Chapter 5
Son Excellence me quitta, et je restai seul livré aux inquiétudes. C'était un usage introduit par ce prince et par son ministère (très différent, à ce qu'on m'assure, de l'usage des premiers temps), qu'après que la cour avait ordonné un supplice pour satisfaire le ressentiment du souverain ou la malice d'un favori, l'empereur devait faire une harangue à tout son conseil, parlant de sa douceur et de sa clémence comme de qualités reconnues de tout le monde. La harangue de l'empereur à mon sujet fut bientôt publiée par tout l'empire, et rien n'inspira tant de terreur au peuple que ces éloges de la clémence de Sa Majesté, parce qu'on avait remarqué que plus ces éloges étaient amplifiés, plus le supplice était ordinairement cruel et injuste. Et, à mon égard, il faut avouer que, n'étant pas destiné par ma naissance ou par mon éducation à être homme de cour, j'entendais si peu les affaires, que je ne pouvais décider si l'arrêt porté contre moi était doux ou rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point à demander la permission de me défendre; j'aimais autant être condamné sans être entendu: car ayant autrefois vu plusieurs procès semblables, je les avais toujours vus terminés selon les instructions données aux juges et au gré des accusateurs et puissants.
J'eus quelque envie de faire de la résistance; car, étant en liberté, toutes les forces de cet empire ne seraient pas venues à bout de moi, et j'aurais pu facilement, à coups de pierres, battre et renverser la capitale; mais je rejetai aussitôt ce projet avec horreur, me ressouvenant du serment que j'avais prêté à Sa Majesté, des grâces que j'avais reçues d'elle et de la haute dignité de _nardac_ qu'elle m'avait conférée. D'ailleurs, je n'avais pas assez pris l'esprit de la cour pour me persuader que les rigueurs de Sa Majesté m'acquittaient de toutes les obligations que je lui avais.
Enfin, je pris une résolution qui, selon les apparences, sera censurée de quelques personnes avec justice; car je confesse que ce fut une grande témérité à moi et un très mauvais procédé de ma part d'avoir voulu conserver mes yeux, ma liberté et ma vie, malgré les ordres de la cour. Si j'avais mieux connu le caractère des princes et des ministres d'État, que j'ai depuis observé dans plusieurs autres cours, et leur méthode de traiter des accusés moins criminels que moi, je me serais soumis sans difficulté à une peine si douce; mais, emporté par le feu de la jeunesse et ayant eu ci-devant la permission de Sa Majesté impériale de me rendre auprès du roi de Blefuscu, je me hâtai, avant l'expiration des trois jours, d'envoyer une lettre à mon ami le secrétaire, par laquelle je lui faisais savoir la résolution que j'avais prise de partir ce jour-là même pour Blefuscu, suivant la permission que j'avais obtenue; et, sans attendre la réponse, je m'avançai vers la côte de l'île où était la flotte. Je me saisis d'un gros vaisseau de guerre, j'attachai un câble à la proue, et, levant les ancres, je me déshabillai, mis mon habit (avec ma couverture que j'avais apportée sous mon bras) sur le vaisseau, et, le tirant après moi, tantôt guéant, tantôt nageant, j'arrivai au port royal de Blefuscu, où le peuple m'avait attendu longtemps. On m'y fournit deux guides pour me conduire à la capitale, qui porte le même nom. Je les tins dans mes mains jusqu'à ce que je fusse arrivé à cent toises de la porte de la ville, et je les priai de donner avis de mon arrivée à un des secrétaires d'État, et de lui faire savoir que j'attendais les ordres de Sa Majesté. Je reçus réponse, au bout d'une heure, que Sa Majesté, avec toute la maison royale, venait pour me recevoir. Je m'avançai de cinquante toises: le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux, et la reine, avec les dames, sortirent de leurs carrosses, et je n'aperçus pas qu'ils eussent peur de moi. Je me couchai à terre pour baiser les mains du roi et de la reine. Je dis à Sa Majesté que j'étais venu, suivant ma promesse, et avec la permission de l'empereur mon maître, pour avoir l'honneur de voir un si puissant prince, et pour lui offrir tous les services qui dépendaient de moi et qui ne seraient pas contraires à ce que je devais à mon souverain, mais sans parler de ma disgrâce.
