Les Voyages de Gulliver

Chapter 17

Chapter 174,001 wordsPublic domain

Il me demanda alors quels étaient les causes et les motifs les plus ordinaires de nos querelles et de ce que j'appelais la _guerre_. Je répondis que ces causes étaient innombrables et que je lui en dirais seulement les principales. «Souvent, lui dis-je, c'est l'ambition de certains princes qui ne croient jamais posséder assez de terre ni gouverner assez de peuples. Quelquefois, c'est la politique des ministres, qui veulent donner de l'occupation aux sujets mécontents. Ç'a été quelquefois le partage des esprits dans le choix des opinions. L'un croit que siffler est une bonne action, l'autre que c'est un crime; l'un dit qu'il faut porter des habits blancs, l'autre qu'il faut s'habiller de noir, de rouge, de gris; l'un dit qu'il faut porter un petit chapeau retroussé, l'autre dit qu'il en faut porter un grand dont les bords tombent sur les oreilles, etc.» J'imaginai exprès ces exemples chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes véritables de nos dissensions par rapport à l'opinion, vu que j'aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire entendre. J'ajoutai que nos guerres n'étaient jamais plus longues et plus sanglantes que lorsqu'elles étaient causées par ces opinions diverses, que des cerveaux échauffés savaient faire valoir de part et d'autre, et pour lesquelles ils excitaient à prendre les armes.

Je continuai ainsi: «Deux princes ont été en guerre parce que tous deux voulaient dépouiller un troisième de ses États, sans y avoir aucun droit ni l'un ni l'autre. Quelquefois un souverain en a attaqué un autre de peur d'en être attaqué. On déclare la guerre à son voisin, tantôt parce qu'il est trop fort, tantôt parce qu'il est trop faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent, et nous avons des choses aussi qu'il n'a pas; alors on se bat pour avoir tout ou rien. Un autre motif de porter la guerre dans un pays est lorsqu'on le voit désolé par la famine, ravagé par la peste, déchiré par les factions. Une ville est à la bienséance d'un prince, et la possession d'une petite province arrondit son État: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple, grossier et faible; on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre à l'esclavage, et cela pour le civiliser. Une guerre fort glorieuse est lorsqu'un souverain généreux vient au secours d'un autre qui l'a appelé, et qu'après avoir chassé l'usurpateur, il s'empare lui-même des États qu'il a secourus, tue, met dans les fers ou bannit le prince qui avait imploré son assistance. La proximité du sang, les alliances, les mariages, sont autant de sujets de guerre parmi les princes; plus ils sont proches parents, plus ils sont près d'être ennemis. Les nations pauvres sont affamées, les nations riches sont ambitieuses; or, l'indigence et l'ambition aiment également les changements et les révolutions. Pour toutes ces raisons, vous voyez bien que, parmi nous, le métier d'un homme de guerre est le plus beau de tous les métiers; car, qu'est-ce qu'un homme de guerre? C'est un _yahou_ payé pour tuer de sang-froid ses semblables qui ne lui ont fait aucun mal.

--Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de vos guerres, me répliqua Son Honneur, me donne une haute idée de votre raison! Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous qu'étant si méchants, vous soyez hors d'état de vous faire beaucoup de mal; car, quelque chose que vous m'ayez dite des effets terribles de vos guerres cruelles où il périt tant de monde, je crois, en vérité, que _vous m'avez dit la chose qui n'est point_. La nature vous a donné une bouche plate sur un visage plat: ainsi, je ne vois pas comment vous pouvez vous mordre, que de gré à gré. À l'égard des griffes que vous avez aux pieds de devant et de derrière, elles sont si faibles et si courtes qu'en vérité un seul de nos _yahous_ en déchirerait une douzaine comme vous.»

