Les Voyages de Gulliver

Chapter 4

Chapter 43,785 wordsPublic domain

Dans le choix qu'on fait des sujets pour remplir les emplois, on a plus d'égard à la probité qu'au grand génie. Comme le gouvernement est nécessaire au genre humain, on croit que la Providence n'eut jamais dessein de faire de l'administration des affaires publiques une science difficile et mystérieuse, qui ne pût être possédée que par un petit nombre d'esprits rares et sublimes, tel qu'il en naît au plus deux ou trois dans un siècle; mais on juge que la vérité, la justice, la tempérance et les autres vertus sont à la portée de tout le monde, et que la pratique de ces vertus, accompagnée d'un peu d'expérience et de bonne intention, rend quelque personne que ce soit propre au service de son pays, pour peu qu'elle ait de bon sens et de discernement.

On est persuadé que tant s'en faut que le défaut des vertus morales soit suppléé par les talents supérieurs de l'esprit, que les emplois ne pourraient être confiés à de plus dangereuses mains qu'à celles des grands esprits qui n'ont aucune vertu, et que les erreurs nées de l'ignorance, dans un ministre honnête homme, n'auraient jamais de si funestes suites, à l'égard du bien public, que les pratiques ténébreuses d'un ministre dont les inclinations seraient corrompues, dont les vues seraient criminelles, et qui trouverait dans les ressources de son esprit de quoi faire le mal impunément.

Qui ne croit pas à la Providence divine parmi les Lilliputiens est déclaré incapable de posséder aucun emploi public. Comme les rois se prétendent, à juste titre, les députés de la Providence, les Lilliputiens jugent qu'il n'y a rien de plus absurde et de plus inconséquent que la conduite d'un prince qui se sert de gens sans religion, qui nient cette autorité suprême dont il se dit le dépositaire, et dont, en effet, il emprunte la sienne.

En rapportant ces lois et les suivantes, je ne parle que des lois primitives des Lilliputiens.

Je sais que, par des lois modernes, ces peuples sont tombés dans un grand excès de corruption: témoin cet usage honteux d'obtenir les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de distinction en sautant par-dessus un bâton. Le lecteur doit observer que cet indigne usage fut introduit par le père de l'empereur régnant.

L'ingratitude est, parmi ces peuples, un crime énorme, comme nous apprenons dans l'histoire qu'il l'a été autrefois aux yeux de quelques nations vertueuses. Celui, disent les Lilliputiens, qui rend de mauvais offices à son bienfaiteur même doit être nécessairement l'ennemi de tous les autres hommes.

Les Lilliputiens jugent que le père et la mère ne doivent point être chargés de l'éducation de leurs propres enfants, et il y a, dans chaque ville, des séminaires publics, où tous les pères et les mères excepté les paysans et les ouvriers, sont obligés d'envoyer leurs enfants de l'un et l'autre sexe, pour être élevés et formés. Quand ils sont parvenus à l'âge de vingt lunes, on les suppose dociles et capables d'apprendre. Les écoles sont de différentes espèces, suivant la différence du rang et du sexe. Des maîtres habiles forment les enfants pour un état de vie conforme à leur naissance, à leurs propres talents et à leurs inclinations.

Les séminaires pour les jeunes gens d'une naissance illustre sont pourvus de maîtres sérieux et savants. L'habillement et la nourriture des enfants sont simples. On leur inspire des principes d'honneur, de justice, de courage, de modestie, de clémence, de religion et d'amour pour la patrie; ils sont habillés par des hommes jusqu'à l'âge de quatre ans, et, après cet âge, ils sont obligés de s'habiller eux-mêmes, de quelque grande naissance qu'ils soient. Il ne leur est permis de prendre leurs divertissements qu'en présence d'un maître. On permet à leurs père et mère de les voir deux fois par an. La visite ne peut durer qu'une heure, avec la liberté d'embrasser leurs fils en entrant et en sortant; mais un maître, qui est toujours présent en ces occasions, ne leur permet pas de parler secrètement à leur fils, de le flatter, de le caresser, ni de lui donner des bijoux ou des dragées et des confitures.

