermier, lesquelles étaient assez déplacées à la cour.
Il envoya sur-le-champ (il était de l'Académie des sciences) pour convoquer trois fameux savants, ses confrères, qui alors étaient de quartier à la cour. Ces messieurs, dans leur semaine de service (selon la coutume admirable de ce pays), après avoir examiné ma figure avec beaucoup d'exactitude, discutèrent à perte de vue... et de bon sens. Ils convenaient tous que je ne pouvais pas être un produit légitime des lois ordinaires de la nature, attendu que j'étais dépourvu de la faculté naturelle de conserver ma vie. Un si petit animal, disaient-ils, ne saurait grimper sur un arbre, ou creuser la terre et s'y faire un trou pour s'y blottir comme les lapins. Mes dents, qu'ils étudièrent longtemps à la loupe, les firent conjecturer que j'étais un animal carnassier.
Un de ces philosophes avança que j'étais un embryon, un pur avorton, bon tout au plus à conserver dans l'esprit-de-vin, et que je serais l'ornement de leur cabinet d'histoire naturelle, entre un veau à deux têtes et le mouton à six pattes. Mais cet avis fut rejeté par les deux autres, attendu que mes membres étaient parfaits et parachevés dans leur espèce, et que j'avais vécu plusieurs années, ce qui parut évident par ma barbe, dont les poils se découvraient avec un microscope. On ne voulut pas avouer que j'étais un _nain_, parce que ma petitesse était hors de comparaison: le nain favori de la reine, le plus petit qu'on eût jamais vu dans ce royaume, avait près de trente pieds de haut. Après un grand débat, on conclut unanimement que je n'étais qu'un _relplum scalcath_, autrement dit: «Un jeu de la nature,» un _lusus naturæ_; rien de plus. Décision très-conforme à la philosophie moderne de l'Europe! En effet, nos modernes professeurs, dédaignant le vieux subterfuge des causes occultes, à la faveur duquel les sectateurs d'Aristote tâchent de masquer leur ignorance, ont inventé récemment cette solution merveilleuse de toutes les difficultés de la physique. Admirable progrès de la science humaine!
Après cette conclusion décisive, et naturellement sans réplique, il me sembla que peut-être avais-je la liberté de dire quelques mots d'explication. C'est pourquoi je répondis non pas à nos trois savants, mais au roi lui-même. Avec la dignité d'un citoyen libre de la joyeuse Angleterre, je protestai à Sa Majesté que je venais d'un pays où mon espèce était répandue en plusieurs millions d'individus des deux sexes, où les animaux, les arbres, les maisons, étaient proportionnés à la taille que j'avais moi-même, où, par conséquent, je pouvais être aussi bien en état de me défendre et de trouver toutes les conditions d'une vie heureuse qu'aucun des sujets de Sa Majesté. Cette réponse fit sourire dédaigneusement les trois susdits philosophes, et (parlant à Sa Majesté) ils répliquèrent que le laboureur m'avait bien instruit et que je savais ma leçon. Le roi, qui avait un esprit vraiment éclairé, renvoya les savants à leur académie, et manda le laboureur, qui n'était pas encore sorti de la ville. Il commença par interroger mon rustique, il le confronta avec sa fille, avec moi-même, et de toutes ces réponses, qui portaient le cachet même de la vérité, sa très-souveraine Majesté tira cette conclusion que je lui disais la vérité. Il pria la reine de donner l'ordre que l'on prît un soin tout particulier du phénomène, et fut d'avis qu'on me laissât sous la conduite de Glumdalclitch, _attendu_ la grande affection que nous avions l'un pour l'autre.
La reine ordonna donc à son ébéniste de faire une boîte qui me pût servir de chambre à coucher, suivant le modèle que Glumdalclitch et moi lui donnerions. Cet homme, qui était un ouvrier très-adroit, me fit en trois semaines, une chambre de bois de seize pieds carrés sur douze de hauteur, avec fenêtres, portes et cabinets.
