Les Voyages de Gulliver

Chapter 15

Chapter 154,011 wordsPublic domain

Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand chemin, dans l'espérance qu'il me conduirait à quelque hutte d'Indiens. Ayant un peu marché, je rencontrai, au milieu du chemin, un de ces animaux qui venait directement à moi. À mon aspect, il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me regarder comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon sabre et je frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur d'offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal, se sentant frappé, se mit à fuir et à crier si haut, qu'il attira une quarantaine d'animaux de sa sorte, qui accoururent vers moi en me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, auquel je m'adossai, tenant mon sabre devant moi; aussitôt ils sautèrent aux branches de l'arbre et commencèrent à me couvrir de leurs ordures; mais tout à coup ils se mirent tous à fuir.

Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, étant assez surpris qu'une terreur soudaine leur eût ainsi fait prendre la fuite; mais, regardant, à gauche, je vis un cheval marchant gravement au milieu d'un champ; c'était la vue de ce cheval qui avait fait décamper si vite la troupe qui m'assiégeait. Le cheval, s'étant approché de moi, s'arrêta, recula, et ensuite me regarda fixement, paraissant un peu étonné; il me considéra de tous côté, tournant plusieurs fois autour de moi.

Je voulus avancer, mais il se mit vis-à-vis de moi dans le chemin, me regardant d'un oeil doux, et sans me faire aucune violence. Nous nous considérâmes l'un l'autre pendant un peu de temps; enfin je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers lorsqu'ils veulent caresser un cheval; mais l'animal superbe, dédaignant mon honnêteté et ma politesse, fronça ses sourcils et leva fièrement un de ses pieds de devant pour m'obliger à retirer ma main trop familière. En même temps il se mit à hennir trois ou quatre fois, mais avec des accents si variés, que je commençai à croire qu'il parlait un langage qui lui était propre, et qu'il y avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.

Sur ces entrefaites arriva un autre cheval, qui salua le premier très poliment; l'un et l'autre se firent des honnêtetés réciproques, et se mirent à hennir de cent façons différentes, qui semblaient former des sons articulés; ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur quelque chose; ils allaient et venaient en marchant gravement côte à côte, semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires importantes; mais ils avaient toujours l'oeil sur moi, comme s'ils eussent pris garde que je ne m'enfuisse.

Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi- même: «Puisque en ce pays-ci les bêtes ont tant de raison, il faut que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.».

Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d'avancer dans le pays jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque habitant, et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur plairait; mais l'un des deux, qui était gris pommelé, voyant que je m'en allais, se mit à hennir d'une façon si expressive, que je crus entendre ce qu'il voulait: je me retournai et m'approchai de lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'était possible, car, dans le fond, je ne savais ce que cela deviendrait, et c'est ce que le lecteur peut aisément s'imaginer.

Les deux chevaux me serrèrent de près et se mirent à considérer mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre, aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit à flatter ma main droite, paraissant charmé et de la douceur et de la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force, ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes; ils les flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe qui veut entreprendre d'expliquer un phénomène.

Enfin, la contenance et les manières de ces deux animaux me parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus en moi-même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs qui s'étaient ainsi transformés en chevaux avec quelque dessein, et qui, trouvant un étranger sur leur chemin, avaient voulu se divertir un peu à ses dépens, ou avaient peut-être été frappés de sa figure, de ses habits et de ses manières. C'est ce qui me fit prendre la liberté de leur parler en ces termes:

«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, comme j'ai lieu de le croire, vous entendez toutes les langues; ainsi, j'ai l'honneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglais qui, par malheur, ai échoué sur ces côtes, et qui vous prie l'un ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir; souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou quelque maison où je me puisse retirer. En reconnaissance, je vous offre ce petit couteau et ce bracelet.»

Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention, et quand j'eus fini ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un vers l'autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait peut-être dresser un alphabet aussi aisé que celui des Chinois.