Je n'ennuierai point le lecteur du détail de ma réception à la cour, qui fut conforme à la générosité d'un si grand prince, ni des incommodités que j'essuyai faute d'une maison et d'un lit, étant obligé de me coucher à terre enveloppé de ma couverture.
Chapitre VIII
_L'auteur, par un accident heureux, trouve le moyen de quitter Blefuscu, et, après quelques difficultés, retourne dans sa patrie._
Trois jours après mon arrivée, me promenant par curiosité du côté de l'île qui regarde le nord-est, je découvris, à une demi-lieue de distance dans la mer, quelque chose qui me sembla être un bateau renversé. Je tirai mes souliers et mes bas, et, allant dans l'eau cent ou cent cinquante toises, je vis que l'objet s'approchait par la force de la marée, et je connus alors que c'était une chaloupe, qui, à ce que je crus, pouvait avoir été détachée d'un vaisseau par quelque tempête; sur quoi, je revins incessamment à la ville, et priai Sa Majesté de me prêter vingt des plus grands vaisseaux qui lui restaient depuis la perte de sa flotte, et trois mille matelots, sous les ordres du vice-amiral. Cette flotte mit à la voile, faisant le tour, pendant que j'allai par le chemin le plus court à la côte où j'avais premièrement découvert la chaloupe. Je trouvai que la marée l'avait poussée encore plus près du rivage. Quand les vaisseaux m'eurent joint, je me dépouillai de mes habits, me mis dans l'eau, m'avançai jusqu'à cinquante toises de la chaloupe; après quoi je fus obligé de nager jusqu'à ce que je l'eusse atteinte; les matelots me jetèrent un câble, dont j'attachai un bout à un trou sur le devant du bateau, et l'autre bout à un vaisseau de guerre; mais je ne pus continuer mon voyage, perdant pied dans l'eau. Je me mis donc à nager derrière la chaloupe et à la pousser en avant avec une de mes mains; en sorte qu'à la faveur de la marée, je m'avançai tellement vers le rivage, que je pus avoir le menton hors de l'eau et trouver pied. Je me reposai deux ou trois minutes, et puis je poussai le bateau encore jusqu'à ce que la mer ne fût pas plus haute que mes aisselles, et alors la plus grande fatigue était passée; je pris d'autres câbles apportés dans un des vaisseaux, et, les attachant premièrement au bateau et puis à neuf des vaisseaux qui m'attendaient, le vent étant assez favorable et les matelots m'aidant, je fis en sorte que nous arrivâmes à vingt toises du rivage, et, la mer s'étant retirée, je gagnai la chaloupe à pied sec, et, avec le secours de deux mille hommes et celui des cordes et des machines, je vins à bout de la relever, et trouvai qu'elle n'avait été que très peu endommagée.
Je fus dix jours à faire entrer ma chaloupe dans le port royal de Blefuscu, où il s'amassa un grand concours de peuple, plein d'étonnement à la vue d'un vaisseau si prodigieux.
Je dis au roi que ma bonne fortune m'avait fait rencontrer ce vaisseau pour me transporter à quelque autre endroit, d'où je pourrais retourner dans mon pays natal, et je priai Sa Majesté de vouloir bien donner ses ordres pour mettre ce vaisseau en état de me servir, et de me permettre de sortir de ses États, ce qu'après quelques plaintes obligeantes il lui plut de m'accorder.