Un ouvrier excellent, qui était célèbre pour les petits bijoux curieux, entreprit de me construire deux chaises d'une matière semblable à l'ivoire, et deux tables, plus une armoire pour serrer mes hardes. En même temps la reine faisait chercher chez les marchands les étoffes de soie et les dentelles les plus fines, pour me faire des habits.
Cette princesse avait en tel gré le plaisir de ma conversation, qu'elle ne pouvait dîner sans moi; j'avais une table à part, sur la table même où mangeait Sa Majesté, avec une chaise sur laquelle je me pouvais asseoir. Glumdalclitch était debout sur un tabouret, près de la table, elle me servait et souriait, et me choisissait mes morceaux.
J'avais un service complet, qui aurait tenu dans une boîte de ménage d'enfant, et Glumdalclitch la portait dans sa poche. La reine dînait seule avec les princesses ses filles; l'une avait seize ans, l'autre en avait treize. Sa Majesté plaçait un morceau de l'un des plats de sa table sur mon assiette, et je le découpais avec mon couteau, ce qui paraissait divertir ces aimables princesses. De mon côté, les énormes bouchées que prenait la reine (dont l'estomac était cependant très-délicat) me causaient un dégoût involontaire; une douzaine de nos fermiers auraient dîné d'une de ces bouchées. Elle croquait l'aile d'une mauviette, os et chair, bien qu'elle fût neuf fois aussi grande qu'une aile de dindon; et le morceau de pain qui l'accompagnait était de la grosseur de deux pains de quatre livres. Les cuillers, les fourchettes et autres instruments étaient dans les mêmes proportions. Une fois, la fille du fermier me fit voir une des tables des gens du palais, et j'avoue que la vue de dix à douze de ces grands couteaux et fourchettes en mouvement me parut un spectacle effrayant.
Tous les mercredis (le mercredi leur sert de dimanche) le roi, la reine et la famille royale dînent ensemble dans les appartements de Sa Majesté, laquelle, m'ayant pris en grande amitié, faisait placer en ces occasions ma petite chaise et ma table à sa gauche et devant la salière... un rempart.
Un jour, le prince, en dînant, prit plaisir à s'entretenir avec moi, me faisant des questions touchant les mœurs, la religion, les lois, le gouvernement et la littérature de l'Europe; et je lui en rendis compte, en bel esprit du club des littérateurs. Son esprit était si pénétrant, et son jugement solide à ce point, qu'il fit des réflexions et des observations très-sages sur toutes les nouveautés dont j'eus l'honneur de l'entretenir. Lui ayant parlé des deux partis qui divisent l'Angleterre, il me demanda si j'étais un _Wight_ ou un _Tory_? Puis, se tournant vers son premier ministre, qui se tenait derrière Sa Majesté, un bâton blanc à la main, aussi haut que le grand mât du _Souverain-Royal_: «Hélas, dit-il, que la grandeur humaine est peu de chose, puisque de vils insectes ont aussi de l'ambition, avec des rangs et des distinctions honorifiques! Quelle apparence! Une race de mirmidons qui s'enflent à crever... Ils ont des petits lambeaux dont ils se parent; des trous, des cages, des boîtes, qu'ils appellent des palais et des hôtels; des équipages, des livrées, des titres, des charges, des occupations, des passions, comme nous! Sotte espèce! Et songer que chez ces fourmis, dans leurs fourmilières, on aime, on hait, on trompe, on trahit, comme ici! Que dis-je? Ils ont des passions, des haines, des vengeances, de petits supplices, de petites chicanes, de petits échafauds.» C'est ainsi que Sa Majesté philosophait, à l'occasion de ce que je lui avais dit de l'Angleterre; et moi, j'étais confus, indigné de te voir, ô patrie! ô maîtresse des arts, souveraine des mers, arbitre de l'Europe et gloire de l'univers, traitée avec tant de mépris!