Je ne pus m'empêcher de secouer la tête et de sourire de l'ignorance de mon maître. Comme je savais un peu l'art de la guerre, je lui fis une ample description de nos canons, de nos couleuvrines, de nos mousquets, de nos carabines, de nos pistolets, de nos boulets, de notre poudre, de nos sabres, de nos baïonnettes; je lui peignis les sièges de places, les tranchées, les attaques, les sorties, les mines et les contre-mines, les assauts, les garnisons passées au fil de l'épée; je lui expliquai nos batailles navales; je lui représentai de nos gros vaisseaux coulant à fond avec tout leur équipage, d'autres criblés de coups de canon, fracassés et brûlés au milieu des eaux; la fumée, le feu, les ténèbres, les éclairs, le bruit; les gémissements des blessés, les cris des combattants, les membres sautant en l'air, la mer ensanglantée et couverte de cadavres; je lui peignis ensuite nos combats sur terre, où il y avait encore beaucoup plus de sang versé, et où quarante mille combattants périssaient en un jour, de part et d'autre; et, pour faire valoir un peu le courage et la bravoure de mes chers compatriotes, je dis que je les avais une fois vus dans un siége faire heureusement sauter en l'air une centaine d'ennemis, et que j'en avais vu sauter encore davantage dans un combat sur mer, en sorte que les membres épars de tous ces _yahous_ semblaient tomber des nues, ce qui avait formé un spectacle fort agréable à nos yeux.

J'allais continuer et faire encore quelque belle description, lorsque Son Honneur m'ordonna de me taire. «Le naturel du _yahou_, me dit-il, est si mauvais que je n'ai point de peine à croire que tout ce que vous venez de raconter ne soit possible, dès que vous lui supposez une force et une adresse égales à sa méchanceté et à sa malice. Cependant, quelque mauvaise idée que j'eusse de cet animal, elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en donner. Votre discours me trouble l'esprit, et me met dans une situation où je n'ai jamais été; je crains que mes sens, effrayés des horribles images que vous leur avez tracées, ne viennent peu à peu à s'y accoutumer. Je hais les _yahous_ de ce pays; mais, après tout, je leur pardonne toutes leurs qualités odieuses, puisque la nature les a faits tels, et qu'ils n'ont point la raison pour se gouverner et se corriger; mais qu'une créature qui se flatte d'avoir cette raison en partage soit capable de commettre des actions si détestables et de se livrer à des excès si horribles, c'est ce que je ne puis comprendre, et ce qui me fait conclure en même temps que l'état des brutes est encore préférable à une raison corrompue et dépravée; mais, de bonne foi, votre raison est-elle une vraie raison? N'est-ce point plutôt un talent que la nature vous a donné pour perfectionner tous vos vices? Mais, ajouta-t-il, vous ne m'en avez que trop dit au sujet de ce que vous appelez la _guerre_. Il y a un autre article qui intéresse ma curiosité. Vous m'avez dit, ce me semble, qu'il y avait dans cette troupe de _yahous_ qui vous accompagnait sur votre vaisseau des misérables que les procès avaient ruinés et dépouillés de tout, et que c'était la _loi_ qui les avait mis en ce triste état. Comment se peut-il que la loi produise de pareils effets? D'ailleurs, qu'est-ce que cette loi? Votre nature et votre raison ne vous suffisent-elles pas, et ne vous prescrivent-elles pas assez clairement ce que vous devez faire et ce que vous ne devez point faire?»

Je répondis à Son Honneur que je n'étais pas absolument versé dans la science de la loi; que le peu de connaissance que j'avais de la jurisprudence, je l'avais puisé dans le commerce de quelques avocats que j'avais autrefois consultés sur mes affaires; que cependant j'allais lui débiter sur cet article ce que je savais. Je lui parlai donc ainsi:

«Le nombre de ceux qui s'adonnent à la jurisprudence parmi nous et qui font profession d'interpréter la loi est infini et surpasse celui des chenilles. Ils ont entre eux toutes sortes d'étages, de distinctions et de noms. Comme leur multitude énorme rend leur métier peu lucratif, pour faire en sorte qu'il donne au moins de quoi vivre, ils ont recours à l'industrie et au manège. Ils ont appris, dès leurs premières années, l'art merveilleux de prouver, par un discours entortillé, que le noir est blanc et que le blanc est noir.--Ce sont donc eux qui ruinent et dépouillent les autres par leur habileté? reprit Son Honneur.--Oui, sans doute, lui répliquai-je, et je vais vous en donner un exemple, afin que vous puissiez mieux concevoir ce que je vous ai dit.

