Les Voyages de Gulliver

Chapter 9

Chapter 94,023 wordsPublic domain

L'amour de la vérité m'a empêché de déguiser l'entretien que j'eus alors avec Sa Majesté; mais ce même amour ne me permit pas de me taire lorsque je vis mon cher pays si indignement traité. J'éludais adroitement la plupart de ses questions, et je donnais à chaque chose le tour le plus favorable que je pouvais; car, quand il s'agit de défendre ma patrie et de soutenir sa gloire, je me pique de ne point entendre raison; alors je n'omets rien pour cacher ses infirmités et ses difformités et pour mettre sa vertu et sa beauté dans le jour le plus avantageux. C'est ce que je m'efforçai de faire dans les différents entretiens que j'eus avec ce judicieux monarque: par malheur, je perdis ma peine.

Mais il faut excuser un roi qui vit entièrement séparé du reste du monde et qui, par conséquent, ignore les moeurs et les coutumes des autres nations. Ce défaut de connaissance sera toujours la cause de plusieurs préjugés et d'une certaine manière bornée de penser, dont le pays de l'Europe est exempt. Il serait ridicule que les idées de vertu et de vice d'un prince étranger et isolé fussent proposées pour des règles et pour des maximes à suivre.

Pour confirmer ce que je viens de dire et pour faire voir les effets malheureux d'une éducation bornée, je rapporterai ici une chose qu'on aura peut-être de la peine à croire. Dans la vue de gagner les bonnes grâces de Sa Majesté, je lui donnai avis d'une découverte faite depuis trois on quatre cents ans, qui était une certaine petite poudre noire qu'une seule petite étincelle pouvait allumer en un instant, de telle manière qu'elle était capable de faire sauter en l'air des montagnes avec un bruit et un fracas plus grand que celui du tonnerre; qu'une quantité de cette poudre étant mise dans un tube de bronze ou de fer, selon sa grosseur, poussait une balle de plomb ou un boulet de fer avec une si grande violence et tant de vitesse, que rien n'était capable de soutenir sa force; que les boulets, ainsi poussés et chassés d'un tube de fonte par l'inflammation de cette petite poudre, rompaient, renversaient, culbutaient les bataillons et les escadrons, abattaient les plus fortes murailles, faisaient sauter les plus grosses tours, coulaient à fond les plus gros vaisseaux; que cette poudre, mise dans un globe de fer lancé avec une machine, brûlait et écrasait les maisons, et jetait de tous côtés des éclats qui foudroyaient tout ce qui se rencontrait; que je savais la composition de cette poudre merveilleuse, où il n'entrait que des choses communes et à bon marché, et que je pourrais apprendre le même secret à ses sujets si Sa Majesté le voulait; que, par le moyen de cette poudre, Sa Majesté briserait les murailles de la plus forte ville de son royaume, si elle se soulevait jamais et osait lui résister; que je lui offrais ce petit présent comme un léger tribut de ma reconnaissance.

Le roi, frappé de la description que je lui avais faite des effets terribles de ma poudre, paraissait ne pouvoir comprendre comment un insecte impuissant, faible, vil et rampant avait imaginé une chose effroyable, dont il osait parler d'une manière si familière, qu'il semblait regarder comme des bagatelles le carnage et la désolation que produisait une invention si pernicieuse. «Il fallait, disait-il, que ce fût un mauvais génie, ennemi de Dieu et de ses ouvrages, qui en eût été l'auteur.» Il protesta que, quoique rien ne lui fit plus de plaisir que les nouvelles découvertes, soit dans la nature, soit dans les arts, il aimerait mieux perdre sa couronne que faire usage d'un si funeste secret, dont il me défendit, sous peine de la vie, de faire part à aucun de ses sujets: effet pitoyable de l'ignorance et des bornes de l'esprit d'un prince sans éducation. Ce monarque, orné de toutes les qualités qui gagnent la vénération, l'amour et l'estime des peuples, d'un esprit fort et pénétrant, d'une grande sagesse, d'une profonde science, doué de talents admirables pour le gouvernement, presque adoré de son peuple, se trouve sottement gêné par un scrupule excessif et bizarre dont nous n'avons jamais eu d'idée en Europe, et laisse échapper une occasion qu'on lui met entre les mains de se rendre le maître absolu de la vie, de la liberté et des biens de tous ses sujets! Je ne dis pas ceci dans l'intention de rabaisser les vertus et les lumières de ce prince, auquel je n'ignore pas néanmoins que ce récit fera tort dans l'esprit d'un lecteur anglais; mais je m'assure que ce défaut ne venait que d'ignorance, ces peuples n'ayant pas encore réduit la politique en art, comme nos esprits sublimes de l'Europe.