J'étais fort surpris que l'empereur de Lilliput, depuis mon départ, n'eût fait aucune recherche à mon sujet; mais j'appris que Sa Majesté impériale, ignorant que j'avais eu avis de ses desseins, s'imaginait que je n'étais allé à Blefuscu que pour accomplir ma promesse, suivant la permission qu'elle m'en avait donnée, et que je reviendrais dans peu de jours; mais, à la fin, ma longue absence la mit en peine, et, ayant tenu conseil avec le trésorier et le reste de la cabale, une personne de qualité fut dépêchée avec une copie des articles dressés contre moi. L'envoyé avait des instructions pour représenter au souverain de Blefuscu la grande douceur de son maître, qui s'était contenté de me punir par la perte de mes yeux; que je m'étais soustrait à la justice, et que, si je ne retournais pas dans deux jours, je serais dépouillé de mon titre de _nardac_ et déclaré criminel de haute trahison. L'envoyé ajouta que, pour conserver la paix et l'amitié entre les deux empires, son maître espérait que le roi de Blefuscu donnerait ordre de me faire reconduire à Lilliput pieds et mains liés, pour être puni comme un traître.
Le roi de Blefuscu, ayant pris trois jours pour délibérer sur cette affaire, rendit une réponse très honnête et très sage. Il représenta qu'à l'égard de me renvoyer lié, l'empereur n'ignorait pas que cela était impossible; que, quoique je lui eusse enlevé la flotte, il m'était redevable de plusieurs bons offices que je lui avais rendus, par rapport au traité de paix; d'ailleurs, qu'ils seraient bientôt l'un et l'autre délivrés de moi, parce que j'avais trouvé sur le rivage un vaisseau prodigieux, capable de me porter sur la mer, qu'il avait donné ordre d'accommoder avec mon secours et suivant mes instructions; en sorte qu'il espérait que, dans peu de semaines, les deux empires seraient débarrassés d'un fardeau si insupportable.
Avec cette réponse, l'envoyé retourna à Lilliput, et le roi de Blefuscu me raconta tout ce qui s'était passé, m'offrant en même temps, mais secrètement et en confidence, sa gracieuse protection si je voulais rester à son service. Quoique je crusse sa proposition sincère, je pris la résolution de ne me livrer jamais à aucun prince ni à aucun ministre, lorsque je me pourrais passer d'eux; c'est pourquoi, après avoir témoigné à Sa Majesté ma juste reconnaissance de ses intentions favorables, je la priai humblement de me donner mon congé, en lui disant que, puisque la fortune, bonne ou mauvaise, m'avait offert un vaisseau, j'étais résolu de me livrer à l'Océan plutôt que d'être l'occasion d'une rupture entre deux si puissants souverains. Le roi ne me parut pas offensé de ce discours, et j'appris même qu'il était bien aise de ma résolution, aussi bien que la plupart de ses ministres.
Ces considérations m'engagèrent à partir un peu plus tôt que je n'avais projeté, et la cour, qui souhaitait mon départ, y contribua avec empressement. Cinq cents ouvriers furent employés à faire deux voiles à mon bateau, suivant mes ordres, en doublant treize fois ensemble leur plus grosse toile et la matelassant. Je pris la peine de faire des cordes et des câbles, en joignant ensemble dix, vingt ou trente des plus forts des leurs. Une grosse pierre, que j'eus le bonheur de trouver, après une longue recherche, près du rivage de la mer, me servit d'ancre; j'eus le suif de trois cents boeufs pour graisser ma chaloupe et pour d'autres usages. Je pris des peines infinies à couper les plus grands arbres pour en faire des rames et des mâts, en quoi cependant je fus aidé par des charpentiers des navires de Sa Majesté.
Au bout d'environ un mois, quand tout fut prêt, j'allai pour recevoir les ordres de Sa Majesté et pour prendre congé d'elle. Le roi, accompagné de la maison royale, sortit du palais. Je me couchai sur le visage pour avoir l'honneur de lui baiser la main, qu'il me donna très gracieusement, aussi bien que la reine et les jeunes princes du sang. Sa Majesté me fit présent de cinquante bourses de deux cents _spruggs_ chacune, avec son portrait en grand, que je mis aussitôt dans un de mes gants pour le mieux conserver.