Dans les séminaires féminins, les jeunes filles de qualité sont élevées presque comme les garçons. Seulement, elles sont habillées par des domestiques en présence d'une maîtresse, jusqu'à ce qu'elles aient atteint l'âge de cinq ans, qu'elles s'habillent elles-mêmes. Lorsque l'on découvre que les nourrices ou les femmes de chambre entretiennent ces petites filles d'histoires extravagantes, de contes insipides ou capables de leur faire peur (ce qui est, en Angleterre, fort ordinaire aux gouvernantes), elles sont fouettées publiquement trois fois par toute la ville, emprisonnées pendant un an, et exilées le reste de leur vie dans l'endroit le plus désert du pays. Ainsi, les jeunes filles, parmi ces peuples, sont aussi honteuses que les hommes d'être lâches et sottes; elles méprisent tous les ornements extérieurs, et n'ont égard qu'à la bienséance et à la propreté. Leurs exercices ne sont pas si violents que ceux des garçons, et on les fait un peu moins étudier; car on leur apprend aussi les sciences et les belles- lettres. C'est une maxime parmi eux qu'une femme devant être pour son mari une compagnie toujours agréable, elle doit s'orner l'esprit, qui ne vieillit point.

Les Lilliputiens sont persuadés, autrement que nous ne le sommes en Europe, que rien ne demande plus de soin et d'application que l'éducation des enfants. Ils disent qu'il en est de cela comme de conserver certaines plantes, de les faire croître heureusement, de les défendre contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et les orages de l'été, contre les attaques des insectes, de leur faire enfin porter des fruits en abondance, ce qui est l'effet de l'attention et des peines d'un jardinier habile.

Ils prennent garde que le maître ait plutôt un esprit bien fait qu'un esprit sublime, plutôt des moeurs que de la science; ils ne peuvent souffrir ces maîtres qui étourdissent sans cesse les oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de discussions frivoles, de remarques puériles, et qui, pour leur apprendre l'ancienne langue de leur pays, qui n'a que peu de rapport à celle qu'on y parle aujourd'hui, accablent leur esprit de règles et d'exceptions, et laissent là l'usage et l'exercice, pour farcir leur mémoire de principes superflus et de préceptes épineux: ils veulent que le maître se familiarise avec dignité, rien n'étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme et le sérieux affecté; il doit, selon eux, plutôt s'abaisser que s'élever devant son disciple, et ils jugent l'un plus difficile que l'autre, parce qu'il faut souvent plus d'effort et de vigueur, et toujours plus d'attention pour descendre sûrement que pour monter.

Ils prétendent que les maîtres doivent bien plus s'appliquer à former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie qu'à l'enrichir de connaissances curieuses, presque toujours inutiles. On leur apprend donc de bonne heure à être sages et philosophes, afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goûter philosophiquement. N'est-il pas ridicule, disent-ils, de n'en connaître la nature et le vrai usage que lorsqu'on y est devenu inhabile, d'apprendre à vivre quand la vie est presque passée, et de commencer à être homme lorsqu'on va cesser de l'être?

On leur propose des récompenses pour l'aveu ingénu et sincère de leurs fautes, et ceux qui savent mieux raisonner sur leurs propres défauts obtiennent des grâces et des honneurs. On veut qu'ils soient curieux et qu'ils fassent souvent des questions sur tout ce qu'ils voient et sur tout ce qu'ils entendent, et l'on punit très sévèrement ceux qui, à la vue d'une chose extraordinaire et remarquable, témoignent peu d'étonnement et de curiosité.

On leur recommande d'être très fidèles, très soumis, très attachés au prince, mais d'un attachement général et de devoir, et non d'aucun attachement particulier, qui blesse souvent la conscience et toujours la liberté, et qui expose à de grands malheurs.

Les maîtres d'histoire se mettent moins en peine d'apprendre à leurs élèves la date de tel ou tel événement, que de leur peindre le caractère, les bonnes et les mauvaises qualités des rois, des généraux d'armée et des ministres; ils croient qu'il leur importe assez peu de savoir qu'en telle année et en tel mois telle bataille a été donnée; mais qu'il leur importe de considérer combien les hommes, dans tous les siècles, sont barbares, brutaux, injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie sans nécessité et à attenter sur celle des autres sans raison; combien les combats déshonorent l'humanité et combien les motifs doivent être puissants pour en venir à cette extrémité funeste; ils regardent l'histoire de l'esprit humain comme la meilleure de toutes, et ils apprennent moins aux jeunes gens à retenir les faits qu'à en juger.

Ils veulent que l'amour des sciences soit borné et que chacun choisisse le genre d'étude qui convient le plus à son inclination et à son talent; ils font aussi peu de cas d'un homme qui étudie trop que d'un homme qui mange trop, persuadés que l'esprit a ses indigestions comme le corps. Il n'y a que l'empereur seul qui ait une vaste et nombreuse bibliothèque. À l'égard de quelques particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde comme des ânes chargés de livres.