Car il me souvient que, dans un entretien que j'eus un jour avec le roi sur ce que je lui avais dit par hasard qu'il y avait parmi nous un grand nombre de volumes écrits sur l'art du gouvernement, Sa Majesté en conçut une opinion très basse de notre esprit, et ajouta qu'il méprisait et détestait tout mystère, tout raffinement et toute intrigue dans les procédés d'un prince ou d'un ministre d'État. Il ne pouvait comprendre ce que je voulais dire par les secrets du cabinet. Pour lui, il renfermait la science de gouverner dans des bornes très étroites, la réduisant au sens commun, à la raison, à la justice, à la douceur, à la prompte décision des affaires civiles et criminelles, et à d'autres semblables pratiques à la portée de tout le monde et qui ne méritent pas qu'on en parle. Enfin, il avança ce paradoxe étrange que, si quelqu'un pouvait faire croître deux épis ou deux brins d'herbe sur un morceau de terre où auparavant il n'y en avait qu'un, il mériterait beaucoup du genre humain et rendrait un service plus essentiel à son pays que toute la race de nos sublimes politiques.

La littérature de ce peuple est fort peu de chose et ne consiste que dans la connaissance de la morale, de l'histoire, de la poésie et des mathématiques; mais il faut avouer qu'ils excellent dans ces quatre genres.

La dernière de ces connaissances n'est appliquée par eux qu'à tout ce qui est utile; en sorte que la meilleure partie de notre mathématique serait parmi eux fort peu estimée. À l'égard des entités métaphysiques, des abstractions et des catégories, il me fut impossible de les leur faire concevoir.

Dans ce pays, il n'est pas permis de dresser une loi en plus de mots qu'il n'y a de lettres dans leur alphabet, qui n'est composé que de vingt-deux lettres; il y a même très peu de lois qui s'étendent jusqu'à cette longueur. Elles sont toutes exprimées dans les termes les plus clairs et les plus simples, et ces peuples ne sont ni assez vifs ni assez ingénieux pour y trouver plusieurs sens; c'est d'ailleurs un crime capital d'écrire un commentaire sur aucune loi.

Ils possèdent de temps immémorial l'art d'imprimer, aussi bien que les Chinois; mais leurs bibliothèques ne sont pas grandes; celle du roi, qui est la plus nombreuse, n'est composée que de mille volumes rangés dans une galerie de douze cents pieds de longueur, où j'eus la liberté de lire tous les livres qu'il me plut. Le livre que j'eus d'abord envie de lire fut mis sur une table sur laquelle on me plaça: alors, tournant mon visage vers le livre, je commençai par le haut de la page; je me promenai dessus le livre même, à droite et à gauche, environ huit ou dix pas, selon la longueur des lignes, et je reculai à mesure que j'avançais dans la lecture des pages. Je commençai à lire l'autre page de la même façon, après quoi je tournai le feuillet, ce que je pus difficilement faire avec mes deux mains, car il était aussi épais et aussi raide qu'un gros carton.

Leur style est clair, mâle et doux, mais nullement fleuri, parce qu'on ne sait parmi eux ce que c'est de multiplier les mots inutiles et de varier les expressions. Je parcourus plusieurs de leurs livres, surtout ceux qui concernaient l'histoire et la morale; entre autres, je lus avec plaisir un vieux petit traité qui était dans la chambre de Glumdalclitch. Ce livre était intitulé: _Traité de la faiblesse du genre humain_, et n'était estimé que des femmes et du petit peuple. Cependant je fus curieux de voir ce qu'un auteur de ce pays pouvait dire sur un pareil sujet. Cet écrivain faisait voir très au long combien l'homme est peu en état de se mettre à couvert des injures de l'air ou de la fureur des bêtes sauvages; combien il était surpassé par d'autres animaux, soit dans la force, soit dans la vitesse, soit dans la prévoyance, soit dans l'industrie. Il montrait que la nature avait dégénéré dans ces derniers siècles, et qu'elle était sur son déclin.