Je les entendis souvent répéter le mot _yahou_, dont je distinguai le son sans en distinguer le sens, quoique, tandis que les deux chevaux s'entretenaient, j'eusse essayé plusieurs fois d'en chercher la signification. Lorsqu'ils eurent cessé de parler, je me mis à crier de toute ma force: _Yahou_! _yahou_! tâchant de les imiter. Cela parut les surprendre extrêmement, et alors le gris- pommelé, répétant deux fois le même mot, sembla vouloir m'apprendre comment il le fallait prononcer. Je répétai après lui le mieux qu'il me fut possible, et il me parut que, quoique je fusse très éloigné de la perfection de l'accent et de la prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrès. L'autre cheval, qui était bai, sembla vouloir m'apprendre un autre mot beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire: _houyhnhnm_. Je ne réussis pas si bien d'abord dans la prononciation de ce mot que dans celle du premier; mais, après, quelques essais, cela alla mieux, et les deux chevaux me trouvèrent de l'intelligence.

Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon sujet), ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie qu'ils s'étaient abordés. Le bai me fit signe de marcher devant lui, ce que je jugeai à propos de faire, jusqu'à ce que j'eusse trouvé un autre conducteur. Comme je marchais fort lentement, il se mit à hennir: _hhuum_, _hhumn_. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre, comme je le pus, que j'étais bien las et avais de la peine à marcher; sur quoi il s'arrêta charitablement pour me laisser reposer.

Chapitre II

_L'auteur est conduit au logis d'un Houyhnhnm; comment il y est reçu. Quelle est la nourriture des Houyhnhnms. Embarras de l'auteur pour trouver de quoi se nourrir._

Après avoir marché environ trois milles, nous arrivâmes à un endroit où il y avait une grande maison de bois fort basse et couverte de paille. Je commençai aussitôt à tirer de ma poche les petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison pour en être reçu plus honnêtement. Le cheval me fit poliment entrer le premier dans une grande salle très propre, où pour tout meuble il y avait un râtelier et une auge. J'y vis trois chevaux avec deux cavales, qui ne mangeaient point, et qui étaient assis sur leurs jarrets. Sur ces entrefaites, le gris-pommelé arriva, et en entrant se mit à hennir d'un ton de maître. Je traversai avec lui deux autres salles de plain-pied; dans la dernière, mon conducteur me fit signe d'attendre et passa dans une chambre qui était proche. Je m'imaginai alors qu'il fallait que le maître de cette maison fût une personne de qualité, puisqu'on me faisait ainsi attendre en cérémonie dans l'antichambre; mais, en même temps, je ne pouvais concevoir qu'un homme de qualité eût des chevaux pour valets de chambre. Je craignis alors d'être devenu fou, et que mes malheurs ne m'eussent fait entièrement perdre l'esprit. Je regardai attentivement autour de moi et me mis à considérer l'antichambre, qui était à peu près meublée comme la première salle. J'ouvrais de grands yeux, je regardais fixement tout ce qui m'environnait, et je voyais toujours la même chose. Je me pinçai les bras, je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour m'éveiller, en cas que je fusse endormi; et comme c'étaient toujours les mêmes objets qui me frappaient les yeux, je conclus qu'il y avait là de la diablerie et de la haute magie.

Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi dans le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe d'entrer avec lui dans la chambre, où je vis sur une natte très propre et très fine une belle cavale avec un Beau poulain et une belle petite jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se leva à mon arrivée et s'approcha de moi, et après avoir considéré attentivement mon visage et mes mains, me tourna le dos d'un air dédaigneux et se mit à hennir en prononçant souvent le mot _yahou_. Je compris bientôt, malgré moi, le sens funeste de ce mot, car le cheval qui m'avait introduit, me faisant signe de là tête, et me répétant souvent le mot _hhuum_, _hhuum_, me conduisit dans une espèce de basse-cour, où il y avait un autre bâtiment à quelque distance de la maison. La première chose qui me frappa les yeux ce furent trois de ces maudits animaux que j'avais vus d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description; ils étaient attachés par le cou et mangeaient des racines et de la chair d'âne, de chien et de vache morte (comme je l'ai appris depuis), qu'ils tenaient entre leurs griffes et déchiraient avec leurs dents.