«Je suppose que mon voisin a envie d'avoir ma vache; aussitôt il va trouver un procureur, c'est-à-dire un docte interprète de la pratique de la loi, et lui promet une récompense s'il peut faire voir que ma vache n'est point à moi. Je suis obligé de m'adresser aussi à un _yahou_ de la même profession pour défendre mon droit, car il ne m'est pas permis par la loi de me défendre moi-même. Or, moi, qui assurément ai de mon côté la justice et le bon droit, je ne laisse pas de me trouver alors dans deux embarras considérables: le premier est que le _yahou_ auquel j'ai eu recours pour plaider ma cause est, par état et selon l'esprit de sa profession, accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux, en sorte qu'il se trouve comme hors de son élément lorsque je lui donne la vérité pure et nue à défendre; il ne sait alors comment s'y prendre; le second embarras est que ce même procureur, malgré la simplicité de l'affaire dont je l'ai chargé, est pourtant obligé de l'embrouiller, pour se conformer à l'usage de ses confrères, et pour la traîner en longueur autant qu'il est possible; sans quoi ils l'accuseraient de gâter le métier et de donner mauvais exemple. Cela étant, pour me tirer d'affaire il ne me reste que deux moyens: le premier est d'aller trouver le procureur de ma partie et de tâcher de le corrompre en lui donnant le double de ce qu'il espère recevoir de son client, et vous jugez bien qu'il ne m'est pas difficile de lui faire goûter une proposition aussi avantageuse; le second moyen, qui peut-être vous surprendra, mais qui n'est pas moins infaillible, est de recommander à ce _yahou_ qui me sert d'avocat de plaider ma cause un peu confusément, et de faire entrevoir aux juges qu'effectivement ma vache pourrait bien n'être pas à moi, mais à mon voisin. Alors les juges, peu accoutumés aux choses claires et simples, feront plus d'attention aux subtils arguments de mon avocat, trouveront; du goût à l'écouter et à balancer le pour et le contre, et, en ce cas, seront bien plus disposés à juger en ma faveur que si on se contentait de leur prouver mon droit en quatre mots. C'est une maxime parmi les juges que tout ce qui a été jugé ci-devant a été bien jugé. Aussi ont-ils grand soin de conserver dans un greffe tous les arrêts antérieurs, même ceux que l'ignorance a dictés, et qui sont le plus manifestement opposés à l'équité et à la droite raison. Ces arrêts antérieurs forment ce qu'on appelle la jurisprudence; on les produit comme des autorités, et il n'y a rien qu'on ne prouve et qu'on ne justifie en les citant. On commence néanmoins depuis peu à revenir de l'abus où l'on était de donner tant de force à l'autorité des choses jugées; on cite des jugements pour et contre, on s'attache à faire voir que les espèces ne peuvent jamais être entièrement semblables, et j'ai ouï dire à un juge très habile que _les arrêts sont pour ceux qui les obtiennent_. Au reste, l'attention des juges se tourne toujours plutôt vers les circonstances que vers le fond d'une affaire. Par exemple, dans le cas de ma vache, ils voudront savoir si elle est rouge ou noire, si elle a de longues cornes, dans quel champ elle a coutume de paître, combien elle rend de lait par jour, et ainsi du reste; après quoi, ils se mettent à consulter les anciens arrêts. La cause est mise de temps en temps sur le bureau; heureux si elle est jugée au bout de dix ans! Il faut observer encore que les gens de loi ont une langue à part, un jargon qui leur est propre, une façon de s'exprimer que les autres n'entendent point; c'est dans cette belle langue inconnue que les lois sont écrites, lois multipliées à l'infini et accompagnées d'exceptions innombrables. Vous voyez que, dans ce labyrinthe, le bon droit s'égare aisément, que le meilleur procès est très difficile à gagner, et que, si un étranger, né à trois cents lieues de mon pays, s'avisait de venir me disputer un héritage qui est dans ma famille depuis trois cents ans, il faudrait peut-être trente ans pour terminer ce différend et vider entièrement cette difficile affaire.