Il enseignait que les lois mêmes de la nature exigeaient absolument que nous eussions été au commencement d'une taille plus grande et d'une complexion plus vigoureuse, pour n'être point sujets à une soudaine destruction par l'accident d'une tuile tombant de dessus une maison, ou d'une pierre jetée de la main d'un enfant, ni à être noyés dans un ruisseau. De ces raisonnements l'auteur tirait plusieurs applications utiles à la conduite de la vie. Pour moi, je ne pouvais m'empêcher de faire des réflexions morales sur cette morale même, et sur le penchant universel qu'ont tous les hommes à se plaindre de la nature et à exagérer ses défauts. Ces géants se trouvaient petits et faibles. Que sommes-nous donc, nous autres Européens? Ce même auteur disait que l'homme n'était qu'un ver de terre et qu'un atome, et que sa petitesse devait sans cesse l'humilier. Hélas! que suis-je, me disais-je, moi qui suis au-dessous de rien en comparaison de ces hommes qu'on dit être si petits et si peu de chose?

Dans ce même livre, on faisait voir la vanité du titre d'altesse et de grandeur, et combien il était ridicule qu'un homme qui avait au plus cent cinquante pieds de hauteur osât se dire haut et grand. Que penseraient les princes et les grands seigneurs d'Europe, disais-je alors, s'ils lisaient ce livre, eux qui, avec cinq pieds et quelques pouces, prétendent sans façon qu'on leur donne de l'_altesse_ et de la _grandeur_? Mais pourquoi n'ont-ils pas aussi exigé les titres de _grosseur_, de _largeur_, d'_épaisseur_? Au moins auraient-ils pu inventer un terme général pour comprendre toutes ces dimensions, et se faire appeler _votre étendue_. On me répondra peut-être que ces mots _altesse_ et _grandeur_ se rapportent à l'âme et non au corps; mais si cela est, pourquoi ne pas prendre des titres plus marqués et plus déterminés à un sens spirituel? pourquoi ne pas se faire appeler _votre sagesse_, _votre pénétration_, _votre prévoyance_, _votre libéralité_, _votre bonté_, _votre bon sens_, _votre bel esprit_? Il faut avouer que, comme ces titres auraient été très beaux et très honorables, ils auraient aussi semé beaucoup d'aménité dans les compliments des inférieurs, rien n'étant plus divertissant qu'un discours plein de contrevérités.

La médecine, la chirurgie, la pharmacie, sont très cultivées en ce pays-là. J'entrai un jour dans un vaste édifice, que je pensai prendre pour un arsenal plein de boulets et de canons: c'était la boutique d'un apothicaire; ces boulets étaient des pilules, et ces canons des seringues. En comparaison, nos plus gros canons sont en vérité de petites couleuvrines.

À l'égard de leur milice, on dit que l'armée du roi est composée de cent soixante-seize mille hommes de pied et de trente-deux mille de cavalerie, si néanmoins on peut donner ce nom à une armée qui n'est composée que de marchands et de laboureurs dont les commandants ne sont que les pairs et la noblesse, sans aucune paye ou récompense. Ils sont, à la vérité, assez parfaits dans leurs exercices et ont une discipline très bonne, ce qui n'est pas étonnant, puisque chaque laboureur est commandé par son propre seigneur, et chaque bourgeois par les principaux de sa propre ville, élus à la façon de Venise.

