Chapter 18
Mais j'avouerai encore ingénument un autre principe de ma sincérité. Lorsque j'eus passé une année parmi les Houyhnhnms, je conçus pour eux tant d'amitié, de respect, d'estime et de vénération que je résolus alors de ne jamais songer à retourner dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse contrée, où le Ciel m'avait conduit pour m'apprendre à cultiver la vertu. Heureux si ma résolution eût été efficace! Mais la fortune, qui m'a toujours persécuté, n'a pas permis que je pusse jouir de ce bonheur. Quoi qu'il en soit, à présent que je suis en Angleterre, je me sais bon gré de n'avoir pas tout dit et d'avoir caché aux Houyhnhnms les trois quarts de nos extravagances et de nos vices; je palliais même de temps en temps, autant qu'il m'était possible, les défauts de mes compatriotes. Lors même que je les révélais, j'usais de restrictions mentales, et tâchais de dire le faux sans mentir. N'étais-je pas en cela tout à fait excusable? Qui est-ce qui n'est pas un peu partial quand il s'agit de sa chère patrie? J'ai rapporté jusqu'ici la substance de mes entretiens avec mon maître durant le temps que j'eus l'honneur d'être à son service; mais, pour éviter d'être long, j'ai passé sous silence plusieurs autres articles.
Un jour, il m'envoya chercher de grand matin, et m'ordonnant de m'asseoir à quelque distance de lui (honneur qu'il ne m'avait point encore fait), il me parla ainsi:
«J'ai repassé dans mon esprit tout ce que vous m'avez dit, soit à votre sujet, soit au sujet de votre pays. Je vois clairement que vous et vos compatriotes avez une étincelle de raison, sans que je puisse deviner comment ce petit lot vous est échu; mais je vois aussi que l'usage que vous en faites n'est que pour augmenter tous vos défauts naturels et pour en acquérir d'autres que la nature ne vous avait point donnés. Il est certain que vous ressemblez aux _yahous_ de ce pays-ci pour la figure extérieure, et qu'il ne vous manque, pour être parfaitement tel qu'eux, que de la force, de l'agilité et des griffes plus longues. Mais du côté des moeurs, la ressemblance est entière. Ils se haïssent mortellement les uns les autres, et la raison que nous avons coutume d'en donner est qu'ils voient mutuellement leur laideur et leur figure odieuse, sans qu'aucun d'eux considère la sienne propre. Comme vous avez un petit grain de raison, et que vous avez compris que la vue réciproque de la figure impertinente de vos corps était pareillement une chose insupportable et qui vous rendrait odieux les uns aux autres, vous vous êtes avisés de les couvrir, par prudence et par amour-propre; mais malgré cette précaution, vous ne vous haïssez pas moins, parce que d'autres sujets de division, qui règnent parmi nos _yahous_, règnent aussi parmi vous. Si, par exemple, nous jetons à cinq _yahous_ autant de viande qu'il en suffirait pour en rassasier cinquante, ces cinq animaux, gourmands et voraces, au lieu de manger en paix ce qu'on leur donne en abondance, se jettent les uns sur les autres, se mordent, se déchirent, et chacun d'eux veut manger tout, en sorte que nous sommes obligés de les faire tous repaître à part, et même de lier ceux qui sont rassasiés, de peur qu'ils n'aillent se jeter sur ceux qui ne le sont pas encore. Si une vache dans le voisinage meurt de vieillesse ou par accident, nos _yahous_ n'ont pas plutôt appris cette agréable nouvelle, que les voilà tous en campagne, troupeau contre troupeau, basse-cour contre basse-cour; c'est à qui s'emparera de la vache. On se bat, on s'égratigne, on se déchire, jusqu'à ce que la victoire penche d'un côté, et, si on ne se massacre pas, c'est qu'on n'a pas la raison des _yahous_ d'Europe pour inventer des machines meurtrières et des armes _massacrantes_. Nous avons, en quelques endroits de ce pays, de certaines pierres luisantes de différentes couleurs, dont nos _yahous_ sont fort amoureux. Lorsqu'ils en trouvent, ils font leur possible pour les tirer de la terre, où elles sont ordinairement un peu enfoncées; ils les portent dans leurs loges et en font, un amas qu'ils cachent soigneusement et sur lequel ils veillent sans cesse comme sur un trésor, prenant bien garde que leurs camarades ne le découvrent. Nous n'avons encore pu connaître d'où leur vient cette inclination