Il n'y avait rien qui m'offensât et me chagrinât plus que le nain de la reine, qui, étant de la taille la plus petite qu'on eût jamais vue en ce pays, devint d'une insolence extrême à l'aspect d'une taille infiniment supérieure, par sa petitesse, à toutes les distinctions que lui, le _nain_ de la reine, il eût jamais rêvées. Mais il faisait, comme on dit, _contre fortune bon cœur_. Sous un apparent mépris, il cachait son envie; il me regardait d'un air fier et dédaigneux, raillant sans cesse ma petite figure. Je ne m'en vengeai qu'en l'appelant _Frère_! Un jour, pendant le dîner, le malicieux nain, prenant le temps que je ne pensais à rien, me prit par le milieu du corps, m'enleva, me laissa tomber dans un plat de lait froid et s'enfuit... J'en eus par-dessus les oreilles. Si je n'avais été un nageur excellent, j'étais noyé. Glumdalclitch se tenait, par hasard, à l'autre extrémité de la chambre, et me crut perdu. La reine fut si consternée de cet accident, qu'elle manqua de présence d'esprit pour m'assister; mais ma petite gouvernante accourut à mon aide, et me tira hors du plat, comme j'étais en train d'avaler ma dernière pinte de lait. On me mit au lit, et grâce à Dieu, il n'y eut pas d'autre mal que la perte d'un habit qui fut tout à fait gâté. Mon frère le nain fut fouetté à outrance, et je pris quelque plaisir à cette exécution.
De ce moment, il fut disgracié; la reine le donna à l'une de ses dames, à ma grande joie; il se serait vengé tôt ou tard... Au reste, il m'avait joué déjà plus d'un tour. Un os à moelle avait tenté la reine, et Sa Majesté, l'ayant vidé tout d'une haleine, avait posé l'os vide sur un plat... Crac! le nain me plonge, en riant, dans cet abîme, et pensez si je criai à perdre haleine!... Heureusement les princes ne mangent pas leurs mets très-chauds, j'aurais été brûlé comme dans un four! On rit beaucoup quand on me retira sain et sauf de cette singulière prison; comme c'était sa première _niche_, je demandai grâce pour le nain.
La reine me raillait souvent de ma poltronnerie, et me demandait si les gens de mon pays étaient aussi braves que moi. La cause de ces railleries était l'importune agression des mouches, qui ne me laissaient pas un instant de repos. Ces odieux insectes (de la grosseur de nos alouettes) m'étourdissaient de leur bourdonnement, s'abattaient sur ma nourriture et la souillaient. Parfois elles se posaient sur mon nez, et me piquaient au vif, exhalant, en même temps, une odeur détestable; et je pouvais alors distinguer la trace de cette matière visqueuse qui, selon nos savants, donne à ces animalcules la faculté de marcher sur un plafond. Malgré moi, je tressaillais à l'approche de ces mouches; le nain prenait plaisir à en rassembler plusieurs dans sa main, puis à les lâcher, pour m'effrayer et divertir les princesses. Mon unique ressource était de tirer mon couteau et de tailler en pièces mes ennemis ailés. Et je criais: _Victoire!_ et l'on m'applaudissait. J'étais l'égal, après ces batailles sanglantes, d'Alexandre et de César! J'étais un héros!
Un matin, ma gouvernante avait posé ma boîte sur une fenêtre entr'ouverte, en me disant: «Respirez un peu d'air frais, mon petit ami, et soyez sage!» Elle m'avait donc quitté pour un instant, et moi, resté seul sur le bord de l'abîme (en effet, par respect humain, je puis le dire, je ne voulus jamais que l'on accrochât ma boîte à un clou, comme on fait d'une cage), il me sembla que je devais profiter de ce moment de libre arbitre. Alors me voilà, levant un de mes châssis et m'asseyant auprès devant ma table, en me disant: «_Que c'est bon, la solitude! et que c'est charmant d'être un peu son maître!_» Ainsi songeant, je commençais à déjeuner avec une tartine sucrée, lorsque des guêpes entrèrent dans ma chambre avec un bourdonnement aussi fort que le son d'une douzaine de cornemuses. Les unes se jetèrent sur la tartine et l'enlevèrent par morceaux, les autres voletaient autour de ma tête.