Je chargeai sur ma chaloupe cent boeufs et trois cents moutons, avec du pain et de la boisson à proportion, et une certaine quantité de viande cuite, aussi grande que quatre cents cuisinières m'avaient pu fournir. Je pris avec moi six vaches et six taureaux vivants, et un même nombre de brebis et de béliers, ayant dessein de les porter dans mon pays pour en multiplier l'espèce; je me fournis aussi de foin et de blé. J'aurais été bien aise d'emmener six des gens du pays, mais le roi ne le voulut pas permettre; et, outre une très exacte visite de mes poches, Sa Majesté me fit donner ma parole d'honneur que je n'emporterais aucun de ses sujets, quand même ce serait de leur propre consentement et à leur requête.
Ayant ainsi préparé toutes choses, je mis à la voile le vingt- quatrième jour de septembre 1701, sur les six heures du matin; et, quand j'eus fait quatre lieues tirant vers le nord, le vent étant au sud-est, sur les six heures du soir je découvris une petite île longue d'environ une demi-lieue vers le nord-est. Je m'avançai et jetai l'ancre vers la côte de l'île qui était à l'abri du vent; elle me parut inhabitée. Je pris des rafraîchissements et m'allai reposer. Je dormis environ six heures, car le jour commença à paraître deux heures après que je fus éveillé. Je déjeunai, et, le vent étant favorable, je levai l'ancre, et fis la même route que le jour précédent, guidé par mon compas de poche. C'était mon dessein de me rendre, s'il était possible, à une de ces îles que je croyais, avec raison, situées au nord-est de la terre de Van- Diémen.
Je ne découvris rien ce jour-là; mais le lendemain, sur les trois heures après midi, quand j'eus fait, selon mon calcul, environ vingt-quatre lieues, je découvris un navire faisant route vers le sud-est. Je mis toutes mes voiles, et, au bout d'une demi-heure, le navire, m'ayant aperçu, arbora son pavillon et tira un coup de canon. Il n'est pas facile de représenter la joie que je ressentis de l'espérance que j'eus de revoir encore une fois mon aimable pays et les chers gages que j'y avais laissés. Le navire relâcha ses voiles, et je le joignis à cinq ou six heures du soir, le 26 septembre. J'étais transporté de joie de voir le pavillon d'Angleterre. Je mis mes vaches et mes moutons dans les poches de mon justaucorps et me rendis à bord avec toute ma petite cargaison de vivres. C'était un vaisseau marchand anglais, revenant du Japon par les mers du nord et du sud, commandé par le capitaine Jean Bidell, de Deptford, fort honnête homme et excellent marin.
Il y avait environ cinquante hommes sur le vaisseau, parmi lesquels je rencontrai un de mes anciens camarades nommé Pierre Williams, qui parla avantageusement de moi au capitaine. Ce galant homme me fit un très bon accueil et me pria de lui apprendre d'où je venais et où j'allais, ce que je fis en peu de mots; mais il crut que la fatigue et les périls que j'avais courus m'avaient fait tourner la tête; sur quoi je tirai mes vaches et mes moutons de ma poche, ce qui le jeta dans un grand étonnement, en lui faisant voir la vérité de ce que je venais de lui raconter. Je lui montrai les pièces d'or que m'avait données le roi de Blefuscu, aussi bien que le portrait de Sa Majesté en grand, avec plusieurs autres raretés de ce pays. Je lui donnai deux bourses de deux cents _spruggs_ chacune, et promis, à notre arrivée en Angleterre, de lui faire présent d'une vache et d'une brebis pleines, pour qu'il en eût la race quand ces bêtes feraient leurs petits.
Je n'entretiendrai point le lecteur du détail de ma route; nous arrivâmes à l'entrée de la Tamise le 13 d'avril 1702. Je n'eus qu'un seul malheur, c'est que les rats du vaisseau emportèrent une de mes brebis. Je débarquai le reste de mon bétail en santé, et le mis paître dans un parterre de jeu de boules à Greenwich.
Pendant le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un profit considérable en montrant mes animaux à plusieurs gens de qualité et même au peuple, et, avant que je commençasse mon second voyage, je les vendis six cents livres sterling. Depuis mon dernier retour, j'en ai inutilement cherché la race, que je croyais considérablement augmentée, surtout les moutons; j'espérais que cela tournerait à l'avantage de nos manufactures de laine par la finesse des toisons.