La philosophie chez ces peuples est très gaie, et ne consiste pas en _ergotisme_ comme dans nos écoles; ils ne savent ce que c'est que _baroco_ et _baralipton_, que _catégories_, que termes de la première et de la seconde intention, et autres sottises épineuses de la dialectique, qui n'apprennent pas plus à raisonner qu'à danser. Leur philosophie consiste à établir des principes infaillibles, qui conduisent l'esprit à préférer l'état médiocre d'un honnête homme aux richesses et au faste d'un financier, et les victoires remportées sur ses passions à celles d'un conquérant. Elle leur apprend à vivre durement et à fuir tout ce qui accoutume les sens à la volupté, tout ce qui rend l'âme trop dépendante du corps et affaiblit sa liberté. Au reste, on leur représente toujours la vertu comme une chose aisée et agréable.

On les exhorte à bien choisir leur état de vie, et on tâche de leur faire prendre celui qui leur convient le mieux, ayant moins d'égard aux facultés de leurs parents qu'aux facultés de leur âme; en sorte que le fils d'un laboureur est quelquefois ministre d'État, et le fils d'un seigneur est marchand.

Ces peuples n'estiment la physique et les mathématiques qu'autant que ces sciences sont avantageuses à la vie et aux progrès des arts utiles. En général, ils se mettent peu en peine de connaître toutes les parties de l'univers, et aiment moins à raisonner sur l'ordre et le mouvement des corps physiques qu'à jouir de la nature sans l'examiner. À l'égard de la métaphysique, ils la regardent comme une source de visions et de chimères.

Ils haïssent l'affectation dans le langage et le style précieux, soit en prose, soit en vers, et ils jugent qu'il est aussi impertinent de se distinguer par sa manière de parler que par celle de s'habiller. Un auteur qui quitte le style pur, clair et sérieux, pour employer un jargon bizarre et guindé, et des métaphores recherchées et inouïes, est couru et hué dans les rues comme un masque de carnaval.

On cultive, parmi eux, le corps et l'âme tout à la fois, parce qu'il s'agit de dresser un homme, et que l'on ne doit pas former l'un sans l'autre. C'est, selon eux, un couple de chevaux attelés ensemble qu'il faut conduire à pas égaux. Tandis que vous ne formez, disent-ils, que l'esprit d'un enfant, son extérieur devient grossier et impoli; tandis que vous ne lui formez que le corps, la stupidité et l'ignorance s'emparent de son esprit.

Il est défendu aux maîtres de châtier les enfants par la douleur; ils le font par le retranchement de quelque douceur sensible, par la honte, et surtout par la privation de deux ou trois leçons, ce qui les mortifie extrêmement, parce qu'alors on les abandonne à eux-mêmes, et qu'on fait semblant de ne les pas juger dignes d'instruction. La douleur, selon eux, ne sert qu'à les rendre timides, défaut très préjudiciable et dont on ne guérit jamais.

Chapitre VII

_L'auteur, ayant reçu avis qu'on voulait lui faire son procès pour crime de lèse-majesté, s'enfuit dans le royaume de Blefuscu._

Avant que je parle de ma sortie de l'empire de Lilliput, il sera peut-être à propos d'instruire le lecteur d'une intrigue secrète qui se forma contre moi.

J'étais peu fait au manège de la cour, et la bassesse de mon état m'avait refusé les dispositions nécessaires pour devenir un habile courtisan, quoique plusieurs d'aussi basse extraction que moi aient souvent réussi à la cour et y soient parvenus aux plus grands emplois; mais aussi n'avaient-ils pas peut-être la même délicatesse que moi sur la probité et sur l'honneur. Quoi qu'il en soit, pendant que je me disposais à partir pour me rendre auprès de l'empereur de Blefuscu, une personne de grande considération à la cour, et à qui j'avais rendu des services importants, me vint trouver secrètement pendant la nuit, et entra chez moi avec sa chaise sans se faire annoncer. Les porteurs furent congédiés. Je mis la chaise avec Son Excellence dans la poche de mon justaucorps, et, donnant ordre à un domestique de tenir la porte de ma maison fermée, je mis la chaise sur la table et je m'assis auprès. Après les premiers compliments, remarquant que l'air de ce seigneur était triste et inquiet, et lui en ayant demandé la raison, il me pria de le vouloir bien écouter sur un sujet qui intéressait mon honneur et ma vie.