Je fus curieux de savoir pourquoi ce prince, dont les États sont inaccessibles, s'avisait de faire apprendre à son peuple la pratique de la discipline militaire; mais j'en fus bientôt instruit, soit par les entretiens que j'eus sur ce sujet, soit par la lecture de leurs histoires; car, pendant plusieurs siècles, ils ont été affligés de la maladie à laquelle tant d'autres gouvernements sont sujets, la pairie et la noblesse disputant souvent pour le pouvoir, le peuple pour la liberté, et le roi pour la domination arbitraire. Ces choses, quoique sagement tempérées par les lois du royaume, ont quelquefois occasionné des partis, allumé des passions et causé des guerres civiles, dont la dernière fut heureusement terminée par l'aïeul du prince régnant, et la milice, alors établie dans le royaume, a toujours subsisté depuis pour prévenir de nouveaux désordres.

Chapitre VI

_Le roi et la reine font un voyage vers la frontière, où l'auteur les suit. Détail de la manière dont il sort de ce pays pour retourner en Angleterre._

J'avais toujours dans l'esprit que je recouvrerais un jour ma liberté, quoique je ne pusse deviner par quel moyen, ni former aucun projet avec la moindre apparence de réussir. Le vaisseau qui m'avait porté, et qui avait échoué sur ces côtes, était le premier vaisseau européen qu'on eût su en avoir approché, et le roi avait donné des ordres très précis pour que, si jamais il arrivait qu'un autre parût, il fût tiré à terre et mis avec tout l'équipage et les passagers sur un tombereau et apporté à Lorbrulgrud.

Il était fort porté à trouver une femme de ma taille avec laquelle on me marierait, et qui me rendrait père; mais j'aurais mieux aimé mourir que d'avoir de malheureux enfants destinés à être mis en cage, ainsi que des serins de Canarie, et à être ensuite comme vendus par tout le royaume aux gens de qualité de petits animaux curieux. J'étais à la vérité traité avec beaucoup de bonté; j'étais le favori du roi et de la reine et les délices de toute la cour; mais c'était dans une condition qui ne convenait pas à la dignité de ma nature humaine. Je ne pouvais d'abord oublier les précieux gages que j'avais laissés chez moi. Je souhaitais fort de me retrouver parmi des peuples avec lesquels je me pusse entretenir d'égal à égal, et d'avoir la liberté de me promener par les rues et par les champs sans crainte d'être foulé aux pieds, d'être écrasé comme une grenouille, ou d'être le jouet d'un jeune chien; mais ma délivrance arriva plus tôt que je ne m'y attendais, et d'une manière très extraordinaire, ainsi que je vais le raconter fidèlement, avec toutes les circonstances de cet admirable événement.

Il y avait deux ans que j'étais dans ce pays. Au commencement de la troisième année, Glumdalclitch et moi étions à la suite du roi et de la reine, dans un voyage qu'ils faisaient vers la côte méridionale du royaume. J'étais porté, à mon ordinaire, dans ma boîte de voyage, qui était un cabinet très commode, large de douze pieds. On avait, par mon ordre, attaché un brancard avec des cordons de soie aux quatre coins du haut de la boîte, afin que je sentisse moins les secousses du cheval, sur lequel un domestique me portait devant lui. J'avais ordonné au menuisier de faire au toit de ma boîte une ouverture d'un pied en carré pour laisser entrer l'air, en sorte que quand je voudrais on pût l'ouvrir et la fermer avec une planche.