violente pour les pierres luisantes, ni à quoi elles peuvent leur être utiles; mais j'imagine à présent que cette avarice de vos _yahous_ dont vous m'avez parlé se trouve aussi dans les nôtres, et que c'est ce qui les rend si passionnés pour les pierres luisantes. Je voulus une fois enlever à un de nos _yahous_ son cher trésor: l'animal, voyant qu'on lui avait ravi l'objet de sa passion, se mit à hurler de toute sa force, il entra en fureur, et puis il tomba en faiblesse; il devint languissant, il ne mangea plus, ne dormit plus, ne travailla plus, jusqu'à ce que j'eusse donné ordre à un de mes domestiques de reporter le trésor dans l'endroit d'où je l'avais tiré. Alors le _yahou_ commença à reprendre ses esprits et sa bonne humeur, et ne manqua pas de cacher ailleurs ses bijoux. Lorsqu'un _yahou_ a découvert dans un champ une de ces pierres, souvent un autre _yahou_ survient qui la lui dispute; tandis qu'ils se battent, un troisième accourt et emporte la pierre, et voilà le procès terminé. Selon ce que vous m'avez dit, ajouta-t-il, vos procès ne se vident pas si promptement dans votre pays, ni à si peu de frais. Ici, les deux plaideurs (si je puis les appeler ainsi) en sont quittes pour n'avoir ni l'un ni l'autre la chose disputée, au lieu que chez vous en plaidant on perd souvent et ce qu'on veut avoir et ce qu'on a.
«Il prend souvent à nos _yahous_ une fantaisie dont nous ne pouvons concevoir la cause. Gras, bien nourris, bien couchés, traités doucement par leurs maîtres, et pleins de santé et de force, ils tombent tout à coup dans un abattement, dans un dégoût, dans une humeur noire qui les rend mornes et stupides. En cet état, ils fuient leurs camarades, ils ne mangent point, ils ne sortent point; ils paraissent rêver dans le coin de leurs loges et s'abîmer dans leurs pensées lugubres. Pour les guérir de cette maladie, nous n'avons trouvé qu'un remède: c'est de les réveiller par un traitement un peu dur et de les employer à des travaux pénibles. L'occupation que nous leur donnons alors met en mouvement tous leurs esprits et rappelle leur vivacité naturelle.»
Lorsque mon maître me raconta ce fait avec ses circonstances, je ne pus m'empêcher de songer à mon pays, où la même chose arrive souvent, et où l'on voit des hommes comblés de biens et d'honneurs, pleins de santé et de vigueur, environnés de plaisirs et préservés de toute inquiétude, tomber tout à coup dans la tristesse et dans la langueur, devenir à charge à eux-mêmes, se consumer par des réflexions chimériques, s'affliger, s'appesantir et ne faire plus aucun usage de leur esprit, livré aux vapeurs hypocondriaques. Je suis persuadé que le remède qui convient à cette maladie est celui qu'on donne aux _yahous_, et qu'une vie laborieuse et pénible est un régime excellent pour la tristesse et la mélancolie. C'est un remède que j'ai éprouvé moi-même, et que je conseille au lecteur de pratiquer lorsqu'il se trouvera dans un pareil état. Au reste, pour prévenir le mal, je l'exhorte à n'être jamais oisif; et, supposé qu'il n'ait malheureusement aucune occupation dans le monde, je le prie d'observer qu'il y a de la différence entre ne faire rien et n'avoir rien à faire.
Chapitre VIII
_Philosophie et moeurs des Houyhnhnms._
Je priais quelquefois mon maître de me laisser voir les troupeaux de _yahous_ du voisinage, afin d'examiner par moi-même leurs manières et leurs inclinations. Persuadé de l'aversion que j'avais pour eux, il n'appréhenda point que leur vue et leur commerce me corrompissent; mais il voulut qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un de ses fidèles domestiques, et qui était d'un fort bon naturel, m'accompagnât toujours, de peur qu'il ne m'arrivât quelque accident.
Ces _yahous_ me regardaient comme un de leurs semblables, surtout ayant une fois vu mes manches retroussées, avec ma poitrine et mes bras découverts. Ils voulurent pour lors s'approcher de moi, et ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de derrière, en levant la tête et en mettant une de leurs pattes sur le côté. La vue de ma figure les faisait éclater de rire. Ils me témoignèrent néanmoins de l'aversion et de la haine, comme font toujours les singes sauvages à l'égard d'un singe apprivoisé qui porte un chapeau, un habit et des bas.
