Les Voyages de Gulliver

Chapter 16

Chapter 163,896 wordsPublic domain

Quelques Houyhnhnms, qui venaient à la maison pour me voir et me parler, avaient de la peine à croire que je fusse un vrai _yahou_, parce que, disaient-ils, j'avais une peau fort différente de ces animaux; ils ne me voyaient, ajoutaient-ils, une peau à peu près semblable à celle des _yahous_ que sur le visage et sur les pattes de devant, mais sans poil. Mon maître savait bien ce qui en était, car une chose qui était arrivée environ quinze jours auparavant m'avait obligé de lui découvrir ce mystère, que je lui avais toujours caché jusqu'alors, de peur qu'il ne me prît pour un vrai _yahou_ et qu'il ne me mît dans leur compagnie.

J'ai déjà dit au lecteur que tous les soirs, quand toute la maison était couchée, ma coutume était de me déshabiller et de me couvrir de mes habits. Un jour, mon maître m'envoya de grand matin son laquais le bidet alezan. Lorsqu'il entra dans ma chambre, je dormais profondément; mes habits étaient tombés, et mes jambes étaient nues. Je me réveillai au bruit qu'il fit, et je remarquai qu'il s'acquittait de sa commission d'un air inquiet et embarrassé. Il s'en retourna aussitôt vers son maître et lui raconta confusément ce qu'il avait vu. Lorsque je fus levé, j'allai souhaiter le bonjour à _Son Honneur_ (c'est le terme dont on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux d'altesse, de grandeur et de révérence). Il me dit d'abord ce que son laquais lui avait raconté le matin; que je n'étais pas le même endormi qu'éveillé, et que, lorsque j'étais couché, j'avais une autre peau que debout.

J'avais jusque-là caché ce secret, comme j'ai dit, pour n'être point confondu avec la maudite et infâme race des _yahous_; mais, hélas! il fallut alors me découvrir malgré moi. D'ailleurs, mes habits et mes souliers commençaient à s'user; et, comme il m'aurait fallu bientôt les remplacer par la peau d'un _yahou_ ou de quelque autre animal, je prévoyais que mon secret ne serait pas encore longtemps caché. Je dis à mon maître que, dans le pays d'où je venais, ceux de mon espèce avaient coutume de se couvrir le corps du poil de certains animaux, préparé avec art, soit pour l'honnêteté et la bienséance, soit pour se défendre contre la rigueur des saisons; que, pour ce qui me regardait, j'étais prêt à lui faire voir clairement ce que je venais de lui dire; que je m'allais dépouiller, et ne lui cacherais seulement que ce que la nature nous défend de faire voir. Mon discours parut l'étonner; il ne pouvait surtout concevoir que la nature nous obligeât à cacher ce qu'elle nous avait donné. «La nature, disait-il, nous a-t-elle fait des présents honteux, furtifs et criminels? Pour nous, ajouta-t-il, nous ne rougissons point de ses dons, et ne sommes point honteux de les exposer à la lumière. Cependant, reprit-il, je ne veux point vous contraindre.»

Je me déshabillai donc honnêtement, pour satisfaire la curiosité de Son Honneur, qui donna de grands signes d'admiration en voyant la configuration de toutes les parties honnêtes de mon corps. Il leva tous mes vêtements les uns après les autres, les prenant entre son sabot et son paturon, et les examina attentivement; il me flatta, me caressa, et tourna plusieurs fois autour de moi; après quoi, il me dit gravement qu'il était clair que j'étais un vrai _yahou_, et que je ne différais de tous ceux de mon espèce qu'en ce que j'avais la chair moins dure et plus blanche, avec une peau plus douce; qu'en ce que je n'avais point de poil sur la plus grande partie de mon corps; que j'avais les griffes plus courtes et un peu autrement configurées, et que j'affectais de ne marcher que sur mes pieds de derrière. Il n'en voulut pas voir davantage, et me laissa m'habiller, ce qui me fit plaisir, car je commençais à avoir froid.

Je témoignai à Son Honneur combien il me mortifiait de me donner sérieusement le nom d'un animal infâme et odieux. Je le conjurai de vouloir bien m'épargner une dénomination si ignominieuse et de recommander la même chose à sa famille, à ses domestiques et à tous ses amis; mais ce fut en vain. Je le priai en même temps de vouloir bien ne faire part à personne du secret que je lui avais découvert touchant mon vêtement, au moins tant que je n'aurais pas besoin d'en changer, et que, pour ce qui regardait le laquais alezan, Son Honneur pouvait lui ordonner de ne point parler de ce qu'il avait vu.