Le maître cheval commanda alors à un petit bidet alezan, qui était un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, pour mieux faire la comparaison de lui à moi, et ce fut alors que _yahou_ fut répété plusieurs fois, ce qui me donna à entendre que ces animaux s'appelaient _yahous_. Je ne puis exprimer ma surprise et mon horreur, lorsque, ayant considéré de près cet animal, je remarquai en lui tous les traits et toute la figure d'un homme, excepté qu'il avait le visage large et plat, le nez écrasé, les lèvres épaisses et la bouche très grande; mais cela est ordinaire à toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent leurs enfants le visage tourné contre terre, les portent sur le dos, et leur battent le nez avec leurs épaules. Ce _yahou_ avait les pattes de devant semblables à mes mains, si ce n'est qu'elles étaient armées d'ongles fort grands et que la peau en était brune, rude et couverte de poil. Ses jambes ressemblaient aussi aux miennes, avec les mêmes différences. Cependant mes bas et mes souliers avaient fait croire à messieurs les chevaux que la différence était beaucoup plus grande. À l'égard du reste du corps, c'était, en vérité, la même chose, excepté par rapport à la couleur et au poil.

Quoi qu'il en soit, ces messieurs n'en jugeaient pas de même, parce que mon corps était vêtu et qu'ils croyaient que mes habits étaient ma peau même et une partie de ma substance; en sorte qu'ils trouvaient que j'étais par cet endroit fort différent de leurs _yahous_. Le petit laquais bidet, tenant une racine entre son sabot et son paturon, me la présenta. Je la pris, et, en ayant goûté, je la lui rendis sur-le-champ avec le plus de politesse qu'il me fut possible. Aussitôt il alla chercher dans la loge des _yahous_ un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Ce mets me parut si détestable et si dégoûtant, que je n'y voulus point toucher, et témoignai même qu'il me faisait mal au coeur. Le bidet jeta le morceau au _yahou_, qui sur-le-champ le dévora avec un grand plaisir. Voyant que la nourriture des _yahous_ ne me convenait point, il s'avisa de me présenter de la sienne, c'est-à- dire du foin et de l'avoine; mais je secouai la tête et lui fis entendre que ce n'était pas là un mets pour moi. Alors, portant un de ses pieds de devant à sa bouche d'une façon très surprenante et pourtant très naturelle, il me fit des signes pour me faire comprendre qu'il ne savait comment me nourrir, et pour me demander ce que je voulais donc manger; mais je ne pus lui faire entendre ma pensée par mes signes; et, quand je l'aurais pu, je ne voyais pas qu'il eût été en état de me satisfaire.

Sur ces entrefaites, une vache passa; je la montrai du doigt, et fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller traire. On me comprit, et aussitôt on me fit entrer dans la maison, où l'on ordonna à une servante, c'est-à-dire à une jument, de m'ouvrir une salle, où je trouvai une grande quantité de terrines de lait rangées très proprement. J'en bus abondamment et pris ma réfection fort à mon aise et de grand courage.

Sur l'heure de midi, je vis arriver vers la maison une espèce de chariot ou de carrosse tiré par quatre _yahous_.

Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval, qui paraissait un personnage de distinction; il venait rendre visite à mes hôtes et dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement et avec de grands égards: ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle, et, outre du foin et de la paille qu'on leur servît d'abord, on leur servit encore de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, placée au milieu de la salle, était disposée circulairement, à peu près comme le tour d'un pressoir de Normandie, et divisée en plusieurs compartiments, autour desquels ils étaient rangés assis sur leurs hanches, et appuyés sur des bottes de paille. Chaque compartiment avait un râtelier qui lui répondait, en sorte que chaque cheval et chaque cavale mangeait sa portion avec beaucoup de décence et de propreté. Le poulain et la petite jument, enfants du maître et de la maîtresse du logis, étaient à ce repas, et il paraissait que leur père et leur mère étaient fort attentifs à les faire manger. Le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès de lui, et il me sembla s'entretenir à mon sujet avec son ami, qui me regardait de temps en temps et répétait souvent le mot de _yahou_.

Depuis quelques moments j'avais mis mes gants; le maître gris pommelé s'en étant aperçu et ne voyant plus mes mains telles qu'il les avait vues d'abord, fit plusieurs signes qui marquaient son étonnement et son embarras; il me les toucha deux ou trois fois avec son pied et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles reprissent leur première figure. Aussitôt je me dégantai, ce qui fit parler toute la compagnie et leur inspira de l'affection pour moi. J'en ressentis bientôt les effets; on s'appliqua à me faire prononcer certains mots que j'entendais, et on m'apprit les noms de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau et de plusieurs autres choses. Je retins tous ces noms, et ce fut alors plus que jamais que je fis usage de cette prodigieuse facilité que la nature m'a donné pour apprendre les langues.