--C'est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant de génie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre côté et n'en fassent pas un meilleur usage. Ne vaudrait-il pas mieux, ajouta-t-il, qu'ils s'occupassent à donner aux autres des leçons de sagesse et de vertu, et qu'ils fissent part au public de leurs lumières? Car ces habiles gens possèdent sans doute toutes les sciences.

--Point du tout, répliquai-je; ils ne savent que leur métier, et rien autre chose; ce sont les plus grands ignorants du monde sur toute autre matière: ils sont ennemis de la belle littérature et de toutes les sciences, et, dans le commerce ordinaire de la vie, ils paraissent stupides, pesants, ennuyeux, impolis. Je parle en général, car il s'en trouve quelques-uns qui sont spirituels, agréables et galants.»

Chapitre VI

_Du luxe, de l'intempérance, et des maladies qui règnent en Europe. Caractère de la noblesse._

Mon maître ne pouvait comprendre comment toute cette race de patriciens était si malfaisante et si redoutable.

«Quel motif, disait-il, les porte à faire un tort si considérable à ceux qui ont besoin de leur secours? et que voulez-vous dire par cette _récompense_ que l'on promet à un procureur quand on le charge d'une affaire?»

Je lui répondis que c'était de l'argent. J'eus un peu de peine à lui faire entendre ce que ce mot signifiait; je lui expliquai nos différentes espèces de monnaies et les métaux dont elles étaient composées; je lui en fis connaître l'utilité, et lui dis que lorsqu'on en avait beaucoup on était heureux; qu'alors on se procurait de beaux habits, de belles maisons, de belles terres, qu'on faisait bonne chère, et qu'on avait à son choix tout ce qu'on pouvait désirer; que, pour cette raison, nous ne croyions jamais avoir assez d'argent, et que, plus nous en avions, plus nous en voulions avoir; que le riche oisif jouissait du travail du pauvre, qui, pour trouver de quoi se nourrir, suait du matin jusqu'au soir et n'avait pas un moment de relâche.

«Eh quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient- elle pas à tous les animaux, et n'ont-ils pas un droit égal aux fruits qu'elle produit pour leur nourriture? Pourquoi y a-t-il des _yahous_ privilégiés qui recueillent ces fruits à l'exclusion de leurs semblables? Et si quelques-uns y prétendent un droit plus particulier, ne doit-ce pas être principalement ceux qui, par leur travail, ont contribué à rendre la terre fertile?

--Point du tout, lui répondis-je; ceux qui font vivre tous les autres par la culture de la terre sont justement ceux qui meurent de faim.

--Mais, me dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de _bonne chère_, lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait bonne chère dans votre pays?»

Je me mis alors à lui indiquer les mets les plus exquis dont la table des riches est ordinairement couverte, et les manières différentes dont on apprête les viandes. Je lui dis sur cela tout ce qui me vint à l'esprit, et lui appris que, pour bien assaisonner ces viandes, et surtout pour avoir de bonnes liqueurs à boire, nous équipions des vaisseaux et entreprenions de longs et dangereux voyages sur la mer; en sorte qu'avant que de pouvoir donner une honnête collation à quelques personnes de qualité, il fallait avoir envoyé plusieurs vaisseaux dans les quatre parties du monde.

«Votre pays, repartit-il, est donc bien misérable, puisqu'il ne fournit pas de quoi nourrir ses habitants! Vous n'y trouvez pas même de l'eau, et vous êtes obligés de traverser les mers pour chercher de quoi boire!»