Comme j'ai passé trois années entières dans ce pays-là, le lecteur attend de moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres voyageurs, je fasse un ample récit des habitants de ce pays, c'est-à-dire des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs usages, leurs moeurs, leurs maximes, leurs manières. C'est aussi ce que je vais tâcher de faire, mais en peu de mots.
Comme les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux dominants dans cette contrée, sont tous nés avec une grande inclination pour la vertu et n'ont pas même l'idée du mal par rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit point de problèmes comme parmi nous, et ne forme point d'arguments également vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que c'est que mettre tout en question et défendre des sentiments absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses. Tout ce qu'ils disent porte la conviction dans l'esprit, parce qu'ils n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé ou défiguré par les passions et par l'intérêt. Je me souviens que j'eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que j'entendais par le mot d_'opinion_, et comment il était possible que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement du même avis.
«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est- elle pas une? Devons-nous affirmer comme sûr ce qui est incertain? Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement ne pouvoir être? Pourquoi agitez-vous des questions que l'évidence ne peut décider, et où, quelque parti que vous preniez, vous serez toujours livrés au doute et à l'incertitude? À quoi servent toutes ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnements sur des matières incompréhensibles, toutes ces recherches stériles et ces disputes éternelles? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte point; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point contester, et, puisque vous le faites, il faut que votre raison soit couverte de ténèbres ou que vous haïssiez la vérité.»
C'était une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval: Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces maximes, il y aurait assurément, en Europe, moins d'erreurs qu'il y en a. Mais alors, que deviendraient nos bibliothèques? Que deviendraient la réputation de nos savants et le négoce de nos libraires? La république des lettres ne serait que celle de la raison, et il n'y aurait, dans les universités, d'autres écoles que celles du bon sens.
Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se soutiennent et se soulagent réciproquement; ils ne se portent point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins; ils n'attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur espèce l'était, et ils disent, à l'exemple d'un ancien: _Nihil caballini a me alienum puto _. Ils ne médisent point les uns des autres; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet; les supérieurs n'accablent point les inférieurs du poids de leur rang et de leur autorité; leur conduite sage, prudente et modérée ne produit jamais le murmure; la dépendance est un lien et non un joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l'équité, est révérée sans être redoutable.
Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu'eux. Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée, et ainsi des autres. On ne voit donc ni changement, ni révolution, ni déchet dans les familles; les enfants sont tels que leurs pères et leurs mères; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans leur figurée, dans leur taille, dans leur force, dans leur couleur, qualités qui se perpétuent dans leur postérité; en sorte qu'on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une rosse, ni d'une rosse naître un beau cheval, comme cela arrive si souvent en Europe.
Parmi eux, on ne remarque point de mauvais ménages.
L'un et l'autre vieillissent sans que leur coeur change de sentiment; le divorce et la séparation, quoique permis, n'ont jamais été pratiqués chez eux.
Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. Tandis que la mère veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l'esprit et sur la raison.
On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles, et je me souviens que mon maître trouvait déraisonnable et ridicule notre usage à cet égard pour la différence d'enseignement.
Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans la légèreté, et celui des femelles dans la douceur et dans la souplesse. Si une femelle a les qualités d'un mâle, on lui cherche un époux qui ait les qualités d'une femelle; alors tout est compensé, et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme est le mari et que le mari est la femme. En ce cas, les enfants qui naissent d'eux ne dégénèrent point, mais rassemblent et perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être.
Chapitre IX
_Parlement des Houyhnhnms. Question importante agitée dans cette assemblée de toute la nation. Détail au sujet de quelques usages du pays._
Pendant mon séjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois avant mon départ, il y eut une assemblée générale de la nation, une espèce de parlement, où mon maître se rendit comme député de son canton. On y traita une affaire qui avait déjà été cent fois mise sur le bureau, et qui était la seule question qui eût jamais partagé les esprits des Houyhnhnms. Mon maître, à son retour, me rapporta tout ce qui s'était passé à ce sujet.