Lorsque le dîner fut fini, le maître cheval me prit en particulier, et, par des signes joints à quelques mots, me fit entendre la peine qu'il ressentait de voir que je ne mangeais point, et que je ne trouvais rien qui fût de mon goût. _Hlunnh_, dans leur langue, signifie de l'avoine. Je prononçai ce mot deux ou trois fois; car, quoique j'eusse d'abord refusé l'avoine qui m'avait été offerte, cependant, après y avoir réfléchi, je jugeai que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant avec du lait, et que cela me sustenterait jusqu'à ce que je trouvasse l'occasion de m'échapper et que je rencontrasse des créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval donna ordre à une servante, qui était une jolie jument blanche, de m'apporter une bonne quantité d'avoine dans un plat de bois. Je fis rôtir cette avoine comme je pus, ensuite je la frottai jusqu'à ce que je lui eusse fait perdre son écorce, puis je tâchai de la vanner; je me remis après cela à l'écraser entre deux pierres; je pris de l'eau, et j'en fis une espèce de gâteau que je fis cuire et mangeai tout chaud en le trempant dans du lait.

Ce fut d'abord pour moi un mets très insipide, quoique ce soit une nourriture ordinaire en plusieurs endroits de l'Europe; mais je m'y accoutumai avec le temps, et, m'étant trouvé dans ma vie réduit à des états fâcheux, ce n'était pas la première fois que j'avais éprouvé qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins de la nature, et que le corps se fait à tout. J'observerai ici que, tant que je fus dans ce pays des chevaux, je n'eus pas la moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la chasse des lapins et des oiseaux, que je prenais avec des filets de cheveux de _yahou_; quelquefois je cueillais des herbes, que je faisais bouillir ou que je mangeais en salade, et, de temps en temps, je faisais du beurre. Ce qui me causa beaucoup de peine d'abord fut de manquer de sel; mais je m'accoutumai à m'en passer; d'où je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre intempérance et n'a été produit que pour exciter à boire; car il est à remarquer que l'homme est le seul animal qui mêle du sel dans ce qu'il mange. Pour moi, quand j'eus quitté ce pays, j'eus beaucoup de peine à en reprendre le goût.

C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Si je m'étendais pourtant au long sur ce sujet, je ne ferais, ce me semble, que ce que font, dans leurs relations, la plupart des voyageurs, qui s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait bonne chère ou non.

Quoi qu'il en soit, j'ai cru que ce détail succinct de ma nourriture était nécessaire pour empêcher le monde de s'imaginer qu'il m'a été impossible de subsister pendant trois ans dans un tel pays et parmi de tels habitants.

Sur le soir, le maître cheval me fit donner une chambre à six pas de la maison et séparée du quartier des _yahous_. J'y étendis quelques bottes de paille et me couvris de mes habits, en sorte que j'y passai la nuit fort bien et y dormis tranquillement. Mais je fus bien mieux dans la suite, comme le lecteur verra ci-après, lorsque je parlerai de ma manière de vivre en ce pays-là.

Chapitre III

_L'auteur s'applique à bien apprendre la langue, et le Houyhnhnm son maître s'applique à la lui enseigner. Plusieurs Houyhnhnms viennent voir l'auteur par curiosité. Il fait à son maître un récit succinct de ses voyages._

Je m'appliquai extrêmement à apprendre la langue, que le Houyhnhnm mon maître (c'est ainsi que je l'appellerai désormais), ses enfants et tous ses domestiques avaient beaucoup d'envie de m'enseigner. Ils me regardaient comme un prodige, et étaient surpris qu'un animal brut eût toutes les manières et donnât tous les signes naturels d'un animal raisonnable. Je montrais du doigt chaque chose et en demandais le nom, que je retenais dans ma mémoire et que je ne manquais pas d'écrire sur mon petit registre de voyage lorsque j'étais seul. À l'égard de l'accent, je tâchais de le prendre en écoutant attentivement. Mais le bidet alezan m'aida beaucoup.