«Je vous apprends, me dit-il, qu'on a convoqué depuis peu plusieurs comités secrets à votre sujet, et que depuis deux jours Sa Majesté a pris une fâcheuse résolution. Vous n'ignorez pas que Skyresh Bolgolam (_galbet_ ou grand amiral) a presque toujours été votre ennemi mortel depuis votre arrivée ici. Je n'en sais pas l'origine; mais sa haine s'est fort augmentée depuis votre expédition contre la flotte de Blefuscu: comme amiral, il est jaloux de ce grand succès. Ce seigneur, de concert avec Flimnap, grand trésorier; Limtoc, le général; Lalcon, le grand chambellan, et Balmaff, le grand juge, ont dressé des articles pour vous faire votre procès en qualité de criminel de lèse-majesté et comme coupable de plusieurs autres grands crimes.»

Cet exorde me frappa tellement, que j'allais l'interrompre, quand il me pria de ne rien dire et de l'écouter, et il continua ainsi:

«Pour reconnaître les services que vous m'avez rendus, je me suis fait instruire de tout le procès, et j'ai obtenu une copie des articles; c'est une affaire dans laquelle je risque ma tête pour votre service.

ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRIN (L'HOMME-MONTAGNE)

Article premier.--D'autant que, par une loi portée sous le règne de Sa Majesté impériale Cabin Deffar Plune, il est ordonné que quiconque fera de l'eau dans l'étendue du palais impérial sera sujet aux peines et châtiments du crime de lèse-majesté, et que, malgré cela ledit Quinbus Flestrin, par un violement ouvert de ladite loi, sous le prétexte d'éteindre le feu allumé dans l'appartement de la chère impériale épouse de Sa Majesté, aurait malicieusement, traîtreusement et diaboliquement, par la décharge de sa vessie, éteint ledit feu allumé dans ledit appartement, étant alors entré dans l'étendue dudit palais impérial;

Article II.--Que ledit Quinbus Flestrin, ayant amené la flotte royale de Blefuscu dans notre port impérial, et lui ayant été ensuite enjoint par Sa Majesté impériale de se rendre maître de tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le réduire à la forme d'une province qui pût être gouvernée par un vice-roi de notre pays, et de faire périr et mourir non seulement tous les gros-boutiens exilés, mais aussi tout le peuple de cet empire qui ne voudrait incessamment quitter l'hérésie gros- boutienne; ledit Flestrin, comme un traître rebelle à Sa très heureuse impériale Majesté, aurait représenté une requête pour être dispensé dudit service, sous le prétexte frivole d'une répugnance de se mêler de contraindre les consciences et d'opprimer la liberté d'un peuple innocent;

Article III.--Que certains ambassadeurs étant venus depuis peu à la cour de Blefuscu pour demander la paix à Sa Majesté, ledit Flestrin, comme un sujet déloyal, aurait secouru, aidé, soulagé et régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connût pour être ministres d'un prince qui venait d'être récemment l'ennemi déclaré de Sa Majesté impériale, et dans une guerre ouverte contre Sadite Majesté;

Article IV.--Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un fidèle sujet, se disposerait actuellement à faire un voyage à la cour de Blefuscu, pour lequel il n'a reçu qu'une permission verbale de Sa Majesté impériale, et, sous prétexte de ladite permission, se proposerait témérairement et perfidement de faire ledit voyage, et de secourir, soulager et aider le roi de Blefuscu.....