Quand nous fûmes arrivés au terme de notre voyage, le roi jugea à propos de passer quelques jours à une maison de plaisance qu'il avait proche de Flanflasnic, ville située à dix-huit milles anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi étions bien fatigués; j'étais, moi, un peu enrhumé; mais la pauvre fille se portait si mal, qu'elle était obligée de se tenir toujours dans sa chambre. J'eus envie de voir l'Océan. Je fis semblant d'être plus malade que je ne l'étais, et je demandai la liberté de prendre l'air de la mer avec un page qui me plaisait beaucoup, et à qui j'avais été confié quelquefois. Je n'oublierai jamais avec quelle répugnance Glumdalclitch y consentit, ni l'ordre sévère qu'elle donna au page d'avoir soin de moi, ni les larmes qu'elle répandit, comme si elle eût eu quelque présage, de ce qui me devait arriver. Le page me porta donc dans ma boîte, et me mena environ à une demi-lieue du palais, vers les rochers, sur le rivage de la mer. Je lui dis alors de me mettre à terre, et, levant le châssis d'une de mes fenêtres, je me mis à regarder la mer d'un oeil triste. Je dis ensuite au page que j'avais envie de dormir un peu dans mon brancard, et que cela me soulagerait. Le page ferma bien la fenêtre, de peur que je n'eusse froid; je m'endormis bientôt. Tout ce que je puis conjecturer est que, pendant que je dormais, ce page, croyant qu'il n'y avait rien à appréhender, grimpa sur les rochers pour chercher des oeufs d'oiseaux, l'ayant vu auparavant de ma fenêtre en chercher et en ramasser. Quoi qu'il en soit, je me trouvai soudainement éveillé par une secousse violente donnée à ma boîte, que je sentis tirée en haut, et ensuite portée en avant avec une vitesse prodigieuse. La première secousse m'avait presque jeté hors de mon brancard, mais ensuite le mouvement fut assez doux. Je criais de toute ma force, mais inutilement. Je regardai à travers ma fenêtre, et je ne vis que des nuages. J'entendais un bruit horrible au-dessus de ma tête, ressemblant à celui d'un battement d'ailes. Alors je commençai à connaître le dangereux état où je me trouvais, et à soupçonner qu'un aigle avait pris le cordon de ma boîte dans son bec dans le dessein de le laisser tomber sur quelque rocher, comme une tortue dans son écaille, et puis d'en tirer mon corps pour le dévorer; car la sagacité et l'odorat de cet oiseau le mettent en état de découvrir sa proie à une grande distance, quoique caché encore mieux que je ne pouvais être sous des planches qui n'étaient épaisses que de deux pouces.

Au bout de quelque temps, je remarquai que le bruit et le battement d'ailes s'augmentaient beaucoup, et que ma boîte était agitée çà et là comme une enseigne de boutique par un grand vent; j'entendis plusieurs coups violents qu'on donnait à l'aigle, et puis, tout à coup, je me sentis tomber perpendiculairement pendant plus d'une minute, mais avec une vitesse incroyable. Ma chute fut terminée par une secousse terrible, qui retentit plus haut à mes oreilles que notre cataracte du Niagara; après quoi je fus dans les ténèbres pendant une autre minute, et alors ma boîte commença à s'élever de manière que je pus voir le jour par le haut de ma fenêtre.

Je connus alors que j'étais tombé dans la mer, et que ma boîte flottait. Je crus, et je le crois encore que l'aigle qui emportait ma boîte avait été poursuivi de deux ou trois aigles et contraint de me laisser tomber pendant qu'il se défendait contre les autres qui lui disputaient sa proie. Les plaques de fer attachées au bas de la boîte conservèrent l'équilibre, et l'empêchèrent d'être brisée, et fracassée en tombant.

Oh! que je souhaitai alors d'être secouru par ma chère Glumdalclitch, dont cet accident subit m'avait tant éloigné! Je puis dire en vérité qu'au milieu de mes malheurs je plaignais et regrettais ma chère petite maîtresse; que je pensais au chagrin qu'elle aurait de ma perte et au déplaisir de la reine. Je suis sûr qu'il y a très peu de voyageurs qui se soient trouvés dans une situation aussi triste que celle où je me trouvai alors, attendant à tout moment de voir ma boîte brisée, ou au moins renversée par le premier coup de vent, et submergée par les vagues; un carreau de vitre cassé, c'était fait de moi. Il n'y avait rien qui eût pu jusqu'alors conserver ma fenêtre, que des fils de fer assez forts dont elle était munie par dehors contre les accidents qui peuvent arriver en voyageant. Je vis l'eau entrer dans ma boîte par quelques petites fentes, que je tâchai de boucher le mieux que je pus. Hélas! je n'avais pas la force de lever le toit de ma boîte, ce que j'aurais fait si j'avais pu, et me serais tenu assis dessus, plutôt que de rester enfermé dans une espèce de fond de cale.