Il faut avouer que la prononciation de cette langue me parut très difficile. Les Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la gorge; et leur langue, également nasale et gutturale, approche beaucoup de celle des Allemands, mais est beaucoup plus gracieuse et plus expressive. L'empereur Charles-Quint avait fait cette curieuse observation; aussi disait-il que s'il avait à parler à son cheval, il lui parlerait allemand.

Mon maître avait tant d'impatience de me voir parler sa langue pour pouvoir s'entretenir avec moi et satisfaire sa curiosité, qu'il employait toutes ses heures de loisir à me donner des leçons et à m'apprendre tous les termes, tous les tours et toutes les finesses de cette langue. Il était convaincu, comme il me l'a avoué depuis, que j'étais un _yahou_; mais ma propreté, ma politesse, ma docilité, ma disposition à apprendre, l'étonnaient: il ne pouvait allier ces qualités avec celles d'un _yahou_, qui est un animal grossier, malpropre et indocile. Mes habits lui causaient aussi beaucoup d'embarras, s'imaginant qu'ils étaient une partie de mon corps: car je ne me déshabillais, le soir, pour me coucher, que lorsque toute la maison était endormie, et je me levais le matin et m'habillais avant qu'aucun ne fût éveillé. Mon maître avait envie de connaître de quel pays je venais, où et comment j'avais acquis cette espèce de raison qui paraissait dans toutes mes manières, et de savoir enfin mon histoire. Il se flattait d'apprendre bientôt tout cela, vu le progrès que je faisais de jour en jour dans l'intelligence et dans la prononciation de la langue. Pour aider un peu ma mémoire, je formai un alphabet de tous les mots que j'avais appris, et j'écrivis tous ces termes avec l'anglais au-dessous. Dans la suite, je ne fis point difficulté d'écrire en présence de mon maître les mots et les phrases qu'il m'apprenait; mais il ne pouvait comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms n'ont aucune idée de l'écriture.

Enfin, au bout de dix semaines, je me vis en état d'entendre plusieurs de ses questions, et bientôt je fus assez habile pour lui répondre passablement. Une des premières questions qu'il me fit, lorsqu'il me crut en état de lui répondre, fut de me demander de quel pays je venais, et comment j'avais appris à contrefaire l'animal raisonnable, n'étant qu'un, _yahou_: car ces _yahous_, auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les pattes de devant, avaient bien, disait-il, une espèce de connaissance, avec des ruses et de la malice, mais ils n'avaient point cette conception et cette docilité qu'il remarquait en moi. Je lui répondis que je venais de fort loin, et que j'avais traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, porté dans un grand bâtiment de bois; que mes compagnons m'avaient mis à terre sur cette côte et qu'ils m'avaient abandonné. Il me fallut alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre. Mon maître me répliqua qu'il fallait que je me trompasse, et que _j'avais dit la chose qui n'était pas_, c'est-à-dire que je mentais. (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n'ont point de mot pour exprimer le mensonge ou la fausseté.) Il ne pouvait comprendre qu'il y eût des terres au delà des eaux de la mer, et qu'un vil troupeau d'animaux pût faire flotter sur cet élément un grand bâtiment de bois et le conduire à leur gré. «À peine, disait-il, un Houyhnhnm en pourrait-il faire autant, et sûrement il n'en confierait pas la conduite à des _yahous_.»

Ce mot _houyhnhnm_, dans leur langue, signifie _cheval_, et veut dire selon son étymologie, _la perfection de la nature_. Je répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que, dans quelque temps, je serais en état de lui dire des choses qui le surprendraient beaucoup. Il exhorta madame la cavale son épouse, messieurs ses enfants le poulain et la jument, et tous ses domestiques à concourir tous avec zèle à me perfectionner dans la langue, et tous les jours il y consacrait lui-même deux ou trois heures.

Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre visite à mon maître, excités par la curiosité de voir un _yahou_ surprenant, qui, à ce qu'on leur avait dit, parlait comme un Houyhnhnm, et faisait reluire dans ses manières des étincelles de raison. Ils prenaient plaisir à me faire des questions à ma portée, auxquelles je répondais comme je pouvais. Tout cela contribuait à me fortifier dans l'usage de la langue, en sorte qu'au bout de cinq mois j'entendais tout ce qu'on me disait et m'exprimais assez bien sur la plupart des choses.