Je ne restai que deux mois avec ma femme et ma famille: la passion insatiable de voir les pays étrangers ne me permit pas d'être plus longtemps sédentaire. Je laissai quinze cents livres sterling à ma femme et l'établis dans une bonne maison à Redriff; je portai le reste de ma fortune avec moi, partie en argent et partie en marchandises, dans la vue d'augmenter mes fonds. Mon oncle Jean m'avait laissé des terres proches d'Epping, de trente livres sterling de rente, et j'avais un long bail des Taureaux noirs, en Fetterlane, qui me fournissait le même revenu: ainsi, je ne courais pas risque de laisser ma famille à la charité de la paroisse. Mon fils Jean, ainsi nommé du nom de son oncle, apprenait le latin et allait au collège, et ma fille Élisabeth, qui est à présent mariée et a des enfants, s'appliquait au travail de l'aiguille. Je dis adieu à ma femme, à mon fils et à ma fille, et, malgré beaucoup de larmes qu'on versa de part et d'autres, je montai courageusement sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois cents tonneaux, commandé par le capitaine Jean Nicolas, de Liverpool.
VOYAGE À BROBDINGNAG
Chapitre I
_L'auteur, après avoir essuyé une grande tempête, se met dans une chaloupe pour descendre à terre et est saisi par un des habitants du pays. Comment il en est traité. Idée du pays et du peuple._
Ayant été condamné par la nature et par la fortune à une vie agitée, deux mois après mon retour, comme j'ai dit, j'abandonnai encore mon pays natal et je m'embarquai, le 20 juin 1702, sur un vaisseau nommé l'_Aventure_, dont le capitaine Jean Nicolas, de la province de Cornouailles, partait pour Surate. Nous eûmes le vent très favorable jusqu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, où nous mouillâmes pour faire aiguade. Notre capitaine se trouvant alors incommodé d'une fièvre intermittente, nous ne pûmes quitter le cap qu'à la fin du mois de mars. Alors, nous remîmes à la voile, et notre voyage fut heureux jusqu'au détroit de Madagascar; mais étant arrivés au nord de cette île, les vents qui dans ces mers soufflent toujours également entre le nord et l'ouest, depuis le commencement de décembre jusqu'au commencement de mai, commencèrent le 29 avril à souffler très violemment du côté de l'ouest, ce qui dura vingt jours de suite, pendant lesquels nous fûmes poussés un peu à l'orient des îles Moluques et environ à trois degrés au nord de la ligne équinoxiale, ce que notre capitaine découvrit par son estimation faite le second jour de mai, que le vent cessa; mais, étant homme très expérimenté dans la navigation de ces mers, il nous ordonna de nous préparer pour le lendemain à une terrible tempête: ce qui ne manqua pas d'arriver. Un vent du sud, appelé _mousson_, commença à s'élever. Appréhendant que le vent ne devînt trop fort, nous serrâmes la voile du beaupré et mîmes à la cape pour serrer la misaine; mais, l'orage augmentant toujours, nous fîmes attacher les canons et serrâmes la misaine. Le vaisseau était au large, et ainsi nous crûmes que le meilleur parti à prendre était d'aller vent derrière. Nous rivâmes la misaine et bordâmes les écoutes; le timon était devers le vent, et le navire se gouvernait bien. Nous mîmes hors la grande voile; mais elle fut déchirée par la violence du temps. Après, nous amenâmes la grande vergue pour la dégréer, et coupâmes tous les cordages et le robinet qui la tenaient. La mer était très haute, les vagues se brisant les unes contre les autres. Nous tirâmes les bras du timon et aidâmes au timonier, qui ne pouvait gouverner seul. Nous ne voulions pas amener le mât du grand hunier, parce que le vaisseau se gouvernait mieux allant avec la mer, et nous étions persuadés qu'il ferait mieux son chemin le mat gréé.