Malheureux que j'étais! J'appelle à l'aide, au secours! Je crie au meurtre! _au feu!_ Ces guêpes maudites faisaient de moi, pauvret, leur proie et leur jouet!
A la fin, hors de moi, désespéré, je me lève, et, tirant mon grand sabre, à droite, à gauche, et d'estoc et de taille... en voici deux qui tombent éventrées; trois ou quatre autres se sauvent à tire-d'aile, et je reste, essoufflé, triomphant et presque enseveli dans ma victoire! Une guêpe, en ce pays, est plus grosse qu'une perdrix du Yorkshire, et son dard est plus dangereux que la langue d'un attorney.
CHAPITRE IV
Description du pays.--Gulliver indique une correction pour les cartes modernes.--Palais du roi; sa capitale.--Manière de voyager de Gulliver.--La tempête.
Je vais maintenant donner au lecteur une légère description de ce pays, autant que je l'ai pu connaître à vol d'oiseau. Ce vaste royaume, en son étendue, occupe environ trois mille lieues de long, sur deux mille cinq cents lieues de large; à ce compte, nos géographes se trompent lorsqu'ils nous disent qu'il n'y a que la mer entre le Japon et la Californie. Quant à moi, je me suis toujours imaginé qu'il devait y avoir de ce côté-là un grand continent, pour servir de contre-poids au grand continent de Tartarie. En conséquence, il faudrait corriger cette lacune de nos cartes marines, et joindre cette vaste étendue de pays aux parties nord-ouest de l'Amérique, sur quoi je suis prêt à éclairer les géographes de mes humbles lumières. Ce royaume est une presqu'île terminée au nord par une chaîne de montagnes; elles ont bien trente milles de hauteur: de ces pics élevés, les volcans nous défendent d'approcher.
Les plus savants ignorent quelle espèce de mortels habite au delà de ces montagnes, à peine ils affirmeraient qu'elles soient habitées. Le royaume est privé de toute espèce de port; les endroits de la côte où les rivières se jettent dans la profonde mer sont remplis d'écueils; une mer violente est un empêchement éternel, à ces peuples, de tout commerce avec le reste du monde. Les grandes rivières sont pleines de poissons excellents; rarement l'on pêche dans l'Océan: les poissons de nos mers méritent si peu l'honneur d'être pêchés par ces géants! tout au plus le cachalot et le souffleur trouvent grâce à leurs yeux. Il est évident, pour moi, que la nature, dans la production des plantes et des animaux de cette grosseur énorme, se borne à ce continent. J'ai vu prendre un jour, par des pêcheurs de la côte, une baleine si grosse, qu'un homme du pays avait grand'peine à la porter sur ses épaules. Le pêcheur imagina de l'offrir à Sa Majesté, qui se la fit servir sur un plat.
Le pays est très-peuplé; il contient cinquante-et-une villes, près de cent bourgs entourés de murailles, un bien plus grand nombre de villages et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur, il suffira peut-être de donner la description de Lorbrulgrud. Cette ville est bâtie aux bords d'une rivière qui la traverse et la divise en deux parties égales. Elle contient plus de quatre-vingt mille maisons, et six cent mille habitants, elle a en longueur trois _glonglungs_ (qui font cinquante-quatre milles d'Angleterre) et deux et demi en largeur, selon la mesure que j'en ai prise sur la carte qui fut dressée par les ordres du roi. Cette carte, déployée exprès pour moi, était longue au moins de cent cinquante pieds.
Le palais du roi est un bâtiment qui manque un peu de régularité. Figurez-vous un amas d'édifices de sept milles de circuit; les chambres principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et larges à proportion.