Il me promit le secret, et la chose fut toujours tenue cachée, jusqu'à ce que mes habits fussent usés et qu'il me fallût chercher de quoi me vêtir, comme je le dirai dans la suite. Il m'exhorta en même temps à me perfectionner encore dans la langue, parce qu'il était beaucoup plus frappé de me voir parler et raisonner que de me voir blanc et sans poil, et qu'il avait une envie extrême d'apprendre de moi ces choses admirables que je lui avais promis de lui expliquer. Depuis ce temps-là, il prit encore plus de soin de m'instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies, et me faisait partout traiter honnêtement et avec beaucoup d'égards, afin de me mettre de bonne humeur (comme il me le dit en particulier), et de me rendre plus agréable et plus divertissant.

Tous les jours, lorsque j'étais avec lui, outre la peine qu'il prenait de m'enseigner la langue, il me faisait mille questions à mon sujet, auxquelles je répondais de mon mieux, ce qui lui avait donné déjà quelques idées générales et imparfaites de ce que je lui devais dire en détail dans la suite. Il serait inutile d'expliquer ici comment je parvins enfin à pouvoir lier avec lui une conversation longue et sérieuse; je dirai seulement que le premier entretien suivi que j'eus fut tel qu'on va voir.

Je dis à Son Honneur que je venais d'un pays très éloigné, comme j'avais déjà essayé de lui faire entendre, accompagné d'environ cinquante de mes semblables; que, dans un vaisseau, c'est-à-dire dans un bâtiment formé avec des planches, nous avions traversé les mers. Je lui décrivis la forme de ce vaisseau le mieux qu'il me fut possible, et, ayant déployé mon mouchoir, je lui fis comprendre comment le vent qui enflait les voiles nous faisait avancer. Je lui dis qu'à l'occasion d'une querelle qui s'était élevée parmi nous, j'avais été exposé sur le rivage de l'île où j'étais actuellement; que j'avais été d'abord fort embarrassé, ne sachant où j'étais, jusqu'à ce que Son Honneur eût eu la bonté de me délivrer de la persécution des vilains _yahous_. Il me demanda alors qui avait formé ce vaisseau, et comment il se pouvait que les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des animaux bruts? Je répondis qu'il m'était impossible de répondre à sa question et de continuer mon discours, s'il ne me donnait sa parole et s'il ne me promettait sur son honneur et sur sa conscience de ne point s'offenser de tout ce que je lui dirais; qu'à cette condition seule je poursuivrais mon discours et lui exposerais avec sincérité les choses merveilleuses que je lui avais promis de lui raconter.

Il m'assura positivement qu'il ne s'offenserait de rien. Alors, je lui dis que le vaisseau avait été construit par des créatures qui étaient semblables à moi, et qui, dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j'avais voyagé, étaient les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables; qu'à mon arrivée en ce pays, j'avais été extrêmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures douées de raison, de même que lui et tous ses amis étaient fort étonnés de trouver des signes de cette raison dans une créature qu'il leur avait plu d'appeler un _yahou_, et qui ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa figure extérieure, mais non par les qualités de son âme. J'ajoutai que, si jamais le Ciel permettait que je retournasse dans mon pays, et que j'y publiasse la relation de mes voyages, et particulièrement celle de mon séjour chez les Houyhnhnms, tout le monde croirait que _je dirais la chose qui n'est point_, et que ce serait une histoire fabuleuse et impertinente que j'aurais inventée; enfin que, malgré tout le respect que j'avais pour lui, pour toute son honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on ne croirait jamais dans mon pays qu'un Houyhnhnm fût un animal raisonnable, et qu'un _yahou_ ne fût qu'une bête.

Chapitre IV

_Idées des Houyhnhnms sur la vérité et sur le mensonge. Les discours de l'auteur sont censurés par son maître._

Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître paraissait inquiet, embarrassé et comme hors de lui-même. _Douter et ne point croire_ ce qu'on entend dire est, parmi les Houyhnhnms, une opération d'esprit à laquelle ils ne sont point accoutumés; et, lorsqu'on les y force, leur esprit sort pour ainsi dire hors de son assiette naturelle. Je me souviens même que, m'entretenant quelquefois avec mon maître au sujet des propriétés de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres parties du monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui voulais dire, car il raisonnait ainsi: l'usage de la parole nous a été donné pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous pensons, et pour être instruits de ce que nous ignorons. Or, si _on dit la chose qui n'est pas, on n'agit point_ selon l'intention de la nature; on fait un usage abusif de la parole; on parle et on ne parle point. Parler, n'est-ce pas faire entendre ce que l'on pense? Or, quand vous faites ce que vous appelez _mentir_, vous me faites entendre ce que vous ne pensez point: au lieu de me dire ce qui est, vous me dites ce qui n'est point; vous ne parlez donc pas, vous ne faites qu'ouvrir la bouche pour rendre de vains sons; vous ne me tirez point de mon ignorance, vous l'augmentez. Telle est l'idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, que nous autres humains possédons dans un degré si parfait et si éminent.

Pour revenir à l'entretien particulier dont il s'agit, lorsque j'eus assuré Son Honneur que les _yahous_ étaient, dans mon pays, les animaux maîtres et dominants (ce qui l'étonna beaucoup), il me demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quel était parmi nous leur état et leur emploi. Je lui répondis que nous en avions un très grand nombre; que pendant l'été ils paissaient dans les prairies, et que pendant l'hiver ils restaient dans leurs maisons, où ils avaient des _yahous_ pour les servir, pour peigner leurs crins, pour nettoyer et frotter leur peau, pour laver leurs pieds, pour leur donner à manger. «Je vous entends, reprit-il, c'est-à- dire que, quoique vos _yahous_ se flattent d'avoir un peu de raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût au Ciel seulement que nos _yahous_ fussent aussi dociles et aussi bons domestiques que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous prie.»

Je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire davantage sur ce sujet, parce que je ne pouvais, selon les règles de la prudence, de la bienséance et de la politesse, lui expliquer le reste. «Je veux savoir tout, me répliqua-t-il; continuez, et ne craignez point de me faire de la peine.--Eh bien! lui dis-je, puisque vous le voulez absolument, je vais vous obéir. Les Houyhnhnms, que nous appelons _chevaux_, sont parmi nous des animaux très beaux et très nobles, également vigoureux et légers à la course. Lorsqu'ils demeurent chez les personnes de qualité, on leur fait passer le temps à voyager, à courir, à tirer des chars, et on a pour eux toutes sortes d'attention et d'amitié, tant qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent bien; mais dès qu'ils commencent à vieillir ou à avoir quelques maux de jambes, on s'en défait aussitôt et on les vend à des _yahous_ qui les occupent à des travaux durs, pénibles, bas et honteux, jusqu'à ce qu'ils meurent. Alors, on les écorche, on vend leur peau, et on abandonne leurs cadavres aux oiseaux de proie, aux chiens et aux loups, qui les dévorent. Telle est, dans mon pays, la fin des plus beaux et des plus nobles Houyhnhnms. Mais ils ne sont pas tous aussi bien traités et aussi heureux dans leur jeunesse que ceux dont je viens de parler; il y en a qui logent, dès leurs premières années, chez des laboureurs, chez des charretiers, chez des voituriers et autres gens semblables, chez qui ils sont obligés de travailler beaucoup, quoique fort mal nourris.» Je décrivis alors notre façon de voyager à cheval, et l'équipage d'un cavalier. Je peignis, le mieux qu'il me fut possible, la bride, la selle, les éperons, le fouet, sans oublier ensuite tous les harnais des chevaux qui traînent un carrosse, une charrette ou une charrue. J'ajoutai que l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque d'une certaine substance très dure, appelée _fer_, pour conserver leur sabot et l'empêcher de se briser dans les chemins pierreux.

Mon maître parut indigné de cette manière brutale dont nous traitons les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il était très étonné que nous eussions la hardiesse et l'insolence de monter sur leur dos; que si le plus vigoureux de ses _yahous_ osait jamais prendre cette liberté à l'égard du plus petit Houyhnhnm de ses domestiques, il serait sur-le-champ renversé, foulé, écrasé, brisé. Je lui répondis que nos Houyhnhnms étaient ordinairement domptés et dressés à l'âge de trois ou quatre ans, et que, si quelqu'un d'eux était indocile, rebelle et rétif, on l'occupait à tirer des charrettes, à labourer la terre, et qu'on l'accablait de coups.

J'eus beaucoup de peine à faire entendre tout cela à mon maître, et il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer mes idées, parce que la langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et que, comme ils ont peu de passions, ils ont aussi peu de termes, car ce sont les passions multipliées et subtilisées qui forment la richesse, la variété et la délicatesse d'une langue.