Voyant que nous étions assez au large après la tempête, nous mîmes hors la misaine et la grande voile, et gouvernâmes près du vent; après nous mîmes hors l'artimon, le grand et le petit hunier. Notre route était est-nord-est; le vent était au sud-ouest. Nous amarrâmes à tribord et démarrâmes le bras de dévers le vent, brassâmes les boulines, et mîmes le navire au plus près du vent, toutes les voiles portant. Pendant cet orage, qui fut suivi d'un vent impétueux d'est-sud-ouest, nous fûmes poussés, selon mon calcul, environ cinq cents lieues vers l'orient, en sorte que le plus vieux et le plus expérimenté des mariniers ne sut nous dire en quelle partie du monde nous étions. Cependant les vivres ne nous manquaient pas, notre vaisseau ne faisait point d'eau, et notre équipage était en bonne santé; mais nous étions réduits à une très grande disette d'eau. Nous jugeâmes plus à propos de continuer la même route que de tourner au nord, ce qui nous aurait peut-être portés aux parties de la Grande-Tartarie qui sont le plus au nord-ouest et dans la mer Glaciale.
Le seizième de juin 1703, un garçon découvrit la terre du haut du perroquet; le dix-septième, nous vîmes clairement une grande île ou un continent (car nous ne sûmes pas lequel des deux), sur le côté droit duquel il y avait une petite langue de terre qui s'avançait dans la mer, et une petite baie trop basse pour qu'un vaisseau de plus de cent tonneaux pût y entrer. Nous jetâmes l'ancre à une lieue de cette petite baie; notre capitaine envoya douze hommes de son équipage bien armés dans la chaloupe, avec des vases pour l'eau si l'on pouvait en trouver. Je lui demandai la permission d'aller avec eux pour voir le pays et faire toutes les découvertes que je pourrais. Quand nous fûmes à terre, nous ne vîmes ni rivière, ni fontaines, ni aucuns vestiges d'habitants, ce qui obligea nos gens à côtoyer le rivage pour chercher de l'eau fraîche proche de la mer. Pour moi, je me promenai seul, et avançai environ un mille dans les terres, où je ne remarquai qu'un pays stérile et plein de rochers. Je commençais à me lasser, et, ne voyant rien qui pût satisfaire ma curiosité, je m'en retournais doucement vers la petite baie, lorsque je vis nos hommes sur la chaloupe qui semblaient tâcher, à force de rames, de sauver leur vie, et je remarquai en même temps qu'ils étaient poursuivis par un homme d'une grandeur prodigieuse. Quoiqu'il fût entré dans la mer, il n'avait de l'eau que jusqu'aux genoux et faisait des enjambées étonnantes; mais nos gens avaient pris le devant d'une demi-lieue, et, la mer étant en cet endroit pleine de rochers, le grand homme ne put atteindre la chaloupe. Pour moi, je me mis à fuir aussi vite que je pus, et je grimpai jusqu'au sommet d'une montagne escarpée, qui me donna le moyen de voir une partie du pays. Je le trouvai parfaitement bien cultivé; mais ce qui me surprit d'abord fut la grandeur de l'herbe, qui me parut avoir plus de vingt pieds de hauteur.
Je pris un grand chemin, qui me parut tel, quoiqu'il ne fût pour les habitants qu'un petit sentier qui traversait un champ d'orge. Là, je marchai pendant quelque temps; mais je ne pouvais presque rien voir, le temps de la moisson étant proche et les blés étant de quarante pieds au moins. Je marchai pendant une heure avant que je pusse arriver à l'extrémité de ce champ, qui était enclos d'une haie haute au moins de cent vingt pieds; pour les arbres, ils étaient si grands, qu'il me fut impossible d'en supputer la hauteur.
Je tâchais de trouver quelque ouverture dans la haie, quand je découvris un des habitants dans le champ prochain, de la même taille que celui que j'avais vu dans la mer poursuivant notre chaloupe. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, et il faisait environ cinq toises à chaque enjambée, autant que je pus conjecturer. Je fus frappé d'une frayeur extrême, et je courus me cacher dans le blé, d'où je le vis s'arrêter à une ouverture de la haie, jetant les yeux çà et là et appelant d'une voix plus grosse et plus retentissante que si elle fût sortie d'un porte-voix; le son était si fort et si élevé dans l'air que d'abord je crus entendre le tonnerre.