«Il y a encore d'autres articles, ajouta-t-il; mais ce sont les plus importants dont je viens de vous lire un abrégé. Dans les différentes délibérations sur cette accusation, il faut avouer que Sa Majesté a fait voir sa modération, sa douceur et son équité, représentant plusieurs fois vos services et tâchant de diminuer vos crimes. Le trésorier et l'amiral ont opiné qu'on devait vous faire mourir d'une mort cruelle et ignominieuse, en mettant le feu à votre hôtel pendant la nuit, et le général devait vous attendre avec vingt mille hommes armés de flèches empoisonnées, pour vous frapper au visage et aux mains. Des ordres secrets devaient être donnés à quelques-uns de vos domestiques pour répandre un suc venimeux sur vos chemises, lequel vous aurait fait bientôt déchirer votre propre chair et mourir dans des tourments excessifs. Le général s'est rendu au même avis, en sorte que, pendant quelque temps, la pluralité des voix a été contre vous; mais Sa Majesté, résolue de vous sauver la vie, a gagné le suffrage du chambellan. Sur ces entrefaites, Reldresal, premier secrétaire d'État pour les affaires secrètes, a reçu ordre de l'empereur de donner son avis, ce qu'il a fait conformément à celui de Sa Majesté, et certainement il a bien justifié l'estime que vous avez pour lui: il a reconnu que vos crimes étaient grands, mais qu'ils méritaient néanmoins quelque indulgence: il a dit que l'amitié qui était entre vous et lui était si connue, que peut-être on pourrait le croire prévenu en votre faveur; que, cependant, pour obéir au commandement de Sa Majesté, il voulait dire son avis avec franchise et liberté; que si Sa Majesté, en considération de vos services et suivant la douceur de son esprit, voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous faire crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet expédient, la justice pourrait être en quelque sorte satisfaite, et que tout le monde applaudirait à la clémence de l'empereur, aussi bien qu'à la procédure équitable et généreuse de ceux qui avaient l'honneur d'être ses conseillers; que la perte de vos yeux ne ferait point d'obstacle à votre force corporelle, par laquelle vous pourriez être encore utile à Sa Majesté; que l'aveuglement sert à augmenter le courage, en nous cachant les périls; que l'esprit en devient plus recueilli et plus disposé à la découverte de la vérité; que la crainte que vous aviez pour vos yeux était la plus grande difficulté que vous aviez eue à surmonter en vous rendant maître de la flotte ennemie, et que ce serait assez que vous vissiez par les yeux des autres, puisque les plus puissants princes ne voient pas autrement. Cette proposition fut reçue avec un déplaisir extrême par toute l'assemblée. L'amiral Bolgolam, tout en feu, se leva, et, transporté de fureur, dit qu'il était étonné que le secrétaire osât opiner pour la conservation de la vie d'un traître; que les services que vous aviez rendus étaient, selon les véritables maximes d'État, des crimes énormes; que vous, qui étiez capable d'éteindre tout à coup un incendie en arrosant d'urine le palais de Sa Majesté (ce qu'il ne pouvait rappeler sans horreur), pourriez quelque autrefois, par le même moyeu, inonder le palais et toute la ville, ayant une pompe énorme disposée à cet effet; et que la même force qui vous avait mis en état d'entraîner toute la flotte de l'ennemi pourrait servir à la reconduire, sur le premier mécontentement, à l'endroit d'où vous l'aviez tirée; qu'il avait des raisons très fortes de penser que vous étiez gros- boutien au fond de votre coeur, et parce que la trahison commence au coeur avant qu'elle paraisse dans les actions, comme gros- boutien, il vous déclara formellement traître et rebelle, et déclara qu'on devait vous faire mourir.

«Le trésorier fut du même avis. Il fit voir à quelles extrémités les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de votre entretien, ce qui deviendrait bientôt insoutenable; que l'expédient proposé par le secrétaire de vous crever les yeux, loin d'être un remède contre ce mal, l'augmenterait selon toutes les apparences, comme il parait par l'usage ordinaire d'aveugler certaines volailles, qui, après cela, mangent encore plus et s'engraissent plus promptement; que Sa Majesté sacrée et le conseil, qui étaient vos juges, étaient dans leurs propres consciences persuadés de votre crime, ce qui était une preuve plus que suffisante pour vous condamner à mort, sans avoir recours à des preuves formelles requises par la lettre rigide de la loi.

«Mais Sa Majesté impériale, étant absolument déterminée à ne vous point faire mourir, dit gracieusement que, puisque le conseil jugeait la perte de vos yeux un châtiment trop léger, on pourrait en ajouter un autre. Et votre ami le secrétaire, priant avec soumission d'être écouté encore pour répondre à ce que le trésorier avait objecté touchant la grande dépense que Sa Majesté faisait pour votre entretien, dit que Son Excellence, qui seule avait la disposition des finances de l'empereur, pourrait remédier facilement à ce mal en diminuant votre table peu à peu, et que, par ce moyen, faute d'une quantité suffisante de nourriture, vous deviendriez faible et languissant et perdriez l'appétit et bientôt après la vie. Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, toute l'affaire a été déterminée à l'amiable; des ordres précis ont été donnés pour tenir secret le dessein de vous faire peu à peu mourir de faim. L'arrêt pour vous crever les yeux a été enregistré dans le greffe du conseil, personne ne s'y opposant, si ce n'est l'amiral Bolgolam. Dans trois jours, le secrétaire aura ordre de se rendre chez vous et de lire les articles de votre accusation en votre présence, et puis de vous faire savoir la grande clémence et grâce de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu'à la perte de vos yeux, à laquelle Sa Majesté ne doute pas que vous vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilité qui conviennent. Vingt des chirurgiens de Sa Majesté se rendront à sa suite et exécuteront l'opération par la décharge adroite de plusieurs flèches très aiguës dans les prunelles de vos yeux lorsque vous serez couché à terre. C'est à vous à prendre les mesures convenables que votre prudence vous suggérera. Pour moi, afin de prévenir tout soupçon, il faut que je m'en retourne aussi secrètement que je suis venu.»