Il s'agissait de décider s'il fallait absolument exterminer la race des _yahous_. Un des membres soutenait l'affirmative, et appuyait son avis de diverses preuves très fortes et très solides. Il prétendait que le _yahou_ était l'animal le plus difforme, le plus méchant et le plus dangereux que la nature eût jamais produit; qu'il était également malin et indocile, et qu'il ne songeait qu'à nuire à tous les autres animaux. Il rappela une ancienne tradition répandue dans le pays, selon laquelle on assurait que les _yahous_ n'y avaient pas été de tout temps, mais que, dans un certain siècle, il en avait paru deux sur le haut d'une montagne, soit qu'ils eussent été formés d'un limon gras et glutineux, échauffé par les rayons du soleil, soit qu'ils fussent sortis de la vase de quelque marécage, soit que l'écume de la mer les eût fait éclore; que ces deux _yahous_ en avaient engendré plusieurs autres, et que leur espèce s'était tellement multipliée que tout le pays en était infesté; que, pour prévenir les inconvénients d'une pareille multiplication, les Houyhnhnms avaient autrefois ordonné une chasse générale des _yahous_; qu'on en avait pris une grande quantité, et, qu'après avoir détruit tous les vieux, on en avait gardé les plus jeunes pour les apprivoiser, autant que cela serait possible à l'égard d'un animal aussi méchant, et qu'on les avait destinés à tirer et à porter. Il ajouta que ce qu'il y avait de plus certain dans cette tradition était que les _yahous_ n'étaient point _ylnhniam sky_ (c'est-à- dire _aborigènes_). Il représenta que les habitants du pays, ayant eu l'imprudente fantaisie de se servir des _yahous_, avaient mal à propos négligé l'usage des ânes, qui étaient de très bons animaux, doux, paisibles, dociles, soumis, aisés à nourrir, infatigables, et qui n'avaient d'autre défaut que d'avoir une voix un peu désagréable, mais qui l'était encore moins que celle de la plupart des _yahous_. Plusieurs autres sénateurs ayant harangué diversement et très éloquemment sur le même sujet, mon maître se leva et proposa un expédient judicieux, dont je lui avais fait naître l'idée. D'abord, il confirma la tradition populaire par son suffrage, et appuya ce qu'avait dit savamment sur ce point d'histoire l'honorable membre qui avait parlé avant lui. Mais il ajouta qu'il croyait que ces deux premiers _yahous_ dont il s'agissait étaient venus de quelque pays d'outre-mer, et avaient été mis à terre et ensuite abandonnés par leurs camarades; qu'ils s'étaient d'abord retirés sur les montagnes et dans les forêts; que, dans la suite des temps, leur naturel s'était altéré, qu'ils étaient devenus sauvages et farouches, et entièrement différents de ceux de leur espèce qui habitent des pays éloignés. Pour établir et appuyer solidement cette proposition, il dit qu'il avait chez lui, depuis quelque temps, un _yahou_ très extraordinaire, dont les membres de l'assemblée avaient sans doute ouï parler et que plusieurs même avaient vu. Il raconta alors comment il m'avait trouvé d'abord, et comment mon corps était couvert d'une composition artificielle de poils et de peaux de bêtes; il dit que j'avais une langue qui m'était propre, et que pourtant j'avais parfaitement appris la leur; que je lui avais fait le récit de l'accident qui m'avait conduit sur ce rivage; qu'il m'avait vu dépouillé et nu, et avait observé que j'étais un vrai et parfait _yahou_, si ce n'est que j'avais la peau blanche, peu de poil et des griffes fort courtes.
«Ce _yahou_ étranger, ajouta-t-il, m'a voulu persuader que, dans son pays et dans beaucoup d'autres qu'il a parcourus, les _yahous_ sont les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables, et que les Houyhnhnms y sont dans l'esclavage et dans la misère. Il a certainement toutes les qualités extérieures de nos _yahous_; mais il faut avouer qu'il est bien plus poli, et qu'il a même quelque teinture de raison. Il ne raisonne pas tout à fait comme un Houyhnhnm, mais il a au moins des connaissances et des lumières fort supérieures à celles de nos _yahous_.»
Voilà ce que mon maître m'apprit des délibérations du parlement. Mais il ne me dit pas une autre particularité qui me regardait personnellement, et dont je ressentis bientôt les funestes effets; c'est, hélas! la principale époque de ma vie infortunée! Mais avant que d'exposer cet article, il faut que je dise encore quelque chose du caractère et des usages des Houyhnhnms.
Les Houyhnhnms n'ont point de livres; ils ne savent ni lire ni écrire, et par conséquent toute leur science est la tradition. Comme ce peuple est paisible, uni, sage, vertueux, très raisonnable, et qu'il n'a aucun commerce avec les peuples étrangers, les grands évènements sont très rares dans leur pays, et tous les traits de leur histoire qui méritent d'être sus peuvent aisément se conserver dans leur mémoire sans la surcharger.