Je lui répliquai que l'Angleterre, ma patrie, produisait trois fois plus de nourriture que ses habitants n'en pouvaient consommer, et qu'à l'égard de la boisson, nous composions une excellente liqueur avec le suc de certains fruits ou avec l'extrait de quelques grains; qu'en un mot, rien ne manquait à nos besoins naturels; mais que, pour nourrir notre luxe et notre intempérance, nous envoyions dans les pays étrangers ce qui croissait chez nous, et que nous en rapportions en échange de quoi devenir malades et vicieux; que cet amour du luxe, de la bonne chère et du plaisir était le principe de tous les mouvements de nos _yahous_; que, pour y atteindre, il fallait s'enrichir; que c'était ce qui produisait les filous, les voleurs, les pipeurs, les parjures, les flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les faux témoins, les menteurs, les joueurs, les imposteurs, les fanfarons, les mauvais auteurs, les empoisonneurs, les précieux ridicules, les esprits forts. Il me fallut définir tous ces termes.

J'ajoutai que la peine que nous prenions d'aller chercher du vin dans les pays étrangers n'était pas faute d'eau ou d'autre liqueur bonne à boire, mais parce que le vin était une boisson qui nous rendait gais, qui nous faisait en quelque manière sortir hors de nous-mêmes, qui chassait de notre esprit toutes les idées sérieuses; qui remplissait notre tête de mille imaginations folles; qui rappelait le courage, bannissait la crainte, et nous affranchissait pour un temps de la tyrannie de la raison. «C'est, continuai-je, en fournissant aux riches toutes les choses dont ils ont besoin que notre petit peuple s'entretient. Par exemple, lorsque je suis chez moi et que je suis habillé comme je dois l'être, je porte sur mon corps l'ouvrage de cent ouvriers. Un millier de mains ont contribué à bâtir et à meubler ma maison, et il en a fallu encore cinq ou six fois plus pour habiller ma femme.»

J'étais sur le point de lui peindre certains _yahous_ qui passent leur vie auprès de ceux qui sont menacés de la perdre, c'est-à- dire nos médecins. J'avais dit à Son Honneur que la plupart de mes compagnons de voyage étaient morts de maladie; mais il n'avait qu'une idée fort imparfaite de ce que je lui avais dit.

Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, et que nous n'avions d'autre maladie que de la faiblesse et de la pesanteur un moment avant que de mourir, à moins que nous n'eussions été blessés par quelque accident. Je fus donc obligé de lui expliquer la nature et la cause de nos diverses maladies. Je lui dis que nous mangions sans avoir faim, que nous buvions sans avoir soif; que nous passions les nuits à avaler des liqueurs brûlantes sans manger un seul morceau, ce qui enflammait nos entrailles, ruinait notre estomac et répandait dans tous nos membres une faiblesse et une langueur mortelles; enfin, que je ne finirais point si je voulais lui exposer toutes les maladies auxquelles nous étions sujets; qu'il y en avait au moins cinq ou six cents par rapport à chaque membre, et que chaque partie, soit interne, soit externe, en avait une infinité qui lui étaient propres.

«Pour guérir tous ces maux, ajoutai-je, nous avons des _yahous_ qui se consacrent uniquement à l'étude du corps humain, et qui prétendent, par des remèdes efficaces, extirper nos maladies, lutter contre la nature même et prolonger nos vies.» Comme j'étais du métier, j'expliquai avec plaisir à Son Honneur la méthode de nos médecins et tous nos mystères de médecine. «Il faut supposer d'abord, lui dis-je, que toutes nos maladies viennent de réplétion, d'où nos médecins concluent sensément que l'évacuation est nécessaire, soit par en haut soit par en bas. Pour cela, ils font un choix d'herbes, de minéraux, de gommes, d'huiles, d'écailles, de sels, d'excréments, d'écorces d'arbres, de serpents, de crapauds, de grenouilles, d'araignées, de poissons, et de tout cela ils nous composent une liqueur d'une odeur et d'un goût abominables, qui soulève le coeur, qui fait horreur, qui révolte tous les sens. C'est cette liqueur que nos médecins nous ordonnent de boire. Tantôt ils tirent de leur magasin d'autres drogues, qu'ils nous font prendre: c'est alors ou une médecine qui purge les entrailles et cause d'effroyables tranchées, ou bien un remède qui lave et relâche les intestins. Nous avons d'autres maladies qui n'ont rien de réel que leur idée. Ceux qui sont attaqués de cette sorte de mal s'appellent malades imaginaires. Il y a aussi pour les guérir des remèdes imaginaires; mais souvent nos médecins donnent ces remèdes pour les maladies réelles. En général, les fortes maladies d'imagination attaquent nos femelles; mais nous connaissons certains spécifiques naturels pour les guérir sans douleur.»