Il est impossible de représenter l'impression que mon discours fit sur l'esprit de mon maître, et le noble, courroux dont il fut saisi lorsque je lui eus exposé la manière dont nous traitons les Houyhnhnms. Il convint que, s'il y avait un pays où les _yahous_ fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y fussent les maîtres, et que tous les autres animaux se soumissent à leurs lois, vu que la raison doit l'emporter sur la force. Mais, considérant la figure de mon corps, il ajouta qu'une créature telle que moi était trop mal faite pour pouvoir être raisonnable, ou au moins pour se servir de sa raison dans la plupart des choses de la vie. Il me demanda en même temps si tous les _yahous_ de mon pays me ressemblaient. Je lui dis que nous avions à peu près tous la même figure, et que je passais pour assez bien fait; que les jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate, et que celle des femelles était ordinairement, dans mon pays, blanche comme du lait. Il me répliqua qu'il y avait, à la vérité, quelque différence entre les _yahous_ de sa basse-cour et moi; que j'étais plus propre qu'eux et n'étais pas tout à fait si laid; mais que, par rapport aux avantages solides, il croyait qu'ils l'emporteraient sur moi; que mes pieds de devant et de derrière étaient nus, et que le peu de poil que j'y avais était inutile, puisqu'il ne suffisait pas pour me préserver du froid; qu'à l'égard de mes pieds de devant, ce n'était pas proprement des pieds, puisque je ne m'en servais point pour marcher; qu'ils étaient faibles et délicats, que je les tenais ordinairement nus, et que la chose dont je les couvrais de temps en temps n'était ni si forte ni si dure que la chose dont je couvrais mes pieds de derrière; que je ne marchais point sûrement, vu que, si un de mes pieds de derrière venait à chopper ou à glisser, il fallait nécessairement que je tombasse. Il se mit alors à critiquer toute la configuration de mon corps, la _platitude_ de mon visage, la _proéminence_ de mon nez, la situation de mes yeux, attachés immédiatement au front, en sorte que je ne pouvais regarder ni à ma droite ni à ma gauche sans tourner ma tête. Il dit que je ne pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que c'était apparemment pour cela que la nature y avait mis tant de jointures, afin de suppléer à ce défaut; qu'il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres séparés qui étaient au bout de mes pieds de derrière; qu'ils étaient assurément trop faibles et trop tendres pour n'être pas coupés et brisés par les pierres et par les broussailles, et que j'avais besoin, pour y remédier, de les couvrir de la peau de quelque autre bête; que mon corps nu et sans poil était exposé au froid, et que, pour l'en garantir, j'étais contraint de le couvrir de poils étrangers, c'est-à-dire de m'habiller et de me déshabiller chaque jour, ce qui était, selon lui, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante; qu'enfin il avait remarqué que tous les animaux de son pays avaient une horreur naturelle des _yahous_ et les fuyaient, en sorte que, supposant que nous avions, dans mon pays, reçu de la nature le présent de la raison, il ne voyait pas comment, même avec elle, nous pouvions guérir cette antipathie naturelle que tous les animaux ont pour ceux de notre espèce, et, par conséquent, comment nous pouvions en tirer aucun service. «Enfin, ajouta-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur cette matière; je vous tiens quitte de toutes les réponses que vous pourriez me faire, et vous prie seulement de vouloir bien me raconter l'histoire de votre vie, et de me décrire le pays où vous êtes né.»

Je répondis que j'étais disposé à lui donner satisfaction sur tous les points qui intéressaient sa curiosité; mais que je doutais fort qu'il me fût possible de m'expliquer assez clairement sur des matières dont Son Honneur ne pouvait avoir aucune idée, vu que je n'avais rien remarqué de semblable dans son pays; que néanmoins je ferais mon possible, et que je tâcherais de m'exprimer par des similitudes et des métaphores, le priant de m'excuser si je ne me servais pas des termes propres.

Je lui dis donc que j'étais né d'honnêtes parents, dans une île qu'on appelait l'Angleterre, qui était si éloignée que le plus vigoureux des Houyhnhnms pourrait à peine faire ce voyage pendant la course annuelle du soleil; que j'avais d'abord exercé la chirurgie, qui est l'art de guérir les blessures; que mon pays était gouverné par une femelle que nous appelions la reine; que je l'avais quitté pour tâcher de m'enrichir et de mettre à mon retour ma famille un peu à son aise; que, dans le dernier de mes voyages, j'avais été capitaine de vaisseau, ayant environ cinquante _yahous_ sous moi, dont la plupart étaient morts en chemin, de sorte que j'avais été obligé de les remplacer par d'autres tirés de diverses nations; que notre vaisseau avait été deux fois en danger de faire naufrage, la première fois par une violente tempête, et la seconde pour avoir heurté contre un rocher.