Dans cette déplorable situation, j'entendis ou je crus entendre quelque sorte de bruit à côté de ma boîte, et bientôt après je commençai à m'imaginer qu'elle était tirée et en quelque façon remorquée, car de temps en temps je sentais une sorte d'effort qui faisait monter les ondes jusqu'au haut de mes fenêtres, me laissant presque dans l'obscurité. Je conçus alors quelque faible espérance de secours, quoique je ne pusse me figurer d'où il me pourrait venir. Je montai sur mes chaises, et approchai ma tête d'une petite fente qui était au toit de ma boîte, et alors je me mis à crier de toutes mes forces et à demander du secours dans toutes les langues que je savais. Ensuite, j'attachai mon mouchoir à un bâton que j'avais, et, le haussant par l'ouverture, je le branlai plusieurs fois dans l'air, afin que, si quelque barque ou vaisseau était proche, les matelots pussent conjecturer qu'il y avait un malheureux mortel renfermé dans cette boîte.

Je ne m'aperçus point que tout cela eût rien produit; mais je connus évidemment que ma boîte était tirée en avant. Au bout d'une heure, je sentis qu'elle heurtait quelque chose de très dur. Je craignis d'abord que ce ne fût un rocher, et j'en fus très alarmé. J'entendis alors distinctement du bruit sur le toit de ma boîte, comme celui d'un câble, ensuite je me trouvai haussé peu à peu au moins de trois pieds plus haut que je n'étais auparavant; sur quoi je levai encore mon bâton et mon mouchoir, criant au secours jusqu'à m'enrouer. Pour réponse j'entendis de grandes acclamations répétées trois fois, qui me donnèrent des transports de joie qui ne peuvent être conçus que par ceux qui les sentent; en même temps j'entendis marcher sur le toit et quelqu'un appelant par l'ouverture et criant en anglais: «Y a-t-il là quelqu'un!» Je répondis: «Hélas! oui; je suis un pauvre Anglais réduit par la fortune à la plus grande calamité qu'aucune créature ait jamais soufferte; au nom de Dieu, délivrez-moi de ce cachot.» La voix me répondit: «Rassurez-vous, vous n'avez rien à craindre, votre boîte est attachée au vaisseau, et le charpentier va venir pour faire un trou dans le toit et vous tirer dehors.» Je répondis que cela n'était pas nécessaire et demandait trop de temps, qu'il suffisait que quelqu'un de l'équipage mît son doigt dans le cordon, afin d'emporter la boîte hors de la mer dans le vaisseau. Quelques-uns d'entre eux, m'entendant parler ainsi, pensèrent que j'étais un pauvre insensé; d'autres en rirent; je ne pensais pas que j'étais alors parmi des hommes de ma taille et de ma force. Le charpentier vint, et dans peu de minutes fit un trou au haut de ma boîte, large de trois pieds, et me présenta une petite échelle sur laquelle je montai. J'entrai dans le vaisseau en un état très faible.

Les matelots furent tout étonnés et me firent mille questions auxquelles je n'eus pas le courage de répondre. Je m'imaginais voir autant de pygmées, mes yeux étant accoutumés aux objets monstrueux que je venais de quitter; mais le capitaine, M. Thomas Viletcks, homme de probité et de mérite, voyant que j'étais près de tomber en faiblesse, me fit entrer dans sa chambre, me donna un cordial pour me soulager, et me fit coucher sur son lit, me conseillant de prendre un peu de repos, dont j'avais assez de besoin. Avant que je m'endormisse, je lui fis entendre que j'avais des meubles précieux dans ma boîte, un brancard superbe, un lit de campagne, deux chaises, une table et une armoire; que ma chambre était tapissée ou pour mieux dire matelassée d'étoffes de soie et de coton, que, s'il voulait ordonner à quelqu'un de son équipage d'apporter ma chambre dans sa chambre, je l'y ouvrirais en sa présence et lui montrerais mes meubles. Le capitaine, m'entendant dire ces absurdités, jugea que j'étais fou; cependant, pour me complaire, il promit d'ordonner ce que je souhaitais, et, montant sur le tillac, il envoya quelques-uns de ses gens visiter la caisse.