Un jour, mon maître me fit un compliment que je ne méritais pas. Comme je lui parlais des gens de qualité d'Angleterre, il me dit qu'il croyait que j'étais gentilhomme, parce que j'étais beaucoup plus propre et bien mieux fait que tous les _yahous_ de son pays, quoique je leur fusse fort inférieur pour la force et pour l'agilité; que cela venait sans doute de ma différente manière de vivre et de ce que je n'avais pas seulement la faculté de parler, mais que j'avais encore quelques commencements de raison qui pourraient se perfectionner dans la suite par le commerce que j'aurais avec lui.

Il me fit observer en même temps que, parmi les Houyhnhnms, on remarquait que les blancs et les alezans bruns n'étaient pas si bien faits que les bais châtains, les gris-pommelés et les noirs; que ceux-là ne naissaient pas avec les mêmes talents et les mêmes dispositions que ceux-ci; que pour cela ils restaient toute leur vie dans l'état de servitude qui leur convenait, et qu'aucun d'eux ne songeait à sortir de ce rang pour s'élever à celui de maître, ce qui paraîtrait dans le pays une chose énorme et monstrueuse. «Il faut, disait-il, rester dans l'état où la nature nous a fait éclore; c'est l'offenser, c'est se révolter contre elle que de vouloir sortir du rang dans lequel elle nous a donné d'être. Pour vous, ajouta-t-il, vous êtes sans doute né ce que vous êtes; car vous tenez du Ciel votre esprit et votre noblesse, c'est-à-dire votre bon esprit et votre bon naturel.»

Je rendis à Son Honneur de très humbles actions de grâces de la bonne opinion qu'il avait de moi, mais je l'assurai en même temps que ma naissance était très basse, étant né seulement d'honnêtes parents, qui m'avaient donné une assez bonne éducation. Je lui dis que la noblesse parmi nous n'avait rien de commun avec l'idée qu'il en avait conçue; que nos jeunes gentilshommes étaient nourris dès leur enfance dans l'oisiveté et dans le luxe; que, lorsqu'ils avaient consumé en plaisirs tout leur bien et qu'ils se voyaient entièrement ruinés, ils se mariaient, à qui? À une femelle de basse naissance, laide, mal faite, malsaine, mais riche; qu'alors il naissait d'eux des enfants mal constitués, noués, scrofuleux, difformes, ce qui continuait quelquefois jusqu'à la troisième génération.

Chapitre VII

_Parallèle des yahous et des hommes._

Le lecteur sera peut-être scandalisé des portraits fidèles que je fis alors de l'espèce humaine et de la sincérité avec laquelle j'en parlai devant un animal superbe, qui avait déjà une si mauvaise opinion de tous les _yahous_; mais j'avoue ingénument que le caractère des Houyhnhnms et les excellentes qualités de ces vertueux quadrupèdes avaient fait une telle impression sur mon esprit, que je ne pouvais les comparer à nous autres humains sans mépriser tous mes semblables. Ce mépris me les fit regarder comme presque indignes de tout ménagement. D'ailleurs, mon maître avait l'esprit très pénétrant, et remarquait tous les jours dans ma personne des défauts énormes dont je ne m'étais jamais aperçu, et que je regardais tout au plus comme de fort légères imperfections. Ses censures judicieuses m'inspirèrent un esprit critique et misanthrope, et l'amour qu'il avait pour la vérité me fit détester le mensonge et fuir le déguisement dans mes récits.