Ici mon maître m'interrompit pour me demander comment j'avais pu engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de venir avec moi après les périls que j'avais courus et les pertes que j'avais faites. Je lui répondis que tous étaient des malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu, et qui avaient été obligés de quitter leur pays, soit à cause du mauvais état de leurs affaires, soit pour les crimes qu'ils avaient commis; que quelques-uns avaient été ruinés par les procès, d'autres par la débauche, d'autres par le jeu; que la plupart étaient des traîtres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des soldats déserteurs, et presque tous des échappés de prison; qu'enfin nul d'eux n'osait retourner dans son pays de peur d'y être pendu ou d'y pourrir dans un cachot.

Pendant ce discours, mon maître fut obligé de m'interrompre plusieurs fois. J'usai de beaucoup de circonlocutions pour lui donner l'idée de tous ces crimes qui avaient obligé la plupart de ceux de ma suite à quitter leur pays. Il ne pouvait concevoir à quelle intention ces gens-là avaient commis ces forfaits, et ce qui les y avait pu porter. Pour lui éclaircir un peu cet article, je tâchai de lui donner une idée du désir insatiable que nous avions tous de nous agrandir et de nous enrichir, et des funestes effets du luxe, de l'intempérance, de la malice et de l'envie; mais je ne pus lui faire entendre tout cela que par des exemples et des hypothèses, car il ne pouvait comprendre que tous ces vices existassent réellement; aussi me parut-il comme une personne dont l'imagination est frappée du récit d'une chose qu'elle n'a jamais vue, et dont elle n'a jamais entendu parler, qui baisse les yeux et ne peut exprimer par ses paroles sa surprise et son indignation.

Ces idées, _pouvoir_, _gouvernement_, _guerre_, _loi_, _punition_ et plusieurs autres idées pareilles, ne peuvent se représenter dans la langue des Houyhnhnms que par de longues périphrases. J'eus donc beaucoup de peine lorsqu'il me fallut faire à mon maître une relation de l'Europe, et particulièrement de l'Angleterre, ma patrie.

Chapitre V

_L'auteur expose à son maître ce qui ordinairement allume la guerre entre les princes de l'Europe; il lui explique ensuite comment les particuliers se font la guerre les uns aux autres. Portraits des procureurs et des Juges d'Angleterre._

Le lecteur observera, s'il lui plaît, que ce qu'il va lire est l'extrait de plusieurs conversations que j'ai eues en différentes fois, pendant deux années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son Honneur me faisait des questions et exigeait de moi des récits détaillés à mesure que j'avançais dans la connaissance et dans l'usage de la langue. Je lui exposai le mieux qu'il me fut possible l'état de toute l'Europe; je discourus sur les arts, sur les manufactures, sur le commerce, sur les sciences, et les réponses que je fis à toutes, ses demandes furent le sujet d'une conversation inépuisable; mais je ne rapporterai ici que la substance des entretiens que nous eûmes au sujet de ma patrie; et, y donnant le plus d'ordre qu'il me sera possible, je m'attacherai moins aux temps et aux circonstances qu'à l'exacte vérité. Tout ce qui m'inquiète est la peine que j'aurai à rendre avec grâce et avec énergie les beaux discours de mon maître et ses raisonnements solides; mais je prie le lecteur d'excuser ma faiblesse et mon incapacité, et de s'en prendre aussi un peu à la langue défectueuse dans laquelle je suis à présent obligé de m'exprimer.

Pour obéir donc aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai la dernière révolution arrivée en Angleterre par l'invasion du prince d'Orange, et la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite au roi de France, le monarque le plus puissant de l'Europe, dont la gloire était répandue dans tout l'univers et qui possédait toutes les vertus royales. J'ajoutai que la reine Anne, qui avait succédé au prince d'Orange, avait continué cette guerre, où toutes les puissances de la chrétienté étaient engagées. Je lui dis que cette guerre funeste avait pu faire périr jusqu'ici environ un million de _yahous_; qu'il y avait eu plus de cent villes assiégées et prises, et plus de trois cents vaisseaux brûlés ou coulés à fond.