Ils n'ont ni maladies ni médecins. J'avoue que je ne puis décider si le défaut des médecins vient du défaut des maladies, ou si le défaut des maladies vient du défaut des médecins; ce n'est pas pourtant qu'ils n'aient de temps en temps quelques indispositions; mais ils savent se guérir aisément eux-mêmes par la connaissance parfaite qu'ils ont des plantes et des herbes médicinales, vu qu'ils étudient sans cesse la botanique dans leurs promenades et souvent même pendant leurs repas.
Leur poésie est fort belle, et surtout très harmonieuse. Elle ne consiste ni dans un badinage familier et bas, ni dans un langage affecté, ni dans un jargon précieux, ni dans des pointes épigrammatiques, ni dans des subtilités obscures, ni dans des antithèses puériles, ni dans les _agudezas_ des Espagnols, ni dans les concetti des Italiens, ni dans les figures outrées des Orientaux. L'agrément et la justesse des similitudes, la richesse et l'exactitude des descriptions, la liaison et la vivacité des images, voilà l'essence et le caractère de leur poésie. Mon maître me récitait quelquefois des morceaux admirables de leurs meilleurs poèmes: c'était en vérité tantôt le style d'Homère, tantôt celui de Virgile, tantôt celui de Milton.
Lorsqu'un Houyhnhnm meurt, cela n'afflige ni ne réjouit personne. Ses plus proches parents et ses meilleurs amis regardent son trépas d'un oeil sec et très indifférent. Le mourant lui-même ne témoigne pas le moindre regret de quitter le monde; il semble finir une visite et prendre congé d'une compagnie avec laquelle il s'est entretenu longtemps. Je me souviens que mon maître ayant un jour invité un de ses amis avec toute sa famille à se rendre chez lui pour une affaire importante, on convint de part et d'autre du jour et de l'heure. Nous fûmes surpris de ne point voir arriver la compagnie au temps marqué. Enfin l'épouse, accompagnée de ses deux enfants, se rendit au logis, mais un peu tard, et dit en entrant qu'elle priait qu'on l'excusât, parce que son mari venait de mourir ce matin d'un accident imprévu. Elle ne se servit pourtant pas du terme de _mourir_, qui est une expression malhonnête, mais de celui de _shnuwnh_, qui signifie à la lettre _aller retrouver sa grand'mère_. Elle fut très gaie pendant tout le temps qu'elle passa au logis, et mourut elle-même gaiement au bout de trois mois, ayant eu une assez agréable agonie.
Les Houyhnhnms vivent la plupart soixante-dix et soixante-quinze ans, et quelques-uns quatre-vingts. Quelques semaines avant que de mourir, ils pressentent ordinairement leur fin et n'en sont point effrayés. Alors ils reçoivent les visites et les compliments de tous leurs amis, qui viennent leur souhaiter un bon voyage. Dix jours avant le décès, le futur mort, qui ne se trompe presque jamais dans son calcul, va rendre toutes les visites qu'il a reçues, porté dans une litière par ses _yahous_; c'est alors qu'il prend congé dans les formes de tous ses amis et qu'il leur dit un dernier adieu en cérémonie, comme s'il quittait une contrée pour aller passer le reste de sa vie dans une autre.
Je ne veux pas oublier d'observer ici que les Houyhnhnms n'ont point de terme dans leur langue pour exprimer ce qui est mauvais, et qu'ils se servent de métaphores tirées de la difformité et des mauvaises qualités des _yahous_; ainsi, lorsqu'ils veulent exprimer l'étourderie d'un domestique, la faute d'un de leurs enfants, une pierre qui leur a offensé le pied, un mauvais temps et autres choses semblables, ils ne font que dire la chose dont il s'agit, en y ajoutant simplement l'épithète de _yahou_. Par exemple, pour exprimer ces choses, ils diront _hhhm yahou_, _whnaholm yahou_, _ynlhmnd-wihlma yahou _; et pour signifier une maison mal bâtie, ils diront _ynholmhnmrohlnw yahou_.
Si quelqu'un désire en savoir davantage au sujet des moeurs et usages des Houyhnhnms, il prendra, s'il lui plaît, la peine d'attendre qu'un gros volume _in-quarto_ que je prépare sur cette matière soit achevé. J'en publierai incessamment le prospectus, et les souscripteurs ne seront point frustrés de leurs espérances et de leurs droits. En attendant, je prie le public de se contenter de cet abrégé, et de vouloir bien que j'achève de lui conter le reste de mes aventures.
Chapitre X
_Félicité de l'auteur dans le pays des Houyhnhnms. Les plaisirs qu'il goûte dans leur conversation; le genre de vie qu'il mène parmi eux. Il est banni du pays par ordre du parlement._